PREFACE
La précision rigoureuse que les naturalistes sont aujourd'hui tenus d'apporter à leurs études les contraint de se servir constamment du dessin ; ce^ , lui-ci est donc devenu indispensable au savant qui 5 veut décrire la forme ou la structure anatomique . d'une plante ou d'un animal. Il est non moins C^ utile au géologue, qui ne saurait se passer des ^ représentations graphiques dès qu'il lui faut étu- \^ dier les couches géologiques et les restes organisés qu'elles renferment : souvent même, une diagnose d'espèce fossile sans figure est tellement insuffisante qu'il n'en est tenu aucun compte. Mais, qu'elles soient destinées à venir en aide aux naturalistes et aux géologues, ces figures doivent être exécutées avec une grande perfection et représenter avec une exactitude minutieuse le sujet , tel qu'il est, sans modifier en rien sa forme générale ni le moindre de ses détails.
Sans doute, un dessin bien fait, surtout s'il est exécuté par le naturaliste lui-même, remplit toutes
les conditions désirables, et il est rare que son exactitude puisse être mise en doute. Néanmoins il peut arriver, dans certains cas, que ces conditions essentielles ne soient pas complètement remplies. Souvent, en voyage principalement, le peu de temps dont on dispose oblige à se contenter de dessins faits à la hâte, qui pèchent à la fois contre l'élégance et contre l'exactitude. Dans d^autres circonstances enfin, une précision mathématique devient nécessaire, et, dès lors, nul dessin ne peut prétendre à l'atteindre. On doit alors employer une méthode qui peut donner toutes ces garanties et cela avec une autorité indiscutable : c'est la Photographie. Est-ce à dire que les reproductions obtenues à l'aide de la chambre noire doivent remplacer entièrement le dessin? Nullement. Mais ce qui est indéniable, c'est que la Photographie est appelée à rendre au naturaliste des services d'une importance considérable ; tantôt elle lui servira seule, tantôt elle lui servira de canevas et ne fera que lui fournir une esquisse qu'il complétera plus tard; dans les deux cas, elle sera pour lui un auxiliaire précieux.
En examinant successivement les principaux cas qui peuvent se présenter en Zoologie^ en Botanique et en Géologie, il sera facile de constater l'exactitude des considérations qui précèdent.
Zoologie. — L'étude des différentes races humaines est maintenant une question à l'ordre du
— vu —
jour, et il n'est pas de voyageur qui puisse se dispenser de recueillir tout ce qui pourrait servir à éclairer quelqu'un des mille détails de l'Ethnographie.
Les portraits, en particulier, ont une grande importance et, sous ce rapport, on peut dire que tout est à peu près à refaire. Lorsqu'on examine, en effet, les documents réunis par les voyageurs même les plus autorisés, on est bientôt frappé de l'inexactitude des dessins destinés-à représenter les diverses races.
Pour jne citer qîi'un exemple, il suffit de feuilleter les planches du grand voyage de Dumont d'Urville, pour s'apercevoir que le dessinateur, quel que fût d'ailleurs son talent, ne savait pas voir, et dessinait toujours des hommes de race blanche qu'il coloriait ensuite en noir ou en rouge, mais qui ne pouvaient dès lors avoir, avec les modèles qu'ils étaient destinés à représenter, qu'une ressemblance très éloignée. C'est ici que la Photographie intervenant apporta le secours de sa précision aux dessinateurs; ceux-ci, s'inspirant des fidèles reproductions qu'elle leur fournissait, ont cessé de faire des à peu près et, dans diverses publications, dans le Tour du Monde y notamment, on peut voir maintenant de véritables portraits re- ' présentant avec la plus grande exactitude des Africains, des Océaniens ou des Asiatiques.
Dans un autre ordre de recherches, nous pouvons avancer que la rapidité et la facilité d'exécu-
— vm —
tion des nouveaux procédés sont devenues telles qu'il est maintenant possible de photographier des animaux vivants et d'obtenir ainsi des représentations bien autrement exactes que celles que l'on fait d'après des animaux empaillés.
Dans une infinité de circonstances, la Photographie rendra de réels services au zoologiste et surtout à l'anatomiste ; elle permettra de reproduire avec une fidélité inimitable ces mille détails d'organisation dans lesquels la précision est nécessaire et qui sont si nombreux que toute la patience du dessinateur ne parviendrait pas à les rendre exactement : telles sont, par exemple, les planches publiées par M. A. Milne-Edwards, qui représentent les sillons de la peau de la main chez certaines espèces de singes.
Enfin je rappellerai le puissant auxiliaire que l'enseignement de la Zoologie trouve dans l'emploi des projections photographiques; la collection commencée par M. Molteni dans les galeries du Muséum est le meilleur exemple que je puisse citer.
Botanique. — Jusqu'à présent, la Photographie a été peu utilisée par les botanistes, et cependant elle me paraît appelée à leur rendre d'importants services. Elle seule, en effet, peut donner une idée exacte du port, de la physionomie de différentes essences forestières et représenter admirablement les feuilles. Il suffit de parcourir les planches de
V Herbier forestier de France, par M. de Gayffier, pour se convaincre que la Photographie sait rendre avec une merveilleuse précision les mille détails de la nervation des feuilles. A la vérité, je n'oserais affirmer qu'elle pût se substituer complètement au dessin dans la reproduction dels fleurs ; néanmoins il est bon de rappeler que, depuis longtemps, certains botanistes ont essayé de photographier séparément les différentes parties de la fleur, et que leurs tentatives ont été couronnées de succès.
