‹ La philosophie positive d'Auguste Comte [microform]Chapitre 29 sur 68 · CHIMIE · texte numérisé non relu

CHIMIE

C HAPITRE Jer.

Gonsidéradons sur Icnscmblc de la Chimie.

La chimie a pour objet les modifications que toutes les substances peuvent éprouver dans leur composition, en vertu de Irurs réactions moléculaires. Ce nouvel ordre de phénomènes, sans lequel les plus importantes opérations de la nature terrestre seraient incompréhensibles, est le plus intime et le plus complexe de tous ceux que présente le monde inorganique. Les corps inertes ne sauraient jamais paraître aussi rapprochés de l'état vital, que lorsqu'ils exercent les uns sur les autres ces rapides et profondes perturbations qui caractériftnl les efïets chimiques. Nous verrons dans la suite que IVsprit de toute philosophie théologique ou métaphysique consiste à concevoir tous les phénomènes comme analogues à celui de la vie, le seul connu par un sentiment immédiat. On ccmprend aisément que celte manière de philosopher a dû CNcrcer une domination plus puissante et plus opiniâtre sur les phénomènes chimiques qu'envers aucune aulre classe de phénomènes inorganiques. 11 convient de remarquer aussi quel observation directe et spontanée ne peut d'abord s'appliquer qu'à des phénomènes très compliqués, tels que les con bustions végétales, les fermentations, etc., dont Tanalyse exige toutes les ressources de notre science, et que les phénomènes chimiques les plus importants ne se reproduisent que dans des circonstances artificielles dont la pensée a été fort

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tardive et la première institution Irès-diffieile. Il est aisé de nos jours, mèmeaux esprits les plus ordinaires, de faire servir des substances connues à découvrir de nouvelles relations ; maison peut à peine imaginer les difficultés qu'a dû rencontrer, dansFenfance de la chimie, la création de sujets convenables d'observation. On ne comprendrait pas que les anciens scrutateurs de la nature eussent eu assez d'énergie et de persévérance pour découvrir les principaux phénomènes chimiques, sans la stimulation constante qu'entretenaient en eux les espérances illimitées dues à leurs notions chimériques sur la composition de la matière.

La nature complexe et équivoque de ces phénomènes, et, en second lieu, des difficultés qu'on éprouve à les aborder! suffisent grandement pour expliquer la tardive et incomplète positivité des conceptions chimiques. Si, comme nous l'avons vu, la physique est si imparfaite à plusieurs égards, à plus forte raison doit-il en être ainsi de la science, à la fois plus difficile et plus récente, qui recherche les lois des phénomènes de composition et de décomposition. Sous quelque aspect qu'on l'envisage, soit spéculativement, quant à la valeur de ses explications, soit activement, quant aux prévisions qu'elle comporte, cette science est évidemment la moins avancée de la philosophie inorganique. En effet, on peut à peine lui donner le nom de science, puisqu'elle ne conduit presque jamais à cette prévision précise qui est le critérium de la periection spéculative. Rarement nous pouvons dire quel sera le résultat de modifications, même légères et peu nombreuses, introduites dans des actes chimiques les mieux explorés, et tant qu'il en est ainsi, quelque nombreux et importants que soient les faits recueillis, il n'existe pas de science : il y a seulement érudition. Penser autrement, c'est prendre une carrière pour un édifice.

Il n'est pas permis d'espérer que la chimie puisse jamais atteindre un état de rationalité aussi satisfaisant que celui des sciences relatives à des phénomènes plus simples, et en particulier de l'astronomie, vrai type de la philosophie naturelle. Mais son infériorité actuelle me semble aussi devoir être attribuée à une philosophie vicieuse et à l'éducation défectueuse des savants qui s'y livrent ; aussi, j'ai tout lieu de

croire qu'une analyse philosophique judicieuse contribuera au prochain perfectionnement d'une science aussi capitale . Telle est la conviction que je désire faire partager en esquissant rapidement la philosophie chimique, considérée sous tous ses aspects essentiels. Cet aperçu suffira peut-être pour faire sentir à quelqu'un des esprits éminents qui cultivent cette science, la nécessité de soumettre à une nouvelle et plus rationnelle élaboration Pensemble des conceptions fondamentales dont elle se compose.

El d'abord, quel est l'objet général de la chimie ? Quelque vaste et compliqué que soit son sujet, elle est plus facile à définir que la physique. Nous y sommes déjà préparés, en effet, par le contraste que nous avons établi entre les deux sciences. Il est aisé d'ailleurs de caractériser les phénomènes chimiques directement et d'une manière tranchée, car tous présentent une altération plus ou moins complète dans la constitution des corps constitués; c'est-à-dire une composition ou une décomposition, et le plus souvent Tune et l'autre, en ayant égard à l'ensemble des substances qui participent à l'action. Aussi, à toutes les époques du développement scientifique, depuisque la chimie est devenue l'objet d'études spéculatives, les recherches chimiques ont-elles manifesté constamment un degré remarquable d'originalité, qui n'a jamais permis de les confondre avec les autres parties de la philosophie naturelle ; il n'en a pas été de même pour la physique, mêlée, jusqu'à des temps très modernes, avec la physiologie, comme le témoigne le langage scientifique. Ce caractère distingue la chimie de la physique qui la précède, et delà physiologie qui la suit. Ces trois sciences peuvent être conçues comme ayant pour objet d'étudier l'activité moléculaire de la matière dans tous les divers modes dont elle est susceptible.

