‹ La Phonologie du Mot en DanoisChapitre 1 sur 14 · ANDRÉ MARTINET · texte numérisé non relu

ANDRÉ MARTINET

PROFESSEUR AGRÉGÉ D'ANGLAIS ANCIEN PENSIONNAIRE DE LA FONDATION THIERS ET DE L'INSTITUT FRANÇAIS DE BERLIN

PARIS (7°) LIBRAIRIE C. KLINCKSIECK

A1 rte DE LILLE, 11

4-1. Le danois, grâce aux travaux de savants éminents, en tête desquels il faut placer M. Jespersen, est certainement une des langues dont la phonétique est aujourd’hui la mieux connue. Il manquait jusqu'ici un exposé général de la question dans une langue accessible aux linguistes qui n’ont pas la pratique du danois. Cette lacune vient d’être comblée par le livre de MM. Arnholtz et Reinhoïd, intitulé £inführung in das dünische Lautsystem mit Schallplatten, Berlin-Leipzig, 1936. Ce travail nous dispense de donner, pour chaque question, un résumé des opinions des phonéticiens.

1-2. Dans un pays où, sous la plume d’un des grands maîtres de la linguistique, avaient pour la première fois été exprimées bien des idées que l’on retrouve à la base de la pensée phonologique, les idées de l’École de Prague ne pouvaient manquer de susciter un très vif intérêt. On ne saurait s’étonner qu’elles y aient rencontré bien des résistances, parmi des gens trop avertis des choses de la linguistique pour ne pas s’apercevoir que la doctrine phonologique, telle qu’elle avait pris corps, n’avait pas été médiocrement influencée par le milieu linguistique où elle avait été élaborée.

Ces résistances se sont manifestées de façons diverses, selon les personnes : tandis que les uns ne perdaient pas l’espoir d’assouplir les cadres un peu rigides de la nouvelle doctrine, de façon à pouvoir y faire entrer les faits danois, les autres, considérant une adaptation impossible, ont jeté les bases d’une nouvelle science, la phonématique, que ses auteurs, MM. Hjelmslev et Uldall, s’appliquent à incorporer, sous le nom de cénématique, à une diseipline plus vaste, la glossématique.

4-3. Le présent travail résulte de la conviction que la phono-

. . L 6 2 f logie, même synchronique, est encore en pleine période de déve-

ee .

loppement, et qu’il en sera ainsi tant que des études phonologiques approfondies n'auront pas été faites pour un nombre considérable de langues. Chacune de ces études, en attirant l'attention sur des faits non observés jusqu'alors, ou insuffisamment pris en considération, contribuera à éclaircir la vraie nature des différentes oppositions phonologiques.

1-4. L'établissement d’un système phonologique suppose que les différents phonèmes de la langue étudiée ne sont pas simplement des signes conventionnels dont la réalisation phonétique n’a pas d'importance, mais qu'au contraire, une modification de la nature de cette réalisation peut, en changeant les rapports mutuels des différents phonèmes, amener un reclassement général des matériaux phonologiques. En d’autres termes, et pour reprendre l'exemple de M. Hjelmslev (Proceedings', p. 51), 1l n’est pas indifférent pour le phonologue que le >» de lorthographe anglaise ne se prononce pas [x|, alors même que cela ne serait susceptible d'amener aucune confusion entre les divers éléments du vocabulaire anglais.

1-5. A la base de la pensée phonologique, on trouve la constatation que chaque phonème d’une langue présente, en commun avec d’autres phonèmes, certaines caractéristiques articulatoires, et que des séries de phonèmes s'opposent les unes aux autres par la présence ou l’absence de ces caractéristiques. Établir le système phonologique d’une langue consiste, pour une grande part, à déterminer le nombre, la nature, l’extension, voire même les rapports mutuels de ces différentes caractéristiques. Il est hors de doute que l'harmonie relative que présente tout système phonique ne saurait avoir une base purement physiologique. La diversité de constitution des divers organes de la parole semblerait devoir entrainer une discordance foncière entre les différentes articulations : les conditions de l’occlusion labiale, celles de l’occlusion apicale et celles de l’occlusion dorsale diffèrent grandement; les voyelles d'avant s’arüculent dans un milieu tout autre que celles d’arrière. Cependant, il n’est pas niable que bien des langues présentent un parallélisme

1. Proceedings of the Second International Congress of Phonetic Sciences, London, 1935.

remarquable, par exemple dans lopposition de locclusion complète à l’occlusion incomplète dans les différentes positions, ou encore dans le nombre et la nature des phonèmes vocaliques des deux séries d’avant et d’arrière. Cest un fait qu'à l’asymétrie des organes correspond fréquemment une symétrie des réalisations phoniques. On doit évidemment envisager, de ce fait, une explication psychologique.

