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FIN DU QUATRIEME ET DERNIER ACTE

Pour montrer à nos lecteurs jusqu'où nous avons porté le respect de la vérité , nous allons transcrire , en tète de ces notes, quelques pages du Ve volume de Y Histoire de la Révolution française , par Tissot. Cet ouvrage est rarement cité ; il mérite cependant plus de créance que beaucoup d'autres. Tissot. vécut au milieu des événements qu'il raconte. Né le 10 mars 1768, il avait vingt-six ans en 1794. Homme d'intelligence et d'énergie , il remplit des fonctions délicates avec modération , et fut nommé député de la Seine aux élections de l'an VI. Delille le choisit pour le suppléer dans sa chaire de poésie latine au Collège de France. En 1833, il entra à l'Académie française , et publia peu de temps après le livre auquel nous allons faire un large emprunt.

« La nuit du 11 au 12 germinal (31 mars et 1" avril), Danton , Lacroix , Camille , Philippeaux et Westermann furent arrêtés dans leur domicile. Dès que le bruit de cette arrestation se répandit dans les divers quartiers de Paris . partout on répétait : Danton est arrêté ! Les membres de la Convention se réunirent avant l'heure accoutumée : toutes les figures portaient l'empreinte de la consternation. A peine si l'on osait s'interroger

« Bientôt Saint-Just entra dans la salie ; l'assemblée, qui depuis quelque temps lui accordait beaucoup de faveur, le

couvrit d'applaudissements : il monta tout de suite à la tribune. Au milieu de ce silence profond qu'impose une grande attente, il lut son rapport sur la conjuration ourdie pour absorber la révolution française dans un changement de dynastie, et contre Danton, Lacroix, Camille Desmoulins, Philippeaux , Hérault de Séchelles , Fabre d'Églantine, prévenus de complicité dans ces factions , et d'autres délits personnels contre la liberté.

« On ne saurait lire sans un sentiment d'effroi le fatal rapport de Saint-Just , car il est impossible de ne voir que les croyances intimes de la passion extrême dans toutes les charges accumulées contre Danton ; il est impossible que Saint-Just ait été de bonne foi en débutant ainsi : « Je viens dénoncer les derniers partisans du royalisme, ceux qui , depuis cinq ans , ont servi les factions et n'ont suivi la liberté que comme un tigre suit sa proie ! » Le fanatique accusateur, si l'on peut lui donner cette épithète pour excuse, après avoir dit que Fabre, le cardinal de Retz de la révolution , avait été de tout temps royaliste et dévoué au parti d'Orléans qu'il voulait placer sur le trône , attaqua Danton sans ménagement comme sans pudeur : il lui reprocha ses liaisons avec Mirabeau, avec d'Orléans , avec Dumouriez , comme autant de trahisons , et osa l'accuser de n'avoir rédigé la pétition du Champ-de- Mars que pour livrer aux soldats de Lafayette tous les patriotes ; oubliant sans doute que les patriotes avaient vainement cherché Robespierre au 10 août , il eut le courage de reprocher à Danton de n'avoir rien fait dans cette journée. Il lui fit surtout un crime d'avoir tenté de réconcilier la Gironde et la Montagne , et d'avoir vu avec douleur la révolution du 31 mai ; il ne craignit pas d'avancer que Danton , digne en tout de servir de pendant à Mirabeau, avait eu des entrevues au Temple avec la reine

« De tout son exposé, Saint-Just tira la conséquence que

le parti qui voulait établir prématurément la constitution , celui qui attaquait le gouvernement , celui qui attaquait la Convention , celui qui corrompait , celui qui voulait un comité de clémence , avaient tous pour objet d'amener le dégoût du régime présent , et que la royauté était évidemment celui qu'on voulait substituer au gouvernement de la Convention. Il proposa, en conséquence, le décret d'accusation et la mise en jugement contre Camille Desmoulins, Hérault de Séchelles, Danton, Philippeaux , Lacroix, Fabre d'Églantine, prévenus de complicité dans la conspiration tendant à rétablir la monarchie , à détruire la représentation nationale et le gouvernement républicain. « J'assistais à cette séance, dont il faut essayer de représenter les trois principaux acteurs avec leur physionomie véritable. Je n'ai guère vu de chose plus remarquable que le mouvement , les gestes , l'accent et les cris de Legendre , défendant son ami du haut de la Montagne ; Danton n'aurait pas eu plus d'abandon et de chaleur. Dans toute autre circonstance , l'orateur aurait pu enlever l'assemblée , car il fut presque sublime. Quand Robespierre entra à l'improviste, et vint se placer à peu près au centre de la Montagne, en face du côté droit , il était pâle de colère et semblait poussé par le sentiment d'un grand danger. J'avais entendu Robespierre soutenir deux fois à la tribune des Jacobins la popularité chancelante de Danton , qui ne suffisait plus à se protéger lui-même ; je fus attéré de l'inconcevable changement de rôle que j'avais sous les yeux. D'après ce que je savais de l'intérieur du comité de salut public , et plus encore d'après l'émotion , la véhémence et l'ardente sévérité du nouvel accusateur, je compris très-bien qu'il parlait sous l'influence de cette conviction que ses collègues lui avaient inculquée : «. Tout est perdu , si nous reculons ; il faut choisir entre Danton et le comité de salut public, entre un homme et la patrie. » Robespierre eut l'affreux malheur d'être d'une haute élo-

quence dans sa cruelle et perfide improvisation contre un ancien ami, qu'il sembla fouler aux pieds comme une idole renversée. Du reste , en témoignant la plus grande sollicitude et le plus profond respect pour la Convention nationale , il avait un air de commandement et d'autorité tyrannique qu'aucun autre député n'aurait osé prendre ; aussi fit-il naître de profondes haines contre lui, et sa mort fut jurée en secret dans le cœur de plusieurs de ses collègues ; mais, loin de pouvoir deviner cette pensée secrète, il dut croire à sa dictature d'opinion. En effet , à peine avait-il fini sa menaçante harangue , que Legendre , saisi d'effroi et trop sûr que si l'on eût voulu l'envoyer rejoindre ses amis au tribunal , la Convention n'aurait pas résisté , vint se renier lui-même , ou plutôt demander grâce , en protestant qu'il n'avait voulu défendre aucun individu. C'est le plus grand abaissement de la dignité humaine que l'attitude et le repentir de ce déserteur de l'amitié. Dans la suite , après s'être courbé à plusieurs reprises devant Robespierre victorieux, il aura la joie de se venger de toutes ces lâchetés, en envoyant à l'échafaud l'idole de sa terreur.

« Saint-Just faisait un étonnant contraste avec ces deux hommes d'une attitude si différente : il était calme et froid à la tribune ; parlant d'une voix faible, mais avec un accent ferme et soutenu , lançant ses phrases concises comme autant d'aphorismes politiques qui se gravaient dans la mémoire par l'énergie du trait , il semblait ne pas pouvoir douter un moment de la vérité de ses accusations et de la foi qu'on devait avoir en ses paroles. Son rapport respirait d'ailleurs un enthousiasme de vertu , une rigueur de probité qui sentaient l'école de Sparte, où le seul penchant au vice et l'amour des voluptés étaient des crimes dignes de mort. Du reste , l'impassible orateur , en demandant la tête de Danton et de quelques hommes relâchés comme lui dans leurs mœurs , semblait dire du geste et

de la voix : « Ce n'est qu'un peu de sang impur qu'on vous demande

« Le chef des Cordeliers, Danton , avait été jeté dans le même cachot où se trouvait déjà Lacroix , arrivé quelques instants avant lui. « Nous, arrêtés ! nous ! Je ne m'en serais jamais douté , disait avec étonnement l'ami de Danton. — Tu ne t'en serais jamais douté? Je le savais, moi ; on m'en avait averti. — Tu le savais et tu n'as pas agi ? Voilà ta paresse accoutumée ; elle nous a perdus ! — Jp ne les croyais pas assez hardis pour oser exécuter leurs desseins. »

