‹ La philosophie pratique de Kant [microform]Chapitre 119 sur 345 · IIL )>. 3r)() sq · texte numérisé non relu

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LA. PIIÎÎ.OSOPHTE PRVTTQUE DE K \>T

transcendantal de la réalité. Le rationalisme métaphysique, qui reste l'inspirateur des thèses, est reconnu dans sa vérité totale et essentielle : sans doute la relation du monde intelligible au monde sensible est autrement exprimée ici que dans les doctrines traditionnelles ; la pensée criticiste intervient, selon laquelle cette relation doit être mise à la portée de la raison finie qui est la nôtre, et qui ne saurait être, ni intuitive, ni créatrice: mais l'identité, ailleurs plus ou moins latente, de la chose en soi et de la causaUté rationnelle pure se découvre ici avec évidence.

C'est en parfait accord avec les tendances et les exigences du rationalisme moderne que le problème de la liberté est énoncé maintenant comme un problème cosmologique ; dès le jour où la science a aperçu ou réclamé runiversclle solidarité des choses, il n*a pas été possible de poser et de résoudre le problème de la liberté en fonction des simples données de la conscience : il a fallu se mettre en quête d'une espèce de liberté qui fut apte comme la nécessité, et concurremment avec elle, h être constitutive du tout cosmique ; de là, au détriment très visible des formes spécifi{[uement humaines de la liberté, du libre aibitre notamment, la conception d'une liberté en quelque sorte universelle, capable de se réaliser, à des degrés divers, en tous les êtres. En tous les êtres se rencontrent ainsi et se combinent les effets de deux sortes de causalité : de la causalité externe, qui met les états de chaque être sous la dépendance des autres états de l'univers: de la causalité interne, qui pose chaque être par une opération spontanée dans sa nature propre, qui le lait tel et non pas tel. La principale difliculté devait consister dès lors a définir les rapports de la causalité interne et de la causalité externe en observant scrupuleusement leur signification respective: on les distinguait en les rapportant à deux mondes différents, le monde des substances ou des essences d'un côté, le monde des apparences ou des phénomènes de l'autre : on les rapprocbait en admettant cjue la causalité externe exprime la

LA CRTTTOT E DE TV RATSO>- PURE

causahté interne, comme des apparences bien liées, des phénomènes bien fondés expriment des êtres en soi. Enfin les déterminations morales étaient ajoutées par une relation analytique plus ou moins impUcite à la reconnaissance rationnelle de la causalité interne, de la causaUté Ubre. Tel est, si l'on peut dire, le fonds que le rationaUsme moderne offrait à Kant sur le problème de la hberté : la solution que lui-même en propose consiste moins à exclure les concepts traditionnellement usités qu'à les approfondir, les épurer, et réformer le genre de relation étabU entre eux. Sur quoi se fonde la distinction des deux mondes, le monde de la causalité externe et de la nécessité, le monde de la causahté interne et de la liberté? De quelle manière peut-on concevoir l'expression des êtres en soi dans et par les phénomènes? Comment les déterminations morales se réfèrent-

elles à la liberté ?

Tout d'abord, selon l'antithèse de la troisième antinomie, la nécessité des lois naturelles ne peut souffrir aucune exception : comme c'est elle qui fonde l'objectivité des événements, si elle venait à se laisser interrompre en quelque endroit, tout moyen nous manquerait de distinguer le rêve de la réahté. Or la hberté implique une dérogation absolue à la nécessité des lois naturelles : elle est en effet un pouvoir de commencer inconditionnellement une action, c està-dire de produire un état qui, étant dynamiquement premier, n'ait aucun rapport de causahté avec l'état antécédent de la même cause ; donc la hberté s'oppose à la nécessité, comme l'irrégularité sans loi à la régularité de la loi; elle rend impossible l'unité de l'expérience ; elle ne nous affranchit de la contrainte de la nature qu'en nous privant du fil conducteur qui guide sûrement notre pensée. Dira-ton qu'on ne peut comprendre cette dérivation de phénomènes se poursuivant à l'infini sans se rattacher à aucun terme originaire ? Mais la nature a bien d'autres énigmes que celle-là: comprendrait-on mieux le changement, c'està-dire une succession perpétuelle d'être et de non être, si

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i.\ CUmOlK DK l,\ UAISON IMUF.

rcxpériencc n'en attestait l existence? Lue pareille raison ne saurait nous arrêter quand il s'agit de garantir luniversalilé dos lois et la réalité enipiricjue des faits.

Cependant c'est cette raison qui a été invoquée [)ar la illèse povn- prouver l'existence de la liberté. 11 est impossible de remonter la série des causes sans supposer une cause douée d une spontanéité absolue. Causalité signifie en elfet délerminalion complète. Or la causalité des lois naturelles ne fournit qu'une détermination incomplète, parce que toute cause reconnue à ce titre doit s expli(pier par une cause antécédente, celle-ci par une autre cause antécédenle, sans (pie jamais l'explication puisse pleinement sulliie. Il reste donc de 1 indéterminé dans la série des conditions qui devrait tMre et qui ne peut pas être incondilionnellement déterminante: et un ordre de choses qui apparaît indéterminé à son origine même n est plus ])()ur la pensée qu une simple possibilité. Ainsi il faiil admettre une cause capable de produire quelque chose sans déj)endre, ponr cette production, d'autres causes antérieures. l)ira-t-on (pie le mode dOpération dune telle cause reste incompréhensible et mystérieux !• Mais on est mal venu à en ie(piérlr la claire intelligence, quand on admet la causalité naturelle sans être mieux capable (rexpli(ju(»r comment elle [)eiit unir par un lien nécessaire des termes hétérogènes. C est assez que la raison démontre rexislcnce de la liberté; et elle la démontre avec une insistance dont témoignent à leur façon tous ces philosophes qui, pour rendre comple du mouvement du monde, se sont crus obligés d allirmer un premier moteur '.

