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PRÉFACE

S'il est encore à notre époque des personnes qui ne regardent la Photographie que d’un œil indifférent, qui tiennent en une sorte de suspicion ceux qui s’en occupent, qu’elles daignent regarder le rôle qu’elle a pris dans les diverses sciences, qu’elles lisent les noms de ceux qui l’emploient journellement dans leurs travaux. Elles verront que la Photographie est venue apporter des procédés et des méthodes nouvelles à l’Astronomie, à la Physique, à l'Art militaire, à la Médecine et à la Physiologie, qu’elle est devenue entre les mains des Janssen, des Marey, des Lippmann, des frères Henry, des Charcot et de bien d’autres un merveilleux instrument de recherches et d’études, fécond déjà en découvertes de premier ordre, et certainement on peut dès à présent, sans être taxé d’exagération, affirmer qu’elle comptera parmi les plus belles découvertes du genre humain. Nous ne sommes, en effet, qu’à l'enfance de cette nouvelle science et d’après ce qui a déjà été fait on peut bien augurer de l’avenir.

Le but de notre travail est de montrer plus spécialement l'utilité de la Photographie dans le domaine de la Médecine et de la Physiologie.

Placé par notre éminent maître M. le professeur Charcot à la tête du Service photographique de la Salpétrière, nous pensons avoir acquis l'expérience voulue pour traiter cette question nouvelle. En effet, les divers malades qui sont traités à la Salpétrière

appartiennent à la catégorie des nerveux : ce sont ceux qui pré-

x PRÉFACE.

sentent incontestablement le plus de variétés et qui par cela même augmentent les difficultés de reproduction. -

Nous avons dû dans bien des cas créer des appareils spéciaux pour résoudre ces difficultés; nous en donnerons la description détaillée afin de permettre au médecin qui voudrait organiser un service photographique analogue de le faire avec facilité et sans tâtonnements. Nous ne croyons pas, en effet, être loin du moment où le laboratoire photographique sera l’annexe obligatoire de tout service médical.

Nos explications seront accompagnées de figures et de planches. Nous avons dû cependant reculer devant la dépense considérable qu’aurait occasionnée l'édition de toutes les photographies que nous avons jugé utile de montrer au lecteur, et, dans l’intérêt de notre travail lui-même, nous avons emprunté nombre de planches à la Vouvelle Iconographie de la Salpétrière et à l'ouvrage si remarquable de notre ami et collègue le D° P. Richer, Études cliniques sur la grande hystérie. Ces planches, exécutées d’après les clichés photographiques du laboratoire de M. Charcot, sont pour la plupart l’œuvre de M. Richer. Nous lui adressons ici tous nos remerciements les plus vifs pour nous avoir autorisé à nous servir de ces dessins et croquis qui sont non seulement des documents de grande valeur, mais encore de véritables

œuvres d’art.

LA

La Photographie est une science relativement jeune : c’est en 1889 qu’on a célébré le cinquantenaire de sa découverte. Ses débuts, comme ceux de toutes les inventions nouvelles, ont été difficiles ; ses méthodes étaient incomplètes, ses procédés très délicats, ses résultats d’une conservation problématique. Mais peu à peu elle s’est perfectionnée, elle est sortie des mains du photographe de profession pour passer concurremment dans celles des

amateurs et des savants. La part prise dans les progrès récents par

ces deux classes de travailleurs a été considérable et l’on peut dire sans hésitation que leur rôle dans le développement de la Photographie a été tout à fait prépondérant.

Les applications à la Médecine ne remontent donc pas bien loin. Il convient cependant de citer les travaux de Rousseau, d'Onimus et Martin, de Hardy et Montméja, ceux de Duchenne de Boulogne. Au point de vue historique, ces travaux ont pour nous une valeur indiscutable, car ils ont été les premiers pas dans une voie nouvelle et parce que leurs auteurs étaient loin d’avoir à leur disposition des procédés aussi pratiques et perfectionnés que Ceux que nous employons aujourd’hui.