^ Chacune d'elles correspond à un des trois degrés successifs d'activité, qui se distinguent entre eux par des différences profondes et naturelles. L'action chimique présente évidemment quelque chose de plus que l'action physique, et quelque chose de moins que l'action vitale. L'activité physique se réduit à modifier l'arrangement des particules, et ces modifications sont ordinairement légères et momentanées; en aucun

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cas, la substance n'en est altérée. L'activité chimique, au contraire, outre ces altérations dans la structure et dans l'état d'agrégation, détermine un changement profond et durable dans la composition même des particules; les corps qui ont concouru au phénomène sont devenus méconnaissables, tant l'ensemble de leurs propriétés a été troublé. Enfin les phénomènes physiologiques nous montrent l'activité matérielle dans un degré d'énergie encore supérieur; car aussitôt que la combinaison chimique est effectuée, les corps redeviennent complètement inertes; tandis que l'état vital est caractérisé, outre les effets physiques et chimiques, par un double mouvement continu de composition et de décomposition, propre à maintenir, pendant un temps plus ou moins long, l'organisation du corps, tout en renouvelant sans cesse sa substance. Telle est la gradation des trois modes d'activité moléculaire, qu'aucune saine philosophie ne saurait jamais confondre.

Pour compléter celte notion des phénomènes chimiques, il faut ajouter deux considérations, dont la plus importante est relaiive à la nature du phénomène, et l'autre à ses conditions générales.

La chimie ne serait pas classée parmi les sciences inorganiques, si ses phénomènes n'étaient pas généraux, c'est-à-dire si toute substance quelconque n'était pas plus ou moins susceptible d'activité chimique. C'est parce que la chimie se distingue radicalement ainsi de la physiologie, qu'elle prend place à la fin des sciences inorganiques, les phénomènes physiologiques étant, par leur nature, particuliers à certaines substances organisées sous certains modes. Néanmoins, il est incontestable que les phénomènes chimiques présentent, en chaque cas, quelque chose de spécifique, ou suivant l'énergique expression de Bergmann, d'électif. Non seulement chacun des différents éléments matériels produit des effets chimiques qui lui sont entièrement particuliers ; mais il en est encore ainsi de leurs innombrables combinaisons de divers ordres, dont les plus analogues manifestent certaines différences tondamenlales, qui fournissent souvent le seul moyen de les caractériser nettement. Par conséquent, tandis que les propriété;} physiques ne présentent d'un corps à un autre que des différences de degré, les propriétés chimiques sont spéci.

fiques. Les propriétés physiques consliluenl le fondement de toute existence matérielle, maisc'est surtout parles propriétés chimiques que les individualités se prononcent.

L*autre caractère est relatif aux conditions du développement de faction chimique. Le contact immédiat des particules antagonistes est une condition strictement indispensable, d*où il suit qu'une, au moins, des substances considérées doit être à l'état fluide, soit gazeux, soit liquide. Quand celte disposition n'existe pas déjà, il faut la produire artificiellement en liquéfiant la substance. C'est un axiome qui remonte à l'origine de Ja science, qu'une combinaison ne saurait avoir lieu sans cette modification préalable, et il n'existe pas un seul exemple bien constaté d'action chimique entre deux corps réellement solides, du moins en ne s'élevant pas à des températures qui rendent difficilement appréciable le véritable état d'agrégation des corps. De plus, l'action n'est jamais si énergique que quand les deux substances sont liquides. Ces faits établissent la nature éminemment moléculaire des effets chimiques, surtout par opposition aux effets physiques. Ils présentent même à cet égard une distinction essentielle, quoique moins tranchée, avec les effets physiologiques, puisque la production de ceux-ci exige toujours, comme nous le reconnaîtrons dans la suite, le concours des solides avec les fluides.

La chimie peut donc être définie comme ayant pour but d'étudier les lois des phénomènes de composition et de décomposition, qui résultent de l'action moléculaire et spécifique des diverses substances, naturelles ou artificielles, les unes sur les autres.

Il faudra du temps, je le crains, avant qu'il soit possible de donner une définition plus précise. Néanmoins, il importe de donner la définition la plus rationnelle, quoique incomplète, dont la chimie est aujourd'hui susceptible. A cet efl'et, en rattachant toujours comme précédemment la considération de science à celle de prévoyance, l'objet proposé serait celui-ci : étant données les propriétés caractéristiques des subslances simples ou composées, placées en relation chimique dans des circonstances bien définies, déterminer en quoi consistera leur action et quelles seront les principales propriétés des nouveaux produits. Le problème se trouve ainsi déterminé et il

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cesserait de l'être si Ton supprimait quoi que cesoit dans celte formule : elle ne renferme donc rien de superflu. D'un autre côté, si les solutions qu'elle indique étaient obtenues, les trois grandes applications de la science chimique, soit à l'étude des phénomènes vitaux, soit à l'histoire naturelle du globe terrestre, soit enfin aux operationsindustrielles.au lieu d'être, comme aujourd'hui, le résultat du développement spontané de la science, se trouveraient rationnellement organisées, puisque en l'un quelconque de ces trois cas, la question rentre dans notre formule, dont les circonstances propres à chaque application fournissent aussitôt les données. Quoique nous soyons loin de pouvoir conduire ainsi nos recherches, tel est néanmoins le but eff'ectifque nous devons avoir en vue; et tous les chimistes s'accordent à reconnaître que les parties les plus avancées de leur science sont les questions, simples et peu nombreuses, à l'égard desquelles ce résultat a été plus ou moins complètement atteint.

Par l'application constante de celte méthode, toutes les données de la chimie doivent finalement se réduire à la connaissance des propriétés essentielles des corps simples, laquelle conduirait à celle des divers principes immédiats, et, par suite aux combinaisons les plus complexes et les plus éloignées. Quanta l'étude des éléments, elle doit naturellement exiger une élaboration expérimentale directe, divisée en autant de parties qu'il existe de substances indécomposées. Qu'il soit possible ou non de découvrir, par des méthodes rationnelles, des relations entre les propriétés chimiques de chaque élément et l'ensemble de ses propriétés physiques, nous devons considérer comme indispensable l'exploratiom directe des caractères chimiques de chaque élément. Cette base générale une fois obtenue expérimentalement, tous les autres problèmes chimiques sont susceptibles d'une solution rationnelle d'après un petit nombre de lois invariables.

