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La pitié sous la terreur

Nous ne cherchons pas à le dissimuler , la pièce que nous pubUons a été conçue et exécutée ù un autre point de vue que celui de l'art dramatique ; nous avons eu l'intention de réagir contre les tentatives d'une école qui dénature l'histoire en cherchant à réhabiliter des hommes condamnés à l'exécration des siècles par leurs contemporains , des hommes qui ont versé le sang avec l'ardeur du fanatisme , soit pour satisfaire leur ambition personnelle , soit pour réaliser d'irréalisables utopies. Des biographies étendues , écrites par des républicains égarés , ont pour but de donner le change aux générations nouvelles , de les tromper sur la valeur de certains héros , de mentir à la vérité pour

agir sur l'opinion et la soumettre à de pernicieuses influences.

Qu'on révise les procès ; mais qu'on le fasse avec bonne foi. Est-il donc dans l'intérêt d'un parti , en France , qu'un piédestal de trois énormes volumes porte la statuette de Robespierre sur une planche de bibliothèque ? La liberté n'a-t-elle rien à craindre de ces apothéoses en l'honneur de Marat , de Couthon , de Billaut-Varennes, de Saint-Just, de Danton, de Barrère et de tant d'autres ?

Qu'on révise les procès ; mais qu'on ne porte pas dans l'instruction le dessein arrêté de casser tous les jugements. On ne sait pas tout le tort tju'on fait à la cause de la Révolution en exaltât! t outre mesure les hommes dont les excès la déshonorent. On entrave le présent par de coupables apologies du passé ; en essayant de justifier l'échafaud, on inspire la peur, et, sans qu'on s'en doute, on prépare les esprits à de lâches soumissions au despotisme.

L'étude historique (La Pitié sous la Terreur) que nous avons composée au printemps de 1867 s'appuie sur les documents les plus authentiques. Il nous serait facile d'étayer de citations la plupart de nos vers , sauf à 'reconnaître que l'un des horrirnes que nous mettons en scène, le citoyen Saint-Just, avait plus de valeur que Robespierre, qu'il était d'une trempe

plus éiiorgiquc , (?t quu , s'il, 8|i;^8pira de se», notes pour quelques-uns de ses discourç , s'il parut qucl(iuclpis n'ôtre q^ye l'un de ses séides, il laut l'attribuer à sa politique personnelle : il seconda Uobesp^erre d,on,t l'inHuence était favorable à ses vues ; sans Robespierre, il n'eût pas moins marché à son but , but chimérique , révélé par son livre ppsthume : Fragments â,]iiiffititutio7^ répul^licain^çs, .

Quel que soit, du reste, le jugement que l'on porte sur Saint-Just et sur Robespierre, l'union dç ces cl,iefs déteripciinés accéléra la chute de Içur pî^rti, ; leur système froi,de^ier\t ^-^^^pnné , atroce , impitoyable , fut la ruine de la République. Et lorsque , en 1847 , de jeunes écrivains , aussi remarquables par leur bonne foi que par leur inexpérience , ont imprimé : qu' « il faut rentrer dans les traditions de Robespierre » , nous avons recelé d'tiqrrqyr. Autant qu'un autre , cependant , nous respectons les convictions républicaines ; mais nous ne saurions pactiser avec les hommes de sang ; ami de la liberté , nous gémissons des coups auxquels l'expose la licence , et nous regardons co^ïinie ses tyranniques ennemis les appl^g^^e^^ de l'échafaud. - : :.

Pour faire entrer immédiatement nos lecteurs dans l'ordre d'idées qui , à des nuances près , étaient les nôtres , bien des années avant que

M. Lanfrey publiât son remarquable Essai sur

LA RÉVOLUTION FRANÇAISE (1), UGUS allonS

mettre sous leurs yeux le chapitre intitulé : ROBESPIERRE ET DANTON.

« Lorsqu'il fut question d'envoyer les Girondins au tribunal révolutionnaire, le faible et versatile Garât, qui les avait abandonnés à l'heure du danger , alla secrètement chez Danton pour le déterminer à agir en leur faveur. Danton se disait malade et ne voyait personne. Pourtant il le reçut. Mais dès les premiers mots : « Je ne pourrai pas les sauver ! » dit-il ; et de grosses larmes coulaient le long de cette tête de Méduse , contractée par la douleur et le remords.

« Qu'y avait-il donc entre eux et lui ? Un simple lien de sympathie et d'estime ? Non. C'était bien plutôt une étroite solidarité d'opinion et d'intérêts ; et cette vérité que l'étourdi Camille n'entrevit qu'au dernier moment, elle fut sans cesse présente à sa pensée. Danton ne se donna définitivement à la démocratie extrême qu'après avoir été repoussé par les Girondins , et même alors il ne la servit qu'à regret et avec l'arrière-pensée de la combattre plus tard.

« Par là s'expliquent et les sages conseils qu'il leur prodiguait en toute occasion , et sa longanimité à supporter leurs reproches si sanglants , et les avances qu'il persista si longtemps à leur faire , et sa répugnance à les frapper. Il sentait bien que c'était se frapper lui-même. Que de fois ne lui arriva-t-il pas de gémir sur ces fatales journées de Septembre, qui avaient mis entre la Gironde et lui

(1^ Paris, Ghamcrot, 1 vol. in-8°.

