I. VII, p
CONCLUSION
La philosophie pratique de Kant a été définitivement constituée du jour oii la notion de l'impératif catégorique a été liée à l'idée transcendantale de la liberté par le concept de l'autonomie de la volonté. Elle a trouvé dans cette liaison et dans le concept qui l'opérait le principe de son organisation et de son développement systématiques.
Elle n'est pas née d'un effort direct et continu vers une doctrine préformée en quelque manière, et l'apparente simplicité des formules essentielles dans lesquelles elle s'est résumée recouvre, avec un long travail d'examen critique, de réflexion inventive et d'analyse, des éléments très complexes et d'origine fort diverse.
Kant certes s'est mis lui-même dans son œuvre ; il y a mis l'austérité rigide de sa nature, la sévérité des maximes reçues d'une éducation droite et grave, son christianisme enfin, un christianisme d'ailleurs plus avouable par l'intelligence que sensible au cœur, dépourvu de toute ardeur comme de toute intuition mystique, aussi indépendant que possible de la tradition historique, n'ayant de contact qu'avec les facultés morales, isolées des autres formes delà vie spirituelle.
Et Kant a mis aussi dans son œuvre les tendances de son siècle, de ce siècle des « lumières » auquel il était si fier d'appartenir, dont il n'a pas répudié, dont il a voulu seulement diriger dans un autre sens les ambitions rationalistes. 11 a cru à la puissance pratique de la raison pour étendre et parfaire la civilisation et la culture, mais en les détachant
du faux idéal de bonheur auquel on les avait suspendues pour les rattacher à la pure idée, valable et efficace par elle seule, d'une société juridique et d'une société morale universelles.
Il s'est donc trouvé en conflit avec la philosophie quil avait apprise et un moment acceptée comme sienne : philosophie dont l'intellectualisme logique et uniformément dogmatique ne pouvait, sinon par des accommodations superficielles ou forcées, rien admettre de ce que la Religion et la morale chrétiennes avaient d'essentiel, dont 1 eudémonisme convertissait immédiatement tout progrès vers la perfection en un accroissement de félicité et semblaitmême le justifier par là. Il a été ainsi conduit à examiner cette philosophie et en révéler les insuffisances.
Dans cet examen il a procédé à la fois par la critique abstraite des concepts sur lesquels elle s'appuyait et par la rénovation de l'objet à expliquer. Il a demandé compte à l'entendement logique de sa prétention à poser par lui seul le réel et à le comprendre ; il en a découvert le formalisme indéterminé et négatif. Il a montré en conséquence que les idées d'obligation et de perfection, telles qu'elles étaient admises, ne contenaient rien dans leur généralité qui leur permît de définir matériellement les principes moraux ; et dès lors, n'étant pas encore arrivé à concevoir une idée de la raison qui dépassât spécifiquement celle de l'entendement logique, il a fait appel au sentiment. Mais cet appel au sentiment n\ pas été le simple recours à un autre mode d'explication, comme les moralistes anglais l'avaient proposé, plus conforme en apparence aux données de l'analyse psychologique ; il a été aussi, sous l'influence singulièrement plus pénétrante de Rousseau, l'évocation d'une autre idée de la vie morale, toute contraire à celle que rintellectualisme des philosophes avait imaginée. Ce qui fait la valeur de l'homme, ce n'est point ce que la civilisation lui apporte du dehors, c'est la persévérance dans l'état de simplicité naturelle ou le retour à cet état. Les révélations immédiates du cœur,
CONCLUSION 7^3
en nous prescrivant dès l'abord ce que nous devons faire, nous libèrent de l'autorité factice de la spéculation et nous présentent la croyance aux objets supra-sensibles comme le complément, non comme le fondement de la moralité. Dès lors se trouve dessinée, sous sa forme négative, la conception de la Critique : les insolubles difficultés que rencontre dans l'ordre théorique la raison humaine, et qui l'obligent à se reconnaître des limites, corroborent en quelque façon le droit qu'a la vérité morale de se justifier et de se développer elle-même par ses propres ressources, sans laide trompeuse d'un savoir conventionnel et illusoire.