Les combinaisons présentent naturellement, deux catégories distinctes : premièrement, selon la simplicité ou le degré de composition plus ou moins grand des principes immédiats; et deuxièmement, selon le nombre des éléments combinés. D'après l'ensemble des observations, l'action chimique devient d'autant plus difficile, entre des substances quelconques/que

leur ordre de composilion s'élève davantage ; la plupart des «tomes composés appartiennent aux deux premiers ordres, et, au delà du troisième, leur combinaison semble presque impossible.

De même, relativement au nombre des éléments, les combinaisons perdent de leur stabilité à mesure que les éléments s'y multiplient ; le plus souvent il n'y a que deux éléments et presque aucun corps n'est plus que quaternaire. Ainsi, le nombre des classes chimiques auxquelles peut donner lieu cette double distinctron est très petit, et chacune d'elles devrait avoir une loi correspondante de combinaison d'après laquelle le résultat pourrait être prévu exactement par la connaissance des données, ce qui constituerait Ja perfection scientifique de la chimie. C'est à la faiblesse de nos «acuités, et, accessoirement, à leur direction vicieuse, que nous devons surtout attribuer l'éloignement où nous sommes d'un tel état. Rappelons-nous, toutefois, que ce grand résultat a élé atteint dans une catégorie secondaire des recherches chimiques : l'étude des proportions, comme je le ferai ressortir par la suite. Ce qui a été obtenu dans celte partie de la chimie nous autorise à penser que les autres études chimiques comportent une perfection analogue. Nous pouvons donc, en résumé, définir la chimie le plus rationnellement possible, comme ayant pour objet final, étant données les propriétés de tous les corps simples, de trouver celles de tous les composés qu'ils peuvent former. Toute science est inférieure à sa définition, mais une vraie définilion est la première preuve qu'une science a atteint quelque consistance ; elle donne la mesure du progrès accompli d'une époque à une autre, et elle imprime aux recherches habituelles une bonne direction et une marche plus philosophique.

En considérant maintenant nos moyens d'investigation, nous trouverons en chimie la vérification de la loi que j^ai établie sur l'harmonie entre l'accroissement de la complication des phénomènes et l'extension de nos moyens d'exploration .

C'est ici que ïohservation commence à recevoir son entier développement. En astronomie, elle est bornée à l'emploi de la vue ; en physique, vient s'ajouter le secours de l'ouïe

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et du toucher : tandis que la chimie emploie, outre ces trois sens, le goût et l'odorat. On ne peut se faire une idée de la valeur de ces ressources qu'en imaginant ce que deviendrait la chimie si elle était privée du secours du goût et de l'odorat, qui sont souvent les seuls moyens de constater les effets produits. Il importe de remarquer qu'une telle correspondance n'a rien d'accidentel, ni même d'empirique ; car, ainsi que nous le verrons plus loin, la saine théorie physiologique des sensations montre que les appareils de l'olfaction et de la gustation, par opposition a ceux des autres sens, agissent chimiquement, ce qui montre que ces deux sens sont spécialement adaptés à la perception des phénomènes de composition et de décomposition.

Quant à Vexperience, il suffit de dire que le plus grand nombre des phénomènes chimiques et surtout les plus instructifs, sont de création artificielle. Toutefois, il faut nous rappeler que le caractère essentiel de l'expérimentalion consiste dans l'institution ou le choix des circonstances du phénomène pour une exploration plus évidente et plus décisive. Cette méthode est moins appropriée à la chimie qu'à la physique, car les effets chimiques dépendent d'un trop grand concours d'influences pour qu'il soit facile d'en éclairer la production par de véritables expériences, en instituant deux cas parallèles qui soient exactement identiques dans toutes leurs circonstances caractéristiques, sauf celle qu'on veut apprécier, ce qui est pourtant la condition de toute expérimeiitation. Par ce motif, je ne partage pas la supposition habituelle que la méthode expérimentale est plus appropriée à la chimie qu'à la physique. Quoique ravancement supérieur de la physique lui donne dans l'emploi de l'expérience l'avantage sur la chimie, je ne doute pas de la puissante influence de rexpérimentalion en chimie, abstraction faite des nouveaux sujets d'observation qu'elle a fait naître. Dès les premiers temps de cette science, les immortelles séries d'expériences de Priestley et surtout de Lavoisier, ont oft'ert d'admirables modèles, presque comparables à ce que la physique présente de plus parfait, ce qui suffirait pour prouver que la nature des phénomènes chimiques n'oppose point d'insur-

monlables obstacles à un emploi lumineux et étendu de la méthode expérimentale.

Le troisième mode d'exploration, la comparaison, que nous avons vu inapplicable à Tastronomie et d'un usage spécial en physiologie, commence à avoir un emploi réel en chimie. La condition essentielle de cette précieuse méthode consiste dans l'existence d'une suite étendue de cas analogues, mais distincts, où un phénomène commun se modifie de plus en plus, soit par des simplifications, soit par des dégradations successives. Il est évident que ce procédé ne convient pleinement qu'aux phénomènes vitaux ; aussi est-ce dans l'analyse physiologique qu'on peut obtenir une idée nette de sa valeur. Mais les phénomènes chimiques touchent d'assez près ceux de la physiologie, no«i seulement pour en réclamer la méthode , mais encore pour indiquer que sans elle la science ne pourrait arriver à la perfection. L'existence de familles naturelles en chimie est maintenant adoptée par les meilleurs chimistes, mais leur classification reste à établir. Le besoin d'une telle classification doit conduire à l'usage de la méthode comparative, l'une et l'autre étant fondées sur la considération de l'uniformité de certains phénomènes prépondérants dans une longue série de corps différents. Il existe même entre ces deux ordres d'idées une telle liaison, que la construction d'un système naturel de classification chimique est impossible sans une large application de l'art comparatif entendu à la manière des physiologistes ; et, en sens inverse, la chimie comparée ne peut être régulièrement cultivée, tant que l'esprit n'est pas guidé par une ébauche de classification naturelle. La chimie est encore une science naissante, et les méthodes générales qui lui sont propres n'ont paséléjusqu'à présent, suffisamment caractérisées. Quoique la méthode comparative n'ait été appliquée que dans un très petit nombre de recherches, où son influence est même difficilement appréciable, je suis persuadé non seulement de la parfaite convenance de celte méthode à la chimie, mais encore que son application devra avant longtemps perfectionner la science. C'est surtout en devançant les phases naturelles du développement d'une science quelconque qu'on peut contribuer à ses progrès.

