A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
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Telle est l'explication, et, s'il en était besoin, l'excuse de ce livre, qui a pour objet de faire connaître l'histoire et les ressources d'une des contrées du continent américain vers lesquelles l'émigration française semble depuis quelques années se diriger de préférence , et cela au grand avantage et du pays et des émigrants eux-mêmes.
La République Argentine est jeune encore ; ses annales ce^ pendant remontent à quatre siècles déjà, et mériteraient à plus d'un titre d'être mieux connues qu'elles ne le sont. Elles touchent par plus d'un point à celles de plusieurs des principales nations européennes ; elles sont d'ailleurs intimement liées à l'histoire de toute l'Amérique méridionale. Pour faire comprendre comment les hommes de race latine furent amenés sur les bords des grands fleuves du sud-est de l'Amérique australe, comment est née cette petite république , les vicissitudes par lesquelles elle a passé, et enfin son état actuel , il me faudra remonter à l'époque de la conquête, au delà même, et parler souvent des États qui l'environnent, du Pérou surtout, dont les métaux précieux furent le principal appât qui attira les hommes de l'ancien monde vers le nouveau , et dont la Plata a longtemps d'ailleurs partagé les destinées.
En cela , du reste , je ne ferai que me conformer aux lois de la logique. L'histoire , en effet , se compose de deux éléments inséparables, les idées et les faits. Les études historiques, pour atteindre le but qui peut surtout les rendre intéressantes, et qui est de nous initier à l'avenir et de nous le faire envisager avec confiance par la comparaison du présent au passé , doivent donc avoir également un double objet : d'abord l'étude des idées ou de l'esprit humain à une époque donnée , que nous appellerons l'étude des causes , puis l'étude des événements ou des effets.
Les événements sont , en général , la conséquence des dispositions de l'esprit humain , mais souvent ils réagissent d'une
manière inattendue sur les idées ; et causes et effets s'entre* choquant, se modifiant constamment» il en résulte un étrange enchaînement de faits qui nous portent à croire que les destinées humaines sont fatalement réglées, et que l'humanité marche , sans s'en douter , vers un état social préconçu par la nature , comme le chêne est préconçu dans le gland , la houille dans la forêt ensevelie par un cataclysme géologique , le diamant dans ces masses de charbon frappées par la foudre.
Quelles sont ces destinées réservées à l'humanité? Nul ne le sait, mais Dieu est grand
L'étendue du domaine qui reste à l'homme à exploiter parait encore bien disproportionnée à ses moyens de travail ; le rôle qu'il est appelé à remplir est donc encore si loin d'arriver à son terme, que nous pouvons croire que les destinées humaines sont proportionnelles au travail à faire comparé au travail fait: plus il reste à faire et plus doit nous paraître grandiose l'avenir que nous devons espérer pour la race humaine.
Des 500 millions de kilomètres carrés dont se compose le domaine humain, un cinquième à peine est exploité, le surplus attend encore la main de l'homme.
Ce n'est pas de longtemps sans doute que s'achèvera cette exploitation, dont les résultats seraient incalculables pour notre bonheur; un grand pas cependant a été fait dans les quatre derniers siècles. La terre est aujourd'hui connue, l'homme l'a parcourue dans tous les sens et peut s'en faire une juste idée : progrès immense , si l'on songe à ce qu'était la science géographique au quinzième siècle. Une moitié du monde était alors inconnue de l'autre moitié. L'Astec ou l'Inca, comme l'Européen ou leHantchou, ignoraient qu'au delà des mers existaient d'autres continents. On n'avait sur la forme du globe , sur l'étendue des terres , sur la diversité des climats et sur la difTérence des races humaines, que des notions vagues, incertaines. Les exagérations
considéré comme un savant , où tout le monde enfin était heureux^
Ces récits , si absurdes qu'ils nous paraissent , impressionnaient fortement les aventuriers d'alors , dont la crédulité égalait l'ignorance ; et ce n'étaient pas seulement le marin et le commerçant qui se préoccupaient de ces merveilles , les princes les plus puissants d'Europe y rêvaient souvent.
Les relations de Marco Polo étaient une des lectures favorites de don Enrique de Portugal , qui , à force de constance et de sacrifices , fit parvenir ses flottes jusqu'au pays des épices.
Le succès des Portugais dans leur navigation par le cap de Bonne-Espérance , les immenses bénéfices que réalisèrent les marchands qui eurent la bonne fortune d'accompagner Vasco de Gama , ne firent qu'augmenter le désir d'arriver aux terres du Grand Khan , plus à l'est des côtes de l'Indoustan, et plus riches encore que Galicut, où Gama avait débarqué.
Un marin génois , très-lettré , si on le compare à la généralité des hommes de sa profession , avait lu et relu les voyages de Marco Polo. Ses études astronomiques et ses relations avec le cosmographe Torricelli lui avaient donné des notions sur la forme de la terre , et, malgré son ardent catholicisme* il croyait que c'était un corps sphérique ayant de 9,000 à 10,000 lieues de circonférence.
Dans sa jeunesse, Christophe Colomb avait navigué de Gènes k Lisbonne et de Lisbonne aux lies Açores, où il avait séjourné trois ans. Calculant que de Venise aux Açores il y avait i ,000 lieues et que Marco Polo avait, selon son itinéraire, où les distances n'étaient pas moins exagérées que la grandeur des villes dans ses descriptions, cheminé 8,500 lieues à l'est, il se disait : En naviguant à l'ouest des Açores il est impossible que je n'arrive pas aux terres du Grand Khan.
La terre, en effet, si Torricelli ne se trompe, mesure en cir-
conférence au plus 10,000 lieues
Des terres du Grand Khan à Venise, il y a, i
selon Marco Polo 8,000
De Venise aux Âçores, la distance est de i,000 Des Açores aux terres du Grand Khan, il doit
y avoir au plus i,000
Total égal à la mesure de la terre 10,000 lieues
Dans ce simple calcul est tout le génie de Colomb ; cette simple addition lui donna la certitude mathématique d'arriver , après une courte navigation, aux terres que les Portugais avaient eu tant de peine à découvrir en doublant l'extrémité australe de TAfrique. Et encordes terres abordées par les Por* tugais étaient les plus voisines de l'Europe , celles dont Marco Polo faisait le moins de cas, un pays insignifiant comparativement aux fameuses îles des épices, voisines de Zipangu , lesquelles , étant les plus éloignées de l'Europe par la route de Test, devaient être les plus rapprochées et les premières où l'on arriverait par la route de l'ouest.
Mais que de difBcultés pour persuader les grands de la terre de cette simple vérité! Que de controverses à soutenir avec les hommes d'Église, tout-puissants alors, et alors aussi , comme aur jourd'hui, aveuglés par les plus puériles superstitions ! Fort de sa conviction , Colomb commença le plus rude des combats contre l'ignorance de ses contemporains. *
Pour être plus en état de répondre aux objections , il entreprit l'étude de la théologie ; il harmonisa de son mieux sa science de cosmographe avec les superstitions de son siècle ; et, pendant huit longues années , il mendia , en discutant , le peu d'argent qu'il lui fallait pour sa grande entreprise.
Il eut enfin le bonheur d'intéresser un moine espagnol qui décida une reine à tenter cette aventure, dont le résultat, inespéré de tous et de Colomb tout le premier, devait être la découverte du nouveau monde.
Mais ce grand fait 9 ce. nouveau monde , n'apparut pas tout d'abord après l'arrivée de Colomb à San-Salvador ; il demeura pour tous un mystère longtemps encore après que le Génois eut présenté à Leurs Majestés Catholiques les hommes rouges des lies , parés de plumes aux reflets métalliques , dépouilles d'oiseaux inconnus» et chargés de bijoux d*or grossièrement travaillés f mais massifs.
Colomb et ses compagnons croyaient se trouver à l'extrémité orientale de l'Asie; quand ils côtoyaient les Antilles, les hautes montagnes de Cuba leur avaient semblé , non les collines d'une lie , mais les rivages d'un continent. Les Européens n'étaient pas encore habitués à cette nature si fortement accentuée. Colomb mourut dans celte persuasion , et la preuve en est dans le nom d'Indes Occidentales qui fut donné aux terres qu'il avait découvertes.
* Pour détromper les Espagnols, il fallut les rapports de Vasco Nunés de Balboa découvrant le Pacifique à l'ouest de l'isthme de Panama, la navigation de Certes sur les mers qui baignaient les côtes occidentales de l'empire de Montézuma, l'expédition de Pizarre de Panama au Pérou, celle enfin de Magellan, qui résolut le grand problème et fit que l'homme connut tout son domaine.
Une fois l'Amérique découverte, et lorsque les immenses trésors du Pérou eurent éveillé l'attention , cinq nations voulurent posséder des établissements dans le nouveau monde. L'Espagne et le Portugal prirent pour eux les Antilles, le Mexique et toute l'Amérique méridionale. Les Français et les Anglais s'établirent dans l'Amérique du Nord , où les premiers navigateurs avaient dédaigné d'aborder. Les Hollandais allèrent un peu partout, prenant pied où on voulut bien le leur permettre.
La colonisation, dans les pays où s'établirent les Espagnols, les Portugais et les Français, les hommes de la race latine, en un mot, eut partout le même caractère. Les Latins, individuel-
lement plus aventureux que les Saxons , étaient à peine arrivés qu'ils s'éparpillaient par toute la contrée. Souvent cruels, mais sans mépris, sans répugnance pour les aborigènes , ils se mêlaient aux tribus indiennes, et, un siècle après la découverte, des côtes de la Californie au cap Horn, de Maracalbo à la Plata, les Espagnols avaient parcouru le continent en tout sens. Les Portugais, de leur côté, avaient exploré tout le Brésil. Des villages, où quelques Européens s'étaient entourés d'un grand nombre de familles indiennes, s'élevaient de tous côtés, souvent à sept ou huit journées les uns des autres et à quinze ou vingt journées de marche des côtes ou des rivières où pouvaient arriver les vaisseaux d'Europe.
Ces colons prenaient les habitudes, le costume et quelquefois jusqu'à la langue des tribus auxquelles ils se mêlaient, comme cela est arrivé au Paraguay, et, tout en les dominant, ils s'identifiaient à elles ; les Européens, en un mot, se faisaient Indiens, oubliant l'ancien monde qu'ils venaient de quitter.
