‹ La philosophie scolastique exposée et défendue (volume 3)Chapitre 7 sur 28 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DE l'existence DE DIEU.

Observations préliminaires.

909. Les diverses directions que prit la philosophie par suite du système de Kant devaient se montrer plus que partout ailleurs dans la doctrine touchant Dieu et ses rapports avec le monde. Peu de philosophes tentèrent, comme Hermes, de rouvrir, par une nouvelle critique, la voie que la critique avait fermée, pour conduire l'intelligence humaine, au moyen du raisonnement, des créatures au Créateur. On tenait plutôt la connaissance de Dieu pour une connaissance innée ou originelle qu'il n'est ni possible ni nécessaire de démontrer par des raisonnements. Mais sous ce rapport se sont produites deux tendances différentes. Certains philosophes attribuaient cette connaissance innée, non médiate de Dieu à la raison humaine, en la considérant soit comme un sentiment de supersensible à la manière de Jacobi , soit

avec Malebranche et Schelling comme une vision intellectuelle. D'autres prétendaient , au contraire , que cette connaissance ne peut être donnée que par la révélation ni être répandue et conservée que par tradition. Les uns et les autres croyaient que la connaissance de Dieu , telle qu'ils l'admettaient, est le commencement et la base de toute autre connaissance du supersensible. Néanmoins plusieurs d'entre ces philosophes ne rejetaient ni comme sans valeur ni comme inutiles les arguments dont on se servait autrefois pour prouver l'existence de Dieu. En effet , ceux qui adhèrent encore au système de Malebranche conviennent que la connaissance de Dieu, qui précède toute autre connaissance^ n'est toutefois qu'une perception inconsciente de l'Être pur ou absolu. Or, disent-ils , pour comprendre d'une manière réflexe que cet Etre existe réellement et qu'il est un Etre distinct du monde comme son créateur et son seigneur, il faut assurément recourir à la considération des choses finies (n. 417). Toutefois, si pour ce motif ces philosophes tiennent pour valables les preuves où l'on conclut des créatures au Créateur, ils devaient, en vertu de leur système, s'attacher surtout à la preuve dans laquelle l'existence de Dieu se conclut de l'idée que nous avons de lui , et même faire dépendre de cette preuve, dans une certaine mesure , la force probante de tous les autres arguments. Si l'idée de Dieu précède, comme leur règle, toutes les autres connaissances, la connaissance qui part des choses finies ne peut avoir une entière certitude, à moins qu'auparavant on n'ait reconnu la vérité objective de cette idée. Pareillement, parmi ceux qui font dépendre la connaissance de Dieu de la révélation, il en est qui ne contestent pas que cette connaissance, après qu'elle a été obtenue par une révélation divine , ne puisse être confirmée scientifiquement par divers raisonnements.

Bien éloignés de l'une comme de l'autre de ces deux opinion?, Hermes et Günther s'accordent avec l'antiquité à dire

que pour la raison humaine la connaissance de Dieu dépend de la connaissance des choses créées. Toutefois, pour expliquer, au moyen de la conscience de soi-même, l'origine de l'idée de Dieu en nous, Günther établit une théorie toute spéciale et d'une importance telle qu'on a cru pouvoir expliquer par elle toutes les doctrines dans lesquelles l'école giinthérienne s'écarte des doctrines de l'ancienne école.

Nous avons déjà discuté plusieurs des points que nous venons d'indiquer. Nous nous sommes attachés à prouver, par la constitution de notre intelligence aussi bien que par la nature de l'esprit humain, que Dieu n'est pas l'objet premier et immédiat de notre connaissance intellectuelle , et pour cette doctrine nous avons trouvé les Pères de l'Église parfaitement d'accord avec lascolastique. Mais si, pour toutes ces raisons, nous avons nié la réalité d'une connaissance immédiate de Dieu, qui serait une vraie vision de l'Absolu; toutefois nous n'avons nullement contesté , et nous avons même prouvé la réalité d'une connaissance spontanée de Dieu, connaissance qu'on peut appeler immédiate en ce sens que pour l'obtenir il n'est pas besoin de réflexions longues et pénibles, ni même faites avec conscience*. Nous croyons également avoir établi que ceux qui sans la révélation ne regardent comme possible aucune connaissance de Dieu sont en contradiction avec la révélation même et méconnaissent la nature de l'homme , aussi bien que la tâche qui incombe à la science ^ Mais de même qu'évidemment nous ne nions pas pour cela le fait que Dieu a révélé à l'homme dès le principe , avec les mystères de la foi , les vérités de l'ordre naturel, de même nous sommes loin de soutenir que l'homme, s'il avait été créé avec les facultés qu'il possède à présent, pourrait acquérir la connaissance de Dieu et de sa loi sans une influence divine , dirigeant et secondant le tra-

* Voir plus haut, nn. 226, 227, 431, 435 et ss. — Theologie der Vorzeit, tom. II, p. 34 et ss.