PnÉFACE. 801

un tlouvo de sang à jamais infranchissable ! U avait cru les absoudre au nom du succès, cl c'est au nom du succès qu'une implaaible latalitô l'amenait à les maudire. Il y avait vu la victoire déflnitive de la Révolution sur ses ennemis — mais qu'est-ce qu'une victoire qui laisse derrière elle de pareils abîmes ? Et qu'est-ce qu'une génération qui a pu assister muette et impassible à un pareil spectacle ? Elle est à jamais démoralisée,

« Septembre devait être le grand embarras de sa vie. Uni aux Girondins, Danton eût écrasé les factions et fixé les destinées de la Révolution. Il avait la décision , le génie pratique qui leur manquait. Il eût fécondé leurs vastes connaissances spéculatives, leurs aptitudes si variées, leurs vertus , leur admirable ardeur. Il possédait au plus haut degré ce mélange indéfinissable d'attraction et d'autorité naturelle, qui fait qu'un parti se groupe autour d'un homme avant que personne ait songé à le choisir pour chef. Il eût été l'action du gouvernement dont ils eussent été la parole. Il le sentait et il le disait. Il leur adressa des appels suppliants , lui , l'homme aux farouches emportements. Un instant même, il crut avoir désarmé à force de concessions les politiques du parti, mais à l'instant décisif l'image vengeresse de son crime se dressa entre eux et lui. Ils répondirent par des paroles de haine et de mépris , et ils préférèrent mourir que de prendre cette main ensanglantée qu'il leur tendit jusqu'au dernier moment.

0 Telle fut l'expiation de Danton. Bien qu'il fût avant tout un homme de gouvernement , un esprit organisateur , fort peu porté aux abstractions , très-sceptique et plus encore que tout cela , un ambitieux, bien qu'il ait transigé sans scrupule avec les théories les plus folles quand il le jugea utile à ses vues , il n'est point difficile de déterminer en termes généraux ses préférences politiques. Au fond il ne différait guère des Girondins que par des dissentiments

de politique active , très-secondaires si on lès rapproche de ceux qui les séparaient de Robespierre et de Saint-Just, C'est par lui et par ses amis que prévalurent dans la Constitution de 93 les seules dispositions libérales' qu'on y puisse mentionner. Son esprit n'avait rien d'étroit ni d'absolu. Dans ses professions de foi publiques il avait fait la part du feu , et avait affiché certaines maximes , comme il avait coiffé le bonnet rouge. Ses opinions réelfes étaient modérées. Il était indulgent , non comme ceux qui ont beaucoup à se faire pardonner, mais comme ceux qui comprennent beaucoup. Son esprit clairvoyant et maître de lui-même, uni à des passions désordonnées , réalisait pleinement l'idéal de ce peintre : calme sur un cheval fougueux.

« Il voulait la dictature terrible , mais courte ; et un régime régulier une fois établi , c'est la liberté la plus large, l«s lois les plus humaines, les institutions les plus favorables à l'art , à la science , à l'industrie , quil y eût appuyées. Il ne séparait pas la démocratie de la liberté. S'il eût pu songer à faire rétrograder jusqu'à l'antiquité la France du XVIII* siècle, il l'eût ramenée à Athènes et non à Sparte. Du reste , comme Mirabeau son maître qui lui était fort supérieur par le génie, par les connaissances et par le caractère, mais dont il possédait au plus haut degré le caractère et les instincts, il se serait très-bien accommodé d'une monarchie républicaine, pourvu que tous les grands intérêts de la Révolution y eussent trouvé leur sauvegarde. Il en rêva même une, un moment, pour d'Orléans.

« Les Girondins une fois perdus sans espoir , il se vit seul en présence du gouffre qui les avait dévorés. Avec eux étaient tombés ses plus indispensables auxiliaires. II se sentit isolé , menacé , suâpect. Il cacha son découragement et sa douleur SOUS des rugissements et déchaîna toutes les tempêtes , voulant conserver à tout prix sa popularité. Mais

PHBFACK. «W

tiMW 86» discours commençaient par la funBin* et finissaient par la mo(l«^ration. A cette bruyanlo attitude , il (Il p<'U A peu 8U(xô(itM' Irt silence et l'ahstonlion. 11 s'éloigna do la tribune et des Comités , et alla s'ensevelir à la campagne, laissant ses rivaux s'user dans les luttes du pouvoir.

u Mais il avait dans ri\mo assez de générosité ponr prendre en dégoût cette résignation passive, et assez de courage pour risquer sa vie dans une grande entreprise. C'est alors qu'avec ses amis Camille Desmoulins, Philippeaux , Fabre d'Églantine , Lacroix , Westermann , Héraut de Séchelles, il forma celte conspiration de la clémence qui , aux yeux de la postérité , effacera bien des erreurs et atténuera bien des crimes.

« Tous les pouvoire étaient à la discrétion des deux Comités de Salut public et de Sûreté générale , par suite de l'abdication volontaire de la Convention , et les Comités étaient gouvernés souverainement par trois hommes : Robespieire, Saint-Just et Billaud-Varennes. Quant aux autres, ou ils leur étaient pereonnellement dévoués , comme Couthon, ou ils étaient compromis avec eux , comme Collold'Herbois , ou il se donneraient au succès, comme Barrère. Il faut toutefois faire ici une réserve en faveur de ces hommes patriotiques qui s'absorbaient tout entière dans les soins multipliés de leur administration, en détournant leurs regai'ds du spectacle des malheurs de leur pays , organisaient la victoire , battaient monnaie avec un papier qui n'avait déjà plus d'autre valeur que la foi de ce peuple on lui-même , comme Garnot , Cambon, les deux Prieur.