Dans l'Amérique du Nord , les quelques Français qui abordèrent au Canada, poussés par les mêmes instincts, découvrirent plus de terre que les autres colonisateurs, en se répandant des bouches du Saint-Laurent aux bouches du Mississipi.
Moins aventureux, les Anglais ni les Hollandais ne se préoccupaient pas autant d'étendre leurs possessions^ mais ils s'y établissaient plus solidement. Ce qu'ils prenaient était pour eux seuls , et leurs colonies , loin de présenter l'aspect semisauvage des colonies latines , étaient peuplées d'hommes aussi civilisés et plus entreprenants que ceux des villages d'Angleterre ou de Hollande. La population y était plus homogène, I>arce qu'ils en chassaient les naturels. Le mépris pour les races noire ou cuivrée , la répugnance à se mêler à elles, sont instinctifs chez les hommes du Nord ; aussi pouvons-nous dire que l'aristocratie de la peau date, aux États-Unis, du temps de la conquête.
Il est une autre distinction , très-essentielle , et qu'il ne faut jamais oublier si Ton veut se rendre bien compte de la marche des événements dans le nouveau monde , après la colonisation.
Dans les colonies latines , on tenait à former un peuple de bons sujets.
Dans les colonies saxonnes, on tenait à former un peuple de bons citoyens.
Un homme est un bon sujet s'il est obéissant. Dans les monarchies absolues 9 l'instruction» la richesse individuelle, l'activité morale ou matérielle, l'aptitude à augmenter son bienêtre, à conserver la fortune acquise, sont choses fort secondaires. Tout cela ne fait tort sans doute ni à la monarchie ni à l'individu; mais l'utilité, après tout! On est d'autant meilleur sujet que moralement on ressemble plus au mouton.
Dans un État libre , c'est presque le contraire. L'instruction très-généralisée , les habitudes de travail , la capacité de produire son propre bien-être, d'augmenter sa richesse individuelle et de la conserver ; une haute moralité , en un mot , sont les conditions premières de la prospérité , de la stabilité de l'État. Le pays n'a qu'à gagner à ce que chacun pense à ses devoirs et à ses droits , et discute les intérêts publics. L'obéissance moutonnière serait un défaut chez le bon citoyen.
Pour être logique, l'éducation du sujet doit donc être l'op* posé de l'éducation du bon citoyen.
Ainsi s'expliquent les divergences si profondes entre les premiers établissements formés aux deux Amériques. Dans les colonies espagnoles, on fit tout ce qu'il fallait pour avoir de bons sujets ; dans les colonies anglaises, presque tout ce qu'il fallait pour faire de bons citoyens; et cela sans qu'on doive accuser les uns de machiavélisme ni exagérer la prévoyance des autres.
Les Portugais et les Français suivirent le système espagnol, les Hollandais imitèrent à peu près les Anglais. La condition
différente de ces peuples en Europe explique cette marche différente.
La France^ l'Espagne et le Portugal, qui avaient échappé aux erreurs de Calvin et de Luther , étaient en plein catholicisme. Or, bon catholique et bon sujet, c'est tout un. Pour celui-ci comme pour celui-là, il faut croire, obéir, et surtout ne jamais discuter.
L'instruction dans les pays catholiques , et particulièrement en Amérique, se réduisait à marmotter quelques prières et à se bien préparer pour la vie future. La vie future ! c'était là le grand, l'unique but, la suprême aspiration^ pour les Indiens surtout , qui avaient souvent à souffrir de leurs maîtres , et qui espéraient en être dédommagés dans cet autre monde dont on leur parlait sans cesse , et où ils devaient trouver l'oubli et la réparation de tous leurs maux. De là, chez les colons espagnols et chez les Indiens qui vivaient avec eux, une extrême nonchalance et une indifférence résignée pour l'état de choses. De là aussi l'immense prépondérance du clergé dans les colonies espagnoles et l'éclatante protection dont ne cessa de le couvrir la couronne d'Espagne, qui comptait sur lui comme sur le premier et le plus puissant instrument pour le maintien de l'ordre et de l'obéissance dans ses lointaines possessions.
Dans des pays ainsi constitués, l'administration était facile. On n'avait pas à s'y préoccuper des devoirs du Gouvernement, auxquels personne ne songeait ; on s'y préoccupait de ses droits, que l'on faisait consister à faire rentrer au Trésor le plus d'argent possible, à utiliser ces nouvelles possessions pour donner de l'emploi à un grand nombre de solliciteurs qui comptaient sur l'administration pour vivre, à éloigner des pays conquis tout étranger qui aurait fait concurrence au commerce espagnol , parce que , en fin de compte , le commerce espagnol était celui qui donnait le plus d'argent à l'Espagne.
Tout cela, nous nous plaisons à le répéter, était fait par le gouvernement espagnol sans songer à mal , et , au contraire ,
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dans l'intention de rendre le plus heureux possible ses sujets d'outre-mer.
Les choses se passaient tout autrement dans les colonies anglaises ou hollandaises. La population qui y affluait était presque toute atteinte de la manie d'examen , conséquence naturelle des religions réformées. Puritains de Boston, quakers de Phi-ladelphie ou anglicans de la Virginie, attachaient la même importance à la lecture de ^a Bible: de là ce grand nombre d'écoles qui , dès les premiers temps » s'élevèrent dans ces colonies. On y singeait les assemblées de l'Angleterre, où tout se discutait; on y parlait hautement de ses droits; on afDchait la prétention de commercer librement, etc., etc. Enfin, l'éducatioa donnée à la jeunesse tendait presque instinctivement à former de bons citoyens.
De ces différences de la manière d'être des deux races colonisatrices est sorti ce que nous voyons : une race un peu plus civilisée au Nord, une race un peu moins civilisée au Sud. La raison en est simple : s'il est vrai, en effet, que les institutions humaines peuvent ralentir la marche des sociétés vers le progrès , ces institutions sont peu de chose comparées à l'impulsion du temps, qui, soit par des moyens pacifiques, soit par des moyens violents , conduit le monde fatalement vers un état de choses meilleur.
Un travail sur les progrès de l'humanité en Amérique serait assurément fort intéressant; malheureusement il est trop audessus de mes forces pour que j'aie pu un seul instant songer à l'entreprendre. Mais ce que je ne saurais faire pour le tout, il me sera peut-être permis de l'essayer pour une partie , que je connais plus particulièrement, pour les provinces de la Plata, où j'ai passé de longues années.
Les annales de ces provinces remontent à la découverte du nouveau monde ; je devrai donc , pour faire connaître les causes en même temps que les effets , aller chercher jusque-là
l'origine de la République Argentine , et , par la même raison , je serai plus d*une fois obligé, comme je Tai dit en commençant, de faire des excursions dans les pays voisins , à Thistoire desquels son histoire se trouve souvent mêlée.
Les divisions de cette étude historique sont indiquées par les étals divers qu*a traversés l'Amérique méridionale depuis qu'elle nous a été révélée.
Quand les Européens abordent dans cette moitié du nouveau monde, ils en trouvent la partie occidentale occupée, dans presque toute sa longueur, par un immense troupeau humain sur lequel régnent despotiquement les fils du Soleil. Dégageant des récits contemporains ce qui peut intéresser notre sujet, Dous jetterons un coup d'œil rapide sur la constitution de cette étrange communauté, parvenue, sous l'empire des lois les plus simples, à l'état le plus florissant ; sur les mœurs de ces populations , au souvenir desquelles s'attache encore un intérêt sympathique.
De 1526 à 1533, les Espagnols se rendent maîtres de tout l'empire des Incas , et sur ses ruines ils établissent la viceroyauté du Pérou , qui s'étendait jusqu'à l'embouchure du Rio de la Plata.
Les guerres de l'Espagne avec les colonies portugaises la déterminent, en 1776, à scinder en deux gouvernements ses vastes possessions de l'Amérique du Sud , dont la trop grande étendue est un obstacle à la marche des opérations militaires comme à celle de l'administration, et les provinces de la Plata forment une vice-royauté particulière.
En 1810, les pays qui formaient cette vice-royauté lèvent l'étendard de l'indépendance , et parviennent à s'affranchir ; mais le règne paisible de la liberté est longtemps retardé par des discordes intestines , résultat naturel de la tutelle où les avait tenus le système colonial.
Nous tâcherons défaire connaître les causes eiVutilitéde ces luttes » si mal appréciées en Europe ; de faire comprendre les tendances des partis politiques, dont on s'est formé des idées si erronées que Thistoire de ces derniers temps en est devenue incompréhensible ; fausses idées qui ont tenu en quelque sorte à une erreur d'optique. De même, en efTet, que les premiers navigateurs, induits par une lointaine ressemblance, donnèrent le nom de lion et de tigre à l'inoffensif puma des Andes et au jaguar des forêts, de même on a appelé conservateurs et libéraux des hommes qui ressemblent autant aux conservateurs ou aux libéraux européens que le puma ressemble au lion ou le jaguar au tigre.
Nous montrerons comment le système républicain, s'il a été parfois une vérité, parfois aussi n'a été qu'un manteau servant à cacher le despotisme le plus efiréné ; et peut-être réussironsnous à faire partager notre consolante conviction, à savoir, que ces guerres qui ont si souvent ensanglanté les bords de la Plata ont toujours eu une raison d'être, et que toute lutte, en dernier résultat, a abouti à un progrès ; ce qui revient à dire que la liberté et la probité politique seules peuvent donner la stabilité. Si nous y réussissons, nos lecteurs seront à même de suivre sans étonnement les péripéties par lesquelles ces pays auront encore à passer.
Dans ce travail, nous n'aurons pu, sans doute, donner à la forme la précision et le poli qu'elle aurait reçus d'une plume française , mais il n'aura pas dépendu de nous que ce qui lui manquera sous ce rapport soit compensé par l'exactitude des faits.
LB TAVANTISUYOU
Etat physique , politi<iue et moral du pays à la fin du quinzième siècle.
Origine et gouvernement des Incas.