« Au point du jour, Danton demanda qu'il lui fût permis de se promener dans les corridors de sa prison. Les geôliers n'osèrent refuser, et le chef de la révolution salua les autres prisonniers qui , pleins d'étonnement de sa chute , se pressaient aux grilles pour le voir. « Messieurs, dit-il, j'espérais dans peu vous faire sortir d'ici ; mais m'y voilà moi-même avec vous , et je ne sais comment cela finira. » Hérault de Séchelles vint à la rencontre de ses amis et les emhrassa ; Danton, l'abordant avec un front joyeux, lui adressa ces paroles : « Quand les hommes font des sottises , il faut savoir en rire ! » Ayant rencontré Thomas Payne , il lui dit avec gravité : « Ce que tu as fait pour le bonheur de ton pays, j'ai essayé de le faire pour le mien. J'ai été moins heureux , mais non pas plus coupable... » Alors , se retournant vers Hérault , Lacroix , Philippeaux et Camille : « On m'envoie à l'échafaud , il faut savoir y aller gaîment ! » Le jeune et infortuné Camille semblait ne pouvoir croire à sa captivité. Bientôt un ordre arriva pour empêcher ces entrevues du malheur. Désespéré du mépris et de l'abandon où il se trouvait, Chabot résolut de s'empoisonner ; il fit usage d'une forte dose de sublimé corrosif ; mais il n'eut pas le courage d'achever sa mort sans se plaindre. On lui administra des remèdes qui le guérirent ; et, triste et mourant comme Fabre, il fut. trans-

féré à la Conciergerie. Dans ce trajet , comme pendant les horribles douleurs de sa tentative d'empoisonnement, il ne cessait de répéter cette plainte touchante de l'amitié : « Bazire , mon pauvre Bazire , qu'as-tu fait ?

« Au moment où Camille reçut son acte d'accusation, il froissa avec colère ce papier rempli de mensonges ; mais bientôt, retrouvant dans sa conscience le calme d'un homme qui a voulu rappeler ses semblables au culte de l'humanité, il se rendit témoignage à lui-même en disant : « Je vais à l'échafaud pour avoir versé quelques larmes sur des milliers de malheureux et d'innocents ; mon seul regret en mourant est de n'avoir pas pu les sauver. »

« Par un hasard , dans lequel certains esprits superstitieux pourraient voir une espèce de fatalité légitime et vengeresse , Danton et ses amis occupèrent le cachot qui avait vu passer les Girondins. Avant d'y entrer , il laissa échapper ces belles paroles qui retentiront dans la postérité : « C'est à pareil jour que j'ai fait instituer le tribunal révolutionnaire ; j'en demande pardon à Dieu et aux hommes. Mon but était de prévenir un nouveau septembre, et non de déchaîner un fléau sur l'humanité. »

« Danton, passant en revue le comité de salut public, se moqua de tous ses membres , de leurs prétentions et de leur faiblesse, avec l'ironie orgueilleuse de Mirabeau, mais d'une manière plus originale encore et plus familière, que l'on a retrouvée depuis dans la conversation du général Kléber. « Si je laissais, dit-il, mes jambes à Couthon, on pourrait encore aller quelque temps au comité de salut public. D'ailleurs, ajouta-t-il, je ne regrette pas le pouvoir, car dans les révolutions l'autorité reste aux plus scélérats. » Puis, faisant un retour sur sa vie, sur ses travaux, sur ses peines , sur le peu de bonheur qu'il avait eu dans le cours de son orageuse existence , il prononça cette parole que l'on croirait sortie de la bouche d'un des grands hommes de Plutarque : « Il vaudrait mieux être un pauvre

pêcheur que de gouverner les hommes. » Camille, rempli des illusions de la jeunesse , osait espérer son salut du peuple ; Danton haussa les épaules : « Les bêtes ! ils crieront : Vive la république! en nous voyant passer. » Alors, revenant aux idées d'un épicurien et au souvenir de la nature , il s'entretint de la campagne , de la liberté qu'on y goûte et du repos qu'elle donne. Danton, dans sa prison, rappelait Mirabeau sur son lit de mort : même sang-froid à regarder les approches de l'instant suprême , même éloquence , mêmes regrets

« Le 13 germinal , les accusés furent traduits devant le tribunal révolutionnaire. Le jury , choisi par Hermann et Fouquier-Tinville , se composait des hommes que , dans leur langage de proscripteurs , ils appelaient les solides. Danton était généralement aimé des révolutionnaires, qui, quoique mécontents de ses mœurs, ainsi que de l'apparition subite de sa fortune , qu'on attribuait à des concussions en Belgique , ne pouvaient oublier ses grands services , et reconnaissaient d'ailleurs en lui un homme qui avait vraiment des entrailles pour les patriotes. Aussi une foule immense remplissait l'enceinte où devait se faire entendre, pour la dernière fois , la foudroyante voix du Mirabeau populaire. Les interrogatoires commencèrent ; ils n'étaient point encore terminés que déjà une partie de l'auditoire , gagnée et convaincue, laissait échapper des exclamations favorables aux accusés

« Danton se leva. « Danton , lui dit le président du tribunal , la Convention vous accuse d'avoir conspiré avec Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orléans, avec les Girondins , avec l'étranger , avec la faction qui veut rétablir Louis XVII. » Le Cordelier, regardant Hermann, répondit : « Ma voix, qui tant de fois s'est fait entendre pour la cause du peuple , n'aura pas de peine à repousser la calomnie : que les lâches qui m'accusent paraissent , et je les couvrirai d'ignominie... Que les comités se

rendent ici, je ne répondrai que devant eux; il me les faut pour accusateurs et pour témoins... Au reste, peu m'importe, vous et votre jugement... Je vous l'ai dit, le néant sera bientôt mon asile... la vie m'est à charge; il me tarde d'en être délivré !... » Danton ne pouvait articuler ces paroles , tant l'indignation l'agitait. Le tribunal , qui ne s'attendait pas à la demande de Danton , et qui ne savait si les comités voulaient se trouver en présence du terrible accusé , gardait le silence de l'embarras et de la peur. Pour Fouquier-Tinville , il sentait bien que toute condamnation devenait impossible , si , prenant corps à corps chaque membre des comités , Danton prouvait que , dans les circonstances périlleuses, il s'était montré le plus révolutionnaire et le plus audacieux des hommes, mais il n'osait élever la voix et proposer un avis. Hermann dit à Danton : « L'audace est le propre du crime, le calme est celui de l'innocence. »

« A ces mots , la colère déborda du cœur impétueux de l'accusé. « Oui , sans doute , s'écria-t-il , l'audace individuelle est réprimable ; mais cette audace nationale , dont j'ai tant de fois donné l'exemple , et avec laquelle j'ai tant de fois servi la liberté , est la plus méritoire de toutes les vertus ! Cette audace est la mienne !... Lorsque je me vois si bassement calomnié , puis-je me contenir ? Ce n'est pas d'un révolutionnaire comme moi qu'il faut attendre une défense froide. Les hommes de ma trempe sont inappréciables dans les révolutions ! C'est sur leur front qu'est empreint le génie de la liberté ! » Puis , montrant l'acte d'accusation avec le sourire du dégoût : « En parcourant cette liste d'horreur, je sens tout mon être frémir. » Alors, en réfutant , de la manière la plus nette et la plus précise, chacun des chefs d'accusation qu'il pulvérisa presque tous par des arguments sans réplique , il peignit avec des paroles de feu sa carrière politique et les services que sa voix et son courage avaient rendus à la république. « Qu'on

fasse venir mes accusateurs... j'ai toute la plénitude de ma tête lorsque je les demande... Je dévoilerai les trois plats coquins qui ont entouré et perdu Robespierre... qu'ils se présentent ici , et je les plongerai dans le néant d'où ils n'auraient jamais dû sortir. » Hermann agitait en vain sa sonnette pour imposer silence à l'accusé, dont la voix couvrait tout. « Est-ce que vous ne m'entendez pas ? s'écria le président. — La voix d'un homme , lui dit-il , qui défend son honneur et sa vie, doit vaincre le bruit de ta sonnette»

« Épuisé de fatigue et d'indignation, Danton s'assit, et le président, qui doutait de l'issue du procès, l'invita, avec des formes honnêtes , à prendre quelques instants de repos dont il semblait avoir si grand besoin.

C'était le tour de Camille. Hermann commença la lecture du Vieux CordeHer, et donna à ce journal des interprétations contre lesquelles se révolta vainement le malheureux accusé. Camille réfuta les inductions criminelles que l'on voulait tirer de son journal ; sa défense, pleine de douceur, d'aménité , semée de plaisanteries ingénieuses , excita plus d'une fois le rire de ses juges et de l'auditoire

« A la fin de cette séance, Fouquier-Tinyille s'empressa d'écrire en toute hâte au comité, en implorant des conseils et des moyens de vaincre la résistance légale des accusés pour lesquels le peuple commençait à se déclarer... Fouquier-Tinville fut engagé à temporiser... Dans la nuit, Saint-Just bâtit en toute hâte un rapport... Sur ce rapport, la Convention décréta que tout prévenu de conspiration qui insulterait à la justice nationale , serait mis sur le champ hors des débats.