« Robespierre et Saint-Just sont les deux hommes qui caractérisent le mieux cette heure de fanatisme et de lutte à outrance qui fut la dernière crise de la Révolution ; et , bien que comme politiques et comme penseurs ils s'élèvent peu au-dessus du médiocre , ils ont eu sur leur temps plus d'influence qu'aucun de leurs rivaux. Chose plus invraisemblable encore , eetle influence si peu justifiée leur a

survécu, et, soit analogie des idées et des systèmes, soit contraste et opposition des natures , notre génération l'a subie plus docilement peut-être que la leur. Ils avaient , en effet , ce qui lui manque le plus : la volonté et le caractère. Ce qu'il y eut en eux d'excessif n'a fait qu'ajouter à cet attrait : la faiblesse ne se plaît qu'aux extrêmes. Us devaient être les idoles préférées d'un temps où l'imagination a eu tant d'empire aux dépens du bon sens , la sentimentalité aux dépens du cœur, la déclamation et l'emphase aux dépens du naturel , de la sincérité, de toutes les vertus viriles. Ils ont , à travers un demi-siècle d'oubli , séduit et fasciné par l'étrange fixité de leurs froids regards toute une race fort peu héroïque de pauvres faiseurs de phrases , nés pour la promiscuité du phalanstère ou les verges du sacerdoce positiviste , éprise avant tout du confortable et du bien-vivre , désireuse de remuer le ciel et la terre , incapable de remuer un grain de sable , aussi inoffensive qu'ils étaient résolus et implacables , et qu'ils eussent désavouée avec mépris. Elle a cru leur dérober leur force parce qu'elle leur empruntait leur rhétorique ; elle nous a pendant plusieurs années répété leurs lieux communs les plus sonores eji roulant des yeux terribles , et a disparu sans laisser d'autres traces de son passage que des mots et du bruit.

« Je vais définir Robespierre d'un mot : c'est le Contrat social fait homme.

« Jamais , peut-être , ce singulier phénomène de l'absorption d'un homme dans un système ne s'est produit avec un caractère si frappant et si absolu. On cherche une âme , on ne trouve qu'une théorie. De là , le froid de ce cœur de marbre qui ne battit jamais pour l'amitié : tout ce qu'il avait de chaleur allait à l'abstraction. Elle arriva à se combiner si intimement avec sa personnalité, qu'il est impossible de dire quand il agit par ambition pour luimême ou par dévouement pour ses idées.

rKÈTACt. 39!)

« Ln Contrat social n'a jamais été aux yeux de son auteur, RouB8oau, qu'une ébauche incomplète et , à beaucoup d'égards , une espèce d'utopie qu'il d('clarail lui-m<^me inapplicable à un peuple moderne. On sait combien il s'en (Hoijïnnit dans le plan de constitution qu'il t^crivit pour la Pologne. Mais c'a é\à son chAtiment d'échoir en partage à un toi interprète. La plus rude épreuve à laquelle puisse (Mre soumis un paradoxe , c'est d'être un seul instant traité comme une vérité. Servile comme sont les disciples sans génie, Robespierre prit le thème au pied de la lettre. Il trouvait là des propositions simples, bien enchaînées , déjà populaires par le renom de leur auteur ; il les étudia avec le respect religieux d'un apôtre; il les commenta avec l'exactitude minutieuse et formaliste d'un procureur. Ce n'est pas un politique, c'est un croyant.

« Un zèle sombre et dévorant lui vint avec la foi. Il lui dut aussi cette espèce d'éloquence qui arrive à l'effet comme l'idée fixe à l'action , à force de volonté, d'obstination , d'effort, mais qui n'a ni souffle ni grandeur. Plus convaincu que Rousseau lui-même, il eût brûlé le maître au nom de la doctrine. Ces formules simples et brèves, cette logique tranchante, ces dogmes inflexibles allaient à son esprit sans étendue et sans invention , impuissant à voir plus d'un côté des choses comme à comprendre plus d'une idée , et aussi incapable d'éprouver un doute, que son âme l'était d'éprouver un scrupule. Ce livre s'empara de lui. Il n'y ajouta, il n'y retrancha rien. Pas une de ses opinions qui ne puisse s'y rapporter. Pas un de ses discours qui ne soit un développement pénible et laborieux de quelque texte qui lui est emprunté.

« Ce catéchisme démocratique, fruit d'une incubation solitaire et conçu en dehors de toute pensée d'application , allait bien plus loin encore que la Constitution de 93 , qui paraît timide auprès de lui. Robespierre prit plaisir à en rétrécir encore les maximes par une interprétation étroite

et mesquine. Et corwmeiçi, cen?étMt pas. asse^de tous les faux principes qu'il en déduisait après Rousseau ou malgré lui: le pouvoir social maître souverain des existences, la propriété méconnue,, la liberté des opinions enchaînée, le peuple législateur et magistrat, tous les droits livrés, à l'arbitraire, au, caprice si changeant de la volonté générale, on le. voyait,, lorsque, le texte lui faisait défiait, remonter jusqu'aux premiers, essais du maître pour y chercher sa règle de conduite, 11 prenait au mot le paradoxe sur les spectacles que la mort seule l'empêcha de convertir en loi; il faisait uu décret de ses déclamations sur la vertu, et de U métaphysique inoffensive de VKmile, complétée par une page imprudente du Contrat social , û dégageait le culte oppresseur de l'Être suprême.