Vers la fin du quinzième siècle , Tupao-Inca-Yupangui avait réalisé le rêve de ses prédécesseurs : le Tavantisuyon (1), où tout homme adorait Tlnca comme fils de la divinité» s'étendait le long des Andes du 3* degré de latitude nord au 35* degré de latitude sud. Les chasques ou coureurs de Yupangui avaient mille lieues à parcourir pour porter des ordres d'une extrémité de Tempire à l'autre.
Moins large que long , le pays soumis aux fils de Manco Capac était sillonné dans toute sa longueur par l'immense cordillère aux cimes neigeuses. Les montagnes dont elle est formée , et qui séparent les grands fleuves qui coulent vers l'Atlantique des torrents qui courent au Pacifique, sont très-inégales dans leurs pentes. Abruptes et rapides sur le versant ouest, du côté du
(i) C*est-à-dire, en langue quichua, les quatre régions; c*étaitlenom indien du pays gouverné par les Incas. Les Espagnols, en parcourant la o6te du Pacifique, ayant débarqué un peu au sud de Trujilio, à Tembouchure d*une petite rivière nommée par les Indiens Birim , employèrent ce nom, dont ils firent Pérou ^ pour désigner tous les pays conquis plus tard par Pizarre.
Pacifique, dont on dirait qu'elles sentent le voisinage , elles se pressent les unes contre les autres , laissant seulement entre elles de profonds ravins » au fond desquels coulent de maigres filets d*eau. Entre les plateaux trop élevés pour la grande végétation et les sables brûlés de la côte , le pays ne présente que mornes à pic » où la terre végétale s*éboule sans cesse , pays qui ne peut devenir productif qu'à force de travail.
Le versant opposé offre un aspect tout différent. La pente en est comparativement douce, et Ton y voit de nombreux et larges plateaux. Les cours d'eau qui s*y forment recueillent une plus grande quantité de neige fondue et ne tardent pas à se convertir en rivières. Les montagnes se succèdent à longs intervalles et s'a'baissent de plus en plus. Le guanacOf Valpaca^ le lanuif la vigogne f y trouvant des vallées plus étendues, de plus riches pâturages, y sont plus nombreux que sur le versant occidental. Le puna , le lion inoffensif des Andes , les guette derrière les bouquets de chanar^ Tunique arbre qui brave les vents glacés des Cordillères.
La grande végétation commence à paraître à mesure que la chaîne s'abaisse , et d'autres animaux , le cerf, le pécari des forêts, lejagtuir, peuplent ces terres plus chaudes. Les rivières deviennent de grands fleuves , sur le bord desquels les caïmans se chauffent au soleil ; et à quatre-vingts lieues à l'est des cimes couvertes de neiges , les innombrables cours d'eau qui descendent des Andes, du Chiapiapo au Caqueta^ vont se perdre dans un sombre océan de végétation, qui fut de ce côté, pour leslncas conquérants , une barrière impénétrable et aussi sûre que \c^ flots du Pacifique qui battent le pied des Andes trente lieueb à l'ouest de ces mêmes cimes.
La forêt, dans ces pays tropicaux, est inhabitable, même pour l'Indien. La chaleur qui se condense sous ces voûtes immenses, que les rayons lumineux ne peuvent pénétrer, est intolérable. L'air y circulant à peine, l'humidité y est constante. La terre* disparaît sous d'épaisses couches de feuilles qui se décomposent
et forment un sol d'une fertilité maladire. La végétation ne se produit pas seulement de bas en baut» mais aussi de haut eik bas. Des plantes parasites , aussi nombreuses que les arbres aux flancs desquels elles prennent racine , envoient leurs longs bras dans toutes les directions. Les branches d'arbre les plus grosses que l'ouragan vient à briser ne peuvent arriver i terre; les lianes les retiennent suspendues» et souvent un vieil arbre déraciné reste debout, soutenu par ces mille cordaged< D'autres fois, s'entortillant autour de cinq ou six arbres, lés lianes les couvrent entièrement, s'unissent entre elles et forment une masse énorme qui apparaît comme une grosse tour en ruine couverte de feuilles. C'est l'orgie de la végétation.
Les reptiles seuls se plaisent sons ces sombres forêts , et bien des siècles encore s'écouleront sans doute avant que l'homme puisse s'y frayer des routes et les exploiter, avant qu'il puisse habiter le haut cours de ces grands fleuves de l'Amérique du Sud qui viennent se jeter dans l'Atlantique et qui étonnent si justement les marins.
Ces immenses forêts formaient la frontière orientale du Tihvantisuyou; le Pacifique le bornait à l'ouest.
La fable répandue par les Incas afin de se donner une origine surnaturelle est trop connue pour qu'il soit nécessaire de la ré^ péter ici. Si, d'ailleurs, on comprend que cette fable ait pu être acceptée par leurs crédules sujets, elle ne saurait expliquer k elle seule l'étrange organisation politique du Tavantisuyou , et les quelques documents historiques, basés sur les traditions indiennes, que nous ont laissés les premiers conquérants espa^ gnols, ne jettent aucune lumière sur ce point*
Cependant les institutions humaines portent toujours en elles leur histoire.
Le despotisme des Incas , la langue sacrée qu'ils parlaient entre eux , langue incomprise du reste de la nation et qu'il était défendu d'apprendre , la différence que le docteur Martin a ob-
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servée entre le crâne des Indiens de basse classe et les crânes trouvés aux Guacoa, où les Péruviens, au moment de la conquête, cachèrent les momies de leurs souverains, tout nous porte à croire que ces flls du Soleil appartenaient à la race Aymarâf dont il est probable qu'ils s'étaient séparés dès le treizième siècle, pour asseoir leur domination sur les Quichuas^ auxquels cette race étrangère parvint à imposer un régime despotique tel que Philippe l" ou Louis XIY l'eussent envié, s'ils avaient pu le connaître.
Mais l'origine que je crois pouvoir assigner aux Incas ne suffirait pas à expliquer la civilisation comparativement avancée des hommes de Cusco; leur supériorité sur les autres tribus d'Amérique a tenu surtout au pays où leur pouvoir prit naissance.
Les documents historiques qui méritent foi nous font voir que, quatre cents ans avant la conquête, les Incas occupaient les hauts plateaux qui entourent le lac Titicâca. Le pays était froid, peu boisé, et n'offrait que de maigres pâturages. Cependant, Vichu des Andes, l'herbe que préfèrent le guanaco et la vigogne, y abondait : aussi voyait-on quelques troupeaux de ces mammifères venir s'abreuver aux petites rivières qui tombent dans le lac saumâtre. Mais ces troupeaux étaient trop peu nombreux pour sufQre à la nourriture des Indiens des montagnes. Pour vivre il fallut le travail suivi du laboureur , il fallut semer et attendre la récolte. Les Incas furent les premiers laboureurs ; voilà la véritable explication de leur supériorité sur d'autres tribus indiennes à qui le climat , l'abondance du gibier et des fruits qui peuvent servir sans préparation à la nourriture de l'homme, rendaient la vie plus facile.
Frugales, dures à la fatigue, robustes et persévérantes dans le travail , les races qui peuplaient les deux versants des Andes étaient naturellement disposées à l'obéissance. Leur crâne bombé dit assez que la vénération était le sentiment qui prédominait en elles.
Les Incas trouvaient donc dans leurs sujets les conditions premières du despotisme : la pauvreté et la vénération. Vivre à Tabri de la faim et du froid dut longtemps être le bel Idéal de ces pauvres chasseurs de guanacos. Les Incas, en arrivant chez eux, leur avaient appris à cultiver la terre en commun, à tisser en commun la laine de Talpaca.
Puis des lois simples, logiques, d'une exécution facile, consolidèrent les premiers triomphes du travail sur la faim et le froid.
Le Soleil, qui vivifie tout , dont les rayons fécondent le travail du laboureur, fut leur dieu. Leur chef fut le fils du Soleil, rinca. L'Inca fit les lois. La loi eut donc une origine divine; désobéir n'était pas seulement un crime , c'était un sacrilège : aussi la peine de mort devint-elle le châtiment ordinaire de toute désobéissance , de tout oubli.
Pour que la tradition se conservât pure , l'Inca et sa famille s'isolèrent de leurs sujets. Seuls étaient Incas les descendants de Manco Capac et de sa compagne Mama Oello. Le souverain prenait toujours pour première femme sa sœur ; elle devenait la coya. Leur premier né héritait du llautu aux plumes de coraquenque, qui était l'emblème de l'autorité souveraine, comme la couronne pour les rois européens. Après son mariage avec la eoya, le souverain pouvait peupler ses palais d'autant de femmes qu'il voulait, mais les fils qui lui naissaient de ces concubines appartenaient à l'ordre dont la mère avait été tirée.
Les parents de l'Inca suivaient la même loi pour leurs mariages. Le nombre de leurs femmes était considérable, mais les seuls enfants de père et de mère Incas héritaient de leurs privilèges. Les postes les plus importants de l'empire étaient leur apanage exclusif; les fonctions de juges des juges , de gouverneurs de provinces , de commandants de forteresses , ne sortaient jamais de cette famille, qui formait la population seigneuriale de l'empire.
Entre les Incas et le peuple existait un ordre intermédiaire.
I. S KouracaSf qui se recrutaient parmi les chefs de tribus annexées. LesKouracas, comme les Incas, se mariaient entre eux. C*est à eux qu*étaient dévolus les nombreux emplois de Tadministration.
Le rôle du peuple était de travailler pour ces deux ordres; c'était comme une machine à tout faire , un instrument de production , de travail » que Tlnca, sans se préoccuper de ses aspirations ou de sa volonté, déplaçait à son gré» remployant à la construction des temples, des aqueducs ou des forteresses, ou bien encore à la guerre, dont le but était, comme nous le verrons, d'augmenter la production du Tavantisuyou.
Outre ces trois grandes divisions, imposées en quelque sorte par la triple nécessité de maintenir le prestige d'une famille , de remplir les obligations contractées avec les chefs des tribus conquises, qui devenaient Kouracas, et d'assujettir la masse du peuple au travail, sur lequel reposait l'organisation de l'empire, les sujets de l'Inca, pour la plus grande facilité de la surveillance , étaient partagés en groupes de dix mille &mes , conflés généralement à un Kouraca, et ces groupes étaient eux-mêmes subdivisés en sections de mille, de cinq cents, de cent, de cinquante, et enfin de dix individus.