L'entrée officielle de la Photographie dans les services hospitaliers date de l’année 1878 (1). C’est grâce à l'initiative de M. le

(*) Il est juste de faire savoir que MM. Bourneville et Regnard avaient déjà utilisé la Photographie à la Salpêtrière avant la création du Service photographique par l’administration de l’Assistance publique.

professeur Charcot que l’Assistance publique de Paris créa à cette époque le Service photographique de la Salpêtrière.

Les premiers travaux exécutés dans ce laboratoire ont été faits par MM. Bourneville et Regnard, puis par M. Loreau. Depuis 188», il est sous notre direction et c’est grâce à notre initiative que le procédé au gélatinobromure d’argent, dont la sensibilité merveilleuse est si précieuse, y est devenu d’un usage quotidien et a remplacé complètement le procédé au collodion humide.

Depuis nous avons fait tous nos efforts pour être au courant de la science photographique et, bien que les crédits mis à notre disposition soient des plus modestes, le laboratoire de M. Charcot est cité partout en France et à l'étranger comme un modèle du genre. Les travaux exécutés dans ce laboratoire ont également obtenu les plus hautes récompenses dans les expositions francaises et étrangères.

La création due à M. Charcot répond donc à un besoin réel et il n’est pas douteux que les médecins prendront de plus en plus l'habitude de recourir à un auxiliaire aussi précieux que la Photographie.

L'exemple donné par notre maître a du reste été suivi de tous côtés. C'est ainsi que le regretté professeur Damaschino avait installé à l'hôpital Laënnec un laboratoire analogue. Il a laissé du reste de remarquables collections de clichés de malades et de reproductions micrographiques ayant trait à l’anatomie pathologique. Ges beaux documents ont été légués par lui au Musée de la Salpêtrière où ils se trouvent actuellement. À Bicêtre, M. le D' Bourneville a un service très bien installé dans lequel il s’occupe des études concernant les aliénés, les idiots et les dégénérés. M. le D' Féré poursuit également avec succès les mêmes recherches.

À l'asile Sainte-Anne, à celui de Villejuif, à l'Hôtel-Dieu, à l'hôpital Saint-Louis, il existe des services du même genre.

En province, il faut citer à notre connaissance les laboratoires de M. Donnadieu à Lyon, du D' Doyen à Reims et du D' Bernard à Lille. Ce mouvement ne s'arrêtera pas et, d’ici peu d’années, il est certain que l’on verra dans les principaux hôpitaux des ateliers photographiques analogues à celui de la Salpêtrière.

Nous allons même plus loin et sommes persuadé que l’utilité de la Photographie pour certaines études et en particulier pour la Micrographie exigera la création d’un cours de Photographie à la Faculté de Médecine.

Nous espérons que le lecteur, après avoir pris connaissance de notre travail, sentira l'importance de l’application de la Photographie aux Sciences médicales et physiologiques.

Voyons maintenant quel peut être le rôle de la Photographie en Médecine, son utilité et ses applications.

Lorsqu'un malade entre à l'hôpital, il est dressé par les soins du personnel médical une sorte de rapport qu’on nomme l’observation. Sur ce document sont recueillis tous les renseignements concernant les antécédents du malade et son état actuel. Au fur et à mesure que des modifications se produisent, elles sont notées avec le plus grand soin et ainsi de suite jusqu'à la guérison si elle a lieu ou au décès s’il survient. Dans bien des cas l'observation

sera suffisante pour le médecin, mais dans d’autres il y aurait avantage à la voir complétée par des documents iconographiques.

S'il s’agit d'une déformation quelconque, d'une plaie, d’une blessure, si parfaite que soit la description, une bonne épreuve en dira plus que bien des lignes d'explications.

