CHAPITRE VI
Les procédés du daguerréotype. — Substances accélératrices. — Perfectionnement de l'objectif. — Les portraits. — Agents fixateurs. — Création de la photographie sur papier par Talbot. — M. Blanquart- Évrard.
Peu de temps après la mémorable séance du 10 août 1839, les procédés de Daguerre furent connus de tout Paris, de toute la France, et on peutmêmele dire, tant fut rapide le succès du nouvel art, du monde civilisé tout entier.
On voyait partout, dans la capitale, des chambres noires, juchées sur les balcons des maisons, des objectifs braqués dans les promenades, devant les monuments ; les nouveaux photographes improvisés n'obtenaient le plus souvent que des images informes, où se distinguaient à peine quelques objets secondaires de la vue qu'ils voulaient fixer dans la chambre noire. La méthode était simple et précise, mais elle exigeait cependant une certaine pratique des manipulations délicates,
et il fallut quelque temps pour que de bons opérateurs pussent en tirer profit.
Les images photographiques obtenues par l'auteur désormais illustre du Diorama se formaient., comme nous Tavons dit, à la surface d'une lame de cuivre argentée. La première opération consistait à iodurer l'argent. Le plaqué d'argent devait être parfaitement poli, bien décapé, et d'une propreté irréprochable. Avant tout, on devait le frotter avec un tampon, un polissoir{ûg. 6), afin de lui donner un brillant parfait, et d'enlever de sa surface les plus petites parcelles de corps étrangers qui avaient pu s'y fixer.
Fig. 6. — Polissoir pour le daguerréotype.
La plaque d'argent ainsi préparée était placée dans la boîte à ioder, où elle était maintenue par un cadre, au-dessus des cristaux d'iode.
La vapeur d'iode agit sur l'argent, se combine avec le métal pour y former une couche jaune d'iodure d'argent.
La lame d'argent se trouve sensibilisée. On l'expose au foyer de la chambre noire, où elle reçoit l'image formée par l'objectif. La lumière décompose l'iodure d'argent, elle agit principalement sur les parties vivement éclairées ; elle exerce une action d'autant moins énergique qu'elle est moins vive, et par conséquent les
ombres laissent une marque intacte sur les parties de la plaque où elles correspondent, tandis que les demiteintes sont impressionnées d'une façon intermédiaire entre les ombres et les clairs.
La plaque daguerrienne, retirée de la chambre noire, n'offre à l'œil aucune marque visible, mais l'image y est tracée à l'état latent. Pour la faire apparaître, il faut soumettre le plaqué d'argent ioduré à l'opération du développement. On le place dans une boîte, à une faible distance d'un bain de mercure légèrement chauffé à la température de 50*^ environ, que donne un thermomètre, comme le montre la figure 7 . Le mercure émet des vapeurs qui arrivent en contact avec le métal, et qui se condensent uniquement sur les parties que la lumière a impressionnées. Tout aTheure on avait entre les mains une plaque d'argent rendue jaune par l'iode, on l'avait exposée au foyer delà chambre obscure, et cette plaque en était retiréé sans qu'elle ait paru subir la moindre modification. On l'a exposée aux vapeurs du mercure, et tout à coup la plaque mystérieuse reproduit comme par enchantement l'objet devant lequel on l'a placée quelques minutes auparavant. On dirait un miroir magique qui reflète, après coup, les images.
Après le développement, il reste à fixer la plaque daguerrienne. Elle est encore imprégnée d'iodure d'argent ; si, dans cet état, on l'exposait à la lumière, elle continuerait à noircir, les parties claires et les demiteintes disparaîtraient pour se fondre dans la nuance des ombres. Pour éliminer l'iodure d'argent que la lumière n'a pas altéré, on plonge la plaque dans une dissolution d'hyposulfite de soude. Les parties claires
du cliché subsistent intactes, les demi-teintes et les ombres se dépouillent de l'iodure d'argent non impressionné, qui seul se dissout dans le bain d'hyposulfite.
L'image daguerrienne est fixée ; elle est formée, comme on le voit, d'un mince sédiment de mercure ; ce métal s'est déposé sur la surface d'argent, il apparaît
Fig. 7. — Boîte à développement par le mercure.
brillant dans les parties claires ; il ne s'est pas attaché au contraire sur les parties d'ombre ; celles-ci sont représentées par le fond bruni de l'argent métallique. Cette image offre de graves inconvénients. Son miroitement en est un des plus saillants ; pour regarder le dessin fixé sur la plaque, il faut lui donner, par rapport aux rayons lumineux, une certaine incidence? et
souvent il semble plutôt avoir les propriétés d'un miroir ou d'un moiré métallique que celui d'une gravure artistique.