Chacune de ces subdivisions avait un chef nommé par le chef immédiatement supérieur. Les chefs de décades étaient responsables de la conduite et du travail de leurs hommes; toute faute commise par un de leurs subordonnés leur était imputée, s'ils n'en avaient donné avis à leur supérieur. Et il en était ainsi depuis le chef de décade jusqu'au Kouraca*
Il serait difQcile d'imaginer une police plus efScace. Par cette organisation , toute réclamation arrivait facilement aux chefs de sections , et les communications entre ces derniers et le souverain étaient constantes. L'Inca pouvait tout savoir. Le bon Garcilaso s'extasie sur ce système qui permettait à Tlnca de connaître aisément les besoins de ses plus humbles sujets et d'alléger leurs misères ; mais Prescott voit les choses d'un autre
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œil : il appelle cette police par échelons le plus inquisitorial des despotismes.
Dès les commeacements de l'empire , la terre fut distribuée en trois parts : une pour rinca, une pour le Soleil» une pour le peuple. Les parts furent d'abord égales entre elles; mais» quand la conquête eut reculé les bornes du Tavantisuyou» il cessa d'en être ainsi. Les lots variaient selon le rapport existant entre la superficie propre à la culture et la population : dans les contrées moins peuplées les lots du Soleil et del'lnca étaient plus petits que celui du peuple ; c'était le contraire dans les pays moins peuplés. En un mot» l'Inca laissait toujours au peuple assez de terre pour qu'il pût se nourrir avec la récolte.
Le domaine du peuple était réparti par tète. Chaque homme marié recevait un lot» qui s'augmentait à mesure qu'il avait des enfants : on lui donnait un lot en plus pour chaque garçon » un demi-lot pour chaque fille. Mais le terrain dont chaque homme était mis en possession n'était pas considéré comme sa propriété : c'était le champ où il devait travailler» sa part de la tâche commune. Une fois la récolte faite » le Kouraca procédait aune nouvelle répartition des terres; cependant» si nous devons en croire Ondegardo» ce n'était guère que pour la forme» et pour rappeler incessamment les droits du souverain maître» puisque les mêmes lots restaient quelquefois plusieurs générations dans la même famille.
Malgré ce partage de la terre » la culture en commun restait obligatoire : ainsi on devait avant tout cultiver les champs du Soleil » puis ceux des infirmes» des vieillards» des orphelins» des soldats qui accompagnaient l'Inca dans ses expéditions ou ses chasses. Ce n'était qu'après cela que chaque particulier pouvait s'occuper de son propre champ , et encore était-il dans l'obligation d'aider ses voisins toutes les fois qu'ils avaient à faire quelque travail urgent.
Les terres de l'Inca étaient les dernières sur lesquelles se réunissait l'eflbrt commun » pour les semailles comme pour la
récolte. La population s'y portait en masse. C'était l'occasion de fêtes champêtres dont les traces se retrouvent encore dans les Trillas du Chili ou dans les Hierras de la République Argentine*
Par cet ingénieux système, la nourriture du peuple, la puissance de rinca et les frais du culte se trouvaient également assurés.
C'était encore le Gouvernement qui pourvoyait au vêtement des membres de la communauté. Les lamas, les vigognes, les alpacas et les guanacos qui naissaient sur les plateaux des Andes , à l'état sauvage ou à l'état domestique , étaient la propriété de rinca. On les tondait régulièrement au mois de novembre ; la laine allait dans les magasins de l'Inca , d'où elle était distribuée aux chefs de groupes. Ceux-ci la répartissaient entre leurs administrés, qui devaient rendre une certaine quantité d'étofTe; puis de toutes ces étofTes il était fait, comme de la terre, trois parts : une pour l'Inca, une pour les temples, une pour le peuple. Le coton , qu'on récoltait en grande quantité dans le nord de l'empire, suivait absolument la même filière.
Ainsi façonnés au travail , les habitants du Tavantisuyou auraient difQcilement supporté l'oisiveté, qu'on eût été, d'ailleurs, peu disposé à leur permettre. Tout Indien arrivé à l'âge de vingt-deux ans était marié, bon gré mal gré; lo chef de section lui assignait un champ, lui faisait b&tir une maison et lui donnait les quelques instruments nécessaires pour l'accomplissement de la tâche que la loi lui imposait. Ces unions, volontaires ou forcées , se faisaient en masse à l'époque des semailles et à celle des récoltes, époques des plus grandes et des plus joyeuses fêtes pour la population de l'empire. La cérémonie du mariage se bornait à la fête donnée au nouveau couple , et à laquelle assistaient les parents.
Le meilleur historien des Incas observe avec raison que ces règlements étranges concernant le mariage peuvent donner une
idée exacte de Tesprit des lois portées par les autocrates. Ils ne se contentaient pas de veiller sur les intérêts généraux de la nation , ils allaient jusqu'à s'immiscer dans les affaires privées de leurs sujets, ne laissant à aucun son libre arbitre, même dans les questions personnelles ; il n'y en avait pas de si bas placé qui échappât à la surveillance , ni de si élevé qu'il pût se soustraire à la volonté du maître, qui pesait despotiquementsurtou les actes de la vie de chacun. L'existence de l'individu était en quelque sorte absorbée dans l'existence de l'État; il ne devait avoir d'autres craintes et d'autres espérances , d'autres joies et d'autres chagrins, se permettre d'autres épanchements que ceux que lui permettait la loi. Le Quichua ne pouvait pas même être heureux à sa guise. Il n'y avait pas de pauvres au Tavanti-* suyou, mais il n'y avait pas d'hommes non plus, il n'y avait que des machines.
Dans un pareil pays , d'ailleurs sans commerce , sans propriété territoriale, le rôle du juge devait se borner à punir les actes de désobéissance ; et l'on peut penser, d'après ce que nous avons dit , que la tâche était facile. Les juges avaient cinq jours pour décider tout procès, pour purger la société de tout sujet rebelle.
Voulant cependant conserver pour lui seul le privilège de l'arbitraire, l'Inca nommait des juges qui parcouraient le Tavantisuyou et soumettaient les décisions des tribunaux ordinaires à un sévère examen.
Ainsi marchait cette immense ferme, qui occupait une supei^ ficie de plus d'un million de lieues, où cinq à six millions d'individus travaillaient pour un seul maître.
Lu capitale dq Vempire» la ville sainte de Cuseo, Sa fortereaae, son temple. Les vierges du Soleil. Divertissements des habitants.
La résidence du souverain était à Cusco. Cette ville, à Tépoque dont nous parlons , était telle déjà que la trouvèrent les premiers Espagnols. Quoique capitale du plus puissant empire d'Amérique, elle comptait à peine quatre-vingt mille âmes. Comme Tlnca fixait à ses sujets leur résidence, il donnait à ses villes lapopulation qu'il voulait. Les habitants duTavantisuyou, vivant, d'ailleurs, sans commerce, sans loisirs, ne connaissant d'autres plaisirs que les fêtes oflicielles, n'avaient aucune raison pour s'accumuler sur un point; et si la ville sacrée avait atteint ce chiffre relativement élevé de population , c'est qu'il avait ainsi plu à l'Inca , cause de toute chose dans un empire où le pouvoir avait poussé l'attention jusqu'à vouloir épargner aux petits comme aux grands les tiraillements inséparables du libre arbitre.
Cette population se composait des soldats favoris deYupangui et de leurs serviteurs, des prêtres, très-nombreux (Xérès prétend qu'il y en avait quarante mille à Cusco), des vierges du Soleil, qui, eomme les vestales de Rome, entretenaient le feu sacré, et des chefs des tribus conquises. Ces pauvres captifs attendaient là les ordres de l'Inca, souvent l'accomplissement de ses promesses; mais les ordres n'arrivaient jamais, les promesses étaient toujours éludées; ils vieillissaient surveillés par toute une population qui vivait des splendeurs de l'empire ; ils apprenaient le quichua, oubliaient leur propre langue , et finissaient par se confondre dans l'immense troupeau , quand ils ne mouraient pas de chagrin.
La ville de Cusco, située au milieu des plateaux du versant oriental des Andes , était entourée d'un horizon de montagnes.
Une petite rivière, le Huatanay» la traversait, et la divisait en Haman-Cusco et Hurin-Cusco, la ville haute et la ville basse. Des rues longues et étroites s'étendaient des deux côtés de la rivière ; des ponts en bois recouverts de pierres plates facilitaient la communication d'une rive à Fautre.
Les habitations du peuple , comme les résidences de l'Inca , étaient toutes de môme forme , et ne différaient que par leurs dimensions et par les matériaux dont elles étaient construites; elles avaient toutes la forme d'un carré long , et toutes étaient couvertes de chaume et n'avaient d'autre parquet que le sol battu.
Ces tristes demeures, sans fenêtres, ne recevaient l'air et le jour que par une étroite ouverture, plus large à la base qu'au sommet et assez semblable aux portes des tombeaux égyptiens. Celles des soldats et celles des captifs étaient en terre battue ou en briques séchées au soleil (adobes). Les temples et les résidences de rinca étaient en pierres de taille soigneusement travaillées et jointes avec un grande précision. Les Espagnols furent étonnés eux-mêmes de la dimension énorme des blocs employés dans les constructions péruviennes. On en voit encore, dans l'église des Dominicains, bâtie sur le temple même du Soleil, qui mesurent trente-huit pieds de long et seize de large sur six pieds d'épaisseur. C'était en cela que consistait tout le luxe de l'édifice. Les pierres n'étaient pas juxtaposées d'une manière symétrique : à côté d'un bloc énorme , de forme irrégulière , on plaçait des blocs plus petits, pour régulariser la construction, mais on avait toujours soin de polir les surfaces, afin d'assurer la solidité. Ce travail était si minutieusement fait que dans les murailles qui existent encore il est difficile d'introduire entre les pierres la lame d'un couteau.
Les toits de chaume qui couvraient tous ces bâtiments , le temple comme la plus humble demeure , et leur élévation uniforme , donnaient à Cusco l'aspect d'une immense agglomération de chaumières. Ce devait être une triste capitale pour les
hommes qui venaient de Venise ou de Séviile, mais c'était une merveille sans pareille pour les pauvres sauvages de Huallala ou d'Atacama.