Tout récemment, un amateur anglais a réuni un nombre considérables d'épreuves représentant des Graminées obtenues à l'époque de la floraison, le matin, au moment du plein épanouissement. Ces reproductions sont réussies à la perfection ; elles donnent une idée absolument exacte des fleurs qu'elles représentent et elles sont principalement utiles à l'agriculteur, auquel elles permettent de reconnaître aisément les Graminées qui composent ses prairies.
C'est surtout dans l'étude des plantes fossiles que la Photographie est utile, car elle donne alors des représentations d'une exactitude telle que les déterminations se font avec autant de facilité sur la reproduction que sur l'original.
Enfin les préparations microscopiques végétales peuvent arriver à une perfection si rigoureuse que les reproductions par la Photographie constituent des images parfaites, dans lesquelles les plus minutieux détails sont toujours d'une exactitude
complète. Ces dessins peuvent, dans ce cas, être utilisés sans modification ; ils seront également d'un grand secours pour le dessinateur, celui-ci n'ayant à faire qu'un simple calque.
Géologie. — C'est peut-être en Géologie que la Photographie est appelée à rendre les plus grands services ; aussi a-t-elle été employée déjà en maintes circonstances : aux États-Unis, un service photographique des mieux installés est annexé au Geological Suruey, et déjà plusieurs milliers de clichés ont été obtenus.
Le géologue trouve souvent nécessaire, pour la complète intelligence de ses descriptions, de représenter des coupes naturelles, des ensembles où chaque âge géologique est figuré par des couches de physionomies très différentes : dans l'un comme dans l'autre cas, les dessins sont longs à exécuter et ne contiennent que des renseignements approximatifs; la Photographie, au contraire, relève d'un seul coup les ensembles les plus compliqués, et cela avec une précision telle qu'il est possible d'effectuer sur une épreuve des mesures d'angles avec autant de précision que sur le terrain et souvent avec une facilité beaucoup plus grande.
Rien ne peut être plus complet que la photographie des faits de détails : plissements, intrusions, érosions, etc. Enfin la Photographie peut seule donner une idée exacte du rapport si frappant qui existe entre la physionomie d'une contrée
et sa constitution géologique. 11 n'est pas, en effet, un géologue quelque peu habitué aux études sur le terrain qui ne soit capable de dire, à la seule inspection d'une épreuve photographique, quelle est la nature du sol qu'elle représente : il ne confondra jamais une contrée granitique avec une région calcaire, etc., etc.
J'ajouterai enfin que la Photographie constitue une excellente méthode de représentation des espèces fossiles. Quelques tentatives ont déjà été faites dans cette voie : je citerai notamment les études de M. Vasseur sur les espèces tertiaires de l'Ouest.
Mais ce sont là des essais isolés et il s'en faut que les géologues aient su tirer tout le parti possible de ce système de représentation. C'est le seul, cependant, qui pourra leur éviter les innombrables difficultés qu'ils ont à surmonter, c'est le seul, surtout, qui leur permettra d'arriver à une exactitude rigoureuse, exactitude qu'ils ont tant de peine à obtenir des artistes, toujours trop disposés à cerriger la nature.
A toutes les branches de la Science que nous venons d'énumérer, il convient d'ajouter encore la Micrographie, qui peut trouver dans la Photographie un auxiliaire précieux, qu'elle s'attache à étudier l'organisation des animaux ou bien celle des minéraux et des roches.
Tous ceux qui ont manœuvré le microscope savent le temps souvent très long que nécessitent
les dessins microscopiques ; malgré l'emploi de la chambre claire, les travaux de ce" genre sont longs et pénibles; ici, en effet, l'exactitude absolue est la première de toutes les conditions à remplir, et cette qualité ne peut s'obtenir que par une attention soutenue, qui ne laisse pas que de devenir bientôt fatigante. La Photographie remplit tous ces desiderata, et son exactitude mathématique suffit le plus souvent à mettre hors de toute contestation les faits signalés pour la première fois. En lithologie, par exemple, elle permet d'obtenir des mesures d'angles d'une précision absolue avec une extrême facilité.
Si l'on m'objecte que parfois il devient nécessaire de modifier certaines parties de la préparation que l'on étudie, de supprimer quelques détails sans importance ou d'en ajouter d'autres indispensables, je répondrai que la Photographie ne deviendra pas pour cela inutile ; elle permettra d'obtenir des croquis qui seront d'un grand secours, et ses épreuves, convenablement combinées, donneront un ensemble complet d'une exactitude parfaite. Je rappellerai enfin cette importante méthode des projections, dont j'ai déjà dit quelques mots, méthode appelée à rendre d'importants services dans l'enseignement de l'Histoire naturelle et qui n'atteint toute sa valeur que lorsqu'elle demande ses sujets aux représentations photographiques.
Cet essai est divisé en cinq Parties, où sont trai-
— Xll! —
tés successivement les sujets que peuvent fournir la Zoologie, la Botanique ou la Géologie; j'ai réuni dans une quatrième Partie tout ce qui se rapporte à la Micrographie; une cinquième Partie est consacrée aux manipulations photographiques. Enfin l'Ouvrage se termine par un article donnant tous les renseignements nécessaires à l'emploi des projections.
LA