1-6. Ceci ne veut pas dire que le phonologue doive tenir compte de tous les rapprochements ou apparentements de phonèmes qu'a pu établir Pesprit du sujet parlant par suite de concordances lexicales ou morphologiques.

En conséquence, le phonologue ne saurait suivre MM. Hjelmslev et Uldall lorsqu'ils utilisent l’alternance, qui est un fait grammatical ou lexical, au même titre que l « implication » (nous disons «neutralisation ») qui, en sa qualité de fait phonique, est seul susceptible de nous intéresser ici.

Il existe, dans le français d’aujourd’hui, une alternance ot/e qu’on trouve dans les paires de mots mot/me, torlte, sot/se. Cette alternance n’aurait d'intérêt phonologique que si tous les o7 de la langue se changeaient en e dans certains environnements phoniques déterminés, ce qui n’est évidemment pas le cas. Il y a eu peut-être une époque où existait, entre la voyelle de ces mots, un étroit apparentement phonologique, où, par exemple, [mé] était une réalisation de [me] ([mei]?) en position atone. Mais ceci appartient à un état de langue dépassé depuis longtemps ; me et mo? représentent en français deux formes parfaitement distinctes, au même titre, par exemple, qu'en vieil-anglais le mot ne et le préfixe un- qui proviennent en dernière analyse d’une seule et même forme.

Au contraire, l'alternance é/è dans les formes répéter/répète, qui est le résultat d’une neutralisation, garde une valeur phonique actuelle, comme le montre bien, entre autres, la difficulté qu'ont les Français non exercés à reproduire un é en syllabe fermée. Elle n’est nullement le fait d’un état de langue dépassé, et mérite donc d’être signalée dans une description phonologique du français.

1-7. Ce qui fait souvent la difficulté des études phonologiques, lorsqu'on s'attache à une langue de civilisation moderne, est linfluence qu’exerce la forme écrite de la langue sur la forme parlée. Ce qui est grave, c’est qu’il ne s’agit pas toujours de dépister cette

influence et de s’en abstraire, mais souvent de voir jusqu’à quel point elle a influencé la conscience linguistique des sujets parlants el, par cette voie, est arrivée à modifier plus ou moins profondément le système phonologique (ef. par exemple ce qui est dit eidessous $ 2-23 au sujet de o). Aïlleurs, on manque parfois de eritères sûrs pour déterminer s’il y a, ou non, empreinte définitive de l'orthographe sur le système. Il serait en tout cas dangereux d'utiliser une alternance comme Æystolog (avec [q|)/Fystologr (avec [g|) pour prouver que |q]et[g] sont, dans ce cas, des réalisations différentes d’un même phonème, puisque l'alternance -/og/ -logi à dû être un fait d'orthographe, avant d’être un fait de prononciation.

1-8. Il est bien entendu que si l’on désire conserver à la phonologie un caractère scientifique, il faut s'abstenir de rien fonder par référence à des considérations subjectives, et que la conscience linguistique ne doit intéresser le phonologue qu’autant qu'il en trouve dans la langue étudiée des manifestations sans ambiguïté. Cela ne veut pas dire que la conscience linguistique propre à une langue particulière ne soit pas, pour qui la possède, un guide sûr dans la recherche de ses manifestations dans la langue. L’indigène sait immédiatement dans quel sens il va falloir diriger ses recherches, tandis que l'étranger va à tâtons et n’a guère le moyen de vérifier intuitivement si, avant de tirer ses conclusions, il n’a pas laissé inexplorés certains domaines où, peut-être, 1l aurait trouvé des faits nouveaux.