Les Incas, par mesure d'hygiène, avaient ménagé dans la ville d'immenses places, qui à première vue paraissaient disproportionnées avec la population. Les jours en eflet où les habitants étaient occupés à tisser la laine des alpacas ou vaquaient au travail des champs qu'arrosait le Huatanay, ces places semblaient comme des champs incultes oubliés au milieu des maisons ; mais il ne faut pas perdre de vue que Gusco» dont les Indiens , encore de nos jours , n'approchent qu'avec respect, était la ville sainte , et qu'à certaines époques on venait des points les plus reculés de l'empire en pèlerinage au temple du Soleil. Alors une population aussi nombreuse que celle de la ville campait sur ces grandes places ou s'y réunissait pour les fêtes.
Outre ces vastes espaces , le plus souvent déserts , un grand nombre de maisons vides (tambos) contribuaient encore à donner à Cusco une apparence de tristesse, qui ne cessait que lorsque les fêtes religieuses ou la volonté de l'Inca doublaient pour quelques jours la population de la capitale de l'empire.
La ville. touchait, au nord, au Sacsa-Uuaman ^ colline aux pentes rapides, sur laquelle les Incas avaient établi une puissante forteresse. La défense du côté de Cusco consistait en une seule muraille en talus, très-épaisse. L'approche en était suffisamment protégée par les ravins qui coupaient le terrain. Du côté opposé deux murailles circulaires formaient une double enceinte à l'espace fortifié. A l'est et à l'ouest, des fossés profonds, dont on avait rejeté la terre d'un seul côté , pour former des parapets, avaient été jugés suffisants, en raison des obstacles naturels du terrain.
La forteresse était en outre défendue par trois grosses tours. La tour centrale , Moyoc Marca^ contenait des appartements qui
servaient parfois de résidence à Tlnca; les deux autres, Saucar Marca et Sayac Marca^ étaient occupées par une garnison de guerriers choisis , placés sous les ordres directs de Tlnca. De chacune de ces tours partait une galerie souterraine qui communiquait avec les points les plus importants de la ville. Les tours, comme les remparts, étaient composées de blocs de pierre énormes ; c'était une œuvre cyclopéenne , où tout avait été sacrifié à la solidité.
La tradition voulait que vingt mille hommes eussent travaillé pendant cinquante ans à construire cette forteresse , qui , sans doute, aurait fait sourire un ingénieur de nos jours. Quoi qu'il en soit, il y a là un fait qui prouve chez les souverains du Tavantisuyou une grande fermeté de volonté, et une politique, un but bien arrêtés; et si Ton songe que les Quichuas n'avaient point d'animaux de trait et presque pas d'outils, on conviendra que ces travaux durent être plus difliciies pour eux que la construction des monuments de l'Egypte pour les Pharaons. Les uns et les autres prouvent d'ailleurs que partout, aux bords du Nil comme sur les Andes, les sociétés humaines, dans leur enfance , obéirent à un seul maître et se servirent des mêmes moyens.
Du côté opposé à la forteresse , sur le Coracancha (la place de Tor), s'élevait le temple du Soleil. Sa façade regardait une de ces places dont nous avons parlé. Sa forme était un carré long, qui s'arrondissait à son extrémité ; derrière l'autel avait été réservé un espace semi-circulaire où l'on déposait les momies des Incas qui avaient régné et de leurs coyas. Les murs étaient en granit et le toit en chaume.
Cet immense hangar (Galpon)^ comme l'appelle Ondegardo, n'avait rien à l'extérieur qui attirât l'attention, mais l'intérieur contenait plus de richesses que les plus riches cathédrales chrétiennes ou que la Kasba de la Mecque. Au Tavantisuyou l'or et l'argent n'avaient d'autre emploi que la fabrication des bijoux que portaient les Incas et les Kouracas ; le reste était déposé
dans les temples. Aussi la maison sainte de Gusco était-elle tapissée de larges plaques d*or ; les corniches, les statuettes placées dans les niches des murailles, les sièges de l'Inca» les vases qui contenaient le feu sacré, les couteaux des sacrificateurs, les cuvettes destinées à recevoir le sang des lamas offerts en sacrifice, tout était d'or et d'argent.
Ce luxe, qui nous étonne," ne devait pas produire les mêmes sensations sur les Quichuas. Pour eux ces métaux étaient précieux, sans doute, mais ils n'y attachaient pas la même signification que nous. Leurs institutions ne leur avaient pas fait sentir le besoin d'une mesure des valeurs pour faciliter les échanges ; ils n'avaient point de monnaie. Les mots achat , vente , cherté f bon marché ^ n'existaient pas dans la langue de Cusco. Les Indiens, encore aujourd'hui, pour exprimer ces idées, se servent des mots espagnols, de même que pour désigner une vache, un cheval, un fusil. Avec l'or et l'argent l'homme du vieux monde croit pouvoir acheter tout, plaisirs,'considération, bonheur , pouvoir; le Quicbua avec l'or et l'argent, qui étaient pour lui ce que le fer est pour nous, ne savait faire que quelques bijoux grossiers ou des vases qui ne lui présentaient d'autre avantage que d'être plus solides que ses poteries, incapables de résister au moindre choc. Les Indiens employaient encore volontiers ces métaux dans l'ornementation de leurs temples, parce qu'ils pouvaient se polir facilement et qu'ils brillaient. Et ils ne faisaient pas de différence entre l'or et l'argent, plus difficile à purifier , mais qui avait pour eux les mêmes qualités. De tout ce que contenait le temple, ce qu'ils admiraient le plus était la décoration du fond , que nous avons appelée l'autel du Soleil. Un Européen eût préféré les sièges lourds et massifs où reposaient les momies cachées derrière les plaques minces et polies qui formaient cet autel. C'était, selon les Incas, l'image du Soleil. Ils l'avaient représenté, comme d'autres peuples , par une figure humaine entourée de rayons, etcesrayons,qui dérobaient le sanctuaire aux regards des profanes, étaient composés
alternativement de plaques â*or et d^argent longues de huit à neuf pieds, et larges» à leur extrémité, de cinq à six pouces. Aux grandes fêtes, qui avaient lieu quand le soleil levant dardait en plein ses rayons sur cette masse de métal poli , Pautel resplendissait comme un soleil véritable : mise en scène splendide qu'aucune religion , il faut Tavouer à notre confusion , n'a encore surpassée.
La forteresse et le temple étaient les deux plus vastes édifices de Cusco.
Le temple du Soleil était desservi par de jeunes vierges« Leur couvent se composait de petites chaumières entourées d'un mur, où, sous la direction des Mamaconas ^ les Élues filaient la plus soyeuse laine des vigognes et tissaient les habillements des Incas. Les étoffes qui sortaient de leurs mains étaient si fines, si bien travaillées et teintes de si vives couleurs , que , dans les présents que Pizarre envoya à Philippe II comme sa part du riche butin fait à la prise de Cusco , il avait cru pouvoir faire figurer des couvertures. Ces saintes filles fabriquaient encore des boissons fermentées, que les Quichuas appréciaient beaucoup. L'oisiveté n'existait pas plus au couvent des Élues que dans le reste de l'empire.
La ville sainte n'avait pas de promenade; les Quichuas, quand ils voulaient prendre leurs ébats , se rendaient au Sacsa Huaman , sur le versant opposé à la forteresse , pour s'y livrer à un jeu qu'on peut appeler les courses de pierres. Voici en quoi consistait ce jeu, qui s'est perpétué jusqu'à nos jours, malgré la rude concurrence que lui ont faite les dés et les cartes. Les joueurs, toujours en nombre impair, trois, cinq ou sept, se plaçaient sur un point élevé, choisissant, autant que possible, une cancha , c'est-à-dire un terrain , un champ de course , de pente uniforme, offrant à tous les joueurs une chance égale. Ils arrivaient chargés d'autant de grosses pierres qu'il y avait de joueurs; à un signal donné , chacun langait ou laissait glisser
une pierre. La première arrivée au bas de la colline gagnait un point. Celui qui avait fait le plus de points recevait de chaque joueur une cruche de chicha, qu'ils buvaient ensemble» sur la montagne même. Ce jeu peut paraître monotone; mais il avait un grand charme pour les Quichuas, et il est véritablement aussi intéressant qu'une course de chevaux ou les évolutions d'un dé sur un tapis vert. Pour le comprendre il faut avoir vu Tanxiété avec laquelle les joueurs suivent les bonds de la pierre sur le plan incliné où elle roule , avoir entendu les cris de ces grands enfants, qui croient activer sa course en l'encourageant ou en l'insultant si elle se laisse dépasser. Les meilleures canchas se reconnaissent encore aux amas de pierres que l'on trouve souvent au pied de certaines collines.
Un autre amusement des habitants de Cusco consistait à se laisser glisser sur une longue roche polie qui se voit encore au Sacsa Huaman. Les Indiens aimaient cet exercice» parce qu'ils étaient souvent obligés de le pratiquer » dans leurs chasses ou leurs voyages» pour descendre plus rapidement les pentes neigeuses des Cordillères.
Il faut encore citer parmi les passe-temps des Quichuas certains spectacles qui se donnaient sur les places de Cusco : c'étaient des drames dialogues où figuraient les anciens Incas, et où l'on chantait leurs amours» leurs exploits ou leurs triomphes. La tradition de ces amusements est entièrement perdue ; mais leur existence est attestée par Ondegardo et Sarmiento» qui écrivaient au milieu du seizième siècle.
Etat des sciences. Les Quipus.
Les sciences étaient peu avancées au Tavantisuyou. L'usage de l'écriture y était inconnu avant l'arrivée des Espagnols. On y suppléait par ce qu'on appelait les Quipus. C'étaient des rangs
de cordes de deux pieds de long, formés de fils de difTérentes couleurs, à l'aide desquels OQ. parvenait à exprimer une variété surprenante de faits et de choses. Les nœuds qu'on y faisait représentaient des nombres, les couleurs des objets ou une idée abstraite : ainsi la paix était désignée par un fil blanc, la guerre par un fil rouge, la mort par un fil noir; ce qui tendrait à prouver qu'il y a une certaine conformité de cerveau, comme il y a une conformité de corps, entre toutes les races humaines répandues sur la surface du globe. La garde des Quipus était confiée à un corps spécial, les Quipucumayas ^ qui, avec les AmantaSf formaient une espèce d'académie des sciences.