« Les accusés ignoraient cette fatale résolution, lorsqu'ils comparurent pour la troisième fois devant le tribunal. Soutenus par l'absence de toutes preuves dans le débat , convaincus de la force de leurs réponses, et ne pouvant douter de la faveur publique , ils n'avaient fait que croître

en audace ; aussi , quittant leurs manières de la veille , ils avaient repris le sentiment de leur dignité d'homme, et rassemblé tous leurs moyens pour sortir triomphants de la lutte inégale dans laquelle ils étaient engagés avec le pouvoir. Maintenant , ils ne se contentent plus de vouloir impérieusement la confrontation ; mais , changeant tout à coup de rôle , ils deviennent à leur tour accusateurs , et tous , debout devant le tribunal , ils demandent que la Convention nomme une commission pour entendre les dénonciations qu'ils ont à faire contre les membres du comité , qui marchent évidemment à la tyrannie.

« Le président du tribunal, plus embarrassé que jamais, ne sait que répondre à cette sommation. Dans ce moment, un huissier vient appeler Fouquier ; il sort et trouve, dans la salle voisine, "Vadier, Amar et Vouland, qui, accourus en toute hâte, lui remettent une copie du fatal décret. Aussitôt le tigre rentre dans la salle avec un visage radieux , et se hâte de lire le décret qui était un véritable arrêt de mort. A cette lecture , Danton se lève : « Je prends à témoin l'auditoire , s'écrie-t-il , que nous n'avons pas insulté le tribunal. »

« Sur cette interpellation , plusieurs voix s'élevèrent du milieu de la foule et protestèrent de la vérité des paroles de l'accusé. Une fluctuation menaçante agita l'assemblée ; il y eut même un moment d'incertitude où l'on paraissait croire que le peuple allait rendre à la liberté des hommes poursuivis avec un acharnement qui indignait même les partisans les plus déclarés du comité de salut public.

« Fouquier regardait avec anxiété les ondulations de la foule agitée ; le jury éprouvait les mêmes alarmes , et les juges , ébranlés , chancelaient dans la résolution de condamner les accusés. Mais, n'étant pas soutenue par quelque audacieux orateur du moment , comme la révolution en suscitait autrefois, l'agitation finit par se calmer, et ce fut en vain que Danton éleva encore sa voix puissante : « Un

jour , s'écria-t-il , un jour la vérité sera connue ! Je vois de grands malheurs fondre sur la France ! Voilà la dictature ! » Apercevant dans le fond d'un couloir Amar et Vouland, il les montra du poing : « Voyez ces lâches assassins ! ils ne nous quitteront pas jusqu'à la mort ! » Aussi lâches qu'ils étaient cruels , les deux membres du comité de sûreté générale disparurent en silence.

« Camille, exaspéré par un tel déni de justice , par l'infâme dénonciation de Laflotte , s'écria : « Les scélérats ! non contents de m'égorger , moi , ils veulent égorger ma femme ! »

Cette apostrophe de Camille , la contenance froide et noble de Hérault de Séchelles, la constance de Philippeaux, de nouveaux rugissements de Danton , pouvaient encore amener une catastrophe ; le tribunal , qui tremblait devant les accusés , se hâta de lever la séance.

« Le lendemain , les dantonistes comparaissent de nouveau, mais on ne leur laisse pas le temps de se défendre ; le jury se déclare suffisamment instruit et demande la clôture des débats. En entendant cette indigne déclaration, Camille exhale sa colère en injures contre ses juges , qu'il appelle des assassins. On veut l'entraîner avec ses compagnons , il résiste : on est obligé de l'enlever de force. Ici toute pudeur est mise en oubli, toute règle est enfreinte. Au lieu d'abandonner les jurés à eux-mêmes , et de les

laisser délibérer seuls dans le sanctuaire de leur conscience

Amar et Vouland les excitent à des excès d'autant plus

coupables, que leur ministère est un sacerdoce. Hermann et Fouquier violent l'asile du jury pour lui dicter un verdict de mort ; Hermann a l'audace de dire qu'on a intercepté une lettre écrite de l'étranger qui prouve la complicité de Danton avec la coalition. Quelques jurés seulement élèvent une voix timide en faveur des accusés , mais la majorité se prononce contre eux ; après une courte délibération, les jurés rentrent bientôt dans la salle : le nommé

Trinchard , président , déclare les accusés coupables , et le tribunal les condamne à mort. On n'osa pas les faire comparaître pour assister au prononcé de la sentence , le greffier descendit la leur lire dans une salle d'attente : ils le renvoyèrent sans vouloir l'entendre , en s'écriant qu'on pouvait les conduire à la mort. De retour à la Conciergerie , les accusés montrèrent beaucoup de sang-froid. Danton, maître désormais de lui-même, laissa voir dans son attitude, dans ses regards , dans l'ironie de ses paroles , un profond mépris pour ses adversaires ; Hérault de Séchelles conserva sa gaité ; Westermann parut insouciant comme la veille d'une bataille ; Camille versa quelques larmes sur le sort de sa femme et de son jeune Horace : « Que vont-ils devenir , répétait-il sans cesse , mon bon Loulou , mon Horace ? » Bientôt il reprit du calme en lisant quelques pages des Nuits d'Young et des Méditations d'Hervey. Mais , quand on vint le chercher pour aller au supplice avec ses compagnons , il écumait de rage ; on fut obligé de le terrasser pour venir à bout de lui. A quatre heures , les quatorze condamnés montèrent sur la fatale charrette. Dans le trajet , Camille s'écriait sans cesse : « Peuple ! pauvre peuple ! on te trompe ! on immole tes meilleurs défenseurs; c'est moi qui vous ai appelés aux armes le 14 juillet ! c'est moi qui vous ai fait prendre la cocarde nationale ! » Des misérables lui répondaient par des vociférations qui redoublaient sa fureur. « Reste donc tranquille , lui dit Danton, qui promenait un regard calme et dédaigneux sur la populace, et laisse là cette vile canaille ! » Mais Camille s'était débattu avec tant de violence sur la charrette que ses habits étaient en lambeaux , et lui-même presque nu lorsqu'il arriva en bas de la guillotine. L'exécution commença ; Hérault voulut donner un dernier baiser à Danton, qui lui survivait d'une minute, l'exécuteur s'y opposa ! « Barbare, lui dit le Cordelier, tu n'empêcheras pas, dans un moment,

nos tètes de se baiser dans le panier ! » Camille , ayant repris courage , monta sur l'échafaud avec fermeté , puis jetant les yeux sur le couteau encore fumant du sang des victimes : « Voilà donc, dit-il, la récompense destinée au premier apôtre de la liberté ! Les monstres qui m'assassinent ne me survivront pas longtemps. » Au moment où la hache faisait tomber sa tête , il tenait encore dans l'une de ses mains les cheveux de sa chère Lucile. En montant à son tour , Danton avait la tête haute , le regard assuré , il semblait commander au peuple ; cependant il s'attendrit un moment : « Ma bien-aimée ! ma pauvre femme ! s'écria-t-il , je ne te verrai plus ! » Puis , s'interrompant brusquement : « Allons , Danton , point de faiblesse ! » Se tournant vers le bourreau : « Tu montreras ma tête au peuple , elle en vaut la peine. » Sa dernière volonté fut exécutée. »

Page là , vers 6 :

La Modération l'entrave ; aux Indulgents Nous devons nos dangers.

Modéré, Indulgent, qualifications de parti, appliquées à tous ceux qui condamnaient les boucheries de la Terreur , aux royalistes comme aux Danlonisles et à tous les républicains honnêtes. En ces temps d'exaltation , les hommes modérés et qui penchaient vers l'indulgence, étaient ù' atroces Indulgents, des scélérats de Modérés.

Page \h, vers 12 :

Dans la Convention les députés dociles, etc.

