Chapitre II — Les Prolégomènes à toute Métaphysique future
Les leçons sur la doctrine philosophique de la Religion. . . . 2^7
Chapitre VIL — La Religion dans les limites de la simple raison.. . 600
Chapitre VllI. — La Doctrine du droit et la Doctrine de la vertu. . 6gi
Conclusion -y/Ji
AVANT-PROPOS
Je ne crois pas avoir besoin de dire longuement les raisons pour lesquelles, amené à étudier la philosophie pratique de Kant, j'ai essayé d'en retracer analytiquement la formation. Ces raisons sont d'abord d'ordre général, et valent, semble-t-il, pour l'étude historique de toute doctrine. On est moins tenté d'inchner un système dans le sens oij l'on se plairait à le contempler, quand on a tâché de suivre de près le travail d'esprit par lequel se sont peu à peu définies et enchaînées les pensées qui le composent ; on se défie certainement davantage de ces jeux de réflexion qui, sous prétexte de découvrir la signification profonde d'une philosophie, commencent par en négliger la signification exacte. Pour ce qui est en particuher de la doctrine de Kant, elle a mis trop de temps à se constituer, et elle s'est constituée avec des idées de provenances et d'époques trop diverses, pour qu'il n'y ait pas un intérêt majeur à se détacher tout d'abord de la forme systématique qu'elle a tardivement revêtue. L'histoire des démarches successives qui l'ont engendrée apparaît de plus en plus comme un facteur essentiel de l'interprétation qu'on en peut tenter'. Il est même permis de supposer que le kantisme, dans les
I. V. V Avant- Propos de Dilthey en lête du premier volume de l'édition de Kant, entreprise par l'Académie royale de Prusse.
A.VANT-PROPOS
controverses doctrinales qu'il ne cesse de susciter, ferait souvent meilleure figure devant ses adversaires, s'il n'avait été enfermé par beaucoup de ses jjartisans dans des expressions schématiques courantes, simplifiées à l'excès. On le préserve de ces simplifications en sachant comment il a évolué.
Il est naturel que j'aie dû m'appliquer avant tout àexposer et à analyser dans leur ordre chronologique les œuvres de Kant, selon qu'elles se rapportent à la philosophie pratique. Mais je ne pouvais omettre non plus les travaux de toute sorte qui ont paru sur Kant avec une si prodigieuse abondance. Assurément, à considérer l'ensemble de ces travaux, ces gros volumes et ces petites dissertations, ces articles de toute étendue publiés dans les plus diverses revues, tout ce qui forme à l heure actuelle la bibliographie 1 kantienne, on ne peut que trouver de saison, plus quejamais, l'épigramme dirigée déjà par Schiller contre les interprètes de Kant :
Wie doch ein einziger Reicher so viele Bettler in ÎNahrung Setzl ! Wenn die Kônige baun, haben die Kârrner zu thun,
« Que de mendiants tout de même un seul riche nourrit ! Quand les rois bâtissent, les charretiers ont à faire. » Parmi les auteurs de ces travaux, Il en est en effet plus d'un qui a du se faire manœuvre par indigence d'esprit, et qui a cru sa besogne importante, uniquement parce qu'elle touchait à un grand édifice. Ce n'est pas une raison pour condamner sommairement en pareille matière l'érudition de détail : le tout est de faire le départ entre la minutie vaine, qui perd dans des discussions verbales tout sentiment philosophique de la pensée d'un philosophe, et la rigueur d'analyse qui peut, sinon faire naître, du moins entretenir et fortifier un tel sentiment : par quoi pourrait-on mesurer l'originalité et
AVANT-PROPOS
la valeur d'un système mieux que parla multitude détaillée des conceptions soumises, selon un développement plus ou moins régulier, à sa force organisatrice? Malgré les railleries qu'on lui a prodiguées, la Kcinl philologie n'est pas une dégénérescence pitoyable de l'esprit qui doit s'attacher à l'interprétation du kantisme ' ; quand elle est représentée par des historiens et des critiques tels que, par exemple, Benno Erdmann, Yaihinger, Heinze, on ne saurait contester qu'en insistant sur des questions très particulières, elle n'ait servi à mieux faire saisir le rapport des éléments ainsi que le sens général de la philosophie kantienne ; même chez de moindres auteurs, en rapprochant d'autre façon les textes, en multipliant les petits problèmes, elle prémunit contre la tentation déjuger toutes simples et comme spontanément opérées des liaisons d'idées que la connaissance commune de la doctrine nous a rendues familières. Parla elle rachète amplement une bonne part des défauts qu'on lui impute. Pour mon compte, j'ai essayé de discerner le mieux que j'ai pu, par les mentions que j'en ai faites, les publications utiles et sérieuses des publications sans portée ; je les ai indiquées, suivant la marche de mon exposé, aux places où elles avaient surtout lieu d'être consultées ; j'ai eu moins le souci, du reste, d'établir par là leur degré de contribution à mon ouvrage que de marquer l'intérêt qu'elles pourraient avoir pour le compléter et le contrôler.
En tout cas, j'aurais très insuffisamment reconnu, par quelques références ou citations, ce que je dois à mon maître, M. Emile Boutroux. xVvec son étude sur Kant,
I. Cf. Kuno Fischer, Geschichte der neuern Philosophie (édition du jubilé), IV, p. 326-336, p. 590. — V. contre Kuno Fischer l'article justificatif de Vaihinger, Ueber eine Enldeckung nach der aile neuen Kominentare zu Kants Kritik der reinen Vernunjl und insbesondere mein eigener durcit ein altères Werk entbelirlicli yemacht werden sollen, Kantstudien, III, p. 334-343.
AVANT-PROPOS
écrite pour la Grande Encyclopédie ' , ses leçons sur la philosophie kantienne, — ses leçons d'autrefois à l'Ecole Normale, ses leçons plus récentes à la Sorhonne, — d'un si scrupuleux attachement aux textes en même temps que d'une force de concentration si admirable, m'ont été constamment présentes.
J'adresse mes vifs remerciements à MM. les Professeurs Max Heinze, de Leipzig, et Oswaldlvûlpe, de A^ ûrzburg, qui chargés de préparer pour une part la publication des Vorlesiingen dans l'édition nouvelle de Kant m'ont fourni avec la |)lus aimable complaisance les renseignements que je leur avais demandés.
Les renvois aux écrits de Kant se rapportent à l'édition Hartenstein de 1867-1868. — Pour les Lettres seulement, ils se rapportent à l'édition si considérablement enrichie de la Correspondance que Reicke a récemment terminée, et qui fait partie de la publication de l'Académie royale de Prusse : les numéros des tomes indiqués sont les numéros particuliers à cette section des Œuvres complètes.
La méthode d'analyse que j'ai suivie m'a naturellement obhgé (le revenir plusieurs fois sur des questions, des théories ou des idées que Kant a reprises, soit dans le même sens, soit en les transformant, au cours de ses ouvrages successifs : j'ai dans ces cas-là multiplié les indications de renvoi aux divers endroits du livre ori ces questions, ces théories et ces idées se trouvent exposées, afin que Ton puisse plus aisément juger de ce qu'elles sont restées ou de ce qu elles sont devenues dans la pensée de Kant.
1. Reproduite dans ses Eludes d'Histoire di- la Plùlosophie, Paris, Alcan, 1897. |). 317/41 1.