« Tel fut Robespierre comme penseur. Comme homme , c'est l'instinct populaire qui, dans un instant de divination, tui donna son nom, lorsque après le iO août , et à l'unanimité des suffrages , il le proclama : accusateur public. Ce cri de l'opinion est écrit en lettres de feu sur son front inquiet et dur. Sa vie est une accusation perpétuelle. « Du sommet de la Montagne, je donnerai le signal au peuple et je lui dirai : frappe ! » Voilà son rôle délini par lui-même. 11 y fut cruellement fidèle. 11 se montra persévérant , mais comme la Haine ; incorruptible , mais comme l'Envie. Il dénonce sans trêve et sans relâche : aporès Lafayette Barnave , après Barnave Dumouriez , après Dumouriez la Gironde , après la Gironde Hébert , après Hébert Danton , après Danton les Comités : la mort l'arrêta là. Plus tard, il eût sans doute dénoncé sqn autre lui-même, Saint-Just , mais Saint- Just l'eût prévenu.

« Il est impossible de mettre en doute , pour quiconque le connaît bien, qu'il ne fût très-profondément convaincu de l'incompatibilité de l'existence de ses adversaires avec ce qu'il regardait comme la réalisation de la justice absolue , mais il est encore plus impossible de cpntester qu'il

Hti^ervit sci«iiiiiiPiil pour ilos perdre des 'plus groMiers iutilices ut (lus pluK nôtres calomnies. ILa sinoérilé de ammi l'unutiHine a ffdt croire à la sincérité do sa conduite poliliciuf : rien de pluH erroné. Une de ses armes favorite» ûluil, au conlrairu, le mensonge ; mais lu mensonge était sunuUlié à ses yeux par la moralité du but. Au reste, ceux-lA sont très-ignorants de la nature humaine , qui ne •Savent pas que le fanatisme s'accommode fort bien du machiavélisme le plus achevé. Il y avait en lui, comme on la remarqué , beaucoup du prêtre. C'est assez dire qu'il était d'une suprême indiflérence sur le choix des moyens. 11 frappait en sacrilicateur , non en soldat ; et il avait toute l'insensibilité que ce rôle suppose. On a vu quelquefois trembler la main des bourreaux , mais celle des augures , jamais !

« Ce qui est encore plus caractéristique , c'est la ruse et la dissimulation qu'il employa si souvent, même aux dépens de la sincérité de ses opinions. La façon dont Robespierre sut à propos les taire ou les faire valoir selon l'occasion et dans l'intérêt de leur triomphe , est un vrai modèle d'habileté, de tactique et de perfidie. C'est à elle qu'on doit, attribuer les équivoques qui ont trompé plusieurs historiens. 11 ne serait pas difficile, en effet, à l'aide de ces petits déguisements que sauvait à ses yeux la « direction d'intention , » de travestir et de déflgurer notablement ses idées et sa physionomie.

« Rien de plus curieux à ce point de vue que de comparer son langage et sa conduite avant son entrée au pouvoir à ceux qu'il adopta par la suite. Tant que ses ennemis dirigent les aflaires, il outre les principes de liberté jusqu'à rendi'e tout gouvernement impossible, et sans souci aucun des démentis que lui infligeait son propre système.

M Toutes les lois sont violées, le despotisme est à son comble, on foule aux pieds la bonne foi et la pudeur, iCt c'est alors que le peuple doit s'insurger ! » A qui s'adres-

sent ces imprécations ? au ministère girondin trois jours avant sa chute. Il disait du ministère de Roland : « que c'était un monstre qui , par l'excessive étendue de ses attributions , était prêt à dévorer la République naissante , » lui , le futur dictateur du Comité de salut public. Et lorsque les Girondins invoquaient l'appel au peuple, il les rappelait aux principes du gouvernement représentatif, aux dangers de remettre cette décision aux multitudes ignorantes, lui, l'apôtre de la législation directe. « Fuyez, s'écriait-il en toute occasion, fuyez la manie de trop gouverner — divisez le pouvoir — il y a oppression contre le corps social lorsqu'un seul membre est opprimé — la défiance contre le pouvoir n'est pas un droit, elle est un devoir , etc. »

« Le lendemain delà victoire, son langage change tout à coup. Peu de jours après la défaite des Girondins, les débris du côté droit refusent de voter la nouvelle déclaration des droits qui était en grande partie son ouvrage : « J'aime à croire , dit-il insolemment , que s'ils ne se lèvent point avec nous , c'est plutôt parce qu'ils sont paralytiques que mauvais citoyens ! » Il accuse à son tour « ces hommes qui réclament perpétuellement contre ceux qui sont à la tête du gouvernement. » — « On nous dénonce, ajoutait-il, si nous passons dans l'Europe pour des imbéciles ou des traîtres , croyez-vous qu'on respectera la Convention qui nous a choisis ? » Et lors de l'emprisonnement de Danton : « On veut nous faire craindre que les détenus ne soient opprimés, on se défie donc des hommes qui ont obtenu votre confiance ? »

« C'est alors qu'il inventa son ingénieuse distinction entre le gouvernement révolutionnaire et le gouvernement constitutionnel : u Sous celui-ci, dit-il, il suffit de protéger les citoyens contre la puissance publique ; sous le premier , il faut protéger la puissance publique contre les factieux. » Gomme si cette distinction n'avait, pas dû

prCkace. 399

couvrir les Girondins contre ses attaques, et comme si la Révolution datait de son entrée aux affaires !