Comment, demundait-ou ù Lavicomterie, membre du Comité de sûreté générale de septembre 1793 au 31 juillet 1794, comment se faisait-il que les députés s'envoyassent successivement a la guillotine? « Ma foi, répondit-il, Robespierre avait un tel empire sur

« ses collègues, que moi, en mon particulier, j'hésitais pour me

« rendre aux assemblées générales qui réunissaient le Comité de

« salut public à celui de sûreté générale , dans la crainte de me

« trouver avec lui. Un jour nous fûmes convoqués pour entendre

« un rapport, sans savoir sur quelle matière. Nous voilà réunis.

o Saint-Just tire de sa poche des papiers : quelle est noire sur-

« prise d'entendre le rapport contre Danton et autres. Le rapport

« était si séduisant! Saint-Just le débita avec tant d'âme!.. Après

u la lecture, on demanda si quelqu'un voulait parler: — Non!

« non!.. On mit l'arrestation aux. voix, et elle fut décrétée unani-

« memenl. » Biographie moderne, 2e édit., 1816, t. II, p. 254.

Ne te souvient-il plus déjà de ces discours

Où tu voulus hâter la justice en son cours?

Avec les accusés tu te trouvais en guerre ,

Et demandais contre eux des éclats de tonnerre ,

Et tu fis décréter ces hardis tribunaux

Qui nous préservent tous des périls sociaux.

Il est trop vrai que l'énergique Danton fit décréter les tribunaux révolutionnaires; mais il s'en repentit amèrement, surtout quand il vil disparaître successivement toutes les garanties de la justice. On n'a pas d'idée de l'état des esprits sous la Terreur et du mépris des administrateurs pour la vie humaine. On s'est occupé dans ces derniers temps de recherches sur les tribunaux exceptionnels de 1793 et 1794. Il importe de connaître leur organisation et leurs procédés. Nous lisions récemment le 30e volume de l'Annuaire de la Société Philoiechniquc , et nous y avons remarqué un intéressant article sur le sujet qui nous occupe. M. Ernest Bertrand rendant compte des travaux de M. Bcrriat-Saint-Prix sur La justice révolutionnaire, s'exprime ainsi :

u Les premiers tribunaux révolutionnaires siégeaient avec des jurés , procédaient aussi avec quelque régularité. Mais lorsqu'on voulut terroriser les populations , et qu'il s'agit moins de juger que de frapper des victimes , on supprima es formes et les preuves.

« En politique, disait Robespierre, on doit juger avec les soupçons d'un patriotisme éclairé. » Le nom et l'appareil des tribunaux furent conservés , mais en réalité le plus souvent il n'y eut plus ni débats, ni délibérations. L'unique préoccupation était d'aller vite. D'abord on retrancha les défenseurs et les témoins a décharge, puis les témoins à charge, puis les motifs individuels des jugements. On procédait par fournées, se contentant pour le jugement d'énoncer la prévention et la peine appliquée ; enfin on en vint h inscrire les noms des condamnés dans les blancs laissés pour cet usage dans des jugements rédigés et imprimés à l'avance. Le J5 frimaire, ù Lyon , 2i8 accusés furent ainsi jugés en 300 minutes ; c'était pour chacun d'eux 72 secondes. Le 13 nivôse , à Nantes , il en fut condamné 289 en une seule journée.

« En agissant ainsi, les commissions se conformaient aux vues du gouvernement ; ce sont les termes formels de plusieurs de leurs lettres. On peut d'ailleurs s'en convaincre en lisant les instructions qui leur étaient données. Voici celles que la Commission populaire d'Orange reçut du Comité de salut public :

ti Les membres de la Commission établie a Orange sont nommés « pour juger les ennemis de la révolution. Les ennemis de la « révolution sont tous ceux qui , par quelques moyens que ce soit a et de quelques dehors qu'ils se soient couverts, ont cherché à « contrarier la marche de la révolution et à empêcher l'alTer- « missement de la république. La peine due à ce crime est la » mort. La preuve requise pour la condamnation est tous les o renseignements , de quelque nature qu'ils soient , qui peuvent « convaincre un homme raisonnable et un ami de la liberté. La t règle des jugements est la conscience des jurés éclairée par o l'amour de la justice et de la patrie. »

« Voici maintenant le commentaire de celte instruction. Fauvetty, le président de la Commission, s'était plaint ù Payan de lîoman-Fonrosa, l'un des juges, qui était formaliste enragé et un peu loin du point révolutionnaire où il le faudrait , et de Meilleret, son quatrième collègue , qui exigeait des preuves, comme les tribunaux ordinaires. Payan écrivit à Roman-Fonrosa :

« Les commissions chargées de punir les conspirateurs n'ont absolument aucun rapport avec les tribunaux de l'ancien régime

i et même avec ceux du nouveau. Il ne doit y exister aucune « forme ; la conscience du juge est là et les remplace.,. Ces commis- « sious sont des commissions révolutionnaires... qui doivent aller c au fait... Elles doivent être aussi des tribunaux politiques; « elles doivent se rappeler que tous les hommes qui n'ont pas été « pour la révolution ont été par cela même contre elle... On répète « sans cesse aux juges : Prenez garde, sauvez l'innocent ; et moi je « leur dis, au nom de la patrie: Tremblez de sauver un cou- « pable.

« Mais la conscience des juges qui devait remplacer les formes et les preuves n'était pus toujours libre; elle était comprimée par

le vote à haute voix et par les représentants en mission Les

juges étaient en réalité placés entre l'obligation de condamner, et le danger d'êlre eux-mêmes poursuivis révolutionnairement. »

L'ouvrage de M. Berriat-Saint-Prix abonde en renseignements d'un intérêt inouï, de cet intérêt qu'excite le sang humain versé par le fanatisme et l'iniquité. Et pourtant cet ouvrage est écrit avec une sorte de calme qui n'appartient qu'aux légistes de profession. Voici comment M. Berriat-Saint-Prix définit lui-même le but qu'il s'est proposé dans son ouvrage sur la justice révolutionnaire, et précise les résultats auxquels il est arrivé :

« Les actes de la justice révolutionnaire ont donné lieu à des appréciations essentiellement contradictoires, suivant la couleur politique des historiens. Mes recherches auront pour résultat, je l'espère, d'éclairer cette controverse où chacun, gardant ses convictions, a taxé ses adversaires de mauvaise foi. Ayant le premier, qu'on me permette de le dire , étudié dans leur ensemble et leurs détails les tribunaux révolutionnaires, je puis terminer ce discord où la vérité, imparfaitement connue des royalistes , a été travestie par les républicains.

« Eu proie à une émotion que leurs douleurs fout comprendre , les royalistes ont fréquemment exagéré ; doublant, triplant le nombre déjà trop grand , hélas I des victimes ; n'admettant pour les condamnations ni justification ni excuse.

« A leur tour, relevant ces erreurs, les républicains ont, à l'inverse , transformé les événements : en cherchant pour tous des explications; en opposant aux condamnations du vivant de Robes-

pierre celles delà réaction thermidorienne, plus sanglante, suivant eux, que la Terreur.

« Où donc est la vérité ?

o Les royalistes, malgré leurs exagérations, n'ont pas fait connaître le mal tout entier : leurs légendes n'étaient que partielles et locales.

« Quant aux républicains, leurs restrictions et leurs justifications n'ont aucune valeur. 11 y eut sans doute des coupables parmi les victimes, et l'on peut, aux Vendéens, reprocher des fusillades et des cruautés; mais ces faits ne sauraient, les uns que justifier les condamnations en nombre presque imperceptible, les autres que faire comprendre certaines représailles des Bleus dans l'Ouest. Toujours restera, sans la moindre explication possible, une masse effroyable de sacrifices humains, souillant à jamais la Montagne, le Comité de salut public, les représentants en mission et Robespierre !...

a Je dis avec les faits : non-seulement le 9 thermidor fut une délivrance, mais à la Terreur la réaction thermidorienne ne saurait être comparée sans la plus coupable légèreté. Sur les victimes de la justice révolutionnaire, avant et après la chute de Robespierre, laissons parler les chiffres, ils ont une irrésistible éloquence.

a Jusqu'au 9 thermidor, c'est-à-dire, pour les villes éloignées de Paris, jusqu'au 14 ou au 15, environ 150 tribunaux , jugeant révolutionnairement, envoyèrent à la guillotine ou ù la fusillade au-delà de dix-sept mille personnes, la plupart sans formalités et sans preuves. Après cette époque, jusqu'au 12 prairial an III, 28 de ces mêmes tribunaux, observant les formes, recueillant les preuves, ne prononcèrent que trois cent trente condamnations à mort (outre les 105 Robespien istes de la Convention, du tribunal et de la commune de Paris, mis hors la loi le 9 et le 10 thermidor;. * Telle est la vérité n

Page 17, vers 8-10.

