ACTE QUATRIEME. JU
LA MARGRAVE
Pourquoi m'en défendrais-je? Il est né dans notre esprit en même temps que notre amitié pour vous. Depuis quinze jours, c'est là notre unique préoccupation ; si nous ne vous en avons pas parlé plus tôt, c'est que vous n'étiez pas encore en état de comprendre vos véritables intérêts ; mais nous étions certains que le moment viendrait, et nous préparions toutes choses à votre insu. Cette révélation vous donne la clef de bien des énigmes. Vous comprenez maintenant l'aventure du sanglier. .. Il fallait justifier d'avance votre adoption aux yeux du monde et vous en assurer ainsi les avantages.
Ma foi, madame, je tombe dos nues! Le baron n'est dune pas ruiné?
LA MARGRAVE
Il est parfaitement ruiné.
FRANTZ
Mais alors, c'est un marché que vous me proposez là?
LA MARGRAVE
C'est un marché sans doute, mais qui n'a rien d'odieux, s'il se conclut entre gens qui s'aiment et s'estiment. Si vous n'avez pour le baron ni estime ni affection, tout est dit. Quaijt à lui, il vous aime et fait grand cas de vous. Êtesvous assez modeste pour vous en étonner, assez ingrat pour vous en plaindre?
FRANTZ
Ce n'est pas par modestie, madame ; mais il est difiicilc de croire à la sincérité d'une affection si dispendieuse. Les dettes du baron sont un gouffre dû je n'entends pas jeter ma fortune. Je ne veux pas que son nom me coûte aussi cher...
LA MARGRAVE
Que lui a coûté votre symphonie, n'est-ce pas? Vous voyez
bien qii'ea payant ses dettes, vous ne feriez qu'une restitution. Rassurez-vous, vous ne feriez même qu'une avance. Le baron doit en tout cinq cent mille florins hypothéqués sur sa terre de Berghausen, qu'il s'est interdit d'aliéner et qui vaut six cent mille florins. Vous dégrèveriez la terre, dont vous hériteriez un jour, et, jusque-là, le baron vivrarit honorablement du revenu. — Vous voyez qu'il n'y a là rien de semblable à un marché de dupe.
FRANTZ
C'est vrai, madame, et je suis heureux de ces explications. Je vous avoue que j'avais pénétré vos intentions et que je souffrais pour vous de ce qu'il y avait de singulier dans votre conduite. Encore une fois, je suis heureux de croire à votre franchise et à votre loyauté.
LA. MARGRAVE
Dites : et à notre amitié. Et maintenant que pensez-vous de ma proposition?
FRANTZ
C'est un traité fort acceptable. Le nom de Berghausen vaut bien un million pour un homme qui ne pourrait pas s'en passer. Mais je n'en suis pas là. L'aristocratie à laquelle vous avez eu l'obligeance de me présenter m'a complètement accepté ; ma fortune, ma qualité d'artiste, le talent qu'elle veut bien m'accorder, m'assurent de sa bienveillance. Je n'ai donc pas besoin d'un titre pour en avoir les bénéfices.
LA MARGRAVE
C'est possible; un grand artiste est l'égal d'un prince, et je conçois que vous ne vouliez pas mêler à ce lustre naturel un éclat emprunté...
FRANTZ
£t qui me coûterait un million.