Les considérations qui précèdent ne doivent pas être conçues comme un appel à l’indulgence pour les pages qui vont suivre. Elles ne font que souligner l’aide inappréciable qu'a apporté à l’auteur de ces pages sa femme, dont le danois est la langue maternelle". Elle a été pour lui un infatigable sujet d'expériences et lui a permis de rester toujours en contact avec une conscience linguistique qui, sans elle, aurait été absente pendant la plus grande partie de la rédaction de ce travail. Il va sans dire que l’auteur demeure seul responsable de toutes les affirmations qu’on rencontrera ci-après.

1. Il n’est peut-être pas sans intérêt de signaler ici que ma femme, née à Copenhague, a toujours habité cette ville jusqu’à l’âge adulte. Son parler ne paraît pas avoir été influencé par d'éventuelles particularités dialectales du

parler de ses parents, originaires lous deux du Jutland (respectivement de Daler près de Tonder et de Hjarno à proximité du fjord de Horsens).

1-9. Le terme « danois » s'applique, dans les pages qui vont suivre, exclusivement à la langue parlée aujourd’hui par les Danois dont les habitudes linguistiques ne caractérisent ni une classe sociale, ni une province ou une ville déterminée. Il reste toutefois que cette langue est particulièrement fréquente dans les classes moyennes de Copenhague.

1-10. À côté de la transcription phonétique qui est donnée entre crochets, et qui est, pour l'essentiel, celle qu’emploie M. Jespersen dans sa « Modersmälets Fonetik »°, il est fait usage ci-dessous d’une transcription phonologique fondée à peu près sur les mêmes principes que celle adoptée par le Prince Troubetzkoy dans sa Morphonologie der russichen Sprache?. Elle présente les caractères suivants :

1° Emploi des caractères romains, comme dans la transcription phonétique dont il est fait usage ici, mais les mots transcrits ne sont pas mis entre crochets.

2° Les résultats de neutralisation s’y expriment au moyen de capitales : ainsi B (8 dans le corps des mots) représente les sons [p| et [b] dans les positions où ces deux sons ne sont pas phonologiquement différenciés et représentent un seul et même phonème. De même A (ou 4) représente les sons [a] et [a :] dans les positions où la longueur de la voyelle n’a pas de valeur phonologique, soit que la longue et la brève représentent des variantes individuelles, comme dans Parn (et fréquemment devant les groupes -rn et rm), soit que seule la brève soit possible, comme dans les syllabes qui précèdent la syllabe accentuée.

3° L'accent (dynamique) de mot, qui est le seul qui nous intéresse ici, est indiqué, comme dans la transcription phonétique, par une barre verticale placée en haut et à gauche du signe du premier phonème de la syllabe accentuée. Toutefois, on à en général jugé inutile de l'indiquer, lorsque la syllabe accentuée est la première du mot : ex. spélde srilo, Skikkelse scicolso, Ingefær

enofær. | 4° Le coup de glotte, ou Stod, qui caractérise, non point un

4. Modersmälets Foncetik, 3° éd., Kobenhavn, 1934. Ce livre, fréquemment cité ci-dessous, le sera sous la forme Jespersen, suivi des numéros des para-

graphes auxquels on renvoie.

9. Cette étude forme le 2 fascicule du tome 5 des Travaux du Cercle lin-

guistique de Praque, Prague, 1934.

phonème particulier, mais une syllabe tout entière (cf. ci-dessous S 7-13) et qui est, au même litre que l'accent d'intensité, une caractéristique prosodique de la langue, est indiqué au moyen du signe ” placé, comme le signe de laccent, en haut et à gauche du signe du premier phonème de la syllabe qu'il atteint. Si une même syllabe est caractérisée par l’accent et par le Stod, le signe de l'accent précédera celui du Stod.

Par ailleurs la transcription phonologique adoptée ne s’écarte pas beaucoup de la transcription phonétique employée concurremment: cependant les nuances de timbres des voyelles n’y trouvant leur expression que lorsqu'elles ont une valeur phonologique, on n’y marque plus les différences de timbre qui existent fréquemment entre un phonème bref et le phonème long correspondant: là où la transcription phonétique a [9 ] et [ä:], la transcription phonologique à à et à, etc. Par ailleurs la sonorité ne jouant en danois aucun rôle phonologique, toutes les notations qui indiquent des désonorisations disparaissent naturellement en passant d’une transcription à une autre. Il faut enfin signaler que les sonantes employées avec valeur vocalique étant phonologiquement à interpréter comme 9—<+ sonante, sont transcrites en conséquence ; ex.: enten [ændn| ænpon.

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