Tous les moyens employés pour l'exploration chimique

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sont susceptibles d'une vérification générale, par la confrontation du double procédé de ïanalyse et de la synthèse, ou, pour éviter de nous servir de termes que les habitudes métaphysiques ont rendus très vagues, de composition et de décomposition. Toute substance, après avoir été décomposée, est évidemment susceptible d'une recomposition d'ailleurs plus ou moins difficile et quelquefois presque impossible. Si l'opération inverse reproduit exactement la substance primitive, la démonstration chimique ne laisse rien à désirer. Malheureusement, la vaste extension de la puissance chimique dans le siècle actuel a beaucoup plus porté sur les facultés analytiques que sur les moyens synthétiques, en sorte qu'il y a aujourd'hui peu de proportion et d'harmonie entre les deux méthodes. Cette harmonie est indispensable à rétablissement d'une vraie conviction, en certains cas, comme nous le voyons quand il s'agit de deux genres très difl-érents d'analyse chimique : l'un, préliminaire, consistant dans la simple séparalion des principes immédiats, et l'autre, final, conduisant à la détermination des éléments proprement dits. Quoique tous les deux soient indispensables aux recherches chimiques, le premier est d'un emploi plus important et plus étendu. L'analyse élémentaire peut être dispensée d'une vérification synthétique, parce que de la composition des réactifs, comparée à celle des produits obtenus, on déduira la composition de la substance proposée, dont les différents éléments auront ainsi été séparés d'une manière quelconque. L'impossibilité de combiner de nouveau les éléments pour reproduire le corps primitif ne saurait jeter aucun doute sur la solution, à moins qu'on n'eût des motifs de suspecter la simplicité de quelqu'un des éléments considérés. La synthèse ne fait alors qu'ajouter à la démonstration une confirmation nullement indispensable. Mais le cas est bien diflërent quand il s'agit de déterminer seulement les principes immédiats. Comme les éléments dont ils sont formés peuvent produire des combinaisons de différents ordres, on n'a jamais la certitude qu'un ou plusieurs des prétendus principes immédiats obtenus ne résultent pas des réactions provoquées par l'analyse elle-même. La synthèse peut seule alors, en reconstruisant la substance proposée avec les matériaux trouvés, décider la question d'une manière

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irrécusable, à moins que la faibïe énergie des réactifs employés ou la puissance des inductions analogiques ne suffisent, ce qui a souvent lieu, pour écarter tous les doutes à cet égard dans les analyses immédiates très compliquées. Lors même que la concordance de plusieurs moyens analytiques vient corroborer fortement les conclusions obtenues, nous ne pouvons compter sur de véritables démonstrations chimiques sans Ja confirmation synthétique. La justesse de cette maxime de philosophie chimique est mise en tout son jour dans l'analyse des eaux minérales, et surtout des matières organiques. Il est à remarquer que la synthèse est plus aisée là où il est le plus nécessaire d> recourir, et qu'elle serait très difficile dans le cas de l'analyse élémentaire, où l'on peut s'en dispenser comme nous ravons vu. Cela tient à ce que les combinaisons deviennent moins tenaces à mesure que l'ordre de composition des particules constituantes s'élève davantage; et si la décomposition est aisée, la recomposition doit l'être aussi. Les cas d'analyse immédiate, n'exigeant que de faibles antagonismes, n'opposent pas de grands obstacles aux opérations synthétiques indispensables à leur démonstration.

Nous avons maintenant à considérer la position encyclopédique de la chimie, afin de justifier le rang qui lui est assigné dans notre échelle.

La position de la chimie entre la physique et la physiologie ne repose pas sur de vaines et arbitraires considérations. Par 1 importante série des phénomènes électro-chimiques, la chimie devient pour ainsi dire un prolongement de la physique, et de même, à son autre extrémité, par l'étude des combinaisons organiques, elle pose les premiers fondements de la physiologie. Ces relations sont si réelles qu'il arrive parfois que les chimistes qui n'ont point approfondi la philosophie des sciences, n'osent décider si tel sujet tombe sous leur compétence ou s'ils doivent le renvoyer soit à la physique soit à la physiologie. '

Les phénomènes chimiques sont plus complexes que ceux de la physique et leur sont subordonnés. Leur degré de généralité est inférieur, les effets chimiques exigeant un concours beaucoup plus étendu de conditions variées. Les propriétés physiques appartiennent non seulement à toutes les subs-