Des plébéiens obscurs saisis dans leurs maisons , Des gens de tous états encombrant les prisons , Des vieillards, desenfanls, de pauvres jeunes filles, etc.

« On condamna et l'on exécuta un grand nombre de femmes , de jeunes filles , de vieillards tombés en enfance , contre lesquels les prétextes mêmes manquaient. Et ces condamnations n'atteignirent pas seulement « les nobles , les prêtres et les riches qui « étaient réputés les ennemis de la révolution ; elles frappèrent en « bien plus grand nombre, dit M. Berriat-Saint-Prix , les ouvriers, « les domestiques et les journaliers »; et il le prouve en transcrivant des listes de condamnation. Le représentant Maignet le dit dans une de ses lettres : le véritable but que l'on voulait atteindre, c'était d'épouvanter. Ce que l'on cherchait, ce n'était point des coupables, mais des victimes. » E. Bertrand, Annuaire de la Soc. Phil., t. XXX , 1869.

Page 22, vers 8, 9:

Camille sous leurs coups tombera !. . Leur vengeance A beau jeu : n'a-t-il pas rappelé la clémence ?

Lucile écrivait à Fréron, qui était dans le Midi : « Vous ne pouvez avoir une idée de tout ce qui se fait ici ; vous ignorez tout... Aussi je ne m'étonne pas que vous reprochiez à Camille son Comité de clémence. Ce n'est pas de Toulon qu'il faut le juger. Vous êtes bien heureux là où vous êtes : tout a été au gré de vos désirs ; mais nous , calomniés , persécutés par des ignorants , des intrigants, et même des patriotes 1 Robespierre, votre boussole, a dénoncé Camille; il a fait lire ses numéros 3 et 4, a demandé qu'ils fussent brûlés, lui qui les avait lus manuscrits ! Y concevezvous quelque chose? »

Page 29 , vers 5 et 6 :

La Terreur à l'ordre du jour Me fait chanter la Guillotine.

La guillotine eut ses enthousiastes chez d'autres que chez les rimeurs de 1793 et 179/i. Le 3 brumaire an II, le Comité d'Angers écrivait au représentant Richard, à Saumur :

« L'exemple est un motif si puissant sur le peuple, que le Comité vous demande de lui envoyer la sacram sanciam Guittotinam et les ministres républicains de son culte... Il n'est pas d'heure dans la journée qu'il ne nous arrive des récipiendaires que nous désirons initier dans ses mystères. Jugez de la joie que nous éprouvons en songeant que les ai<(e/s de cette divinité ne sont pas près d'être abandonnés. Pour que le service n'éprouve aucun retard, trouvez bon que nous en prévenions Saint-Félix , hiérophante du sacré collège. »

Page 32 :

La vie et la mort d'Hébert, dit le Père Duchesne, etc.

Le Père Duchesne est le titre d'un journal que publia de 1790 à 1794 Jacques-René Hébert, ué à Alençon le 15 novembre 1757, mort sur l'échafaud le 24 mars 1 794. Ht. Ch. Brunet qui a consacré un volume à le fuire connaître lui et son œuvre, s'exprime ainsi : «On se représente généralement Hébert comme un homme fortement constitué, et aux vêlements en désordre. Il était, au contraire, petit, d'une figure assez jolie, et d'une propreté parfaite. Il avait la parole facile , et s'exprimait avec correction. — J'arrive à son journal.

o Le nom du Père Duchesne était connu de longue date. On trouve dans une réimpression publiée par Caron, et qui est intitulée : le Plat de Carnaval, la relation d'une aventure arrivée au Père Duchesne , potier de terre et marchand de fourneaux , rue Mazarine, qui jure ou est toujours prêt à jurer à chaque phrase. En 1789, plusieurs pamphlets furent publiés sous le nom du Père Duchesne. Celait un type, comme, de notre temps, l'a été relui de Mayeux Quoi qu'il en soit, la publication d'Hébert commença, en 1790, par des feuilles non numérotées, ayant en tête une vignette représentant le Père Duchesne, une pipe à la bouche et une carotte de tabac à la main, avec deux croix de Malte à la fin, et portant au-dessous de la vignette cette épigraphe: Je suis le véritable Père Duchesne, foutre! n

Plus tard il y a eu quelques changements dans les vignettes. Le

n° 287 que nous avons sous les yeux, représente le Père Duchesne, tenant à la bouche une pipe d'où sort une abondante fumée; sa main gauche touche à sa ceinture d'où monte la crosse d'un pistolet; sa main droite tient une hache levée. Près de lui, à sa droite, un fusil et sa baïonnette, un verre et une bouteille; à sa gauche, un prêtre à genoux, qui, les mains jointes , demande une grâce que ue font pas pressentir ces deux mots écrits au-dessous ; Memrnto MORi. A la fin de la feuille, au-dessous de la signature Hébert, sont deux fourneaux dont l'un est renversé. Voici le titre de ce n° 287 ; « La grande ronde du Père Duchesne dans les prisons pour passer en revue tous les aristocrates, tous les royalistes, tous les Brissotins qui sifflent la linote. Sa grande colère de voir que l'on se fout du peuple en allongeant la courroie au sujet du jugement de Brissot, de la veuve Capet, du prêtre Fauchet, de Vergniaud, de Gensonné, du borgne Manuel et de tous les autres scélérats qui vouloient dépecer la république et en vendre les lambeaux au roi Georges Dandin, au Mandrin de Prusse et au Cartouche de Vienne. »

On n'imagine pas tout le mal qu'a fait ce journal infâme où les actes les plus atroces, où les plus odieux assassinats étaient prêches trois fois par semaine dans le plus ignoble langage. L'audace du crime inventait chaque jour des locutions nouvelles qui passaient dans la langue de la populace et l'habituaient a la barbarie, a Hébert, dit M. Ch. Brunet, désignait ainsi le supplice : jouer à la main chaude (les patients avaient les mains attachées derrière le dos), mettre la tête à la fenêtre, faire la bascule, essayer la cravate à Capet , élemuer dans le sac , cracher dans le sac, demander l'heure au vasistas, raccourcir. Il appelait l'instrument du supplice la sainte guillotine, le rasoir national; enfin la charrette dans laquelle on conduisait les patients était nommée par lui le vis-à-vis de maître Samson , ou le carrosse à trente-six portières. »

Page 32 , vers 11 et 12 :

Avait volé des contremarques Au théâtre qui remployait.

M. Michelet dit a ce sujet : » Employé des Variétés, et chassé

pour un vol, vendeur de contremarques à la porte des théâtres, il vendit aussi des journaux, spécialement le Père Duchesne ( il y avait déjà deux journaux de ce titre ). Hébert vola le titre et la manière, se fit l'entrepreneur d'un nouveau Père Duchesne, plus

jureur, plus cynique La vache à lait d'Hébert était Bouchotte,

le ministre de la guerre. »

« Il vint à Paris vers 1780, dit M. Charles Brunet, sans doute pour y chercher fortune ; mais il n'y trouva que les déceptions ordinaires. Après y avoir vécu pendant un certain temps, sans qu'on sache au moyen de quelles ressources; il obtint en 1786 un emploi de contrôleur de contremarques au théâtre des Variétés. Il quitta celte place à la fin de 1788 , renvoyé pour cause d'infidélité En janvier 1730, Hébert, manquant de tout, même

de logement , vint trouver un médecin de ses amis , nommé Boisset, lui exposa ses besoins et en reçut des secours. Peu de temps après, Hébert disparut pendant deux ou trois jours, emportant matelas, chemises et autres effets au même homme qui l'avait recueilli dans son indigence. »

Page 33, vers 5 :

Bouchotte payait ses pamphlets.

On lit dans Le Pire Duchesne d'Hébert, par M. Charles Brunet, p. kl : « A la séance du club des Jacobins du 16 nivôse an II , Camille Desmoulins, répondant à Hébert, dit : « Je tiens à la main o l'extrait des registres de la trésorerie nationale, qui porte que, « le 2 juin, il a été payé à Hébert, par Bouchotte, une somme « de 123,000 livres pour son journal ; que, le à octobre, il lui « a été payé une somme de 60,000 livres pour six cent mille » exemplaires du Père Duchesne, tandis que ces exemplaires ne « devaient coûter que 17,000 livres. »

Page 33, vers 12, 13 :

Il simulait le loup sauvage

Et n'était qu'un mouton galeux.