Dans certaines maladies l’aspect général, l’attitude, le facies sont tout à fait caractéristiques, et ici encore l'épreuve jointe à l'observation la complétera avec avantage. De même, pour garder la trace d’un état passager, rien ne sera plus commode que de prendre un cliché; en un mot, toutes les fois que le médecin le jugera nécessaire, il faudra faire la photographie du malade à son entrée à l’hôpital.

Chaque fois qu'une modification surviendra dans son état, une nouvelle épreuve sera nécessaire; de cette manière on pourra suivre les progrès de la guérison ou de la maladie.

Dans les cas de paralysie, de contracture, d’atrophie, de sciatique, etc., il sera très important de garder l'aspect du malade avant tout traitement. Dans l'étude de certaines affections nerveuses, telles que l’épilepsie, l’hystéro-épilepsie, la grande hystérie, où l’on rencontre des attitudes, des états essentiellement passagers,

la photographie s'impose pour garder l’image exacte de ces phé-

nomènes trop peu durables pour être analysés par l’observation directe. Il est même des hypothèses dans lesquelles l'œil lui-même ne saurait percevoir les mouvements par trop rapides; il en est ainsi dans les crises d’épilepsie, les attaques d’hystérie, la marche dans les cas pathologiques, etc. Grâce aux méthodes photochronographiques on suppléera facilement à l'impuissance de l'œil dans ce cas particulier et l’on obtiendra des documents de grande valeur.

Après avoir étudié les ensembles, on s’occupera des différents membres qui peuvent être atteints isolément, ou qui dans une affection générale demandent à être reproduits à plus grande échelle.

De même, après avoir analysé la face, on pourra être amené à reproduire spécialement les différents organes qu’elle renferme.

On ne se bornera pas toujours à noter l'aspect extérieur du malade, il faudra, dans certains cas, examiner l’intérieur de quelques organes accessibles. Aujourd’hui, au moyen d’instruments très ingénieux, on explore facilement les diverses cavités de l'individu; cet examen ne peut être évidemment que très rapide : il y aura donc avantage à faire dans ces cas particuliers une épreuve photographique, qui, outre sa sincérité, aura l’avantage de bien rappeler à l'observateur ce qu’il a aperçu, et de lui permettre de faire une étude à tête reposée sur un document indiscutable. Malheureusement, comme nous le verrons plus loin, les difficultés pratiques à résoudre sont nombreuses et il n’a été fait jusqu’à présent que peu d'applications dans cet ordre d'idées.

Il en est de même de la Chirurgie et des accouchements. Il peut être très intéressant pour le chirurgien de noter, lors de chaque pansement, les modifications produites à la suite de l'opération ; pour l’accoucheur, il peut être très utile de faire saisir les diverses phases d’un accouchement laborieux pour pouvoir les étudier ensuite à l'aise.

En ce qui concerne les maladies mentales, le champ est également très vaste, les aliénés ayant souvent un facies, des attitudes et des mouvements tout à fait caractéristiques. Il en est de même des idiots et des dégénérés.

Le médecin trouvera donc de grands avantages à se servir de la

Photographie d'une manière courante, mais s’il donne à ces travaux iconographiques la même publicité qu'à ses observations, les résultats obtenus seront d’une grande importance pour l’avancement des sciences médicales en général. En effet, le médecin, par sa profession même, doit être observateur, et plus il verra de malades, plus son expérience deviendra grande; mais si, dans les grands centres et dans les hôpitaux en particulier, il peut acquérir facilement cette éducation pratique, il n’en peut être de même dans Les petites villes et dans les campagnes. Pour beaucoup donc la publication de ces documents, récoltés par des confrères mieux placés pour les recueillir, leur sera d’un grand secours et leur évitera souvent bien des recherches et bien des tâätonnements.

Il est incontestable que, sous l'influence de nombreuses maladies, l’organisme se modifie d’une manière identique chez les divers individus, mais ces modifications caractéristiques cependant peuvent échapper même à un observateur habile dans des observations isolées, tandis qu’il n’en sera plus de même s'il peut en réunir un certain nombre. Grâce à la Photographie, on peut atteindre ce résultat en collectionnant des épreuves similaires.