Kant cependant est passé de cette conception négative à une conception positive de la Critique. Il y est passé, grâce à cette doctrine de l'idéalité de l'espace et du temps, qui, en supprimant les causes de conflit au sein de la philosophie naturelle, permettait de fonder la distinction du monde sensible et du monde intelligible. Le rétablissement ainsi opéré d'un rationalisme théorique, dont l'idée n'avait peutêtre jamais cessé de solliciter son esprit au plus fort même de son opposition à la doctrine AvollTienne, l'a incliné du même coup au rétablissement du rationalisme en morale. Mais de même qu'il était forcé de poser en d'autres termes le problème du rapport de l'entendement à ses objets, il avait à poser en d'autres termes le problème du rapport de la raison à la volonté : c'est-à-dire que dans ce rationalisme nouveau, tel que le spécifiait 1 idéalisme transcendantal, il devait intégrer d'une certaine manière les résulats auxquels l'avait conduit, en même temps que l'examen de la métaphysique antérieure, la considération directe du fait de la science et du fait de la moralité.
La Critique de la raison pure a accompli cette œuvre, pour ce qui est de la philosophie théorique, et l'a préparée, pour ce qui est de la philosophie pratique : œuvre de justilication et de limitation tout à la fois. Si la raison avec ses concepts a priori est incUspensable à la science pour que celle-ci se constitue avec certitude, l'usage qu'elle en doit
7 a '4 LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE RANT
faire pour aboutir à un savoir légitime, et ne pas s'égarer sans fin à la poursuite d'un savoir illégitime, est un usage immanent, c'est-à-dire enfermé dans les limites de l'expérience possible. Tout autre usage de la raison, pour tenter de déterminer théoriquement des objets supra-sensibles, ne peut donner lieu qu'à des paralogismes, des antinomies ou des démonstrations radicalement défectueuses. Pourtant Telfort par lequel la raison dépasse le monde des intuitions sensibles n'est « dialectique » qu'autant quil alTecte les caractères d'une science objective proprement dite ; il est naturel et juste en lui-même. 11 n'a pas seulement cette vertu d'imposer par la production des Idées des limites positives à l'expérience et de fournir à l'intelligence des règles pour tendre aune unité systématique parfaite de la connaissance : il découvre une action de la raison qui est trop interne et trop essentielle pour devoir rester sans détermination pleine et sans contenu objectif. Cette détermination et ce contenu, c'est la moralité qui les lui apporte. Pendant un temps la moralité avait, aux yeux de Kant, tiré ses titres uniquement de sa valeur pratique indépendante, et elle les avait fait valoir comme authentiques et prépondérants en dehors de la raison pure qui, en tant que telle, était tenue pour une faculté exclusivement théorique. Mais l'analyse méthodiquement développée de la conscience morale commune en dégageait maintenant comme élément constitutif la notion d'une loi formelle universelle, capable de fournir par elle seule un principe déterminant à la volonté et un modèle à ses maximes; dans cette notion, où venait se résoudre tout le sens de l'impératif catégorique, s'ordonnaient et se liaient les idées d'origine diverse par lesquelles Kant s'était représenté dans son ensemble la vie morale : dune j^art, les idées qui lui venaient plus particulièrement de son christianisme et par lesquelles il définissait les conditions ou les attributs de la moralité du sujet individuel, à savoir la bonne volonté, l'accomplissement du devoir par respect pour le devoir à rencontre des maximes suggérées par les inclinations
CONCLUSION -llD
sensibles, la vertu résultant de la pure disposition intérieure et ayant pour terme la sainteté, etc. . . ; d'autre part, les idées qui lui venaient plus particulièrement du rationalisme politique et social de son temps, interprété et épuré par sa propre philosophie de l'histoire, et qu'il employait à définir les conditions et les attributs de la moralité de l'homme conçu sous les espèces de l'humanité, à savoir la valeur incomparable de la personne humaine digne d être traitée, non pas simplement comme un moyen, mais aussi comme une fin en soi, l'existence idéale d'une société des êtres raisonnables unis par des lois communes ou d'un règne des fins, détermination pratique du concept d'un monde intelligible : au terme de ce rapprochement d'idées diverses, et pour le parfaire, apparaissait la notion de l'autonomie, exprimant à la fois la suffisance de la volonté absolument bonne à ériger sa maxime en loi et le droit de la personne' à instituer elle-même la législation à laquelle elle obéit. Dès lors, par cette notion de l'autonomie, l'Idée transcendantale de la liberté acquiert une réalité pratique et fait passer à l'acte les possibilités que la Critique avait réservées ; en d'autres termes la Raison pure possède par elle-même une puissance de réalisation pratique, de telle sorte que considérée dans son intégrité et dans ses deux fonctions essentiellement distinctes, elle apparaît comme capable de s'organiser, sous la juridiction delà Critique, en un système complet, juste substitut de l'ancienne métaphysique.