C'étaient là assurément des annales bien élémentaires, mais qui constituaient pourtant un immense progrès si on le mesure àl'étatdes connaissances, à cette époque, parmi les autres peuplades de l'Amérique.
La science des Quipus était un privilège réservé aux Incas et aux Kouracas, qui alimentaient seuls le corps des Quipucumayas, et auquel ne pouvait prétendre le populaire, pas plus du reste qu'à aucune autre science. Garcilasso de la Vega, qui descendait des Incas et était grand admirateur de l'ordre de choses établi par eux, voulant donner au monde une haute idée de la sagesse de Tupac-Yupangui , cite , comme une de ses maximes favorites, la suivante : <c II est défendu d'enseigner au peuple les sciences qui appartiennent aux hommes nobles, de peur qu'il ne cherche à s'élever et ne devienne orgueilleux, ce qui compromettrait la sûreté de l'Etat. Il ne doit connaître que les métiers que connaissaient ses pères, car le commandement n'est pas fait pour les plébéiens. Ce serait offenser l'Etat que de donner un rang important à un homme de basse classe. )>
Aussi les Amantas ne communiquaient-ils leur science qu'aux membres de la famille sacrée et aux fils des Kouracas. Tous les hommes destinés au commandement devaient suivre leurs cours. Ils y apprenaient la langue quichua et les chants des plus fameux Haravees, les poètes de l'empire. On y visait sur-
tout aies former àréloquence,car il parait qu*au Tavantisuyou, comme aujourd'hui encore chez las Indiens , Aucas, Pampas ou Ranquelès , qui vivent éloignés de la civilisation , Téloquenoe était la plus appréciée de toutes les qualités.
Armée. Système de conquêtes.
Le système social que nous avons essayé de faire comprendre était étrange sans doute, mais il ne laissait pas d'avoir du bon; s'il enlevait à l'individu toute initiative, s'il le condamnait à un travail monotone , à une condition dont il ne pouvait aspirer à sortir, en revanche il lui assurait la nourriture, le vêtement et le logement. On ne saurait nier qu'il y eût là un grand progrès, surtout quand on songe à la manière d'être des autres tribus américaines , sujettes aux famines, passant de la plus abrutissante paresse aux rudes travaux du chasseur, qui leur procuraient quelques jours d'une abondance excessive, pour les laisser retomber bientôt dans la plus extrême détresse. Ici, c'est la bête fauve isolée ; là , c'est un troupeau obéissant à un chef, comparativement intelligent, qui sait le but qu'il se pro pose d'atteindre.
Cependant le véritable progrès, c'est-à-dire le travail que les nations font sur elles-mêmes pour augmenter leur richesse et leur puissance, pour améliorer la condition matérielle et morale des individus, n'existait pas au Tavantisuyou. L'organisation de l'empire, qui prévoyait tout , qui assignait à chaque homme sa place et sa sphère d'action, tuait toute ambition individuelle.
Mais, comme le progrès est une condition de vie ou de mort pour toute société humaine, l'empire des Incas devait progresser d'une façon ou d'une autre, sous peine de voir la décadence suivre de près son établissement , car telle est l'inévitable loi des nations : si elles n'avancent pas , elles reculent inévila—
blement. QuaDd elles se soQt trompées de route , elles peuvent rétrograder pour reprendre une autre voie , mais elles ne peuvent rester stationnaires.
C*est par la guerre que progressait le Tavantisuyou : la conquête, en efTet, avait pour résultat ordinaire l'augmentation des champs dema!s»de cocas, deyucasetdecoton, et incorporation à Tempire des populations conquises fournissait les bras nécessaires à leur culture. On se rappelle, d'un autre côté, que les lAcas profitaient du travail pour les deux tiers des produits que la loi leur assignait, à eux et aux temples. Il est donc facile de comprendre que la guerre soit devenue leur occupation ordinaire.
Les armées, grossies par tous les hommes qu'on pouvait retirer des champs sans faire souffrir l'agriculture, étaient commandées par les Incas ou les Kouracas.
Du reste, les guerres qu'entreprirent les Incas furent relativement peu cruelles. 11 leur importait de ménager les populations, c'est-à-dire les bras dont on avait besoin pour la culture de la terre. Bien plus, la guerre eut un caractère sacré; la conquête, en effet, eût été inutile si le culte du Soleil et l'adoration de l'Inca, qui en étaient le plus utile résultat, ne se fussent généralisés parmi les populations soumises.
Cela explique encore pourquoi les Incas , à l'inverse des autres conquérants religieux, des Arabes, par exemple, semblent s'être montrés tolérants. Pourvu qu'elles reconnussent le Soleil comme divinité principale, les tribus conquises pouvaient continuer à adorer en même temps leurs anciens fétiches; ils étaient même admis, comme divinités secondaires, dans le grand temple de Cusco , où ils occupaient la même place que les saints dans les églises du culte catholique.
L'organisation supérieure du Tavantisuyou devait, comme cela a lieu partout ailleurs, lui donner sur les pays voisins une facile supériorité : aussi les armées des Incas furentrcUes tou-
jours heureuses. Descendant bientôt des hauts plateaux où ils avaient assis leur domination, autour du lac Titic&ca, ils s'étaient étendus d'abord sur la vallée où coule le Quillibamba» et ils y avaient fondé Cusco» la ville sacrée du Tavantisuyou. S'avançant ensuite de jour en jour davantage dans les terres qui présentaient le plus d'analogie avec les montagnes d'où ils étaient partis, ils avaient étendu leurs conquêtes sur les deux versants des Andes , au nord principalement. Les vallées du Jauja, de Paucartambo, les terres chaudes qu'arrosent l'Umbamba, l'Apurimac, le Halallala, le Tunguragua, les plaines qui s'étendent entre les Andes et le Pacifique, plaines brûlées, mais que rirrigation fertilise, avaient été rapidement et solidement annexées. Et chacune de ces conquêtes avait augmenté le nombre des adorateurs du Soleil et des sujets de l'inca. Aussi Tupac Yupangui pouvait-il réunir deux cent mille soldats ; vingt mille hommes l'accompagnaient quand il entreprenait ses grandes chasses. Les greniers de l'empire contenaient assez de maïs pour en nourrir les habitants pendant une année, alors même que les besoins de la guerre eussent réclamé tous les bras. Les temples élevés au Soleil , les aqueducs qui portaient au loin l'eau des torrents pour fertiliser les plaines arides , les vastes et indestructibles forteresses qui défendaient les villes et abritaient les soldats, la splendeur de Yucay, la résidence de l'inca, tout attestait la puissance de l'empire, et les peuples du Tavantisuyou pouvaient aisément croire que le règne des fils du Soleil serait éternel comme l'astre qu'ils adoraient.
Mais il se formait à quelque mille lieues de là un orage qui avait renverser de fond en comble cet édifice si habilement échafaudé et en apparence si solide. Vers l'époque dont nous parlons, un pauvre marin génois, qui voyait dans l'Océan une route là où d'autres voyaient un obstacle, mendiait de cour en cour un peu d'argent pour marcher à la réalisation de ses rêves. A sa suite allaient fondre sur ces troupeaux humains des conquérants aux appétits insatiables. La communauté des Qui-
chuas devait fatalement s'écrouler sous le choc d'une civilisation plus avancée dans l'art de la destruction.
Hais n'anticipons point sur les événements , et revenons à notre point de départ, à la fin du quinzième siècle.
Les derniers Incas. Yupangni. Conquête de Quito. Rentrée triomphale du vainqueur à Gusoo. Le palais de Yucay.
Le trône des Incas était alors occupé» nous l'avons dit, par le vieux Yupangui. Son fils aîné, Huayna Capac, qui devait un jour ceindre son front des plumes du coraquenque, se trouvait loin de Cusco, à l'extrémité nord du pays annexé , guerroyant et négociant à la fois avec les sciris ou chefs des tribus qui habitaient au pied duChimborazo.
Les populations, dans les hautes régions de Téquateur, obligées de semer pour vivre, s'étaient augmentées et policées comme sur les hauts plateaux du Titicâca : aussi la conquête de ces contrées présentait-elle aux Incas beaucoup plus de difficultés que celle des vallées du Tunguragua, où ils n'avaient eu à lutter qu'avec des tribus de chasseurs éparpillées sur un territoire immense, sans liens ni communauté d'intérêts.
Les sciris de Quito opposaient une résistance opiniâtre; mais Huayna Capac n'était pas homme à se décourager ; son père , d'ailleurs , lui envoyait sans cesse des renforts , et les camps des hommes du sud s'approchaient chaque jour davantage de Quito. Chose remarquable, ces camps perdaient à mesure leur aspect militaire pour se convertir en villages permanents. Dans chacun de ces nouveaux villages, Huayna faisait construire une forteresse qui servait d'abri aux guerriers et de magasin pour la part des récoltes revenant au Gouvernement et au Soleil. Tout près dé la forteresse et sous sa protection, s'élevait un temple consacré au Soleil, mais où, comme nous avons eu occasion de le dire , les dieux des tribus conquises
([ laicnt admis, et occupaient des niches pratiquées tout exprès dans les murs latéraux.
Quand Huayna Capac trouvait un point important à garder, il en informait son père par ses chasques. Yupangui ordonnait la levée d'un mitimaes dans une des parties les mieux peuplées de ses anciens domaines et parmi ses plus fidèles sujets. Le mitimaes était une colonie de dix à douze mille hommes qui se transportait sur le territoire nouveau, s*y établissait, et façonnait le pays conquis à la soumission, aux habitudes de travail et au culte de Tlnca. De son côté, Huayna Capac rassemblait ses prisonniers, faisait des razzias pour s'en procurer, s'il n'en avait pas un nombre suffisant , et envoyait , sous bonne escorte , à Yupangui, un troupeau de dix à douze mille hommes, qu'on répartissait sur les champs et dans les maisons que le mitimaes venait de quitter.
