‹ La pitié sous la terreurChapitre 11 sur 54 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

DANTON. Sophie DANTON. ROBESPIERRE.

DANTON

Ici? toi, Robespierre?, )

ROBESPIERRE

Oui , je viens à Danton confier mes soucis ;

Dans le péril commun je cherche mes amis.

La Révolution , en sa marche sublime ,

Tremble au sein de la peur comme au bord d'un abîme"

La Modération l'entrave ; aux Indulgents

Nous devons nos dangers.

DANTON

Tes soins intelligents Ne laissent pourtant pas chômer la guillotine . Rien n'arrête en tes mains la publique ruine ; Ta voix sait avec art dicter aux Comités , Sous d'habiles couleurs, tes moindres volontés. Dans la Convention, les députés dociles T'acceptent prédicant de nouveaux évangiles ,

Ai-lh CHh.MIfcii. — ftChNE V. 425

Votent coinine un seul homme et, séides abjects, Craignent (juc Mahomet dans le rang des suspects Sur ses tables de mort n'inscrive des rebelles.

KOBESPIERRE.

Donc je suis le tyran dans ces atîreux libelles Qu'imprime Desmoulins ! donc c'est à mon dossier Qu'il met l'allusion de son Vieux Cordelier ! Donc c'est lorsque la loi fauche ou purge la France Qu'on doit tout compromettre et parler de clémence !

Ne te souvient-il plus déjà de ces discours

Où tu voulus hâter la justice en son cours ?

Avec les accusés tu te trouvais en guerre ,

Et demandais contre eux des éclats de tonnerre ,

Et tu lis décréter ces hardis tribunaux

Qui nous préservent tous des périls sociaux.

Serais-tu gangrené de cette pruderie

Qui répugne à verser le sang pour la patrie ?

Et refuserais-tu , par fausse humanité ,

Un large sacrifice à la nécessité ?

Jusque dans les prisons la royauté conspire :

Il faut l'épouvanter, Danton, il faut proscrire,

Il faut tuer: les morts seuls ne reviennent point.

426 LA PITIÉ sous LA TERRETJR.

L'échafaud chaque jour réclame son appoint. L'arbre des libertés veut des soins : il impose Au fier cultivateur que de sang il l'arrose. Qu'à la sève un seul jour manque cet aliment , L'arbre meurt... et l'on veut qu'un Comité clément Fasse obstacle aux destins de notre République I

Ce qui manque le plus à tous , c'est la logique. On reçoit un principe , on le tient pour certain , Et l'application timide , au lendemain , D'un robuste argument remet les conséquences ! Le doute sur le droit nourrit les défiances. Si d'un pas on avance , on recule d'un pas ; Chaque embarras enfante un nouvel embarras ; On ose à nos décrets opposer des murmures, Et par l'appel aux lois combattre nos mesures. C'est ainsi qu'en aveugle , et sans prévision , On ranime l'espoir de chaque faction , Et qu'on s'endort , inepte , au milieu des cratères. Les volcans sourdement grondent , et nos colères S'apaiseraient devant les obstinés complots ! Une mer en fureur accumule ses flots , Aux tempêtes sans fin succèdent les tempêtes , Et nous demanderions, pour dérober nos têtes. Un abri ! Le pays harcelé , combattu ,

AirrK PHKMItH.— -SCÈNE V. 427

De ses représentants attoml plus de vertu. Toi-mômc, interrogé, n'as-tu pas dit: a Kn l'ace, « Do l'audace toujours et toujours de l'audace? »

DANTON

Je l'ai dit, par l'audace il fallait débuter :

Aujourd'hui je l'impose encor... pour résister.

Je t'ai compris , je sors de mon indifférence.

Eh quoi ! les échafauds dressés en permanence ,

Des plébéiens obscurs saisis dans leurs maisons ,

Des gens de tous états encombrant les prisons ,

Des vieillards, des enfants, de pauvres jeunes filles,

Des suspects enlevés dans toutes les familles,

Les procédés hideux de l'Inquisition :

Réponds , est-ce affermir la Révolution ?

Est-ce la faire aimer '? aime-l-on quand on tremble ?

ROBESPIERRE

C'est la réaction qui parle, ce me semble. Ainsi de sa torpeur Danton sort insensé : Lâchement devant moi reniant son passé, Pour sa femme hésitant à sauver sa patrie. Ah ' le grand citoyen s'éteint s'il se marie !

Le républicain lier s'abaisse aux gens de cour, Et perd toute énergie aux filets de l'amour.

SOPHIE

Je pénètre le sens de mon affreux présage... Horreur! le masque tombe et je vois ton visage. Il te faut des amis sans entrailles. Danton A ressenti l'amour et m'a donné son nom ; Pour savourer la paix d'une douce campagne , Il a fui dans Arcis tes sbires , ta Montagne , Tes farouches tribuns , ta sauvage Terreur , Et tu prétends lui faire expier son bonheur. Le froid du célibat te glace , homme insensible , Hypocrite , orgueilleux , dans le crime impassible. Mon Danton t'a laissé trop de place au soleil , Il s'est trop endormi; tremble qu'à son réveil, Tremble qu'à la tribune il n'éclaire tes trames I

ROBESPIERRE

A ces emportements je reconnais les femmes : Les extrêmes en tout, haine, amour, amitié. En révolution leur absurde pitié Aux plus fermes maris souffle des défaillances

ACTI fBIMIBR. — SCÈNK V. 439

Qui ne permettent plus d'héroïques vengeances. L'énergique Danton n'est qu'une ombre...

DANTON

Tu mens !

Si ma. femme m'appelle à tous les dévoùmens, Si de ceux qu'on égorge elle prend la querelle , Elle est digne de moi , je serai digne d'elle. J'ai percé tes desseins : tu venais aujourd'hui , Pour marcher à ton but , réclamer mon appui ? Passe-t'en.

ROBESPIERRE

Tu me hais ? tu me hais ?.. tout s'explique Hostile à Robespierre, on hait la République... Patriotes d'un jour, dès le soir abattus, Ils refusent , jaloux , de croire à mes vertus ; Ils se blessent d'un nom , le nom d'incorruptible. Que leur patriotisme à son tour passe au crible. Il restera bassesse , avidité sans frein , Fol amour des plaisirs... pas un noble dessein I Rien pour la France, rien pour la chose publique. Coureur de voluptés , qu'as-tu fait en Belgique ? Ta main sale a volé les deniers de l'État. A toi luxe et richesse.

DANTON

A toi l'assassinat ; Tu n'aimes que le sang.

ROBESPIERRE

Oui , le sang qui féconde , Qui, justement versé, régénère le monde. L'obstacle vient de vous , sybarites fripons. Toi , conte tes exploits pour le peuple , réponds : Tu louas Dumouriez , tu soutins La Fayette ; Tu peux servir encor, mais il faut qu'on t'achète.

DANTON ( avec une iiautaino et insoucianle ironie ).

Peut-être es-tu venu conclure le marché I

Quel temps as-tu choisi ! mon foin n'est pas fauché ;

Tes propositions me trouvent inflexible ,

Et je veux qu'on m'appelle aussi Y incorruptible !

ROBESPIERRE ( se retirant irrité ).

Raille , raille à loisir , ironique apostat.

ACTB PREMIER. SCÈNK Vf. 48t

DANTON

Tu me jettes le gant? j'accepte le combat.

( Ils sortent par deux portes oppoitées. )

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