De l'ancienne métaphysique, qui avait été son éducatrice, Kant retient en effet les concepts essentiels qui en avaient été l'âme ; mais c'est pour y saisir la virtualité de significations et d'applications immanentes, exclusivement déterminées par les conditions de la science et de la moralité. En conséquence les affirmations auxquelles ces concepts donnent lieu, loin de se traduire dans une espèce de connaissance homogène coextensive à toutes les démarches de la raison, varient en nature selon le rapport originaire ou dérivé qu'ont ces concepts avec la puissance législative
rationnelle dont la science et la moralité résultent : elles sont un savoir (juand elles expriment les principes qui fondent la possibilité de l'expérience ou de la volonté pure; elles sont ou des hypothèses ou des postulats quand elles expriment les conditions sous lesquelles nous sommes soit portés, soit forcés à nous représenter l'unité systématique achevée soit de l'objet de l'expérience, soit de l'objet de la volonté. Ainsi l'adhésion à ce qui doit être nécessairement supposé pour que le souverain bien se réalise ne consiste pas dans une connaissance, mais dans une foi de la raison. L'idée par laquelle et autour de laquelle s'organise toute cette philosophie de la raison pure, c'est l'idée de la liberté : idée dont la possibilité logique est restée intacte grâce à la distinction du monde des phénomènes et du monde des choses en soi, dont la possibilité réelle, si elle ne peut être aperçue en elle-même, est du moins déterminée et certifiée par la loi morale ; idée qui pour une intelligence finie telle que la nôtre peut seule être la vérité première, parce que seule elle nous permet de saisir sans sortir de nous-mêmes 1 inconditionné et l'intelligible. Cette idée, c'est l'idée de la causalité d'une chose en soi qui, comme telle, nous est impossible à connaître ; et d'abord certains des attributs tout spéculatifs que la métaphysique traditionnelle prêtait à la chose en soi pèsent, dans l'exposition kantienne, sur la détermination de cette idée. Mais de plus en plus la réalité spécifiquement pratique qui est attribuée à la liberté transcendantale tend à en fournir tout le contenu ; de plus en plus la liberté, c est exclusivement la causalité inconditionnée de la raison, considérée soit dans sa relation essentielle avec la loi morale qu'elle pose et par laquelle elle se révèle, soit dans son rapport avec l'acte par lequel le sujet choisit la maxime de sa conduite, soit encore dans son rapport avec le pouvoir humain de produire la vertu et de promouvoir par elle la foi dans la réalité des conditions du souvci'ain bien, l/à liberté cesse donc de plus en plus d'être une chose, un res aelerna ; et d'ailleurs tout en
CONCLUSIOÎV 7/^7
étant pour nous la vérité première, elle n'affecte pas la prétention de déduire à partir délie, comme si elle était la chose en soi de Tancienne métaphysique, toute la réalité donnée ou à engendrer ; si elle consacre la suprématie de la raison pratique sur la raison spéculative, elle ne se tient pas pour capahle de faire créer par la raison pratique l'ohjet de la raison spéculative elle-même : dans l'union qu'elle opère des deux sortes de raisons, elle maintient absolument la diversité de leurs domaines.