On arrivera même, en procédant ainsi, à reconnaître que des modifications constatées chez un sujet isolé, mais qui n'avaient rien de saillant par elles-mêmes, ont au contraire une valeur très grande au point de vue de la description de l'affection, si on les retrouve toujours les mêmes chez des malades de même nature. rstème ner-

C'est ainsi, en particulier, que dans les maladies du veux, on a pu établir des types rigoureusement définis qui corresdans

pondent à des affections déterminées. Ces types restent grav la mémoire du médecin et nous en connaissons qui, à la seule inspection d’un individu entrevu dans la rue, ont pu faire un diagnostic qui a été pleinement confirmé par l'examen ultérieur.

Les études que doit faire le médecin ne se bornent pas seulement aux observations qu’il peut réunir sur le vivant, il faut aller plus loin et étudier sur le cadavre lui-même la lésion dont il n’a pu arrêter les suites mortelles. [l faut, en un mot, qu'il remonte jusqu’à la cause du mal; lorsqu'il le connaîtra, il lui sera possible désormais de le combattre.

Le médecin sera donc amené au cours de l’autopsie à photogra-

phier les diverses lésions qui l’intéressent : il conservera ainsi des documents authentiques et durables alors que les tissus qu’il examine sont destinés à disparaître promptement. S'il s’agit de lésions qui n’affectent pas un organe en son entier et qui, tout en étant également graves, sont moins perceptibles, il devra pénétrer dans le tissu lui-même, le dissocier et arriver jusqu’à la cellule, à l’élément primordial altéré. Le microscope sera son instrument de travail et le lecteur n’est pas sans ignorer que c’est grâce à l’emploi de cet appareil que les plus belles découvertes ont été faites. Nous n’insisterons pas sur l’avantage qu'il y a à faire intervenir la plaque photographique dans l'enregistrement de toutes ces études, quand nous saurons que les préparations histologiques demandent de grands soins d'exécution pour pouvoir se conserver sans altérations.

Une fois tous ces documents amassés, le médecin sera conduit tout naturellement à les vulgariser, dans un but scientifique et pédagogique; ici la Photographie lui sera encore du plus grand secours.

S'il s’agit de montrer à un auditoire nombreux les résultats obtenus, les projections photographiques le permettront facilement. S'il s’agit de publications, la Photographie donne: divers moyens de multiplier les épreuves originales, en leur conservant tous leurs caractères de sincérité et de vérité. Ces publications ont un grand succès, ainsi que nous avons pu nous en rendre compte par l’accueil fait à la nouvelle Iconographie de la Salpétrière que nous avons eu l’honneur de fonder avec MM. P. Richer et Gilles de la Tourette.

Mais ce n’est pas tout : on sait maintenant l'importance prise en France et à l’étranger par les études physiologiques, on ne se contente plus de regarder les divers phénomènes qui se passent dans l'organisme, on les analyse, on les mesure, on les enregistre avec la plus grande précision et l’on est arrivé ainsi à la connaissance de nombreux faits qui échappaient précédemment à notre observation. La Photographie, employée dans des conditions que nous étudierons, est un merveilleux instrument d'enregistrement et, dans certaines expériences, où il est de première importance de n’introduire aucun organe susceptible de modifier en quoi

INTRODUCTION. ÿ

que ce soit le phénomène analysé, cette méthode est destinée à donner des résultats supérieurs.

Quand nous aurons dit quelques mots des avantages que peut présenter la Photographie au point de vue médico-légal, nous aurons terminé notre tâche et nous osons espérer que notre travail engagera ceux de nos lecteurs que la question intéresse à cultiver la Photographie, qui peut leur rendre, au point de vue mé-

dical, tant d'excellents et précieux services.

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