2 Theol der Von., tom. II, p. 222 et ss.

vail de son intelligence. Comme l'enseigne encore la scolastique d'accord avec les Pères, la connaissance de Dieu qu'on nomme naturelle est bien indépendante de la révélation et de la grâce entendues dans le sens strict du mot, mais non de la Providence divine qui gouverne toutes choses en nous et hors de nous \

910. De plus, nous avons déjà fait voir combien est pernicieuse l'opinion qu'on a répandue depuis Kant, savoir, que l'existence de Dieu ne peut être démontrée rigoureusement par la raison ^ Incontestablement, toutefois, cette opinion n'aurait pas fait tomber tant d'intelligences peu fermes , ni confirmé dans leur incrédulité tant d'esprits égarés, si elle n'avait été soutenue que par des philosophes antichrétiens. En effet , c'est un extrême danger non-seulement pour les savants , mais encore pour la grande foule de ceux qui ne sont pas capables d'apprécier par eux-mêmes des démonstrations scientifiques, d'entendre dire à des défenseurs de la vérité révélée et à des ministres de la parole divine que la vérité, sur la connaissance de laquelle se fonde toute la foi, ne peut, à parler rigoureusement, être démontrée par des preuves valables. Si forte que soit la preuve tirée de la conscience intime que nous avons spontanément de Dieu, si apte qu'elle soit à faire impression sur les âmes droites et pures, il est à craindre que pour beaucoup d'hommes elle ne perde toute son efficacité, si l'on ajoute que cette vérité qui parle tant au cœur est inaccessible à tous les efforts de la raison humaine. Car il s'agit ici d'une vérité qui dans les connaissances religieuses est la première et le fondement nécessaire de toutes les autres ; or une telle vérité ne doit pas être fondée uniquement sur de vagues soupçons ou de simples sentiments. Cette concession qu'on faisait à l'incrédulité devait être d'autant plus funeste qu'elle impliquait cet autre aveu :

* Voir plus liaut, nn. 227, 438, 444 et Cf. Theologie der Vorzeit, toni. H, p. 60. ^ Theol. der Vorz., tom. H, p. 46 et ss.

Par suite des spéculations plus approfondies de nos phiU;soplies modernes on s^est enfin aperçu de l'inurinité des arguments sur lesquels les Pères de l'Église elles théologiens de tous les siècles se sont appuyés avec tant de confiance. Ou bien croit-on qu'on puisse, même sur ce point, saper impunément l'autorité de toute l'antiquité chrétienne et, quand il s'agit du premier et indispensable fondement de la foi, donner la palme de la victoire aux prétendus philosophes qui n'aspirent qu'à la ruine du christianisme ?

On répliquera peut-être qu'en cultivant la science on ne peut être tenu de laisser intactes non-seulement les vérités que la tradition rend vénérables à nos yeux, mais encore les preuves mêmes sur lesquelles on les appuyait. Mais ce n'est pas ici le lieu d'examiner si, en certains cas, une telle oblieation peut êlre imposée aux théologiens, et si le point dont il s'agit se trouve au nombre de ces cas. Car nous ne parlons pas de la violation d'une obligation fondée sur Tautorité de la révélation ou de l'Eglise, mais des suites funestes qu'une telle manière de procéder peut avoir pour la science et la vie pratique. Ce serait tout autre chose si, comme le font aujourd'hui bien des savants^ on s'efforçait seulement, par de nouvelles investigations ou par une étude plus complète, de mettre les anciennes démonstrations à l'abri des attaques qu'on dirige contre elles de nos jours ; car voilà un progrès que la science peut et doit faire. Mais elle ne peut, sur ce point, renoncer à une démonstration vraie sans renoncer à elie-niême ni se déclarer incapable d'être utile nonseulement à la foi chrétienne, mais en général aux aspirations supérieures de l'homme. Une philosophie qui, dans la question relative à l'existence de Dieu, se contente des sentiments du cœur ou d'une pieuse croyance déclare elle-même qu'elle ne s'étend pas au-delà du monde visible et nie la possibilité de justifier la foi à la révélation dans la science.

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