Il reste pourtant impossible qu'un système complet de la raison pure laisse en présence le monde de l'expérience et le monde moral sans découvrir de quoi les rapprocher et les relier l'un à l'autre. Kant avait déjà professé que la beauté est intimement unie à la moralité, qu'elle en est le véhicule ou le symbole ; il était également disposé à reconnaître que la finalité ou causalité par des concepts est intermédiaire entre la causalité mécanique naturelle et la causalité inconditionnée de la liberté ; en découvrant maintenant dans la faculté de juger a priori la source commune de la beauté, ou finalité sensible formelle, et de la finalité matérielle intellectuelle, il pouvait rapporter à cette faculté l'accord à établir entre l'objet de l'entendement théorique et l'objet de la raison pratique. L'ancienne métaphysique cherchait dans un pouvoir dintuition intellectuelle le moyen de connaître le principe suprême en qui se confondent possibilité et réalité, et dont elle voulait dériver dans son unité complète l'ordre de la nature : tentative impuissante, nous le savons. Pourtant la simple idée d'un entendement intuitif ou archétype, et la simple supposition d'un substratum intelligible commun de la nature et de la liberté restent légitimes à notre point de vue, d'abord en ce qu'elles marquent les limites de nos facultés de connaître, ensuite en ce qu "elles offrent au jugement un modèle en lui-même assurément irréalisable, mais selon lequel néanmoins il doit remplir sa tâche selon sa nature subjective propre. Et c'est ainsi que se conçoit une harmonie totale
des choses, qui seulement est fondée sur l'action réfléchissante du jugement, au lieu de l'être sur l'objet, pour nous indéterminable, dune intuition intellectuelle. Le développement du système de la raison pure ne tend donc pas à être la restauration de l'ancienne métaphysique ; il se poursuit plutôt par l'appropriation à l'esprit de la Critique de ce qui, dans les problèmes qu'elle posait et les concepts ■quelle mettait en oeuvre, apparaît susceptible d'une signification immanente. Reprendre et constituer définitivement en ce sens l'ensemble de la philosophie transcendantale fut l'occupation de Kant dans les dernières années de sa vie ; par les notes et esquisses fragmentaires qu'il jeta alors sur le papier en vue d'un grand ouvrage qui devait traiter de Dieu, du Monde et de Fllomme ', on saisit bien en effet son intention essentielle, qui était d'exposer le système total de la connaissance synthétique formelle ^ en le rapportant néanmoins à la conscience de soi comme à son principe '\ d'expliquer par là toute la puissance autonome de la raison*, débarrassée môme pleinement de ce qui, dans la supposition de la chose en soi, en représentait dogmatiquement la réalité au lieu d'en exprimer seulement la fonction réclamée par la Critique".
1. V. ce qui a été publié de ces essais et de ces notes par Reicke, £in ungedrue/des Werk von Kant ans seinen lelzfrn Lebeiisjahren, AUpreussische Monatsschrift, neue Folge, XXI, i884, p. 309-887, p. 889-^30, p. 533-620.
2. C'est à indiquer cet objet que sont employées, avec de nombreuses redites, la plupart de ces notes.
/|. On trouve en abondance des formules comme celle-ci : « La philosophie transcendantale est autonomie, à savoir une raison mettant sous les yeux d'une façon déterminée ses principes synthétiques, son extension et ses limites dans un système complet. » P. 355.
5. Kant déclare ici à maintes reprises que la chose en soi n'est pas un objet existant en dehors de la représentation, qu'elle est simplement la position d'un être de raison sans réalité, dont la fonction, corrélative à la fonction de l'entcrideincnt, consiste à expliquer que le sujet soit immédiatement alîecté, et que l'objet donné dans la représentation soit tout simplement phénomcnc. V. p. 548 sq. — Il est curieux de constater que kant fait dans ces notes des allusions aux philosophes qui avaient repris ce problème de la chose en soi, à Beck, à Schulze, à Fichle.