Cependant les habitants de Quito se voyaient chaque jour serrés de plus près par cette armée patiente, que rien ne décourageait, que des renforts renouvelaient sans cesse. Prévoyant que tôt ou tard il leur faudrait céder, ils n'étaient pas éloignés d'entendre à un arrangement. C'étaient, comme les Quichuas de Cusco, des Indiens à crâne bombé, par conséquent prédisposés à la soumission. Après tout, on ne leur demandait que de consentir à leur annexion au grand empire , et son organisation n'avait rien qui leur répugnât ; elle leur assurait le toit, la nour^ riture. le vêtement, et pour tous ces biens elle n'exigeait que la soumission , des travaux qui souvent ressemblaient à des fêtes, et lecuHe d'un astre éminemment bienfaisant. Que risquaientils à passer sous le sceptre des Incas ?
Huayna Capac , politique habile autant que brave soldat , entretenait adroitement ces dispositions. Il paraissait ne faire a guerre qu'à regret , et pour obéir aux ordres de son père. Et puis il faisait entendre aux Quitiens que les plateaux du Chimborazo étaient plus beaux que ceux de Cusco, qu'il aimait cette terre de l'équateur d'où le soleil semblait ne s'éloigner qu'à re-
gret, que leur pays était destiné à devenir le centre du Tavantisuyou , les 61s du Soleil devant résider dans les contrées qui paraissaient les plus rapprochées de leur divinité. Il s'efforçait surtout de gagner le sciri. Celui-ci avait pour unique enfant une fille d'une merveilleuse beauté, la jeune Pacha. Quoique marié déjà à sa sœur, Huayna la lui demandait pour en faire son épouse favorite. Il ne laissait échapper aucune occasion de lui rappeler que les chefs des peuples annexés à Tempire occupaient un rang important au Tavan tisuyou ; que c'était parmi les Kouracas que se recrutaient les prêtres , les gouverneurs, les juges, tous les grands fonctionnaires. Il y aurait folie, d'ailleurs, à vouloir opposer une plus longue résistance aux fils du Soleil, destinés à dominer sur toute la terre. Et pendant qu'Huayna parlait d'union, de fêtes, de paix, ses capitaines ravageaient les récoltes, emmenaient les laboureurs prisonniers.
Le sciri céda enfin , et les hommes de Cusco occupèrent Quito. Les prêtres du Soleil les suivirent bientôt; et vers 1498 le travail d'assimilation commença. Comme Cusco , Quito eut sa forteresse, que commandait un Inca; son temple, dont le grand prêtre était également Inca.
Rappelé par son père , Huayna se fit accompagner par sa nouvelle épouse, parle sciri et par les principaux chefs quitiens. Cusco prit, de ce moment, un air de fête et d'animation qui ne lui était pas ordinaire. Chacun voulait fêter Huayna Capac et ses vaillantes troupes , qui , depuis si longtemps , guerroyaient au nord de l'empire. On était impatient de contempler le grand sciri de Quito.
Le vieux Yupangui , fier d'un fils si habile dans la guerre , voulut que son retour fût une grande fête, que les quipucumayas et les haravecs devraient perpétuer dans la mémoire des peuples, comme un des beaux jours de l'empire. Des arcs de triomphe s'élevèrent sur toute la route qu'il devait parcourir, et les gouverneurs de toutes les provinces envoyèrent des haravecs pour chanter ses victoires. La population de Cusco se trouva
bientôt plus que doublée par les Indiens qui de toutes parts accoururent pour se prosterner devant le vainqueur. Sur le Moyoc Marca flottait un immense drapeau aux couleurs de Tarc-en-ciel, enseigne de Tlnca régnant. Le Goracancha était orné de bambous supportant des plaques d*or poli qui resplendissaient au soleil (1).
Le grand jour allait luire enfin. La population , en habits de fête, couvrait le Sacsahuaman, pour voir arriver les vainqueurs.
Huayna avait campé près de la ville pour faire son entrée au soleil levant. Yupangui et ses serviteurs Tattendaient au Moyoc Marca.
Au point du jour , Tarmée de Huayna arriva à la forteresse parée pour la fête; les commandants portaient attaché à leurs épaules un léger fardeau, comme marque de respect pour Yupangui, devant qui ils devaient paraître. Les prisonniers furent également chargés d'un fardeau, mais un peu plus lourd , pour entrer dans la ville sainte.
Huayna et ses plus vaillants capitaines, le sciri de Quito et la belle Pacha, pénétrèrent seuls dans la forteresse. En entrant^ ils se prosternèrent devant Tlnca , et ils ne se relevèrent que lorsque celui-ci eut jeté à Huayna le llautu blanc et or qui serrait sa tète. Huayna, ôtant aussitôt le sien, le jeta à Pacha, et attacha autour de son propre front celui que son père lui donnait. Cette cérémonie était empruntée à une habitude des Indiens en guerre : quand ils prennent un village d'assaut ou qu'ils poursuivent leur ennemi vaincu, ils jettent à celui qui se rend quelque partie de leur vétemeat. L'homme ou la femme qui a accepté d'un guerrier ce gage, ou tout autre de même nature, est respecté par les autres guerriers et gardé avec les pri-
(1) Nous nous plaisons à répéter les détails donnés sur cette fête par les historiens qui ont écrit au temps de la conquèie , parce quMIs font voir que les Quichuas célébraient le triomphe des vainqueurs par les mêmes signes eitérieurs que les peuples du vieux monde : les similitudes morales se reproduise»! dans le monde extérieur par des similitudes matérielles.
sonniers » pour devenir, après la bataille , la propriété de celui qui lui a sauvé la vie. En prenant le Uautu de Yupangui» Huayna se déclarait son esclave ; Pacha, en gardant celui de Huayna, le reconnaissait pour son seigneur et maître.
Aussitôt que Huayna se fut relevé , une trentaine d'Indiens tirèrent de longs cornets de bois des sons aigus , comme ceux de nos trompettes , et Tavant-garde se mit en marche vers le Coracancha. Cette avant-garde se composait de mille hommes armés de frondes, qui s'avançaient sans aucun ordre. Suivait une troupe plus nombreuse d'archers, marchant également à volonté : c'étaient les hommes des tribus soumises de l'Urubamba et du Tunguragua. Venaient ensuite des guerriers armés de javelots et de laques (1), et marchant en ligne comme les soldats d'Europe. Entre ces hommes s'avançaient les prisonniers , courbés sous leur fardeau. Les lanciers fermaient l'avant garde; ils étaient, comme les hommes armés de laques , divisés en pelotons de vingt-cinq ou trente hommes commandés par un Kouraca.
Un espace de trois à quatre cents mètres séparait l'avantgarde du cortège de Yupangui, en tête duquel venaient les serviteurs de l'Inca, écartant du chemin tout obstacle qui eût pu faire trébucher les porteurs du souverain , et chantant des hymnes où l'on vantait les exploits du fils du Soleil. Suivait une troupe de guerriers armés de courtes épées de bronze ou de massues faites du bois dur de l'Ucayali. Tous étaient vêtus
(1) C'est une arme qui a quelque analogie avec le lasso, que tout le monde connaît, et qui sert également à s*emparer des animaux sauvages, et, au besoin, à abattre un ennemi. Elle se compose de trois lanières de cuir d*un mètre de longueur, attachées ensemble par une de leurs extrémités et portant chacune à Tautre extrémité une pierre enfermée dans une enveloppe de cuir. On la prend par Qne de ces pierres, plus petite que les deux autres; on Tagite rapidement audessus de sa tèie , comme Ton ferait d'une fronde , et on la lance dans les jambes de derrière de Tanimal qu'on poursuit. Si le coup porte, les deux plus grosses boules, qui ont suivi la plus petite à peu près comme les ailes d'une flèche, s'enroulent, par la force d'impulsion, autour des jambes de l'animal , dont elles para* lysent ainsi les mouvements.
d'habits de fôte ^ consistant en étoffes de coton è raies rouges et blanches, ou figurant un damier de ces deux couleurs.
Les gardes de Yupangui » au nombre de trois mille environ , se distinguaient par leurs tuniques bleues parsemées de paillettes d'or qui étincelaient au soleil. Ils étaient armés de courtes épées ou de masses d'armes à tête d'argent. C'était un bataillon sacré, qui ne prenait part au combat que dans les circonstances les plus difficiles. Ils entouraient les litières de Yupangui et de Huayna.
La litière de Yupangui était une chaise en or, portée sur de longs bambous par deux hommes d'égale taille, qui marchaient avec toute sorte de précautions, pour épargner à leur maître la moindre secousse. Si l'un deux avait le malheur de trébucher ou de se laisser cheoir, il était immédiatement remplacé et livré aux gardes, qui le tuaient sans pitié. Malgré ce danger, on tenait à si grand honneur de figurer parmi les porteurs du flls du Soleil, que cette faveur était enviée par les plus grands Kouracas. Couché plutôt qu'assis, le vieil Inca, dominant la foule, qui s'agenouillait à son approche, était drapé dans une longue pièce de drap de vigogne , fine comme un chàle de cachemire , qui le couvrait entièrement. Pour coiffure il ne portait qu'un cordon rouge qui lui ceignait le front et soutenait les deux plumes de coraquenque, emblème de la souveraineté. Deux énormes boucles d'oreilles en or, figurant deux mamelles, lui tombaient jusqu'aux épaules. L'habitude qu'avaient les Incas de porter ces bijoux massifs leur déformait tellement le lobe de l'oreille qu'il devenait plus grand que la partie supérieure. Cette difformité explique le nom de Ore/on^* (grandes oreilles), que les Espagnols donnèrent aux premiers Incas qu'ils virent à Tumbès. Yupangui ne portait aucune arme.
La litière de Huayna, plus légère que celle de son père, était toute en bambous recouverts d'un tissu de plumes d'oiseaux aux brillantes couleurs. Les bâtons des porteurs étaient ornés d'anneaux d'or et d'argent. Huayna portait le Uautu que son
père lui avait jeté au Moyoc Marca. C'était un cordon blanc et or qui lui serrait les tempes et retenait son épaisse et longue chevelure. Une tunique ou plutôt une chemise sans manches » de laine d'alpaca» et sans aucun ornement, était assujettie autour de sa taille par une ceinture de plumes tressées » et lui descendait au-dessous du genou. Il était chaussé de longues bottes sans coutures, faites avec la peau de la jambe d'un guanaco. Un ample manteau blanc comme la neige flottait sur ses épaules et était rattaché sur sa poitrine par une épingle en or, dont rénorme tête, incrustée de turquoises, formait un petit bouclier qui couvrait le sein gauche. Il avait à la main un court javelot de bambou à pointe d'argent ; une épée courte en bronze, dont la poignée d'argent était également incrustée de turquoises, pendait à sa ceinture. Son attitude était raide et fière: il regardait impassible la foule qui l'adorait ; sa figure ne trahissait aucune sensation ; son regard froid éloignait celui des hommes auxquels il avait témoigné le plus de confiance à Quito. Silencieux et sévère, Huayna comprenait que pour cette foule il n'était plus un homme, mais un dieu.
