CHAPITRE XXIV
Application de la photographie instantanée à l'art : son emploi avec le Zoétrope,
On pourrait croire que l'artiste, le sculpteur ou le peintre, représente fidèlement les sujets animés et eu mouvement que lui offre la nature. Cela n'est pourtant exact, (pic dans des cas exceptionnels, car l'artiste ne voit qu'avec les yeux de l'imagination, en idéaliste et non en réaliste.
Les figures que nous avons vues dans les chapitres précédents ne correspondent nullement aux images que conçoit l'observateur lorsqu'il se trouve en présence des mouvements représentés.
Les instantanées de Muy bridge et d'Anschiitz rcn versent complètement les conceptions admises jusqu'ici. Ainsi un cheval qui prend le galop ne soulève pas d'abord les pieds de devant , mais bien ceux de derrière ; à un certain moment il appuie les quatre pieds sur le sol, comme s'il refusait de marcher, puis un instant après il se trouve suspendu, les jambes repliées sous le ventre. On peut donc dire que toutes les conceptions des mouvements du cheval étaient fausses. Il en est de même des positions des bras et des jambes chez l'homme, quoiqu'on lésait toujours dessinées d'après nature. La cause de cette erreur gît dans le fait que notre œil ne possède pas la faculté de saisir assez rapidement l'ensemble et le détail d'un mouvement et qu'il remplace le fait par l'imagination. Veut-on un exemple?
Lorsqu'on prend un charbon ardent ou un morceau de fer rougi au feu et qu'on fait tourner le bras avec une vitesse de 8 à 10 tours par seconde, l'œil aperçoit un cercle de feu, rien de plus : ni forme
do la partie incandescente, ni intervalles entre les positions successives de l'objet. Les moments que notre mémoire parvient à fixer sont des instants de repos relatif ou la combinaison de mouvements se succédant rapidement : c'est ainsi que les rend le peintre. On voit, dans les tableaux, les rayons des roues d'un carrosse lancé peints d'une façon confuse, sans contours définis. La photographie instantanée nous prouve au contraire que ces roues, tournant même avec une grande vitesse, laissent voir des contours aussi nets que si le carrosse était au repos.
En comparant lés photographies de Muybridge et d'ANBCHÜTZ avec les dessins de nos meilleurs artistes, on trouvera qu'aucune phase reproduite par ces derniers ne retrace les réalités que la photographie révèle.
Les figures 193 et 194 nous montrent des dessins de chevaux au saut et au galop : elles nous paraissent parfaitement correctes; elles sont en réalité entièrement fausses. I n journal américain, The american Queen, donnait en 1882 une illustration d'une chasse.
Nous la reproduisons dans la figure 195. L'ensemble du sujet fut dessiné d'après des instantanées de Muybridge; le dessinateur ajouta quelques détails pour le compléter. Nous nous trouvons ainsi devant une image parfaitement fidèle et véridique, qui nous semble pourtant impossible et ridicule.
Ceci ne veut pas dire que toutes les instantanées ne sauraient servir de modèles aux peintres. Ceux-ci cherchent a dessiner les mouvements lents tels que les saisit l'œil, le plus naturellement possible, et, certes, les photographies de ces mouvements peuvent
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donner des modèles très précieux. Dans les mouvements rapides, l'œil ne saisit que les positions extrêmes ou culminantes. La reproduction de ces positions seules peut aider le dessinateur. Il est plus que probable que, par la suite, le public se familiari-
sera aux positions avec la figuration de la réalité, reproduite par les instantanées : les peintres pourront alors dessiner les poses risquées dont on glose aujourd'hui.
Déjà beaucoup d'artistes se servent des instantanées de vagues,
de marines, de rues, comme données pour esquisser leurs tableaux, mais il est à remarquer que bien peu osent s'en vanter. Une certaine pudeur artistique semble s'opposer à cette collaboration de la photographie. Pourquoi? Est-ce un aveu d'incapacité que d'emprunter à la réalité, au naturel que rend la photographie, des renseignements, des idées même, qui aident à la conception du sujet d'un tableau? L'artiste ne peut-il nous montrer que les produits de son imagination, et l'arrangement de son sujet ne lui laisse-t-il pas encore un champ assez vaste pour lui permettre de révéler son talent ou son génie ?
La photographie instantanée faisant l'analyse des mouvements,
Figure l'J6. - Zoétrope.
en les reproduisant, il était très intéressant de refaire la synthèse de ces mêmes mouvements au moyen des images obtenues. Cette démonstration se fait au moyen du Stroboscope, ou mieux encore avec le Pholoscope ou le Zoétrope. En plaçant le positif de la figure 192 dans le Zoétrope (/ig. 196) et en donnant à celui-ci un mouvement de rotation très accéléré, on voit à travers la fente les diverses impressions lumineuses se fondre en une impression unique et retracer en entier le mouvement de l'homme qui franchit un obstacle. Cette expérience ne réussit qu'imparfaitement avec des dessins; il convient mieux de se servir des positifs
phases d'un mouvement s'obtient d'une façon très complète au moyen du Praxinoscope de Reynaud, qui projette sur un
écran l'image condensée fournie par le Zoêtrope. L'appareil de Reynaud [fig. 197) n'exige qu'une seule source de lumière, quoiqu'il donne deux projections.
Un condensateur projette le paysage, un autre le sujet en mouvement. En tournant le dispositif sur son axe, on obtient sur l'écran un ensemble mouvementé.
Sir Charles Wheastone aurait conçu en 1870 l'idée de ces instruments, mais il manquait à cette époque les images correctes nécessaires, que nous donne la photographie instantanée.
C'est au moyen de l'appareil perfectionné de Reynaud que Muvbridge projetait, en 1882, à la Société royale de Londres, ses séries si belles d'instantanées de mouvements rapides dont on avait nié, si pas l'existence, du moins l'exactitude.
Le prince de Galles assistait à l'une de ces séances et exprimait hautement son admiration pour les résultats obtenus et le spectacle qui en était donné.
Le patient photographe américain n'obtint pas moins de succès à Paris, on il renouvela ses intéressantes expériences dans l'atelier du célèbre peintre Meissonier, devant un public d'élite.
Nous voj'ons ainsi que la photographie instantanée, dont les procédés sont aujourd'hui accessibles au profane, s'élève presque a la hauteur d'un art . Si l'on considère les progrès qu'elle a réalisés, les merveilleux résultats qu'elle a produits, les horizons qui s'ouvrent encore devant elle, on comprendra les services qu'elle peut rendre à l'art et aux sciences naturelles, et l'on pourra donner raison à la parole d'un savant astronome français :
* La plaque photographique sera bientôt la pierre de touche du savant. »