A l'époque de Daguerre, le temps de pose dans la chambre noire devait être au moins de quinze minutes ; on ne pouvait, par conséquent, songer à faire des portraits. Quand on abordait le paysage, les masses de verdure étaient représentées par des silhouettes blanches, par des taches monotones.
Outre ces inconvénients, la plaque daguerrienne ne pouvait supporter le moindre contact ; on effaçait tout le dessin en y passant le doigt; elle ne se conservait pas intacte, et un temps d'assez faible durée lui faisait perdre sa netteté.
Nous devons ajouter que l'on est parvenu à protéger l'image daguerrienne par l'opération désignée sous le nom à'avivage. Grâce à ce procédé, il est possible de passer le doigt sur la plaque, sans en effacer le dessin. L'avivage consiste en une véritable dorure, opérée par un Hquide contenant de l'or en dissolution. L'hyposulfite d'or et de soude donne, sous ce rapport, d'excellents résultats.
On dissout ce sel dans une grande quantité d'eau, on en arrose la plaque daguerrienne, et on la chauffe légèrement au-dessus d'une lampe à esprit-de-vin, comme nous l'indiquons dans la figure 8.
On sait en chimie qu'un métal oxydable en déplace un autre moins facilement oxydable; par cette raison, le mercure se dissout et l'or le remplace à la surface de l'argent. On comprendra que l'épreuve, à la suite de
LES PROGRÈS irUN ART NAISSANT. 05
cette substitution de For au mercure, n'a plus le même aspect, mais elle gagne singulièrement à Féchange, elle acquiert de la vigueur, devient plus agréable à la vue; elle est susceptible enfin de résister au frottement. Quand Tavivage est terminé, un lavage à grande eau
Fig. 8. — Dorure de la plaque daguerrienne.
enlève l'excès de sel, et après avoir été séchée, Tépreuve est enfin terminée.
Dès que l'invention de Daguerre fut connue, un grand nombre de savants et d'artistes s'attachèrent à la mettre en pratique et à la perfectionner. On comprit qu'une amélioration essentielle consistait à diminuer le temps de pose dans la chambre noire. Pour arriver à ce résultat, il fallait faire subir surtout des modifications à l'objectif qui produit l'image. Daguerre avait donné des
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règles qui fixaient les dimensions de l'objectif, correspondant aux diverses grandeurs des plaques argentées que Ton voulait employer. Mais ces observations de rhabile expérimentateur s'appliquaient surtout à la reproduction des vues d'ensemble d'un paysage ou d'objets éloignés. On se demandait de toutes parts avec anxiété si le daguerréotype n'allait pas pouvoir mettre au jour des portraits, et si, comme le rappelle un écrivain de cette époque, le prodige accompli dans une histoire d'Hoffmann devait bientôt se réaliser, si l'amant, suivant l'expression de l'auteur des Contes fantastiques, ne pourrait donner à sa maîtresse le miroir où son image serait restée.
Il était indispensable, pour résoudre ce problème, de raccourcir le foyer de la lentille, il fallait condenser sur la plaque daguerrienne une grande quantité de lumière afin de l'éclairer avec plus de vigueur et d'impressionner plus vite la surface sensibilisée. Charles Chevalier construisit une chambre obscure à deux objectifs achromatiques, qui faisaient fonction de lentilles, et qui permettaient de donner naissance à une image très nette et très fortement éclairée. Par l'emploi de ce progrès, le temps de pose se réduisit à quelques minutes.
« Toutefois, dit M. L. Figuier dans son excellente étude sur la photographie, ce problème capital d'abréger la durée de l'exposition lumineuse ne fut complètement résolu qu en 1841, grâce à une découverte d'une haute importance. Claudel, artiste français, qui avait acheté à Daguerre le privilège exclusif d'exploiter en Angleterre les procédés photographiques, découvrit en
1841 les propriétés des substances accélératrices. »
On donne en photographie le nom de substances accélératrices à certains composés qui, appliqués sur la l^aque préalablement zorfe^, en exaltent à un degré extraordinaire la sensibilité lumineuse. Par elles-mêmes, ces substances ne sont pas photogéniques, c'est-à-dire qu'employées isolément, elles ne formeraient point une combinaison capable de s'influencer chimiquement au contact de la lumière ; mais si on les applique sur une plaque déjà iodée, elles communiquent à l'iode la propriété de s'impressionner en quelques secondes.
