CHANT PREMIER
>e chante sans crier bien haut, Ni plus doucement qu'il ne faut, La destruction de la Pipe De l'infortuné la Tulipe.
On sçait que sur le Port aux Bleds Maints Forts à bras sont assemblés, L'un pour sur ses épaules larges Porter ballots, fardeaux ou charges;
LA PIPE CASSEE.
Celui-ci pour les débarquer,
Et l'autre enfin pour les marquer.
On scait, ou peut-être on ignore, Que tous les jours avant l'aurore Ces beaux muguets à bran-de-vin Vont chei la veuve Rabavin Tremper leur cœur dans l'eau-de-vie, Et fumer, s'ils en ont envie.
Un jour que se trouvant bien là, Et que sur l'air du beau lanla Ils chantoient à tour de mâchoire, Maints et maints Cantiques à boire, Que gueule fraîche et les pieds chauds, Ils sefichoient de leurs bachots, Sans réfléchir qu'un jour ouvrable N'étoit point fait pour tenir table, Hélas! la femme de l'un d'eux, Trouble-plaisir et boutte-feux, Arrive, et retrousse ses manches; Déjà ses poings sont sur ses hanches.
Déjà tout tremble ; on ne dit mot ; Plus de chansons; chacun est sot.
Jean-Louis que ceci regarde.
Veut appaiser sa femme hagarde, Mais en vain est-on complaisant Avec un esprit malfaisant.
LA PIPE CASSEE.
« — Tiens! lui dit-il, bois une goutte.
« — Vas-fen, chien, que l'a\e tefoutte.
Lui dit-elle en levant un bras ;
« Saqueur gué! tu me le payeras.
Et bravement vous lui détache
Un coup de poing sur la moustache.
Jérôme lui saisit les mains,
Dont les jeux étaient inhumains.
« — La paix, dit-il, morgue, comere.
« Vous ave\ tort. — Allei, copere,
« Vous ne vale^pas mieux que lui;
« Vramént, ce n'est pas d'aujourd'hui
« Qu'on vous connott, gueux que vous êtes ;
« A votre avis, les jours de Fêtes
• N'arrivont-ils pas asse^ tôt ?
« Jarni! Si je prends mon sabot.
« Je vous en torcherai la gueule!
« Puis-je gagner asse^ moi seule
« Pour nourrir quatre chiens d'en fans
« Qui mangeont comme des sat ans?
« Et ma fille qu'est à nourice!
« La pauvre enfant! Dieu la bénisse.
« Un jour aile aura ben du mal!
« Tu nous réduis à l'Hôpital.
« Jérôme, lâche-moi, j'enrage.
« Ah! Tu vas voir un beau ménage,
« Vas sac à vin; crève maudit!
A peine eut-elle ceci dit,
LA PIPE CASSEE.
Qu'on vit renforcer l'ambassade D'un duo femelle et maussade.
Jérôme voyant sa moitié, Rit à l'envers, frappe dupié; La Tulipe avisant la sienne Montée en belle et bonne chienne, Eût mieux aimé voir un serpent, Ou le Beau-fils* qui rompt et pend Ceux qui point dans leur lit ne meurent. Enfin tous, interdits, demeurent Dans un silence furieux :
L'une écrase l'autre des yeux; Mais la grosse et rouge Nicole Recouvrant enfin la parole, Ainsi que les gestes mignards, Dit ces mots en termes poissards.
« — Vous via donc, Tableaux de la Grève, « Dieu me pardonne! et qu'il vous crève : « Saint Cartouche est votre Patron.
« Françoise, tien ben mau chaudron.
u Allons vilain coulis d'emplâtre !
« Un Diable et puis vous trois font quatre : « Marionnettes du Pilori!
« Reste de far c in mal guéri!
« Enfans trouvés dans d'ia paille!
Le Bourreau.
LA PIPE CASSEE.
« Sans nous vous faites donc ripaille,
« Visages à faire des culs,
« Et trop heureux d'être cocus...
« — Cocus! Interrompit Françoise?
fi Nicole, ne cherchons pas noise,
« Si ton chien d'homme est dans le cas,
« Tant pis ; mais le mien ne l'est pas...
« — // l'est. — T'as menti. — Qui, moi ? Paffe
Un soufflet. Même pataraphe Est ripostée. Autres soufflets, Autres rendus. Adieu bonnets, Fichus de suivre la coëffure,
Tétons bleux, rousse chevelure
De se montrer aux spectateurs.
Le feu, la rage, au lieu de pleurs,
Sortent des yeux de chaque actrice,
Et dans ce galant exercice
Elles alloient enfin périr,
Si forcé de les secourir,
On ne l'eût fait. Jean se dépêche
De puiser un beau sceau d'eau fraîche,
Et de nos braves s'approchant,
Les tranquillise en leur lâchant
Le tout à travers les oreilles.
Ce remède fit des merveilles ;
On but beaucoup par là-dessus,
Et bien-tôt il n'y parut plus.
Les voilà d'accord. La paix faite.
LA PIPE CASSEE.
Jean-Louis chante, et l'on répète Or voici donc ce qu'on chanta, Et ce que chacun répéta.
LA PIPE CASSEE.