CONCLUSION
Ainsi Kaiit s'attachait de plus en plus à l'idée d'un système complet de la raison pure, grâce surtout à l'appui que lui avait paru donner à cette idée la formation de sa doctrine morale ; et en même temps il s'occupait de dégager plus complètement le sens et les applications de cette dernière doctrine. Ce qui pour sa pensée mettait l'unité dans l'accomplissement de deux tâches si différentes, c'était sa façon toujours plus arrêtée de voir dans la liberté à la fois le principe du système et la puissance pratique capable de poser la loi en même temps que de déterminer par elle seule les maximes de la volonté. Cependant dans l'effort même qu'il faisait pour opérer la synthèse des divers aspects de la moralité humaine, il subissait malgré tout l'intluence de cette dualité des idées, — idées éthico-religieuses et idées élhico-juridiques, — qui avaient inspiré et composé sa conception de la vie morale. Pour la réalisation du souverain bien moral il était porté à admettre une loi providentielle moins immédiate que pour la réalisation du souverain bien politique. Au premier point de vue, c'est en effet d'abord la nature qui, ne se déduisant pas de la liberté, ne se conforme pas d'elle-même aux intentions pas plus qu'aux exigences légitimes de 1 agent moral, qui ne peut, tant s'en faut, garantir dans la vie présente ni le moyen de parfaire la vertu, ni celui d'accorder avec elle le bonheur qu'elle mérite, qui par conséquent doit laisser la place à la foi de la raison dans une autre vie et dans l'existence d'une Cause morale du monde ; c'est ensuite la volonté de l'homme qui choisit le mal par un acte radical, qui par suite ne peut se convertir que par une régénération radicale, sans laquelle elle ne pourrait ni devenir moralement meilleure, ni avoir droit au concours qui lui est indispensable pour être entièrement sanctifiée. A l'autre point de vue, au contraire, c'est l'évolution de l'histoire qui fait nécessairement surgir en ce monde du conflit des énergies et des intérêts égoïstes l'établissement d'un régime juridique des individus et des peuples, qui réalise progressivement
75o LA PHILOSOPHIE PUATIQUE DE KANT
l'accord de la liberté et de loi; c'est, mieux encore, la bonne volonté du droit qui se manifeste cliez tel peuple par des actes irrécusables, qui témoigne ainsi par le lait de 1 influence décisive de la raison sur la marche de l'humanité. Dualité de tendances, certes, dans la formation de la doctrine morale de Kant ; mais ne serait-ce pas aussi l'originalité de sa pensée en ce sujet que de n'avoir pas vu là une opposition, que d'avoir pliilosophiquement identifié à la loi par laquelle l'homme intérieur prend conscience de l'infinité de sa tâche et de la transcendance de sa destinée la loi par laquelle l'homme en société se reconnaît obligé et capable de réaliser ici-bas les fins de l'espèce humaine, — à la loi qui prescrit la sainteté la loi qui commande la justice et la paix sur la terre?
Que le système ainsi formé ait eu une influence prolongée et qu'il ait laissé dans les esprits des traces profondes, c est ce qui s'explique déjà par la nature de son entreprise pour rapprocher directement la conscience commune de la raison, et par 1 appui qu il a dès lors trouvé en elle ; mais c'est ce qui apparaît encore à un autre point de vue, si l'on observe que les notions dont il a mis en évidence la signification et le lien, obligation, dignité de la personne humaine, égalité juridique et morale des hommes, etc., restent pour de tout autres doctrines que la doctrine kantienne la marque ou l'expression éminente de la réalité morale à étudier. (^e n'est certes point un motif sufïisant d'alhrmer entre elles et la philosophie qui les a dès l'abord comprises un lien indissoluble ; mais l'on peut tout de même se demander si elles ne présentent pas de tels caractères qu'elles ne puissent point, sans perdre une partie de leur sens ou même leur sens essentiel, se laisser ramener à des conditions complètement déterminables par une science positive des mœurs.