Les composés capables de stimuler ainsi l'iodure d'argent sont nombreux. Le premier, dont la découverte est due à Claudet, est le chlorure d'iode ; mais il cède de beaucoup en sensibilité aux composés qui furent découverts postérieurement. Le brome en vapeur, le bromure d'iode, la chaux bromée, le chlorure de soufre, le bromoforme, Tacide chloreux, la liqueur hongroise, la liqueur de Reiser, le liquide de Thierry sont les substances accélératrices les plus actives. Avec l'acide chloreux on a pu obtenir des épreuves irréprochables dans une demi-seconde.
La découverte des substances accélératrices permet de reproduire avec le daguerréotype l'image des êtres animés. On put dès lors satisfaire au vœu universel formé depuis l'origine de la photographie, c'est-à-dire obtenir des portraits. Déjà en 1840, on avait essayé de faire des portraits par le daguerréotype ; mais le temps considérable qu'exigeait l'impression lumineuse avait empêché toute réussite. On opérait alors avec l'objectif à court foyer, qui ne transmet dans la chambre obscure
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qu'une lumière d'une faible intensité; aussi fallait-il placer le modèle en plein soleil et prolonger l'exposition pendant un quart d'heure. Comme il est impossible de supporter si longtemps, les yeux ouverts, l'éclal des rayons solaires, on avait dû se résoudre à faire poser les yeux fermés. Quelques amateurs intrépides osèrent se dévouer, mais le résultat ne fut guère à la hauteur de leur courage. On voyait en 1840, à l'étalage de Susse, à la place de la Bourse, une triste procession de BélisaireSy sous l'étiquette usurpée de portraits photographiques*.
La création des objectifs à court foyer permit, pour l'exécution des portraits, de réduire à quatre ou cinq minutes le supplice du patient, condamné à l'immobilité absolue. Mais il fallait encore poser en plein soleil. Le modèle prenait une pose gracieuse. Il se campait sur la hanche, le jarret tendu, la main perchée sur le dos d'une chaise. Mais le soleil lui tombait en plein sur les yeux; il s'efforçait de faire bonne contenance et de donner à sa physionomie une impression riante, au moment où l'opérateur enlevait le couvercle de l'objectif. Les secondes se passaient, se succédaient, et semblaient des siècles; le modèle, malgré toute sa volonté, était vaincu par le rayon solaire, les paupières allaient et venaient, son visage se contractait, l'immobilité à laquelle il était contraint devenait une torture. Ses traits se crispaient, les larmes lui tombaient des yeux, la sueur froide perlait sur son front, sa respiration était haletante, saccadée, son corps entier s'agitait comme
* L. Figuier, les Merveilles de la science.
celui d'un épileptique qui ne veut pas remuer, et la plaque daguerrienne lui apportait bientôt l'image d'un supplicié qui aurait été en proie aux tortures de la question du feu. Les progrès apportés au daguerréotype par les précieuses substances accélératrices permirent, un peu après, de reproduire des portraits avec quelque sentiment artistique.
Notre but n'est pas de décrire minutieusement les diverses opérations du daguerréotype, et nous nous bornerons à citer parmi les progrès qui se signalèrent, les faits découverts par M. Fizeau, physicien français. Cet ingénieux opérateur découvrit le moyen de fixer les épreuves, en recouvrant l'épreuve daguerrienne d'une légère couche d'or. Il arrivait à ce résultat en versant sur la plaque une dissolution de chlorure d'or et d'hyposulfitede soude et en chauffant légèrement. A compter de ce jour, la photographie avait reçu le complément des procédés qu'elle emploie ; l'image de la chambre noire, fixée k l'état latent, sur une substance impressionnable, était mise en évidence par des agents révélateurs, le temps de pose était accéléré, et l'image obtenue pouvait être fixée, c'est-à-dire rendue indélébile par l'action d'agents chimiques.
Bientôt, d'autres nouvelles découvertes allaient transformer de toutes pièces l'art de Daguerre; mais l'illustre inventeur n'eut pas la consolation de les connaître. 11 mourut le 10 juillet 1851, entrevoyant par la pensée les nouveaux horizons à la conquête desquels allait rapidement marcher l'art prodigieux qu'il avait créé !