Un niiteur vivant qui est loin d'avoir toutes les qualités de

l'historien, M. Michelet a fréquemment les touches hardies ou délicates (le l'artiste supérieur dans son Histoire de la Révolution française. En analysant le n° V du Vieux Cordelier, il peint de main de maître le Père Duc'.esne en rappelant le passage qui le concerne ; qu'on en juge :

« Le mieux traité est Hébert. Le puissant artiste , avec l'adresse et le soin d'un naturaliste habile, qui d'une pince a saisi un hideux insecte, le montre au jour sous tous ses aspects. Camille a détruit celui-ci sans en altérer les formes, et l'a parfaitement conservé. Il ne serait pas facile d'en trouver un autre. Hébert bien décrit, bien piqué, classé au musée des monstres, pose là pour tout l'avenir. » Rév., t. VI, p. 27, 2e éd., 1869.

Rallume tes fourneaux éteints.

Hébert mourut lâchement. « Quand le cortège parut, dit M. Louis Blanc (t. X, p. 328 ), des applaudissements retentirent, mêlés au cri de Vive la République ! Livide et se soutenant à peine, Hébert s'avança vers la guillotine, au milieu des huées. On lui criait, par allusion à l'estampille de son journal : « Eh bien ! Père Duchesne, où sont tes fourneaux?*

Page 37 , vers 18 :

A Hondtschoote, le soir, tombé sous la mitraille, etc.

Hondtschoote, lieu où se donna la bataille gagnée par Houchard sur les Autrichiens, le 8 septembre 1793. Le vainqueur qui avait rendu à la Franco un important service, en rompant la longue chaîne de nos revers au Nord, n'en fut pas moins condamné à mort , deux mois après, par le tribunal révolutionnaire.

Page 41, vers 11-13 :

Parfois le délateur dresse, excite, encourage L'enfant , jeune limier qu'il exerce au soupçon ; Car il faut des suspects, le fer veut sa moisson.

« Lorsqu'on demandait à Robespierre quel était le but des interminables tragédies dont le spectacle épouvantait l'Europe, il répondait avec une pédantesque gravité : Je régénère la nation. Voici quelle était cette régénération :

« La morale publique, déjà si corrompue, s'altérait de jour en jour. La délation, la calomnie, l'assassinat étaient érigés en vertus. Les sentiments de la nature s'éteignaient dans les cœurs. La perfidie, l'inhumanité prenaient la place des affections les plus tendres. La reconnaissance, le respect filial devenaient des crimes punissables. Le valet dénonçait son maître, l'ami trahissait son ami. Je connais un homme qui a arrêté de sa main son propre frère, et qui en a été loué.

« Un enfant de dix ans ayant été réprimandé par sa mère, courut la dénoncer au comité révolutionnaire de sa section , il l'accusa d'être attachée et fidèle au culte catholique. La dénonciation fut reçue, l'enfant récompensé, et la mère traduite au tribunal révolutionnaire qui la condamna à mort. »

« Enfin , et ce dernier trait épouvantera la postérité , des femmes, des mères de famille faisaient sucer aux enfants qu'elles, allaitaient le poison de la férocité avec le lait de leurs mamelles. Elles suspendaient au cou de ces innocentes créatures des hochets qui étaient une représentation de la guillotine. Ces hochets, au moyen d'un ressort que faisait jouer le doigt de l'enfant , imitaient la chute de la tête qu'abat le terrible couteau. » Choix d'anecdotes anciennes et modernes. Paris , Poncelin , an XI , tome IV , p. 123-125.

Page 42, vers 0 :

Écrit aux dignes chefs de ce gouvernement.

Les quatre vers qui suivent reproduisent assez fidèlement l'une des lettres atroces écrites par les représentants en mission. On la trouve dans une note des Esquisses dramatiques du gouvernement révolutionnaire de France aux années 1793, 1794 et 1795, par Ducancel. Paris, 1830, in-8°.

Page !\k :

Epîtres , etc:

Nous avons donné un titre qui, bibliogvaphiquement, n'est pas exact. Le véritable est celui-ci : Epîtres et évangiles du républicain , in-18 de iv et 86 pages. Ce recueil commence par les trois décades de vendémiaire et se termine par les trois de fructidor. Chaque décade a son épître et son évangile. L'évangile que nous avons rimé, en l'abrégeant et en élaguant ce qu'il y a de plus hardi dans l'original, est le premier de la première décade.

Page 49, vers 6 :

Contre les Immoraux encore une campagne.

Le rigorisme de Saint-Just, l'incorruptibilité de Robespierre, leur rêve incroyable de Sparte à Paris, firent donner par leurs partisans la qualification d'Immoraux à tous ceux qui, comme les Dantonistes, se déclaraient contre la dureté de leurs principes et l'absurdité de leurs réformes.

Page 52, vers 12 :

Tiens, ici j'ai noté toutes ses défaillances.

Ce papier n'est autre que le manuscrit tombé entre les mains de M. Sencier et publié par lui, sous ce titre : Projet, rédigé par Robespierre , du Rapport fait à la Convention nationale par Saint- Just, contre Fabre d'Egtantine, Danton, Philippeaux, Lacroix et Camille Desmoulins. Paris, chez France, 1841, in-8° (1). Dans son Avertissement, M. Sencier dit, entre autres choses: o On verra les singuliers rapprochements qui se trouvent entre le Rapport de Saint-Just contre Fabre d'Églantine, Danton, Camille Desmoulins, etc. , et les idées de Robespierre qui ont servi de base à ce Rapport, et que ce dernier lui a suggérées. Ce document précieux donne la preuve la plus convaincante que ce n'était pas Robespierre qui recevait ses inspirations de Saint-Just, comme l'ont cru plusieurs historiens, et notamment M. Thiers (t. III, p. 327, 1" édit. ),

(() C'est à tort que Louis Blanc attribue cette publication à Louis Dubois.

mais bien Robespierre qui imposait les siennes à Saint-Just Le

projet de Rapport que nous présentons comme une pièce justificative de l'histoire, sera d'autant mieux apprécié qu'on aura fait sortir des ténèbres plus d'éclaircissements sur ces derniers temps. .. . Un billet de la main de Robespierre que nous avons fait lithographier, prouve qu'il convoqua lui-même le vice-président du tribunal révolutionnaire pour s'entendre avec lui sur la condamnation des accusés. »

Page 53, vers 21 et 22 :

Il faut briser l'obstacle aussitôt qu'il se dresse, Accuser fièrement et frapper sans faiblesse.

« La pitié qu'on fait paraître pour les détenus, a dit Saint-Just, ù la tribune, est un signe éclatant de trahison dans une république qui ne peut être assise que sur l'insensibilité. »

Page 58 , vers 2 :

Ne suis-je pas toujours l'ami de la famille?

Une preuve des relations intimes de Robespierre avec la famille de Lucile Desmoulins , c'est que, lors de l'arrestation de Lucile, Mrae Duplessis, sa mère, écrivit a Robespierre : « Ce n'est donc pas assez d'avoir assassiné ton meilleur ami, tu veux encore le sang de sa femme! Ton monstre de Fouquier-Tinville vient d'ordonner de la mener à l'échafaud ; deux heures encore et elle n'existera plus ! Robespierre , si tu n'es pas un tigre à face humaine , si le sang de Camille ne t'a pas enivré au point de perdre tout à fait la raison ; si lu te rappelles encore nos soirées d'intimité ; si tu le rappelles les caresses que tu prodiguais au petit Horace, que tu te plaisais a tenir sur tes genoux; si tu te rappelles que tu devais être mon gendre , épargne une victime innocente ; mais si la fureur est celle du lion, viens nous prendre aussi, moi, Adèle (son autre fille) et Horace; viens nous déchirer de tes mains encore fumantes du sang de Camille. Viens, viens, et qu'un seul tombeau nous réunisse I t.

Page 65, vers 1,2:

Les égorgeurs !... toujours, toujours tu crois entendre Ces trois lugubres mots : massacres de septembre!