« C'est ainsi encore qu'il lua Hébert et Chaumette, au nom de la liberté des cultes, lui qui méditait déjà la fête à l'Être suprême. — C'est ainsi qu'il se montra un des plus impitoyables partisans de la Terreur, lui qui avait écrit sous la Consiituant(^ « qu'il valait mieux faire {jrûce à cent coupables que punir un seul innocent. » — C'est ainsi qu'il eût l'impudeur d'accuser les Girondins d'avoir affranchi les noirs dans l'intention formelle de détruire les colonies , lui qui avait poussé ce cri frénétique : « Périssent les colonies plutôt qu'un principe ! » — C'est ainsi enfin, qu'après avoir dénoncé comme imprudente leur fameuse déclaration de guerre « à tous les tyrans, » il les blâma plus tard d'avoir oublié de consacrer dans leur projet de constitution « le droit des nations à une mutuelle assistance, et les bases de l'étenaelle alliance des peuples contre les tyrans ; » et par une dernière contradiction flétrit, après leur mort, leur politique compromettante et leurs provocations qui , selon lui, avaient eu pour but de brouiller la France avec toute l'Europe.

« La duplicité qu'attestent ces artifices et mille autres encore moins connus, la cruauté froide, implacable, l'affreuse hypocrisie dont il fit preuve, surtout envei's Danton et Camille son ami d'enfance , à qui il ne fit jamais meilleur visage que la veille du jour où il l'envoya au supplice, les lâches calomnies, les défis railleurs dont il se plaisait à poursuivre ses ennemis après leur défaite, et jusque dans leur tombeau, ne laissent rien subsister, il faut bien le dire, du lauréat doucereux de l'Académie des Rosatis , de ce Robespierre sentimental et élégiaque que des fables trop complaisantes nous ont montré victime résignée du bien public, immolant à des dévoilas austères son humanité naturelle, versant des larmes amères sur le sang qu'il était forcé de ripandre , et sans cesse comprimant son cœur pour

fi(^ PRÉFACE.

l'empêcher d'éclater. — Mais, disent nos historiens-poètes, il était si bon pour mademoiselle Duplay et pour le chien Brount ! Ce n'est pas assez.

« 11 semblait difficile de pousser plus loin que Robespierre l'esprit de système, l'inflexibilité, le fanatisme ; son awi Saint-Just résolut ce problème. Il avait commencé par être son disciple et son admirateur passionné : « Vous que je ne connais, comme Dieu, que par des merveilles », lui écrivaitil, en 1790. Il s'était élevé sous son patronage, avait grandi à ses côtés ; maintenant on pouvait presque affirmer que cet étrange séide le dominait. Il avait pourtant l'esprit encore plus étroit que le sien, mais cela même le servait : un système une fois admis comme règle suprême, ce n'est pas l'interprétation la plus sage qui l'emporte, c'est la plus logique et la plus absolue.

« Dans toutes les questions où il n'était pas soutenu par l'autorité de sou maître Rousseau, Robespierre portait beaucoup de défiance et de timidité. Il était alors en proie à de très-grandes perplexités , son esprit étant par nature incapable de supporter le poids du doute. Saint-Just à l'utopie de Rousseau avait joint celle de Mably, qui n'en est au fond qu'une amplification habilement déguisée sous des emprunts faits aux législateurs de l'antiquité (1). Grâce à cet amalgame , il trouvait toujours réponse à tout. II avait , d'ailleurs,rinexpérience d'un jeune homme qui n'a regardé le monde que dans les livres ; et s'il ne croyait pas aux impossibilités , c'est qu'il ne les voyait pas. Il formulait ses déductions avec l'impassibilité d'un algébriste, et, le résultat trouvé , il marchait tout droit à l'application , frappant, détruisant tout ce qui pouvait entraver le succès, sans colère, sans passion, sans remords, tranquille et satisfait comme le moissonneur qui a fait sa tâche.

(1) ttousseau ne s'y est pas trompé, et s'en est plaint avec une très-\ ive amertume.

« Ainsi qu(^ tous les i'anatiques célèbres , Saint-Jusl était nu t'oiivcrti. Avant (l'anil)itionn«>r la gloire de Lycurguc, il avait oiivii' celli' dcPiron. A ses maximes Spartiates il avait préludé par des vers obscènes. 11 passa sans transition du libertinage i\ l'austérité. Il était de ces esprits qui ne trouvent de repos que dans les convictions absolues, et qui, pour ce molir, très-propres i\ la propagande religieuse, sont tout à fait inaptes à la politique, parce qu'elle ne vit que de transactions. Aussi avait-il tout naturellement à la bouche des aphorismes de grand inquisiteur : « Citoyens , disait-il un jour (26 février 4794), par quelle illusion vous persuaderait-on que vous êtes inhumains? Votre tribunal révolutionnaire a fait périr trois cents scélérats depuis un an, — et l'Inquisition d'Espagne n'en a-t-elle pas fait plus ? Et pour quelle cause , grand Dieu ! » Plus une cause était légitime , plus elle avait à ses yeux le droit de verser de sang. Torquemada n'eût pas dit autrement.

