‹ La physique moderne: études historiques et philosophiquesChapitre 91 sur 108 · M. Fouillée considère cet argument comme un paralogisme · texte numérisé non relu

M. Fouillée considère cet argument comme un paralogisme

S Revue philosophique de décembre i882, page 588). Il écrit : « On ne lonne pas de conseils à une machine, parce qu'elle n'a ni oreilles ni intelligence; on en donne aux hommes sur leur santé et leur régime parce qu'ils sont intelligents; mais il est inutile pour cela qu'ils soient libres. » — Que serait un être intelligent sans aucun élément de liberté ? Un mécanisme conscient ; et le fait de sa conscience (en le supposant possible) ne lui enlèverait pas son caractère spécifiquie. Aissurément, comme le remarque M. Fouillée, en donnant un conseil on vent exercer une influence; mais voici la question : l'homme qui donne un conseil entend-il exercer une action nécessitante sur un être soumis à la loi d'inertie, ou fournir des motifs de décision à un être capable de choisir ? C'est à l'observation psychologique à décider. — M. Fouillée avait pris connaissance de ma quatrième étude dans la Revue philosopkiquB où elle a été primitivement publiée.

gard. Le geste est un mouvement des membres ; la parole est UQ mouYement des organes Yocaux transmis à Pair ambiant ; et qu'est-ce que le regard, dont la puissance est si grande parfois? qu'y a-t-il entre l'œil qui regarde et l'autre œil qai, dans un regard, lit instinctivement la pitié, la colère, l'orgueil ou l'humilité, l'amour ou la haine? Les ondulations de réther, c'est-à-dire encore un mouvement. Donc, au moins dans les limites de nos expériences ordinaires et scientifiquement constatées, les esprits ne communiquent entr'enx que par le moyen de là matière. Ce n'est pas tout. La pensée, le sentiment, la volonté, qui ne sont communicables que par un mouvement externe, ne se produisent que dans un rapport indissoluble avec des phénomènes cérébraux, dont la théorie est loin d'être achevée, mais que la science cherche résolument à déterminer comme des mouvements moléculaires. Nous n'avons sans doute aucun droit d'affirmer, dans un sens absolu, qu'il ne peut exister de pensées sans un organisme cérébral ; ce serait là une induction absolument illégitime. L'habitant d'une des îles de l'Océanie, qui affirmerait que la faune et la flore du globe entier sont identiques à celles de son lie émettrait une affirmation qui ne serait pas plus imprudente que celle d'un savant concluant des conditions des phénomènes spirituels observés sur notre globe aux conditions de ces mêmes phénonrônes dans l'univers entier. Qu'il existe, dans d'autres conditions que celles de l'humanité, des esprits, c'est-à-dire des êtres capables de penser et de vouloir, c'est ce qu'une science expérimentale sérieuse et prudente ne peut pas affirmer, et n'a pas le droit de nier. Mais, dans les Imites de notre expérience actuelle^ l'esprit ne se manifeste à lui-même comme aux autres que sous la condition des fonctions cérébrales. Lorsque Descartes affirme qu'il se connaît comme esprit, sans savoir s'il a un corps, ce grand homme oublie qu'il a éprouvé parfois, à la suite d'un exercice prolongé de la pensée, une fatigue de la

fti LA rarsiQUE et la morale.

tête, et que cette fatigae lai a révélé rintervention de l'organisme dans les fonctions intellectuelles. S'il avait étudié ce sujet plus attentivement, il aurait reconnu que l'observation pure et simple, sans aucune notion de physiologie, suffit pour constater que le cerveau est l'organe de la pensée.

Les fonctions cérébrales sont la condition de la pensée. Les fonctions cérébrales sont des mouvements. Donc, le mouvement est la condition de tous les actes spirituels. Le mouvement est soumis à des lois fixes et, pour la science contemporaine, une de ces lois est la conservation de l'énergie, ou la constance de la force, c'est-à-dire le maintien d'une quantité égale de mouvement actuel ou virtuel. Telle est, comme on l'a vu dans nos études précédentes^ Taffirmation sur laquelle est fondée la physique moderne. La physiologie démontre de plus en plus que les phénomènes des corps vivants obéissent aux lois de la physique. Le corps humain est compris dans l'ensemble du mouvement universel ; ses mouvements propres ne sont jamais que la transformation, à quantité égale, des forces qu'il reçoit du sol, de l'atmosphère, du soleil ; il ne peut rendre que ce qui lui a été donné. Des mouvements centripètes vont des sens à l'encéphale, et des mouvements centrifuges vont de l'encéphale aux membres ; mais tous les mouvements de l'organisme qui est le théâtre de ces phénomènes ont leurs équivalents dans les mouvements physiques externes qui ont amené sa formation, et contribuent à son entretien. Un esprit étranger aux découvertes scientifiques dira : c Je veux, et mon bras se lève ; je crée un mouvement qui n'existerait pas sans l'acte de ma volonté. » Mais, pour la science contemporaine, le mouvement de mon bras ne peut représenter qu'une partie de la force que j'ai reçue de la nourriture, de la respiration, de l'insolation. Je ne peux pas plus créer un mouvement que je ne pourrais créer un atome de matière. Dans un système de corps en mouvement, tout est déterminé par les lois de la méca-