Un de nos confrères de l'Académie de Caen, M. le premier avocat général Boivin-Champeaux , a donné en 1868 un excellent volume intitulé : Notices historiques sur la Révolution dans le département de l'Eure. Beaucoup de faits inconnus, ou depuis longtemps oubliés, y sont exposés dans le cadre des événements généraux, après de longues et consciencieuses études. L'honnête et laborieux historien est arrivé aux mêmes résultats que nous, et a su intercaler dans ses récits les preuves des jugements qu'il a portés. Après avoir rappelé en termes énergiques les massacres de septembre, il en cherche les auteurs, et voici comment il s'exprime ( p. 324-325 ) :

« Quand l'histoire accuse les membres du Comité de surveillance d'avoir été les fauteurs et les complices de ces horribles exécutions , qui n'ont d'exemple dans nos annales que les massacres de la St-Barlliélemy, elle ne le fait qu'avec des pièces émanées d'euxmêmes. Le 3 septembre, pendant que Maillard et ses bourreaux travaillaient dans les prisons, une lettre était adressée aux municipalités des départements pour les engager à imiter la commune de Paris. Elle était ainsi conçue : « Frères et amis , un affreux b complot, tramé par la cour pour égorger tous les patriotes de « l'empire français, ayant réduit la Commune de Paris à la cruelle u nécessité de se ressaisir de la puissance du peuple pour sauver la u nation, elle n'a rien négligé pour bien mériter de la patrie... « Elle se hâte d'informer ses frères des départements qu'une « partie des conspirateurs féroces détenus dans les prisons a été « mise à mort par le peuple, actes de justice qui lui ont paru « indispensables pour retenir par la terreur les légions de traîtres o cachés dans ses murs au moment où il allait marcher à l'ennemi. « Et sans doute la nation enUère, après la longue suite de trait bisons qui l'ont conduite sur les bords de l'abîme, s'empressera o d'employer ce moyen si nécessaire de salut public, et tous les « Français s'écrieront comme les Parisiens : Nous marchons à l'en-

« ncmi, nous ne laisserons pas derrière nous des brigands pour « égorger nos femmes et nos enfants.

« Cette circulaire d'assassins et de provocateurs à l'assassinat était souscrite des noms des membres du Comité de surveillance de la Commune, au milieu desquels figurait, en outre, celui de Marat, avec cette accolade : l'Ami du peuple. Elle fut répandue dans Paris et expédiée dans les départements sous le contre-seing du ministre de la justice lui-même, de Danton, à qui l'Assemblée législative avait remis un des attributs de la souveraineté nationale, le droit de promulguer les décrets. »

La circulaire dont il est question dans ce dernier alinéa, portet-elle véritablement le contreseing de Danton ? M. Alfred Bougeard, qui a donné en 1861 un volume apologétique sur Danton, affirme qu'il a dans les mains la pièce officielle imprimée, et qu'elle ne porte « aucun contre-seing du pouvoir exécutif en général , de celui de Danton en particulier. » C'est possible. Nous admettons même, malgré les assertions contraires et très-vraisemblables, que la circulaire n'a pas été expédiée sous le couvert du ministre de la justice ; mais c'est le 2 septembre , au moment où les massacres allaient commencer, que Danton s'écriait à la tribune : « Le tocsin qu'on va sonner n'est point un signal d'alarme, c'est une charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, il nous faut du l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace, et la France est sauvée. » Tout nous démontre que Danton savait que les massacres devaient avoir lieu; que s'il ne les a pas ordonnés, il les a laissé commettre ; qu'ils entraient dans son plan de politique à outrance; que Marat, le sanguinaire Marat est le grand coupable dans cette épouvantable boucherie , et nous disons avec M. Edgard Quinet (La Révolution , t. I", p. 381, lre édit. ) : « Au moment où le signal va être donné par le canon d'alarme et par le tocsin de Bonne-Nouvelle, Danton se réfugie au Cuamp-de-Mars, parmi les volontaires qui courent aux armées. Il se cache sous les drapeaux. Il fuit les meurtres auxquels il prête sou nom et son autorité. Présent et absent, il a beau fuir; il ne se dérobera pas à l'avenir. »

On sait combien ce crime exécrable pesa sur le reste de sa vie et la rendit stérile pour le bien qu'il eût \oulu faire. Les impolitiques Girondins s'obstinèrent à le repousser. Dans les circonstances les

plus graves, il maudit son impuissance, et se laissa insouciamment aller à cette existence molle et sensuelle qui brisa chez lui les principaux ressorts. Semblable au lion populaire d'Auguste Barbier, quand il voulut se relever de toute sa taille, quand il voulut,

Comme l'antique athlète, Sur sou col musculcui dresser toute sa tête, Et les barbes au vent, \e front échevelé, Rugir en souverain , — il était muselé.

Page 65 , vers 16 :

Touts'enchaine : aujourd'hui compte les échafauds, etc.

« Les arrestations s'opéraient par milliers. Le 4 floréal , Maignet écrivait d'Avignon à Couthon : « S'il fallait exécuter dans ces contrées votre décret qui ordonne la translation à Paris de tous les conspirateurs, il faudrait une armée pour les conduire... car dans les deux départements je porte à 12 ou 15,000 ceux qui ont été arrêtés. » Et après le 9 thermidor, Rovère disait à la Convention : « A Avignon, il y a dans une église 2,000 personnes incarcérées; savez- vous pourquoi ? parce que leur fortune s'élève à plus de 15,000 livres. •

" A Angers, en un peu plus d'une année, le Comité fil enfermer au château 1,547 personnes , indépendamment de 982 autres écrouées au même lieu par la Commission Félix, et non compris les Vendéens qui remplissaient les autres prisons.

« A Nantes, les prisons ne suffisant plus, on en créa de nouvelles, et l'on transforma en maisons d'arrêt un hôpital , l'entrepôt de la Douane et jusqu'à des navires marchands. Quant aux prisonniers, ils furent- décimés par les souffrances, les privations et Je typhus : la maladie venait en aide à l'échafaud. »

M. E. Bebtiiam). Annuaire de la Société Philolechnique , XXXe vol., 1869.

Page 71 , vers 2 :

Éléonore , ou plutôt Cornélie.

Éléonore Duplay, dite Cornélie, ou Comelia, comme l'appelle M. Michelet, avait 24 ans. « C'était, dit M. Ernest Haniel [Hist.

de Robesp. , t. III, p. 294), une grande et belle jeune fille, aux traits un peu accentués, et dont l'àme virile, trempée aux sources de la Révolution, pouvait aller de pair avec celle de Robespierre Aucune femme n'était plus digne de devenir la compagne du glorieux démocrate. Ils vivaient sous le même toit ainsi que deux fiancés, lui, trouvant dans ce chaste amour comme un repos et un adoucissement après tant de luttes quotidiennes; elle, fière de celui dont elle devait porter le nom un jour, prête à partager avec lui la palme ou le martyre. » Le mot le plus vrai de ce portrait, d'une ressemblance contestable, c'est que Cornélie pouvait aller de pair avec son amant.

Page 73, vers 8 :

Quel jury !.... mais qu'importe?

« Les juges des tribunaux et commissions révolutionnaires et les jurés étaient choisis parmi les jacobins les plus violents, parmi des ouvriers sans instruction.

« Le représentant Maignet, voulant constituer un tribunal révolutionnaire pour Vaucluse, écrivait a Payan de lui envoyer « douze francs républicains » parmi lesquels il fil un choix.

« A Bordeaux, sur les sept juges de la commission militaire, il y eut un comédien, un doreur, un boulanger, un mégissier, un tonnelier; tous étaient de si mauvais renom, qu'on les avait surnommés les sept péclifs capitaux.

' A Lyon, dans la commission Parein, il y avait un ouvrier en soie ; dans la commission d'Orange , un menuisier d'Orange. On peut juger du degré de leur instruction par l'orthographe de Grandmaison , qui présida l'une des commissions de Lyon. Il écrivait : « En verdu du présent jugements Le consierge des prisons et Requi de mettre en LibertéeLe citoyen jean Roux aquitté... » M. E. Bertrand. Annuaire de la Soc. Phil., 1869.

Page 73, vers 11 :

Cette lettre... serait-ce un testament de mort?

Voir cette lettre tout entière dans V Histoire des Girondins , p. 201-205, t. XIV des OEuvres complètes de Lamartine.

Page 82 , vers 8 :

Sa voix allait se perdre au quai de la Ferraille.

• Danton parla très-longtemps ; il parlait avec une véhémence extraordinaire, et poussait de tels éclats de voix qu'ils parvenaient jusqu'au quai de la Ferraille. »

Louis Blanc, Hist. de la liévol. fr., X, 408.

Page 89, vers 10 :

Procureur général , allume la lanterne.

Camille Desmoulins s'était donné lui-même « par forfanterie d, dit E. Halin, p. 145 de sa Bibliogi'aphie historique et critique de la presse périodique française , le titre lugubre de « Procureur général de la lanterne. »

Combien, pour t'éclairer, j'écrivis de journaux!