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tances, mais aussi à tous les états d'agrégation et même de combinaison de chacune d'elles, tandis que c'est seulement dans un état plus ou moins déterminé, et souvent très restreint, que chaque corps manifeste ses propriétés chimiques. En un mot, la nature nous offre très fréquemment des effets physiques qui ne sont accompagnés d'aucun effet chimique, tandis que nul phénomène chimique ne saurait avoir lieu sans être accompagné de certains phénomènes physiques. Ainsi, la chimie ne peut être rationnellement étudiée sans la connaissance préalable de la physique. En outre, les agents chimiques les plus puissants sont empruntés à la physique, qui fournit, par ses différents ordres de phénomènes, les premiers caractères distinctifs des diverses substances. Il serait impossible aujourd'hui de concevoir de chimie vraiment scientifique sans lui donner l'ensemble de la physique pour base. Ainsi se trouve déterminée la relation immédiate de la chimie dans l'échelle encyclopédique. Or, comme la physique est subordonnée à l'astronomie et aux mathématiques, il en résulte une subordination indirecte de la chimie envers ces sciences. Quant à des liaisons directes, il faut convenir que sous le rapport de la doctrine elles ne sont ni très étendues, ni très importantes. Toute tentative pour faire rentrer les questions chimiques dans les doctrines mathématiques, doit être réputée jusqu'ici, et sans doute à jamais, profondément irrationnelle, comme étant antipathique à la nature des phénomènes. En physique, le seul tort qui résulte de l'abus de l'analyse mathématique, consiste dans l'usage irréfléchi d'un instrument qui, judicieusèment dirigé, y est susceptible d'une admirable efficacité ; mais en chimie, si l'emploi de l'analyse mathématique devenait prépondérant (aberration qui heureusement est presque impossible), il donnerait lieu à une immense et rapide rétrogradation, en substituant les conceptions vagues à des notions positives, et un facile verbiage algébrique à une laborieuse exploration des faits. La subordination directe de la chimie à l'astronomie est pareillement très faible, quoique plus prononcée. Elle est presque insensible pour la chimie abstraite, seule cultivée de nos jours. Mais, quand les progrès de la philosophie naturelle permettront le développement de la chimie concrète, c'est-à-dire l'application méthodique des

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conoaissances chimiques à Thisloire naturelle du globe les considérations astronomiques interviendront là même oùVon ne voit aujourd'hui aucun point de conlact entre les deux sciences. La géologie, si informe qu'elle soit, nous en lait pressentir la nécessité future, dont le vague instinct existait

probablement dans resprit des philosophes de l'âge théologique quand Ils imaginaient ces rapprochements chimériques entre astrologie et Talchimie. Il est, en effet, impossible de concevoir les grandes opérations intestines du globe comme radicalement indépendantes de l'ensemble de ses conditions planétaires. Si les relations de la chimie avec Tastrono mie et les mathématiques sont, quant à la doctrine, peu considérables, il n'en est pas ainsi relativement à la méthode. Il est aisé de reconnaître combien les perfectionnements de la chimie seraient hâtés et assures,par une suffisante habitude préalable chez les chimistes de esprit mathématique et de la philosophie astronomique. Outre que 1 étude mathématique est le fondement nécessaire de toute la science positive, elle a un usage spécial en chimie, en ce qu elle turce les es,rits à une judicieuse sévérité dans l'analyse de ses phénomènes ; et, journellemen t, Tobservation montre le mauvais effet de son absence. Cependant, je ne veux pas dire

queleschimistesontautantbesoinquelesphysiciensdusecours direct etjournalier de l'éducation mathématique, mais elle leur servira de préparation intellectuelle pour l'étude rationnelle de la nature. Quant à Taslronomie, nous avons vu qu'elle constitue le type le plus parfait de Tétude de la nature, ce qui établit la subordination directe de la chimie envers elle Plus les phénomènes sont compliqués, plus est importante 1 influence d un tel modèle ; et c'est seulement en ayant toujours sous les yeux ce type du véritable esprit de la philosophie naturelle, que les chimistes peuvent sentir l'inanité des explications métaphysiques dont leur doctrine est encore viciée, et acquérir un sentiment profond et efticace du vrai caractère propre à la science chimique, et du genre de perfection qu'elle comporte. Sous ce rapport, l'astronomie est plus utile aux chimistes que la physique même, en vertu de la supériorité de sa méthode.

Telles sont les liaisons de la chimie avec les sciences qui la précèdent. Relativement à celles qui la suivent, disons

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d'abord que la physiologie s'appuie sur la chimie, soit comme point de départ, soit comme principal moyen d'investi^^ation. En séparant les phénomènes de la vie proprement dite de ceux de l'animalité, il est clair que les premiers, dans le double mouvement intestin qui les constitue, sont essentiellement chimiques. Les combinaisons et les décompositions qu'on y observe présentent, en vertu de l'organisation, des caractères qui leur sont propres ; mais, malgré ces modifications, eU les n'en sont pas moins assujetties aux lois générales des effets chimiques. Même en considérant les corps vivants sous le simple point de vue statique, la chimie y est d'un usage indispensable, en ce qu'elle fournit les moyens de distinguer avec précision les divers éléments anatomiques d'un organisme quelconque.

Nous reconnaîtrons plus loin que la nouvelle science à laquelle j'ai donné le nom de physique sociale, est pareillement subordonnée à la science chimique. Elle en dépend d'abord par sa relation immédiate et manifeste avec la physiologie; mais, en .outre, les phénomènes sociaux étant les plus compliqués et les plus particuliers de tous, leurs lois sont subordonnées à celles de tous les ordres précédents, dont chacun manifeste dans la science sociale son influence propre. Quant aux lois chimiques surtout, il est évident que dans Tensemble des conditions d'existence de la société humaine sont comprises plusieurs harmonies chimiques enire l'homme et les circonstances extérieures. Même en supposant l'existence individuelle maintenue, la société ne pourrait l'être si ces harmonies étaient rompues, ou même seulement troublées un peu profondément, par les changements dans le milieu atmosphérique ou dans la nature des eaux ou des terrains.

La position encyclopédique de la chimie ainsi déterminée, nous sommes conduits à rechercher le degré de perfection scientifique que comporte cette science comparée aux autres. Quant à la méthode, si la physique subit la fâcheuse influence des hypothèses, nous pouvons dire que la chimie en est bien moins à Tabri. par suite de son développement plus difficile et plus tardif. La doctrine des af/tnités me semble d'une nature encore plus ontologique que celle des fluides et des éthers imaginaires. Si le fluide,électrique et Télher lumineux.

