Analyse descriptive de la figure humaine
C'est l'illustre savant belge Qiiételet qui, le premier, a démontré que des règles mathématiques présidaient à la répartition mystérieuse des formes et à la distribution des dimensions dans la nature. Cette loi, qui nous révèle la philosophie des variations naturelles, doit nous enseigner en même temps l'art de modeler sur les faits les moyens d'expression dont une langue est susceptible. Car, chose assez curieuse et qui aurait bien étonné les littérateurs du commencement de ce siècle, elle éclaire d'un nouveau jour les sens et la valeur caractéristique des mots et notamment des adjectifs d'une langue.
Nous savons tous ce que veulent dire les qualificatifs grand el petit; autrement dit, quand nous
disons d'un homme qu'il est grand, notre esprit lui assigne immédiatement une taille au-dessus de la moyenne.
Or, l'observation montre que les individus qualifiés de grands, c'est-à-dire dépassant la moyenne d'un nombre déterminé de centimètres, sont aussi nombreux que ceux qualifiés àe petits, qui seraient inférieurs à la moyenne d'un même nombre de centimètres.
Exemple. — La taille moyenne étant en France approximativement de i™,65, le nombre des individus de i"^,70 (ou i™,65 + o™,o5), sera rigoureusement égal à celui des individus de i'",6o (ou i™,65 — o™,o5), tout en étant notablement inférieur au groupe central de i™,65. De même, le groupe des tailles de i"\ 55 sera égal à celui de i™,75 tout en étant moins nombreux que celui de i",6o et 1^,70.
On peut dire en termes généraux que la fréquence d'une taille déterminée diminue progressivement et symétriquement à mesure qu'elle s'éloigne de la moyenne dans un sens ou dans l'autre.
Cette décroissance obéit à une formule mathématique des plus simples (binôme de JNewton), pour laquelle nous renvoyons aux Traités spéciaux. La courbe ci-dessous, dite binomiale, en est la représentation graphique.
Chaque ordonnée y correspond à une taille déterminée à o™,025 en plus ou en moins, et sa
hauteur est proportionnelle au nombre de sujets de cette taille que l'on observerait dans une population de 1000 adultes, du sexe masculin.
L'expérience a prouvé que tous les pays du monde présentent une concordance presque rigoureuse entre la courbe théorique donnée par la formule mathématique et celle qui résulte de l'observation.
Le chiffre de la taille moyenne ou centrale
Fis-. 6.
i'W r5o r55 reo res no rià rw i-ôô
Courbe de probabilité de la taille masculine en France.
change suivant les races; mais, une fois sa valeur connue, la fréquence de toutes les autres tailles s'en déduit et la courbe de probabilité (/ig. 6) prend universellement la même forme.
Cette curieuse loi de distribution est observée par la nature, non seulement pour tout ce qui con-
cerne les dimensions, mais en général pour tout ce qui peut se mesurer ou s'apprécier d'une façon ou d'une autre, notamment pour la force, le poids, la forme et la couleur des différents organes des êtres vivants. Du moment qu'un attribut quelconque est susceptible d'osciller entre un maximum et un minimum, on peut d'avance être assuré que la répartition des cas intermédiaires obéira plus ou moins exactement à la courbe de probabilité.
La statistique de la couleur des cheveux nous fournit une des applications les plus simples de cette loi. Tout le monde sait combien sont rares en France les cheveux blond clair d'une pureté absolue ainsi que les cheveux noir de jais, tandis que toutes les variétés du châtain, allant du blond foncé au brun, sont abondamment représentées.
Si, dans la courbe ci-dessus, nous remplaçons les tailles très petites par les cheveux blonds et les tailles très grandes par les cheveux noirs, les cheveux châtains, ordonnés du clair au foncé, viendront occuper le milieu, et se presseront en colonnes d'autant plus hautes que leur nuance sera plus intermédiaire entre les deux extrêmes : blonds et noirs ( ' ).
(') Dans les pays qui compLent une majorité soit de blonds, couime la Scandinavie, soit de bruns, comme l'Espagne, la même répartition mathématique s'observe encore, mais la
La répartition de la couleur des yeux des Français nous offrira exactement le même phénomène. A l'extrême gauche, viendront se ranger quelques rares yeux bleu azur et bleu ardoisé, dépourvus de pigmentation jaune orangé, et à l'autre extrémité (à droite), les yeux marron très foncé (rappelant ceux du nègre). Entre ces deux opposés, se placeront les nombreux intermédiaires progressivement yaM/ze^ orangé ou châtain qui permettront de passer par transitions insensibles des yeux bleus et ardoisés aux yeux marrons {yulgo bruns).
Ainsi la statistique nous révèle pour la couleur la même échelle et le même groupement que nous offrait la taille allant du nain au géant.
Mais aucun terme de la langue usuelle ne peut approcher de l'expression numérique pour la
moyenne centrale, au lieu d'être au châtain, se trouve déplacée soit vers la droite, soit vers la gauche.
Dans une sériation de ce genre, les cheveux roux doivent être confondus avec les cheveux blonds, ou plutôt former un embranchement séparé allant du roux feu au châtain roux, et se fusionnant avec la branche principale au châtain foncé.
Les distinctions sont plus difficiles à établir pour la barbe, à cause du mélange des poils de nuances diverses.
En plus des indications chromatiques, les cheveux et la barbe présentent des caractères distinctifs qui proviennent de leur nature. Tout le monde connaît les cheveux laineux des nègres, les cheveux crépus fréquents chez les peuples de l'Europe méridionale; puis les cheveux frisés, bouclés, ondulés, et finalement les cheveux droits et.raides.
Au point de vue signalétique, ces particularités présentent l'inconvénient de pouvoir être facilement atténuées ou modifiées par la coiffure et la couj^e adoptées.
finesse et la gTaduation des nuances. Ainsi nous savons immédiatement, sans explication préalable, que la taille de i™,6g est presque identique à celle de I™, 70, une différence de taille de o™, 01 n'étant perceptible qu'à l'aide d'une toise.
Supposons par contre que nous voulions noter les deux tailles précédentes au moyen du seul \oc3ibu\3iire petit, moyen et grand et que, par suite d'une convention antérieure, nous ne puissions comprendre dans les tailles moyennes que celles entre i™,6o et i™,6g, ces deux tailles semblables (1^,69 et i°^,7o) seront qualifiées l'une détaille moyenne, et l'autre de taille grande.
Tandis que le langage courant, cherchant avant tout à être net, précis et court, ne dispose de mots que pour les cas bien tranchés, une description C[ui viserait uniquement à l'exactitude devrait chercher à se modeler sur le langage chifi'ré et ne jamais perdre de vue la graduation de l'expression, de façon à se ménager des termes de transition qui lui permettraient de cheminer, par degrés insensibles, d'un extrême à l'autre.
En guise d'exercice, appliquons ce principe à la notation de la série complète de la taille, en employant seulement, dans le même sens que précédemment, les qualificatifs /?e^/^; moyenel grand combinés avec le mot limite.
Nous arrivons à la progression suivante :