Dès 1789, C. Desmoulins se jeta dans le journalisme. 11 publia les Révolutions de France et de Brabant, qui eurent sept volumes in-8°, composés de 86 numéros d'au moins 3 feuilles chacun. Cette collection forme une première partie qui s'arrête eu juillet 1791. Elle fut reprise en 1792, et cette deuxième partie se compose de 55 numéros in-8°. L'auteur a travaillé à d'autres feuilles politiques. Rien n'allait mieux à son talent et à son tempérament que la polémique ardente et le sarcasme du pamphlet.

Page 90, vers 7 :

Quand ces frères Gain luttent d'assassinats, etc.

On a vu en tête de ces notes le récit de l'académicien Tissot. L'historien efface, pour la dignité de son récit, des traits qui se trouvent ailleurs plus vrais, plus crus, plus caractéristiques. Voici des détails que RioufTe a consignés dans la 1" édition de ses

Mémoires d'un détenu pour servir à l'histoire de la tyrannie de Robespierre :

« Danton, placé dans un cachot à coté de Wcslcrmann , ne cessait de parler, moins pour être entendu de Westermann que de nous. Ce terrible Danton fut véritablement escamoté par Robespierre. Il en était un peu honteux ; il disait, en regardant à travers ses barreaux, beaucoup de choses que peut-être il ne pensait pas; toutes ses phrases étaient entremêlées de jurons et d'expressions ordurières. En voici quelques-unes que j'ai retenues :

« C'est a pareil jour que j'ai fait instituer le tribunal révo- « lutionnaire, mais j'en demande pardon à Dieu et aux hommes : « ce n'était pas pour qu'il fût le fléau de l'humanité. C'était pour

• prévenir le renouvellement des massacres du 2 septembre, a Étrange langage dans la bouche de Danton !

• Je laisse tout dans un gâchis épouvantable : il n'y en a pas « un qui s'entende en gouvernement. Au milieu de tant de fureurs,

• je ne suis pas fâché d'avoir attaché mon nom à quelques décrets « qui feront voir que je ne les partageais pas. »

« Si je laissais mes c à Robespierre et mes jambes a

• Couthon, ça pourrait aller encore quelque temps au Comité de

• salut public.

« Ce sont des frères Caïn. Brissot m'aurait faii guillotiner

• comme Robespierre.

i J'avais un espion qui ne me quittai! pas (1).

« Je savais que je devais être arrêté.

« Ce qui prouve que le sieur de Robespierre est un Néron, c'est « qu'il n'avait jamais parlé à Camille Desoioulins avec tant d'amitié « que la veille de son arrestation.

« Dans les révolutions, l'autorité reste aux plus scélérats.

« Il vaut mieux êlre un pauvre pêcheur que de gouverner des « hommes.

« Les f. bêtes! ils crieront: Vive ta République! en me

t voyant passer! »

(1) Danton était averti de tous côtes... « Eh bien: n'importe, dit-il, j'aime mieux être guillotiné que guillotineur ! » — On lui disait de sa eaelier , de fuir. Danton haussa les épaules. « Est-ce qu'on emporte sa patrie ii la semelle «le ses souliers? »

Mii.ufi.kt , Uév. />., t. YI, p. 135 , 2« Al.

Rien ne vaut , etc.

Tous les historiens ne s'accordent pas sur l'immoralité de Danton. M. Villiaumé dit, page 95 de son Hist. db la Rév., 4e éd. : « Danton vivait modestement. D'une nature expansive et aimante , il n'avait pas , à la vérité , rompu toutes ses relations avec les gens du monde, et ne fuyait pas les plaisirs; mais il s'y livrait rarement, et ses goûts sont toujours restés simples Dans ces

derniers temps, une personne étant allée recueillir des renseignements sur Danton, à Arcis-sur-Aube , en revint tout émue. Comme elle en parlait à Royer-Collard , en lui disant : Il paraît que Danton avait un beau caractère. — ■ Dites magnanime, monsieur, répondit le président de la Chambre des députés, qui l'avait beaucoup connu, et qui n'était pas suspect de républicanisme. »

Ici nous ajouterons une note que M. Dauban a mise à la page 331 de Paris en 1794 et 1795 : « Les qualités, et jusqu'aux défauts de Danton, la cause de la clémence pour laquelle il est mort, ont séduit presque tous les historiens qui ont écrit sur la Révolution.... Mirabeau avait voulu sauver la monarchie, on le sait à n'en pas douter aujourd'hui. Qui saura jamais ce qu'a voulu Danton? Les documents manuscrits qui le concernent sont d'une extrême rareté : on ne peut dire tous ceux qui ont eu intérêt à les faire disparaître : orléanistes, royalistes, montagnards et dantonistes. Danton aurait eu le désir d'épargner la vie du Roi, de faire évader la famille royale, et il avait été lié à d'Orléans. A quel but tendait-il, cet homme qui connaissait si bien l'inconstance des masses, et qui assistait à ce qu'il a appelé un gâchis épouvantable. Il y a là une obscurité qu'on aura bien de la peine à dissiper, et le dernier mot de la pensée politique de Danton restera un des mystères de la Révolution. Quoi qu'il en soit, les royalistes ont pensé que Mirabeau a emporté la monarchie dans la tombe , l'opinion des républicains est que Danton a entraîné la république dans sa chute. Danton avait sur ses adversaires une incontestable supériorité : il était pratique; et le sens pratique, l'intelligence de ce qui est possible, de ce qui convient à une situation, est le génie même du gouvernant. »

Je savoure en espoir ta prochaine impuissance. Dans la Convention qui t'aura délaissé , Je te vois , t'indignant contre un accueil glacé , Lire un arrêt de mort sur de pâles visages.

La Gazette nationale ou Le Moniteur universel, 1794, n" 311 et 312, donne le compte-rendu de la séauce du 9 thermidor.

Uu dernier mot pour terminer cette œuvre, plus que littéraire, destinée à mettre en garde contre les apologistes de la Terreur, contre ces jeunes hommes, inexpérimentés, qui disent et écrivent qu' « il faut rentrer dans les traditions de Robespierre. » — La Terreur a été le règne de la violence et du despotisme. La Terreur a exilé la Pitié, proscrit la justice, interdit les consolations. En inspirant outre mesure une crainte pusillanime de la mort, en troublant la raison par toutes les appréhensions de l'égoïsme , en supprimant les devoirs de la parenté comme en brisant les liens de l'amitié, en semant la défiance entre les citoyens, en les poussant à d'ignobles lâchetés, à d'atroces délations, en éteignant le sens moral par l'effroi de la guillotine , la Terreur a été l'une des plus abominables époques de l'histoire. « Alors, dit Rœderer, l'arbitraire avait atteint les dernières limites où il pût porter ses excès. » Nous appelons les études les plus minutieuses sur les détails qui ne sont pas assez connus, sur les mobiles si différemment appréciés par l'esprit de parti , sur les prétextes mensongers auxquels on attribue trop exclusivement le salut de la patrie et la gloire de nos armes. Qu'on remonte aux causes, qu'on les suive dans leurs résultats, qu'on interroge la conscience du genre humain, juge inexorable des tyrans, on vouera toujours à l'exécration des siècles le régime de la Terreur. « J'insiste , dirai-je avec M. Cuvillier-Fleury, rendant compte du VIIe volume de VHisloire Je ta Révolution française par M, Louis Blanc et jugeant les massacres de septembre , — j'insiste un peu trop peut-être sur ces vérités d'ordre éternel. M. Louis Blanc me reproche ma passion. Je

sais, je l'avoue, loul rempli de passion contre ces crimes de la force et de la terreur. La société punit tous les jours les crimes de la faiblesse. L'homme qui lutte avec ses vices, avec ses besoins, dans l'isolement de sa perversité et de sa convoitise, contre lu puissance invincible des lois sociales, cet homme est faible en même temps que criminel, et criminel peut-être parce qu'il est faible. La société le châtie, elle a raison. La société ne peut pas punir les crimes de la force, mais le genre humain les déteste, l'histoire les flétrit. C'est parce que M. Louis Blanc a essayé de les relever de ces flétrissures en les associant avec un art déplorable aux plus nobles sentiments du cœur humain, c'est pour cela que j'ai prolesté et que je proteste, au nom de la vraie révolution contre la fausse révolution, au nom de 89 contre 93, au nom des constituants contre les proscripteurs , au nom des libérateurs contre les assassins. i>

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La pitié sous la terreur.

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