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comme je Fai établi, ne sont autre chose que des entités matérialisées, les affinités ne sont au fond que de pures entités aussi vagues et indéterminées que celles de la philosophie scolastique du moyen âge. Les prétendues solutions qu'on en déduit ont le caractère habituel des explications métaphysiques, n'étant que la simple reproduction, en termes abstraits, de l'énoncé du phénomène. Le développement des observations chimiques qui, sans doute, finira par décréditer à jamais une aussi vaine philosophie, n'a fait jusqu'à présent que la modifier de manière à dévoiler sa nullité radicale. Quand les affinités étaient regardées comme absolues et invariables, elle avaient du moins une apparence plus imposante; mais depuis que les faits ont forcé de les concevoir comme variant d'après une foule de circonstances diverses, leur usage a manifesté de plus en plus leur inanité, Ainsi, par exemple, on sait qu'à une certaine température, le fer décompose l'eau, ou protoxyde d'hydrogène; et néanmoins, on a reconnu ensuite que, sous l'influence d'une température plus élevée, l'hydrogène, à son tour, décompose l'oxyde de fer; que signifie, dès lors, l'ordre quelconque d'affinité qu'on croira devoir établir entre le fer et l'hydrogène envers l'oxygène? Si l'on fait varier cet ordre avec la température, la nature purement verbale de celte explication prétendue ne saurait être contestée. Or, la chimie off're un grand nombre de cas semblables, contradictoires en apparence, sans compter la longue série de considérations aussi décisives qui ont fait rejeter les affinités absolues, les seules pourtant qui aient quelque consistance scientifique. L'empire de l'habitude est si fort que Berthollet lui-même, dans un ouvrage où il renverse l'ancienne docirinedes affinités invariables ou électives, propose des affinités rendues plus vagues encore par les nombreuses modifications qu'il leur fait subir. L'étrange doctrine des affinités prédisposantes se trouve dans un ouvrage, entre autres, de Berzélius, le plus rationnel des chimistes actuels. Lorsque, par exemple, l'action de l'acide sulfurique délerminela décomposition de l'eau par le fer, de façon à dégager l'hydrogène; ce phénomène remarquable est habituellement attribué à l'alfinité de l'acide sulfurique pour l'oxyde de fer qui tend à se former. Or, peut-on imaginer rien de plus métaphysique

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ou de plus radicalement incompréhensible, que Taclion sympathique d une substance sur une autre qui n'existe pas encore, et la formation de celle-ci en vertu de cette mysténeuse affection? Les étranges fluides des physiciens paraissent rationnels et satisfaisants quand on les compare à de telles conceptions. Ces considérations me semblent très propres à faire sentir l'importance, pour les chimistes, d'avoir une connaissance suffisamment approfondie des philosophies inalhematique, astronomique et même physique, oùcesre. cherches chimériques ont été écartées; ce qui amènerait pro.npiement leur rejet des parties plus compliquées de la philosophie naturelle. C'est seulement en reconnaissant l'amélioralion que cette épuration a réalisée dans les sciences antérieure s que les chimistes pourront l'accomplir dans la leuret il ne pourrait y avoir de positivité complète en chimie ' SI la métaphysique régnait en astronomie et en physique Par la se trouve justifiée la place assignée à la chimie parmi les sciences. L'individu doit suivre la même marche qu'a suivie 1 espèce dans son passage à l'étal positif II faut reconnaître que la vraie science consiste, en tout genre, dans les relations exactes, établies entre les faits observés, afin de déduire du moindre nombre possible de phénomènes fondamentaux la suile la plus étendue de phénomènes secondaires, en renonçant à toute vaine enquête des causes et des essences Tel est 1 esprit qu'on doit rendre prépondérant en chimie et devant lequel se dissipera pour toujours la doctrine métaphysique des affinités.

L'inlériorité de la chimie envers la physique, sous le double point de vue de la méthode et de la doctrine, en explique IJ.nperfociion relative. Quant à la science eff'ective, il suffit de comparer ce qu'est réellement la chimie avec ce qu'elle devrai, être d'après la formule que nous avons donnée, pour voir qu'elle se tn.uve à une distance immense, beaucoup plus considérable que la physique, de son véritable but scie.itifi.pie. Les faits chimiques paraîtront incohérents, ou, du rn.)ins, faiblement coordonnés par un petit nombre de relat.r.ns partielles et insuffisantes, en comparaison des lois certaines, étendues et uniformes dont la physique se glorifie à si juste titre. Quant à la prévision, si déjà elle est bien plus

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imparfaite en physique qu'en astronomie, à peine peut-on dire qu'elle existe en chimie; l'issue de chaque événement chimique n'étant habituellement connue qu'en consultant, d'une manière spéciale, l'expérience immédiate, et, pour ainsi dire, quand l'événement est accompli.

Quelque imparfaite que soit la chimie, comme méthode et comme doctrine, elle est néanmoins supérieure à la physiologie, et encore bien davantage à la science sociale, non seulement à cause que par la simplicité relative de ses phénomènes les faits et les investigations y sont plus clairs et plus décisifs, mais parce qu'il y existe, quoique en petit nombre, des théories réelles susceptibles de fournir des prévisions complètes presque toujours impossible, si ce n'est d'une manière générale, dans l'étude des corps vivants. Nous aurons l'occasion de faire remarquer les lois qui concernent les proportions, dont la physiolof^ie ne saurait offrir en aucune façon l'équivalent. Rappelons-nous, à propos de cette appréciation de l'imperfection relative des sciences, que l'importance de leur perfection diminue à mesure qu'elles deviennent plus compliquées; en sorte qu'il peut toujours exister une harmonie suffisante entre nos moyens et nos besoins. J'espère, aussi, que cette rigoureuse appréciation de l'état actuel de chaque science stimulera, plutôt qu'elle ne découragera, les bons esprits, car l'activité humaine doit être plus satisfaite en concevant les sciences comme susceptibles d'une immense suite de progrès variés et indéfinis qu'en lessupposant parfaites, et, par suite, essentiellementimmobiles, sauf dans leurs développements secondaires.