Sans doute la Métaphysique des mœurs, sous la forme
CONCLUSION
que Kant lui a donnée, ne saurait être à l'heure actuelle superstitieusement ressuscitée ; il peut sembler à bon droit, après l'épreuve que lui a imposée le travail critique et scientifique de plus d'un siècle, qu'elle concède beaucoup trop aux déterminations rigides etscolastiques de l'ancienne métaphysique, que dans la façon dont elle présente ses abstractions et ses distinctions même les plus légitimes, elle est trop asservie malgré elle à des procédés ontologiques, qu'ayant par exemple fort justement « isolé » la moralité pour la mieux saisir dans ses attributs spécifiques, elle en fait ensuite une sorte de réalité en soi, investie d'une puissance d'exclusion à l'encontre de ce qui dans des formes voisines de la vie morale, comme la vie religieuse, ne s'y laisse pas strictement réduire. C'est ainsi que par son (( moralisme » Kant a fixé et de nouveau porté à l'absolu le rationalisme de la pensée humaine.
Mais en dépit de ces imperfections, de ces rigidités et de ces étroitesses il peut paraître aussi que le Kantisme, librement interprété, est capable de fournir encore beaucoup de lui-même dans l'examen actuel des problèmes moraux et dans les controverses actuelles sur la portée des méthodes par lesquelles ces problèmes doivent être abordés. Ce n'est sans doute pas être infidèle à l'esprit purement historique de ce travail que de chercher à dégager, sans prétendre à une conclusion définitive, les principales thèses au nom desquelles le Kantisme peut entrer en discussion avec l'idée d'une science des mœurs exclusivement positive ou même sociologique.
D'abord par lui-même le Kantisme n'est pas opposé, tant s'en faut, à la constitution d'une science positive des mœurs ; on pourrait presque dire que Kant en a pressenti l'importance et l'intérêt théoriques lorsque, dans ses Leçons d'Anthropologie en particulier, il tâchait de coordonner des observations sur les façons générales dont l'homme se conduit, soit à titre d"individu,soità titre d'être social, ou lorsque encore, dans ses vues sur la philosophie de l'histoire, il indiquait comment
'y 5 2 LA PHILOSOPHIE PRATIQUE DE KANT
les institutions sociales et les œuvres de la civilisation dépassent la portée des volontés individuelles et sont les conditions contraignantes de leur développement. Au surplus, pour Kant, tout le donné, par conséquent l'ensemble des états moraux réalisés, appartient au déterminisme, et il n'y a pas de borne infranchissable à la connaissance scientifique dans l'ordre des phénomènes. Le Kantisme ne s'oppose à la science positive des mœurs que tout autant que celle-ci prétend fournir la loi suprême de la détermination de la volonté.
Or voici en quelles formules l'esprit de la philosophie kantienne pourrait encore, semble-t-il, s énoncer et se défendre :
11 y a un élément proprement moral des actions humaines, qui doit être défini pour lui-même : faute de cette définition rigoureuse on risque d'élargir confusément et d'altérer le sens de la moralité, de prendre pour elle ce qui n'en est que l'accompagnement plus ou moins accidentel, la suite extérieure, de mal représenter la direction de la volonté dans laquelle elle consiste.