nique ; pour qu'une modification quelconque intervienne, il faut une force. Or l'intervention d'une force supposée libre changerait la quantité du mouvement. Si le principe de la conservation de l'énergie est admis, il en résulte donc que tout est déterminé d'une façon nécessaire dans les mouvements du corps humain comme dans ceux de tous les autres corps. Mais les phénomènes spirituels ont toujours pour condition, soit de leur existence, soit de leur manifestation, le mouvement de la matière. Donc la distinction des phénomènes physiques et des phénomènes psychiques peut bien subsister ; mais les phénomènes psychiques sont absolument déterminés, aussi bien que leurs conditions matérielles. Donc enfin, l'affirmation de la liberté est une illusion, puisque l'exercice de la liberté détruirait le déterminisme imiversel des phénomènes. Le conflit de la physique et de la morale devient ainsi Inanifeste. En effet, (c'est un sujet sur lequel il serait superflu de s'étendre longuement) l'existence de la liberté est le fondement de la morale. Si la liberté n^existe pas, le devoir ne peut exister, et la responsabilité non plus. Les lois morales telles qu'on les conçoit sont proposées à l'homme sans lui être imposées ; elles comportent une violation que nous appelons le mal ; ce sont les lois de la liberté. Une psychologie sérieuse devra toujours faire une large part à l'élément involontaire dans l'ensemble des déterminations humaines ; mais s'il ne reste pas un élément de liberté, si faible qu'il soit, dans le creuset de l'analyse psychologique, la ligne de démarcation entre les lois physiques et les lois morales disparait, et les actions des hommes ne peuvent plus être légitimement qualifiées de bonnes ou de mauvaises dans l'acception habituelle de ces termes. Les actes peuvent être constatés, mais les agents ne sont pas des êtres responsables qui puissent être jugés ; il n'y a plus de morale, il n'y a plus que des mœurs, dont l'étude rentre dans les cadres de l'histoire naturelle. Le conflit est donc bienmanifeste entre

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la morale dont la liberté est le postalat fondamental, et la direction de la pensée qni ramène tons les phénomènes physiologiques à la physique, et subordonne les phénomènes psychiques au déterminisme physiologique.

Dans nombre d'esprits contemporains, le conflit cesse par la négation de la liberté ; mais tout le monde n'abandonne pas sans combat la cause d'une idée de cette importance. L'étude du problème s'impose. Il n'est pas possible de dire : c il y a une science des forces, il y a une science des esprits; chacune de ces sciences a son domaine, et l'une n'a pas le droit de nier les résultats de l'autre. » Si tout phénomène spirituel a le mouvement de la matière pour condition, et si tous les mouvements de la matière, en vertu du principe de la conservation de l'énergie, tombent sous la loi d'un déterminisme absolu, il n'y a pas de place pour la liberté. Le mouvement est le lien indissoluble du monde des corps et du monde des esprits. Ces deux propositions : c tbut mouvement est nécessairement déterminé — il y a des mouvements libres, » aflSrment et nient, en parlant du mémeobjet,eten prenant les termes dans le même sens ; elles ne peuvent subsister ensemble, parce qu'elles sont directement contradictoires. C'est là qu'est la véritable importance de la question des rapports du physique et du moral. L'observation établit de plus en plus que tout phénomène spirituel a un correspondant matériel, que tous les modes passifs de l'être conscient ont un point de départ dans l'organisme, et que tous les modes actifs de l'être conscient se traduisent immédiatement en un fait organique. Iln'y a rien là qui tende à la négation de l'ordre spirituel, et qui puisse inspirer la moindre inquiétude aux hommes préoccupés des intérêts moraux de l'humanité. On peut même observer que le principe delà conservation de l'énergie offre un nouvel et considérable appui à la théorie qui constate la différence des phénomènes corporels et des phénomènes psychiques. Il s'agit en effet de retrouver l'équivalence des mouvements de l'organisme dans

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ses modifications diverses. Aucun physiologiste sérieux n'aura l'idée de faire entrer dans les équations les faits purement psychiques distingués de leur condition matérielle. Ces faits sont donc d'aune autre nature que les phénomènes phy-* siologiques da&s lesquels on cherche à constater la transformation des mouvements à quantité égale. Les théories spiritualistes n'ont rien à redouter des progrès de la physiologie» sous le rapport de la distinction du physique et du moral ; mais si les modes actifs de la conscience sont soumis à un déterminisme absolu, tout élément de liberté disparait, et les fondements de la morale s'écroulent. Quels sont, dans cet état de la question, les essais tentés pour sauver l'ordre moral des étreintes d'une science qui supprime de la liberté ?

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