Ces considérations nous conduisent à signaler les propriétés philosophiques de la chimie dans l'éducation de l'esprit humain. A cet égard, elle offre de grandes ressources pour étudier l'art universel de l'expérimentation, non pas que celte propriété lui soit particulière, puisque nous avons vu au contraire que la physique lui est supérieure sous ce rapport. C'est plutôt l'art d'observer, proprement dit, que l'art d'expérimenter qui distingue principalement la chimie. Mais il existe une partie importante de la méthode positive que la chimie paraît destinée à porter au plus haut degré de perfection. Il s'agit, non de la théorie des classifications, assez mal entendue par les

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chimistes, mais de l'art des nomenclatures, qui en est tout à fait indépendant. Depuis la réforme du langage chimique, on tente chaque jour de nouveaux essais pour former une nomenclature systématique en anatomie, en pathologie, et surtout en zoologie ; mais ces tentatives n'ont pas encore eu et ne sauraient jamais avoir un succès comparable à celui des nomenclatures de la chimie, car la nature des phénomènes s'y oppose. Ce n'est pas accidentellement que la nomenclature chimique se distingue entre toutes les autres. Plus les phénomènes sont compliqués, plus variées et moins circonscrites sont les comparaisons des objets, plus aussi il devient difficile de les assujettir à un système de dénominations à la fois rationnelles et abrégées, propres à faciliter la combinaison habituelle des idées. Si les organes et les tissus des corps vivants ne différaient entre eux que sous un seul point de vue principal, si les maladies étaient suffisamment définies par leur siège; si, en zoologie, les genres, ou du moins les familles, étaient établies d'après une considération homogène, les sciences correspondantes comporteraient des nomenclalures systématiques aussi rationnelles et aussi efficaces que celles de la chimie. Mais la diversité des aspects, presque jamais réductibles à un chef unique, rend un tel arrangement extrêmement difficile et peu avantageux.

La chimie est, par sa nature, la seule science où les phénomènes soient assez simples, assez uniformes et assez déterminés pour permettre une nomenclature, à la fois claire, rapide et complète, de nature à contribuer au progrès général de la science. La notion de composition, qui constitue le but propre de la science, est toujours prépondérante. Ainsi le nom systématique de chaque corps, en faisant directement connaître sa composition, présente d'abord un aperçu, ensuite un résumé de l'ensemble de son histoire; et parla nature même de la science, plus elle fera de progrès vers sa destination fondamentale, plus cette double propriété de la nomenclature devra se développer. D'un autre côté, le dualisme étant la constitution la plus commune et la plus essentielle, celle à laquelle la science tend de plus en plus à ramener tous les autres modes de composition, nous voyons que les conditions du problème sont aussi favorables que possible à

une nomenclature rapide et expressive. Aussi y a-t-il toujours eu, en chimie, quelque système de nomenclature plus ou moins grossier, nullement comparable d'ailleurs à celui qu'a fondé Guyton-Morveau. Quoique les propriétés de la nomenclature chimique ne doivent se manifester dans toute leur plénitude que lorsque la science sera plus avancée, un tel artifice est tellement en harmonie avec la nature de la science. que, dans son imperfection actuelle, il la soutient en quelque sorte, en suppléant provisoirement à son défaut presque absolu de rationalité véritable. Ainsi la chimie doit être envisagée comme éminemment propre à développer l'un de ces moyens fondamentaux, dont l'ensemble constitue le pouvoir de l'esprit humain. La formation d'un secours semblable dans les sciences plus compliquées présente un véritable et puissant intérêt, et j'ai tenu à montrer que nous devons puiser en chimie les vrais principes et l'esprit général de l'art des nomenclatures, contormément à la règle, si souvent rappelée, que chaque artifice logique doit être directement étudié dans la partie de la philosophie naturelle où il se trouve porté à la plus haute perfection, atin de pouvoir être appliqué ensuite aux sciences qui en sont moins susceptibles.

Les hautes propriétés philosophiques de la chimie sont plus frappantes quant à la doctrine, que relativement à la méthode. Quelque imparfaite que soit la science chimique, son développement a largement contribué à l'émancipation de l'esprit humain. Son caractère d'opposition à toute philosophie (héologique se manifeste par ces deux propriétés générales, corrélatives de toute philosophie positive : 1» prévision des phénomènes, i2" modification volontaire exercée sur eux. Nous avons déjà vu que plus la faculté de prévoir diminue par la complication des phénomènes, plus augmente notre faculté de Jes modifier par la variété des ressources qui résultent de celte complication même; en sorte que l'influence anti-lhéologique de la science est infaillible, soit par une voie, soit par ''l'autre. En chimie, notre pouvoir modificateur est si énergique, que la plupart des phénomènes chimiques doivent letr existence à l'intervention humaine, qui a pu seule constituer l'ensemble si complexe des circonstances indispensables à leur production; et si les phénomènes de la physiologie et de