Pendant que Daguerre élaborait son œuvre en France,
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en 4834, M. Talbot en Angleterre s'efforçait, de son côté, de fixer l'image de la chambre obscure, mais il cherchait à la fixer sur le papier ^ Ce savant modeste et ignoré faisait agir la lumière sur une feuille de papier imbibée d'iodure d'argent ; et il révélait l'image formée comme dans la daguerréotypie à Vélat latent, par l'acide gallique. L'emploi de cette substance fit faire de grands pas à la photographie.
M. Talbot était plongé dans ces travaux quand il apprit la publication de l'invention de Daguerre. Il envoie les résultats de ses recherches en France, à Biot, qui en donne communication à l'Académie des sciences. Mais le daguerréotype semblait à Paris avoir seul le privilège d'occuper l'attention ; on était habitué depuis peu à voir surgir, innombrables, de nouveaux perfectionnements, qui n'étaient que les rêves creux d'esprits exaltés et inexpérimentés. La publication de Talbot n'eut pas la faveur d'attirer les regards du monde savant. Elle fut cependant considérée à sa juste valeur par un laborieux esprit, M. Blanquart-Évrard, qui profita habilement des faits signalés par le savant d'outre-Manche, et ne tarda pas à mettre au jour un mémoire intéressant sur un procédé de photographie sur papier. On attendait avec anxiété un tel résultat, on n'avait pas tardé à reconnaître que le miroitement de la plaque daguerrienne
* Les Anglais ont revendiqué le mérite de la découverte de la photographie, mais c'est à tort. La méthode de M. Talbot n'était pas pratique. Si M. Talbot a gardé le silence avant que Daguerre ait fait connaître sa découverte, c'est qu'il sentait les imperfections de sa méthode. Avant de la livrer au public, il voulait lui donner la sûreté et la facilité d'exécution que M. Blanquart-Évrard lui a assurée, bien après la publication des résultats obtenus par Niepce et Daguerre. La photographie est bien une science française.
était incompatible avec un dessin vraiment artistique ; on se disait avec raison qu'une épreuve sur papier serait plus douce et ressemblait à une sépia. Aussi, quand M. Blanquart-Évrard, de Lille, fit connaître sa méthode, ses communications furent-elles accueillies avec de véritables sentiments de joie, qu'exprimèrent tous les amateurs de photographie.
M. Blanquart plongeait son papier dans des substances impressionnables ; quand il était sec, il l'emprisonnait à l'étroit, entre deux plaques de verre, et l'exposait ainsi dans la chambre noire. Ces nouvelles manipulations, on doit le reconnaître, étaient tout à fait comparables à celles qu'employait M. Talbot, le physicien anglais. Cet ingénieux expérimentateur se servait d'iodure d'argent comme agent impressionnable pour obtenir une épreuve positive sur papier ; il employait le chlorure d'argent sur le papier négatif et révélait l'image au moyen de l'acide gallique^ Il eut le premier l'idée de faire d'abord une image négative, servant de base à la production d'une image directe ; on doit le considérer comme le véritable créateur de l'épreuve sur papier, et son nom doit être inscrit dans les annales de la photographie directement après ceux de Niepce et de Daguerre.
M. Blanquart-Évrard, profitant des beaux travaux de Talbot, contribua à assurer de nouveaux progrès à l'art photographique; il l'étudia surtout en artiste, il se de-
* Parmi ceux qui ont contribué à populariser à son origine le procédé de photographie sur papier, il faut citer M, Bayard, qui, après de patientes études, est parvenu à produire des épreuves protographiques remarquables pour son époque. En 1846, M. Despretz les montrait à ses auditeurs de la Sorbonne.
manda quelles étaient les règles qu'il fallait observer pour obtenir des épreuves véritablement harmonieuses et vraiment dignes d'être considérées par un peintre. Il trouva des moyens ingénieux de donner de la puissance aux ombres, du coloris à l'épreuve définitive, et cela par tâtonnements, en mélangeant quelques substances chimiques aux réactifs déjà employés.
Pour la première fois, enfin, M. Blanquart arriva à faire produire à une épreuve négative jusqu'à 30 à 40 épreuves positives, tandis que l'on arrivait seulement à 3 ou 4 avant lui. Il y aurait ingratitude à oublier son nom dans l'histoire de l'art photographique ^
* Voir, pour plus de détails à ce sujet, le Traité de Photographie sur papier, par M. Blanquart-Evrard (de Lille). — Paris, 1851.