« Intelligence forte, si l'on veut, car on doit tenir grand compte à Saint-Just de ses vingt-six ans , mais pleine de lacunes immenses et absolument dépour\'ue d'étendue ; Ame rai'e et singulière plutôt que grande. Le style est chez lui supérieur aux idées , comme le caractère à l'esprit. Il avait ce ton bref, sententieux, despotique qui produit tant d'effet sur le bétail humain. Mais ce laconisme prétentieux, imité du Dialogue d'Eucrate et de Sylla, ne recouvre trop souvent que des pensées fausses ■ ou folles dans le genre de celle-ci : « La République c'est la vertu , et la monarchie c'est le crime. » Aussi paraît-il n'avoir ressenti vivement qu'une haine, celle de l'ironie et du bon sens : « L'esprit, disait-il, est un sophiste qui conduit les vertus à l'échafaud. » C'est pour ce motif sans doute, que sa vertu eut si grande hâte de prévenir l'esprit de Camille Desmoulins.

« Son extérieur répondait à ce. caractère : sa roideur, son flegme glacial, une pâleur sinistre, la gravité de son geste

et de sa voix, ses habitudes taciturnes, la lenteur et la fixité de son regard, l'inaltérable sérénité de son front, communiquaient à sa physionomie et à toute sa personne je ne sais quoi d'énigmatique et de fatal. Il semblait un mystère vivant. Son extrême jeunesse, si visiblement tarie et desséchée dans sa source , n'était qu'une fascination de plus ; et lorsqu'aux occasions solennelles il apparaissait soudainement à la tribune, il se faisait aussitôt un silence plein d'anxiété, et les pâles trembleurs de la Plaine, sentant la mort planer sur leurs têtes, se courbaient comme s'il eussent entrevu l'ange de l'extermination.

a Voilà, avec Billaud-Varennes, sombre sectaire qui aimait la Terreur pour elle-^même , Gouthon , instrument sûr et fidèle, volonté de fer dans un corps frappé d'inertie, et GoUot-d'Herbois, le féroce ordonnateur des mitraillades de Lyon, les deux hommes qui disposaient presque sans partage du pouvoir, lorsque Danton et ses amis entreprirent de faire rentrer la Révolution dans les voies de la légalité et de la clémence (l).

{i ) « Camille Desmoulins laissant entiWdir une France sans guillotine en permanence, sans suspects, sans prisons, sans tribunaux révolutionnaires, sans noyades ni mitraillades, troublait brusquement le règne de l'épouvanle. Ce ne fut qu'une lueur, mais une lueur dans un cachot.

« Rendre l'espérance, voilà le crime de lèse-Terreur. Camille avait commis ce crime que tous devaient commettre à leur tour ; il y avait été encouragé par sa Lucile. Un homme seul n'aurait peut-être pas suffi à provoquer l'insurrection de la clémence ; il fallait qu'il y fût aidé pài- la pitié imprévoyante d'une jeune femme. J.ucile a sa part de gloire comme elle a eu sa part d'échafaud.

« Danton aussi était fatigué; il ne voyait pas de résultats. Quelle fatigue mortelle , en etFet , de n'apercevoir aucun dénouement dans cette voie impossible 1 L'esprit ne pouvait se reposer sur aucune conquête assurée. Ces .hommes avaient le sentiment qu'ils n^établissaient rien de durable ; ils ne trouvaient aucun sol pour

PUÉKACE. iO.'{

« Pour lu Rccondo fois, lu Kruncc éuil taise en detneure do 80 pronoiicor entre la démocratio libérale et la démocratie absolue.

a. Je n'hésite pas à ulïirmer que tel était le choix qui lui était soumis on ce moracul, bien (ju'on ne voie d'ordinaire ici qu'une question beaucoup inoins générale.

« Au point où en étaient venues les choses, la question de savoir si la continuation do la Terreur »Hait nécessaire au salut public, n'était déjà plus qu'une question secondaire ; et celle de la dictature qui s'y liait si étroitement, disparaissait aussi en présence d'un intérêt d'une tout autre importance. L'avenir était en cause plus encore que le présent. Danton, avec la supériorité de son sens politique, voyait depuis longtemps déjà ce que Desmoulins ne devait comprendre que fort tard, c'est qu'il ne s'agissait pas dans ce débat de la prolongation ou du ralentissement de la dictature, mais de l'établissement ou du rejet du pouvoir absolu, de la dictature perpétuelle.

«1 II avait enfin deviné que les doctrines, déjà partout dominantes, de Robespierre et de ses condisciples n'étaient point, comme beaucoup le croyaient alors, et comme des esprits sincères le croient encore aujourd'hui, une interprétation étroite, mais pourtant fidèle , de l'idée révolutionnaire, une orthodoxie jalouse, mais légitime, une espèce de jansénisme de la Révolution ; il s'apercevait qu'elles étaient en contradiction flagrante avec ses principes les plus essentiels , qu'elles étaient la négation éternelle de toute liberté , et que cette dictature qu'on avait alors réclamée et obtenue au nom des périls de la chose publique , on ne la prolon-

s'y asseoir et respirer un moment ; les plus fortr. se consumaient duns un travail stérile : voilà la cause de la lassitude de Danton. Lui aussi sent que la haclie approche. »

(E. QoiNET. La iiévolution , t. Il, p. 249, 250.)

geait plus qu'au profit du système dont la réalisation ne ferait que la remplacer par un despotisme illimité.