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la science sociale sont encore plus modifiables, la chimie occupe néanmoins, sous ce rapport, le premier rang, lorsque au heu d envisager toutes les modifications exécutables, on se' borne a considérer celles qui sont susceptibles d'une utilité réelle pourl'amélioration de la condition humaine. Dans le systeme del action de l'homme sur la nature, la chimie doit être conçue comme la principale source de son pouvoir, quoique toutes les sciences fondamentales y participent plus ou moins Ainsi, la chimie décrédite irrévocablement l'idée d'une volonté providentielle quelconque régissant les phénomènes Mais, en outre, elle agit par une autre voie et non moins energiquement, en détruisant Tidée d'anéantissement ou de création dans la nature. Tant qu'on ne connaissait pas les matériaux et les produits gazeux, un grand nombre de phénomènes remarquables devaient nécessairement inspirer l'idée d anéantissement ou de production de matière dans la nature Les Idées ne pouvaient être remplacées par la vraie notion de décomposition et de composition, tant que la décomposilion de Tair et de l'eau et ensuite l'analyse élémentaire des substances végétales et animales, et, finalement, celle des alcalis et des terres, n'avaient pas établi le principe fondamental de la perpétuité indéfinie de la matière. Dans les phénomènes vitaux, l'examen chimique, non seulement de la subslance des corps vivants, mais de leurs fonctions quelque imparfait qu'il soit encore, a jeté le plus grand jour sur 1 économie de la nature vivante, en démontrant qu'il ne peut exister de matière organique radicalement hétérogène à la matière inorganique, et que les transforinations vitales sont subordonnées, comme toutes les autres, aux lois universelles des phénomènes chimiques. L'analyse chimique me paraît avoir rempli, sous ce rapport, sa fonction la plus essentielle; désormais, c'est par la voie, plus difficile, mais plus lumineuse, de la synthèse, que la grande révolution scientifique doit être complétée, comme l'indiquent déjà quelques heureux essais.

Les divisions de la chimie n'ont pu encore se manifester d'une manière définitive et non équivoque, en partie parce qu'elleest trop récente, et en partie par la nature même de celte science. On s'y est jusqu'à présent beaucoup plus occupé

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de multiplier les obervalions que de les classer. De plus, il résulte de la grande homogénéilé qui caractérise les phénomènes chimiques, des difl'éiences essentielles moins profondes, et conséquemment moins tranchées, que dans aucune autre science fondamentale.

En astronomie, la division des phénomènes en géométriques et en mécaniques ne saurait être le sujet d'aucune controverse. Quant à la physique, elle est moins une science qu'un ensemble de diverses sciences, presque isolées, qui indiquent spontanément leur propre arrangement. Nous verrons par la suite qu'il en est presque de même, mais pour des motifs diflérenls, de la physiologie. Mais en chimie, les conditions sont moins favorables, les distinctions n'y étant guère plus prononcées que celles qui existent dans une même branche de la physique, en Ihermologie, par exemple, et surtout en électrologie. L'imperfection et le peu d'importance de sa division actuelle sont donc aisément explicables. Toutefois, des symptômes non équivoques de l'établissement prochain d'une discussion sur ce sujet fondamental commencent à se manifester; car la plupart des chimistes distingués paraissent plus ou moins mécontents de la division provisoire qui a jusqu'à présent dirigé leurs travaux.

La division générale de la chimie en organique et inorganique ne peut être conservée, à cause de son irrationalité évidente. Ce qu'on nomme aujourd'hui chimie organique, présente une caractère essentiellement bâtard, moitié chimique, moitié physiologique, et qui n'est en réalité ni l'un ni l'autre.

Celte division ne peut pas même êlre maintenue sous une autre forme, comme équivalente à la distinction entre les cas chimiques caractérisés par le dualisme et ceux où il n'existe pas. Car si les combinaisons inorganiques sont presque toujours binaires, on en connaît quelques-unes qui sont composées de irois éléments et même de quatre; tandis que, en sens inverse, on rencontre fréquemment, dans les combinaisons dites organiques, un véritable dualisme. Le principe fondamental d'une division rationnelle ne saurait être cherché ailleurs que dans l'ordre des idées générales relatives à la composition et à la décomposition. Or, d'après notre règle encyclopédique de suivre toujours la complication graduelle

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des phénomènes, on arrive à ces deux distinctions principales: 1° la pluralité croissante des principes constituants (médiats ou immédiats), selon que les combinaisons sont binaires, ternaires, etc.; 2« le degré de composition plus ou moins élevé des principes immédiats dont chacun, dans le cas par exemple d'un dualisme continuel, peut être décomposable, un plus ou moins grand nombre de fois consécutives, en deux autres. Quoique ces deux points de vue soient cbacun d'une importance majeure, la division rationnelle de la chimie ne peut être établie tant qu'on n'aura point décidé lequel doit être prépondérant Bien que ce ne soit pas ici le lieu de traiter cette nouvelle question

dehaulephilosophiechimique,peut-êtresera-t-ilbond'indiquer que je la regarde comme résolue, et que la considération du degré de composition est, à mes yeux, évidemment supérieure a celle du nombre des éléments, en ce qu'elle affecte plus prolondémenl le but et l'esprit de la science chimique, tels qu'ils ont été caractérisés en ce chapitre. Au reste, quelle que soit la décision à cet égard, il faut remarquer que les deux classifications différent moins qu'on ne serait d'abord tente de le supposer; car elles concourent nécessairement, soit dans le cas préliminaire, soit dans le cas final, et diverl gent seulement dans les parties intermédiaires.

Tels sont la nature et l'esprit de la science chimique les moyens d'investigation qui lui sont propres, sa vraie position encyclopédique, le genre et le degré de perfection dont elle est susceptible, ses propriétés philosophiques sous le double point de vue de la méthode et de la doctrine, et enfin le mode de division qui lui convient. Pour compléter un tel examen, je vais passer à l'appréciation directe et spéciale du petit nombre de doctrines essentielles qu'a présenté le développement spontané de la philosophie chimique. Il faut se rappeler que I objet de cet ouvrage n'est pas de présenter un traité de chaque science, ou de s'étendre à son sujet en proportion de la multiplicité des faits qu'elle embrasse, mais de montrer son importance relative comme élément constitutif de la philosophie positive. On n'espère pas, sans doute, que la philosophie chimique, dans son état actuel, soit ici d'objet d'un examen aussi développé et aussi satisfaisant que l'est par exemple celui de la philosophie astronomique, dont la perfection com-

porte une analyse méthodique claire et complète, quoique sommaire, comme l'exigeait ce type immuable de la philosophie naturelle.

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