Le seul moyen de découvrir cet élément essentiel, si l'on ne veut pas le construire arbitrairement, c'est de le chercher là où seulement il peut être d'une manière authentique, à savoir dans la conscience morale commune. Ce n'est pas à dire qu'il faille emprunter à la conscience la série des jugements qu'elle prononce ou qu'elle peut projiioncer, en tâchant seulement de les classer et de les unifier. Si l'on devait employer des matériaux de ce genre, mieux vaudrait recourir aux croyances et aux tendances de la collectivité qui pourraient plus sûrement constituer une moyenne normale. Avant tout, il s agit de discerner dans la conscience non ce qu'elle juge pour tel ou tel cas, mais ce qui lui permet de juger en général. Aussi lanalyse à employer n estelle pas du genre de celle qui se borne à résoudre un objet en des données plus simples, c'est une analyse rationnelle abstraite qui met à part dans le jugement moral les condi-
CONCLUSION
lions dont dépend la possibilité de son fonctionnement, de même que dans un autre ordre elle met à part le principe de causalité comme condition dont dépend la possibilité du jugement d'expérience.
Voilà pourquoi une morale conçue dans sa vérité suprême ne peut être qu'une morale formelle : entendons dabord par là que s'appliquant à définir ce qui fait la validité et l'objectivité du jugement moral, elle ne peut le résoudre même dans tout l'ensemble réel ou possible de ses déterminations particulières ; les circonstances de fait dans lesquelles ce jugement s'exerce ne sauraient le ramener tout entier à elles sans le détruire dans 'son originalité propre : l'acte de juger ne peut dépendre ici que de sa loi propre, qui ne peut être elle-même que l'idée d'une loi universelle conçue comme principe déterminant de la volonté. Plus précisément celte morale est formelle en ce que de la volonté elle ne prétend déterminer que les maximes selon lesquelles elle doit agir, non les actes qui ne se rattachent à ces maximes que conditionnés aussi par les lois de la nature ; ou mieux elle ne prétend déterminer la volonté que selon la direction qui va des maximes aux actes : par conséquent elle ne saurait chercher à déduire les situations ou relations empiriques parmi lesquelles un devoir s'accomplit ; elle a principalement à manifester le lien qui pour tous les cas possibles lie la volonté au devoir. Si étant ainsi formelle elle paraît vide, c'est qu'elle ne peut et ne doit être un système de règles que pour des maximes de la volonté ; mais elle n'est point vide en réalité et elle est en possession d'un contenu bien défini, si au point de vue moral le rapport de la volonté à ses maximes est tout à fait essentiel et constitue dans ce qu'elle a de plus caractéristique l'opération du vouloir. La morale consiste donc à universaliser en quelque sorte tous les aspects sous lesquels peut être envisagée la volonté dans son rapport à des maximes, de façon à lui faire exprimer, en ce qu'elle a aussi d'objectivement pratique, l'idée de loi.
Delbos. 48
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A cette condition seulement il y a une loi de la volonté comme telle. La connaissance scientifique des tendances, des actes, des besoins, des institutions, des coutumes que l'on peut saisir dans l'évolution humaine ne peut que décrire une volonté voidue, non expliquer une volonté voulante; et à plus forte raison, pas plus que l'objet qu'elle comprend, elle ne peut nous faire véritablement vouloir. Toutes les ressources que peut apporter pour éclairer notre action la connaissance plus exacte des forces naturelles et des sociétés humaines, si grande qu'en soit l'importance, ne peuvent jamais être que des moyens pour les fms que le sujet se pose ; elles ne peuvent pas lui imposer ses fms dès qu'il réfléchit. Toutes les techniques qui résultent ou que l'on espère de là restent suspendues, pour l'usage à en faire, à des préférences subjectives, ou elles n'empruntent une.règle de leur emploi qu'à des principes souvent sous-entendus, mis ainsi hors de toute discussion, et qui restent d'un formalisme vague : recherche du plus grand bonheur, individuel ou collectif: attachement aux conditions de la vie sociale ou au sens dans lequel l'évolution s'en poursuit, améhoration des pratiques ou des institutions existantes. La science objective des mœurs ne peut produire, sinon par addition arbitraire, aucune règle définie qui prescrive à la volonté les fms à choisir. Traitant les institutions, les coutumes, les tendances et les croyances morales comme des choses, et devant les traiter comme telles pour les soumettre à l'espèce de déterminisme qu'elle juge nécessaire, elle ne sam-ait en dégager rien qui puisse, surtout en face d'une réalité souvent disparate et incohérente, fixer l'attitude des consciences. La volonté s'appuie sur le donné social pour y trouver le moment, la matière et les moyens de son action : elle n'en saurait retirer sa loi propre.