« Voilà ce qu'entrevit Danton , et ce qui , pour nous , est démontré jusqu'à la dernière évidence. Alors , cet homme impur et vénal, ce politique sans scrupules, qui avait transigé avec tant de crimes , on le vit , ce grand et misérable Danton, s'arracher sans hésitation à la vie de nonchalance et de plaisir qui lui était si chère , et se lever à son tour , afin de rendre témoignage à la vérité pour laquelle venaient de mourir les Girondins.

« Trop faible encore pour attaquer de front , trop compromis pour engager l'action en personne , il profita adroitement du combat que Robespierre et les Comités étaient forcés de livrer à la Commune , qui les avait dépassés de si loin dans les voies de la violence et de la fureur. Il leur apporta son concours et l'alliance de ses amis , derrière lesquels il s'effaça. Mais, en réalité, ses coups étaient dirigés également contre les deux partis. C'est ce que le public apprit bientôt avec un immense étonnement à l'apparition du mémoire de Philippeaux sur la guerre de Vendée , et du Vieux Cordelier, de Camille Desmouhns.

« La tentative était si hardie qu'elle excita plus de stupeur que d'enthousiasme. Philippeaux commença résolument. En dénonçant Ronsin , l'homme d'action de la Commune , le généraUssime de l'armée révolutionnaire, il visait droit à la tête le Comité de salut public, qui avait laissé la conduite de cette guerre à un homme dont les seuls titres étaient d'avoir rimé de mauvais vaudevilles et soutenu des motions sanguinaires.

« De son côté , Camille , d'abord combattu par sa vieille amitié pour Robespierre , qu'il espérait encore ramener à la cause de la liberté , laisse bientôt déborder l'amertume de son cœur dans cet immortel plaidoyer tant de fois cité , où , sous prétexte de défendre les hommes de la Terreur , il les marque pour l'éternité du fer rouge de Tacite. Il

PRÉKACK. iOiS

Beinble, au dt^but du Vieux Cordelier, que ce grand artiste, si faciinmont dupe de son imagination, ait à peine conscience de la nature de l'entreprise u laquelle il s'associait , tant il accumule les restrictions, tant est étrani;e ramali,'anie (|u'il fait (les noms et des opinions les plus hétéroclites , — la liberté cl llobespierre , la clémence et Marat, etc. — Mais peu A peu sa pensée se précise au choc des contradictions , il se rallermit à niosuiT (jue ses adversaires le pressent , il laisse là les précautions oratoires et les vains ménagements, et son secret lui échappe dans ce cri de son cœur :

i( Non, la liberté que j'adore n'est point le dieu inconnu. « Nous combattons pour défendre des biens dont elle met « sur-le-champ en possession ceux qui l'invoquent. Ces « biens sont la déclaration des droits , la douceur des « maximes républicaines , la fraternité , la sainte égalité , « l'inviolabilité des principes ; voilà la trace des pas de la « déesse ; voilà à quels traits je distingue les peuples au « milieu de qui elle habite.

« Et à quel autre signe veut-on que je la reconnaisse, « celte liberté divine ? Cette liberté , ne serait-ce qu'un « vain nom ? n'est-ce qu'une actrice de l'Opéra , la Can- « deille ou la Maillard , promenées avec un bonnet rouge , « ou bien cette statue de quarante-six pieds de haut que « propose David ? Si par la liberté vous n'entendez pas , « comme moi, les principes, mais seulement un morceau « de pierre , il n'y eut jamais d'idolâtrie plus stupide « et plus coûteuse que la nôtre.

M 0 mes cliers concitoyens, serions-nous donc avilis à ce « point, que de nous prosterner devant de telles divi- « nités ? Non , la liberté , cette liberté descendue du ciel , « ce n'est point une njTnphe de l'Opéra, ce n'est point «i un bonnet rouge , une chemise sale ou des haillons ; la « liberté, c'est le bonheur , c'est la raison, c'est l'égalité , « c'est la justice.

« Voulez-vous que je la recoimaisse , que je tombe à

« ses pieds, que je verse tout mon sang pour elle? Ouvrez « les prisons à ces deux cent mille citoyens que vous « appelez suspects ; car dans la Déclaration des droits il « n'y a point de maisons de suspicion , il n'y a que des « maisons d'arrêt. »

« A partir de cet instant, Camille est comme transfiguré ; la lumière se fait dans son esprit , qui avait toujours jugé par sentiment plutôt que par raison; son talent s'élève à une hauteur qu'il n'avait jamais connue, et son courage grandit avec son talent. Ses derniers numéros attestent une intelligence entière de l'antagonisme profond qui armait les unes contre les autres toutes les forces vives de la Révolution. Ils atteignent à la grande éloquence. Qu'on ne dise donc pas que le dévouement de cet ardent jeune homme est resté sans récompense; il lui a inspiré une œuvre impérissable. Il est plus que payé de ses douleurs, puisqu'elles lui ont révélé son vrai génie. Malgré ses cruautés, que le repentir suivait toujours de près, et qui n'étaient chez lui que l'emportement d'une nature toute féminine , incapable de se maîtriser elle-même et de résister à un premier mouvement, Camille a dans sa vie deux dates qui honoreraient les vies les plus glorieuses et qui plaideront éternellement pour lui : la première, c'est cet instant déjà si lointain de la pure et brillante aurore de 89, où, enthousiaste inconnu, il haranguait le peuple au Palais-Royal, désignait à ses efforts la Bastille encore menaçante et donnait pour couleurs à la révolution naissante « le vert, couleur de l'espérance ! » La seconde, c'est celle du Vieux Cordelier.