Ainsi sans la nécessité le monde ne serait (pi'imaginaire: sans la liberté il ne serait (|ue possible. Le problème de la nécessité et de la liberté, c'est le problème de la réalité du monde. Pour cpie le monde soit réel, il faut (|u'il soit également constitué par la nécessité cl par la libellé. C est ce

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(uiavail déjà soutenu la mélaphysique rationaliste, et aussi que la liberté fonde le réel en son principe, tandis (Mie la nécessité le fonde en ses dérivations. Cette solution n'était grosse de Tantinomie développée par Kant que i)arce que la liberté et la nécessité étaient des concepts objectivés sans critiqne sous la forme d'une connaissance, et que le rapport en était établi /// ahstraclo en dehors de leurs usages, uniquement selon le degré du savoir concomitant. Et ainsi, pour s'unir, la liberté et la nécessité ne pouvaient que se contredire. Car les phénomènes, aux- (piels s'appliquait plus spécialement la nécessité externe, étaient pris pour des choses en soi à l'état de manifestation confuse: comment donc, hors d'un incompréhensible syncrétisme, la nécessité pouvait-elle s'accorder avec la liberté.^

Entre la nécessité et la liberté l'accord n'est possible que grâce à la doctrine par laquelle Ivanl a définitivement jusliiié la vieille distinction du monde intelligible et du inond(^ sensible. Du monde sensible il v a une réalité empiri(pie ceitaine, fondée sur cette double condition, que les phénomènes sont donnés en intuition sous les formes a priori de la sensibilité et qu'ils sont enchaniés selon des lois imposées par les catégories de renlendement : mais comme les formes de la sensibilité ainsi que les catégories (le renlendement expriment la nature du sujet, il se trouve (pie les phénomènes ne sont c|ue des représentations : étant tels, ils reposent sur l'existence des choses en soi. Il serait donc faux de prétendre réduire rexistence du monde à sa i'éahtéemj)irique. puisque ce serait porter à l'absolu notre entendement et notre sensibilité. En outre, c'est le sens strict de la causalité, d'étabhr des rapports dynamiques du conditionné à la condition, sans être tenue de représenter ces rapports dans l'intuition sensible, dès ([u'elle ne ^ise pas à une connaissance : comme alors elle ne conclut n des objets (jue pour leur existence, elle peut poser la condition hors de la série des leinies conditionnés. Ainsi,

LA PHIFOSOPIIIE PRATIOIE DE KA\T

LA CRITIQFE DE LA RAISON PURE

grâce au caractère pliénoménal, désormais pleinement garanti, du monde sensible, grâce au caractère essentiellement synthétique en lui-même du concept de causalité, capable de soulTrir l'hétérogénéité la plus extrême du conditionné et de la condition qu'il lie, le monde a à la fois une réaUté empirique et une réalité transcendantale, et les choses en soi qui constituent sa réalité transcendantale peuvent être considérées comme les causes de sa réahté

empirique ^

Rien n'empêche donc d'identifier la liberté avec la causalité des choses en soi. La hberlé, en effet, au sens cosmologique, c'est « la faculté de commencer de soi même un état dont la causahté n'est pas subordonnée à son tour, suivant la loi de la nature, à une autre cause qui la détermine quant au temps. La hberté est, dans cette signification, une idée transcendantale pure qui d'abord ne contient rien d'emprunté à l'expérience, et dont, en second lieu, l'objet ne peut être donné d'une façon déterminée dans aucune expérience' ». C'est, en d'autres termes, «l'idée d'une spontanéité qui pourrait commencer d'ellemême à agir, sans qu'une autre cause ait du la précéder pour la déterminer à l'action selon la loi de l'enchaînement causal' ». Sur cette Hberté transcendantale est fondée la liberté pratique, ou indépendance de notre volonté à l'égard de toute contrainte des mobiles de la sensibilité. A vrai dire, cette liberté pratique, telle que nous la révèle l'expérience psychologique, a un contenu plus compliqué et plus divers que celui qui est exprimé par l'idée de la Hberté transcendantale; et de plus, elle est directement

I. HT, p. 369-370, p. 372-373. — Caird, qui dans son livre The crilical philnsoyhy of^Immnnuel haut, expose et critique le kantisme d'un point de vue hégélien, note à ce propos (H, p. 04) que la pensée pure chez Kant, hors de l'intuition sensihle, est analytique, que par conséquent un tel usage du concept de causalité est contradictoire. Mais il semble bien que pour Kant les concepts peuvent avoir im sens synthétique qui n a besoin de l'intuition sensible que pour se convertir en connaissance.

a. III, p. 371.

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