A l'idée d'une loi formelle universelle et d'un système de règles qui s'y rattache est liée pour l'homme la certitude de sa liberté : paradoxe insoutenable s'il s'agissait d'affirmer ainsi une puissance capable de produire directement autre
CONCLUSION
chose qu'un choix parmi les maximes de la volonté : illusion chimérique, si Ion s'en remellait à une conception dogmatique du déterminisme, et si la Critique n'intervenait pas pour prévenir cette u.izyfjv.mç ei; yjlo yévo; par laquelle on réduit le vouloir à n'être qu'un objet de connaissance scientifique. Que maintenant l'idée d'une causalité inconditionnée soit pour l'homme un idéal plus qu'une puissance actuelle, et qu'il y ait lieu d'étudier, — ce queKant n'a pas jugé bon de faire, — les formes psychologiques sous lesquelles peut se manifester à des degrés divers l'efficacité du vouloir ; soit. Mais ce que l'on peut soutenir d'après Kant, c est le lien étroit qui unit en nous la conscience de notre pouvoir d'agir à la conscience de notre devoir.
En épurant de tout dogmatisme la connaissance scientifique, la Critique condamne la tendance à faire de la vie présente la réalité adéquate aux idées qu^ l'homme conçoit sur l'objet suprême de la destinée humaine. Le droit de postuler une harmonie entre l'ordre complet de la raison et le monde dans lequel agit le sujet moral ne saurait se satisfaire par la foi naturaliste dans la suffisance du monde donné, il ne peut se satisfaire que par une foi d un autre genre qui fasse du sujet moral et de ses fins la mesure d'après laquelle se représente le « but final » du monde.
Telles sont les principales thèses que le Kantisme paraît pouvoir laisser dans la pensée contemporaine et qui y sont çà et là recueillies, en partie ou en totalité, autant pour ellesmêmes que pour la défense de la morale philosophique contre la science positive des mœurs. Elles ne peuvent que gagner en tout cas à être libérées des liens qui les enchaînaient dans la pensée de Kant à des expressions rigides et à dès déterminations immobiles. En particulier la distinction du monde sensible et du monde intelligible, bien qu'elle n'ait pas établi dans l'homme la scission que l'on a dite, a pu faire perdre de vue toutefois, dans les termes où Kant l'a présentée, que le sujet raisonnable agit par sa raison au sein d'une nature et d'une société avec lesquelles il est en rela-
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lion directe ; la méthode encore trop dogmatique par laquelle Kant a ordonné les idées constitutives de la morale formelle a dissimulé cette pensée qui était pourtant dans une large mesure la sienne, que ces idées valent pratiquement plus encore par leur aptitude à s'actualiser que par la rigueur de leur enchaînement logique: elle exprime une tendance, au fond peu critique, à admettre que la Métaphysique des mœurs peut se modeler pour ses procédés de déduction sur la Métaphysique de la nature ; par là aussi elle a restreint infiniment plus qu'il n'eût fallu cette fonction vivante de la conscience qui opère entre les données empiriques de la nature et delà vie sociale d'une part, et d'autre part les lois formelles de la volonté autonome, cette faculté de subsomption des cas particuliers "sous l'universel qu'avait analysée, mais en la fixant et en la rétrécissant trop, la Typirjue dé la raison pure pratique. Si donc la morale kantienne peut rester encore à l'heure actuelle efficace et féconde, ce ne saurait être en prétendant ramener littéralement à ses formes propres les problèmes qui se posent, c'est en se renouvelant et se vérifiant au contact de ces problèmes, en dégageant d'elle ce qui peut permettre de les étudier et de les résoudre dans un libre esprit, dans cet esprit qui faisait écrire à Kant : « Il n'y a pas d'auteur classique en philosophie ' . »