« Robespierre comprit d'abord si peu la vraie portée de ces attaques, tant étaient habiles les ménagements qu'on y mit, qu'il corrigea de sa main les premières feuilles du journal de Camille. Mais la colère des uns, l'enthousiasme des autres, ne tardèrent pas à l'avertir de sa méprise. Il unit plus étroitement que jamais sa cause à celle de ses amis du Comité. Camille et Danton étaient attaqués aux Jacobins, il

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1m prit d'abord sous sa protection : puis , (|uan<i il \om eut bien humiliés , il les abandonna et montra la rf^puhliqu»' prête à sombrer entre l'écueil du « modérantisme » et celui de l'exagérnlion.

« Cependant Danton gardait le silence. On le provoquait, on lo (li^signnil comme le chef de la conspiration; ses amis pliaient , succombaient sous le nombre , et Danton ne se montrait pas. Après les avoir si bien inspirés, n'était-ce pas le moment d'agir à son tour , de faire tonner à la tribune cette voix mâle et puissante qui remuait les multitudes, comme la tempête remue les flots? Non. Danton était fatalement condamné au mutisme et à l'attente. A moins de se compromettre contre des adversaires subalternes, il ne lui était pas permis d'attaquer. Tout au plus pouvait-il se défendre. C'est ici que ce fatal passé qui l'avait si bien servi en maintes rencontres , se retournant tout à coup contre lui, enveloppa le géant dans mille nœuds inextricables et le livra à ses ennemis, enchaîné, paralysé, impuissant.

« Le silence de Danton, c'était son supplice qui commençait ; c'était son arrêt de mort prononcé par sa propre conscience. Que fût-il venu dire à cette tribune où on lui reproche de n'être pas monté ? à cette tribune encore retentissante de ses appels à la fureur? Accuser l'atrocité des jugements? — il avait fait voter le tribunal révolutionnaire ; flétrir la corruption des hébertistes ? — il avait encore aux mains l'or de la Belgique; blâmer la dictature des comités?

— leur organisation était son ouvrage ; dénoncer les folles promesses des nouveaux tribuns aux classes indigentes?

— il a\'ait fait décréter les quai*ante sous pai' jour accordés aux sectionnaires ; attaquer la Terreur, enfin ? — il avait accepté, sinon préparé Septembre.

« Septembre était, pour la seconde fois, l'écueil où venait se briser sa fortune.

« Toutes ces abominations, tous ces excès de pouvoir, tous ces écai'ts d'esprits dévoyés, il avait, en pactisant avec eux

perdu le droit de les condamner sans se condamner luimême. Il ne lui était plus permis de les attaquer comme iniques , mais seulement comme inutiles et inopportuns. Dès lors, que pouvait-il contre eux ? rien.

« Les termes du débat une fois restreints à cette mesquine proportion, le peuple ne devait voir entré lui et ses adversaires qu'une question toute personnelle d'ambition ou de rivalité, et comme il aime passionnément dans ses favoris les dehors d'austérité qui le relèvent à ses propres yeux, comme l'immoralité de Danton était bien connue, son choix était pour ainsi dire indiqué d'avance.

« Mais on lui en épargna l'embarras. Danton et ses amis furent cernés, enlevés, bâillonnés sans avoir pu môme se faire entendre à la Convention. Leur procès, dirigé par Herman et Fouquier-Tinville , sous la surveillance de Saint-Just , de Robespierre et de Billaud-Varennes, offrit comme celui des Girondins une des plus monstrueuses iniquités dont l'histoire eût conservé le souvenir. Ils apprirent ce que c'était que le tribunal révolutionnaire.

« Ils emportèrent avec eux les dernières espérances de la liberté. On raconte que peu d'heures avant son arrestation, un de ses amis le pressant de fuir, Danton lui répondit gravement : « On ne me touche pas, je suis l'Arche sainte. » Oui , quels qu'eussent été ses égarements , à ce moment suprême , Danton , purifié par le repentir et l'expiation , disait vrai, il était l'Arche sainte. Les vérités dont il était le dernier dépositaire, et que seul il pouvait faire triompher, le rendaient inviolable et sacré. La Révolution était tout entière avec lui. Après sa mort, jusqu'au 9 thermidor, elle n'appartient plus qu'au rêve et à l'hallucination ; après le 9 thermidor, elle n'appartient plus qu'à la lassitude et au découragement. »

Le morceau que nous venons de transcrire nous dispense de bien des notes. Nous en

ajouterons cependant afin de justifier des passages que l'on pourrait prendre pour i'a^uyre d'une imagination chimérique. — Il est des atrocités qui ne s'inventent pas , ou dont l'invention attesterait la perversité de l'auteur. Dans la peinture des terroristes , une seule chose est à craindre , c'est l'impuissance à rendre les elTets de leur tyrannie : un nouveau Dante lui-même resterait au-dessous de la vérité.

Caen , le 1" mais 1869.

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