ACTE PREMIER
mon suffrage, dont je fais le plus grand cas ; tu as celui de ta cousine Frédérique ; tu as eu enfin celui du vieil iuconnu qui m'a commandé ce tableau.
FRANTZ
Il avait l'air d'im vieux fou.
SPIEGEL
En quoi donc? En ce qu'il aimait ta musique?
FRANTZ
Ma foi ! son entrée chez nous n'était pas d'un homme bien sensé.
Oui; mais sa sortie!... « Voilà cinq cents florins à compte sur votre tableau, monsieur Spiegel ! » J'ai trouvé qu'il parlait bien.
FRANTZ
Les cinq cents florins sont dévorés !
SPIEGEL
Parbleu! en deux mois, sans compter la maladie de ce pauvre Hermann... A propos, il n'a plus d'argent, il faudra lui porter dix florins.
FRANTZ
Encore un qui a du talent et qui meurt de faim ! Tu as beau dire, Spiegel, le monde va mal.
SPIEGEL
Le feras-tu aller mieux?
FRANTZ
Non ; mais j'ai bien le droit de me plaindre et de dire que le ciel n'est pas juste.
SPIEGEL
On n'a peut-être pas pu faire autrement. Ce n'est pas fa- III. i.
cile de donner les places à des écoliers qui veulent tous être le premier. Il n'y a que les pensionnats de demoiselles où Ton ait résolu le problème, et encore a-t-on été oLligé d'inventer le prix de croissance!
Ne plaisante pas, Spiegel, ce n'est pas plaisant. Quoi donc ! un tas d'imbéciles nagent dans le luxe et la joie, et nous voilà trois hommes de mérite, Hermann, toi et moi, dont l'un n'a pas de quoi payer le médecin ; dont l'autre n'a pas le loisir de déployer son talent ; dont le troisième enlin ne peut arriver au public ! Que répondras-tu à cela ?
SPIEGEL, lui frappant sur l'épaule.
J'ai bien peur, mon enfant, que tu n'aies un grain d'envie au cœur. Prends garde à cela ! c'est une mauvaise herbe qui t'envahira et pompera toute ta sève.
FRANTZ
Tu parles comme les heureux, Spiegel.
SPIEGEL
Ah! ne recommence pas tes déclamations contre la société!
FRANTZ
Selon toi, je devrais me réjouir d'être opprimé?
SPIEGEL
Eh! qui t'opprime?... On te fait attendre un peu, voilà tout. Diable! monsieur Frantz, vous êtes un enfant gâté ! Vous vous indignez d'acheter votre chimère par un peu de souffrance, quand cette chimère est la gloire ! On ne monte pas en voiture sur la Yungfrau... Il faut suer, se déchirer les pieds aux cailloux et aux épines, traverser des abîmes sur une planche, avoir le soleil sur la tête et la neige dans les yeux... Mais, si l'on arrive, on a gravi la montagne vierse.