Un corps d'armée de quinze mille hommes suivait les deux litières, échelonné dans l'ordre inverse de celui de l'avant-garde. C'étaient d'abord les'soldals armés de masses d'armes et d'épées, puis les lanciers , les hommes armés de laques , les archers , et enfin les frondeurs fournis par les robustes habitants des Cordillères centrales.
Ce cortège devenait de plus en plus bruyant à mesure qu'il s'éloignait des deux Incas. Arrivé au Coracancha, il s'arrêta; les soldats de l'avant-garde formèrent la haie sur la place» laissant entre eux une large avenue pour le passage des deux litières. Yupangui et Huayna descendirent à la porte du temple, où les attendait le grand prêtre Titucussi^ vieil amanta^ oncle de Yupangui. Avant qu'ils quittassent leurs litières, leurs serviteurs les avaient déchaussés, car l'Inca lui-même ne pouvait entrer dans le temple que pieds nus ; il devait s'bu-
milier devant le Soleil comme ses sujets devant lui. Après avoir visité les momies des ancêtres , Yupangui et son fils s'assirent sur les sièges d'or où ils devaient reposer après leur mort. Le grand prêtre immola dix lamas et recueillit leur sang pour y lire l'avenir. Quand il eut interrogé le sort, il annonça à Yupangui que bientôt il irait habiter le palais de Manco Capac, qui se trouvait au milieu de la mer, dans une Ile où le Soleil demeurait immobile ; mais que l'empire continuerait puissant et grandirait tant qu'un seul homme de la race de Manco-Gapac régnerait au Tavantisuyou » comme le Soleil règne seul aux cieux.
Huayna» en entendant cette prédiction , fronça le sourcil; il était évident pour lui qu'un de ses serviteurs avait dû répéter au grand prêtre une secrète pensée qu'il n'avait révélée qu'à Pacha. Sans Yupangui, le grand prêtre était perdu, mais Huayna dut ajourner sa vengeance.
Yupangui et sa suite ne sortirent dn temple qu'après que les rayons du Soleil eurent cessé de frapper l'autel. Les troupes retournèrent à la forteresse. Les Incas, suivis des guerriers d'élite, quittèrent Cusco pour Yucay.
Le palais de Yucay, à quatre lieues au sud-ouest de la ville, s'élevait au centre d'une délicieuse vallée dont il avait pris le nom. Les cultures qui l'entouraient étaient les plus belles du Tavantisuyou. La terre, soigneusement arrosée, était encore fertilisée par le guano que les Incas tiraient des Iles du Pacifique. Des champs de mais, de manioc, d'ignames, couvraient de leur puissante végétation les lieux élevés ; les terrains abrités du vent étaient réservés pour la culture de la coca, des chirimoyas -et autres plantes délicates. Pour séparer les difTérentes cultures, on employait, en guise de bornes ou de haies, des plantes ou des arbustes en métal , représentant le plus ordinairement un pied de mais ou de coca , et qui étaient placés là
comme modèles, pour ainsi dire» des végétaux que la terre devait produire.
Ces imitations étaient faites avec un art infini » celle du mais surtout, dont les graines d'or étaient entourées de feuilles d'argent et surmontées d'un panache de même métal. Prescott, en parlant de ces plantes artificielles , dit que les poètes italiens, dans leurs descriptions des jardins d'Armide ou de Morgana , n'ont rien imaginé qui ne soit au-dessous de ce qui se voyait dans les jardins de Yucay.
Dernières années de Yupangui. Son administration. Aqueducs, routes, coureurs.
Sa mort, ses funérailles. Fêtes étranges.
Yupangui et son fils occupaient à Yucay deux palais séparés, mais ils se réunissaient tous les jours dans un pavillon intermédiaire pour recevoir les envoyés des gouverneurs. Les Quipucumayas, archives vivantes de l'empire, se tenaient à proximité pour, au besoin, rappeler les circonstances d'un fait, fournir un renseignement statistique , éclairer un doute sur le cours ou le volume d'eau d'une rivière qu'on voulait utiliser pour l'agriculture, répondre, en un mot, à toutes les questions qui pourraient se présenter.
Ce travail, auquel le vieil Inca se livrait avec une ardeur toute juvénile, était de la plus haute importance. La conquête de Quito avait augmenté considérablement la population de l'empire; il fallait assurer les moyens d'existence de tant de sujets nouveaux , améliorer les voies de communication , mêler les populations d'origines différentes, pour prévenir les révoltes et être plus à même de surveiller les projets des chefs. Ce fut de Yucay que partirent les ordres pour la construction de l'immense aqueduc de Condisuyu, dont on peut suivre encore les ruines sur une longueur de six cents kilomètres. :
Cet aqueduc, et d'autres encore que Yupangui fit construire par des mitimaes qu'il établissait sur les montagnes, changé* rent en champs fertiles les terres arides de la côte où Ton trouve aujourd'hui Trujillo, Paita et Piura. L'eau des torrents était recueillie avec soin et conduite par des canaux le long des versants des Andes. Si la direction de l'aqueduc rencontrait une montagne, on la perçait; on lui faisait franchir les plus profondes vallées à l'aide de hautes et profondes murailles, car les Quichuas ignoraient l'art de construire les voûtes. La longueur du travail n'effrayait pas Yupangui; il suppléait à l'inhabilité des travailleurs par un plus grand nombre de bras. Il était ainsi parvenu à fertiliser la côte de Tumbès à Cobija, et la population du Tavantisuyou, qui, vers la fin du quinzième siècle, s'élevait à six millions d'âmes, récoltait assez de grains pour sa consommation, tandis que le Pérou actuel ne peut en produire assez pour nourrir sa population de deux millions et demi d'habitants.
Pour faciliter la transmission de ses ordres à tous les points de l'empire, Yupangui compléta les routes commencées par ses prédécesseurs. Deux grandes chaussées partaient de Cusco : l'une suivait le versant oriental des Andes et aboutissait à Quito , l'autre longeait la mer et arrivait jusqu'à Tumbès. Ces routes étaient étroites, mais bien entretenues. Des ponts suspendus, formés de lianes, traversaient les torrents, et souvent les crêtes des hautes montagnes étaient percées par des tunnels qui se voient encore aujourd'hui , pour que les neiges permanentes de ces régions n'arrêtassent pas les courriers de l'inca. Et même, pour abriter ces messagers d'Etat, dévastes maisons (tom^o^) s'élevaient à sept ou huit lieues de distance les unes des autres le long des routes. Il ne faudrait pas croire, avec Garcilasso , que des idées d'hospitalité eussent présidé à ces constructions : c'était simplement une mesure de bonne administration. Au Tavantisuyou , tout voyageur avait un caractère officiel.
Dans chacun de ces tambos, cinq ou six chasques se tenaient prêts à toute heure pour porter les ordres de l'Inca au tambo prochain. C'est ce que les Quichuas appelaient faire courir un ordre. Au moyen de ces relais humains , les nouvelles étaient transmises avec une incroyable rapidité : on en a un exemple dans ce fait que» malgré la distance de sept cent cinquante kilomètres qui sépare Cusco de la mer» on servait chaque jour sur les tables de Yucay du poisson frais apporté par les chasques. Il est à remarquer, du reste» que de nos jours encore les Quichuas sont les premiers marcheurs et les plus rapides coureurs du monde entier.
Les dernières années de Yupangui furent remplies par ces paciflques travaux : rien ne troublait la monotone existence de Yucay. L'empire paraissait vouloir s'arrôterjdans ses progrès ; mais cette tranquillité ne devait pas être de longue durée.
Yupangui, qui » dans ses chasses , était arrivé jusqu'au CachapoaU sur le versant occidental des Andes» et jusqu'aux bords de Guanacache» du côté opposé» avait compris que c'était dans la direction du sud que l'empire des Incas devait chercher à s'étendre. Par là» la campagne était plus belle» les rivières étaient si nombreuses que les aqueducs devenaient inutiles. Les vagues notions qu'il avait pu acquérir sur le monde austral lui faisaient comprendre que de ce côté la conquête n'avait pas de limites ; qu'on n'avait pas à craindre d'y être arrêté » comme au nord ou à l'est» par d'épaisses et impénétrables forêts. Ses messagers étaient partis pour étudier la direction que devaient suivre ses mitimaes guerriers ; mais» avant leur retour» la mort Favait surpris à Yucay» et Huayna s'était rendu au temple du Soleil, portant à son llautu les plumes de coraquenque : le pouvoir suprême était passé dans ses mains.
La mort de l'Inca donnait toujours lieu à de grandes manifestations de deuil. Yupangui eut des funérailles d'une magnificence telle, que le souvenir s'en est perpétué parmi ces popu-
--relations si oublieuses. Les entrailles , retirées du corps» furent portées au temple de Tambu» sur les bords du lacTitic&ca, avec le même cérémonial qui avait été observé lors de la dernière entrée du vieil Inca à Cusco.
Son corps resta quelques jours à Yucay. Les plus célèbres amantas l'embaumèrent dans un caveau qu'il avait fait creuser lui-même près du palais. Un grand nombre de ses femmes vinrent s'y donner la mort. D'autres » plus attachées à la vie, s'étaient cachées ; mais Huayna les fit conduire devant leur ancien maître pour être immolées avec douze de ses porteurs qui devaient l'accompagner aux terres du Soleil. On le revêtit de ses plus riches ornements, on mit près de lui sa litière d'or et les vases dont il se servait dans ses expéditions; rien, en un mot, ne fut oublié pour qu'il arrivât au palais de Yiracocha avec la pompe qui convenait au souverain du Tavantisuyou.
Six mois après, sa momie fut transportée à Cusco, pour être placée dans le temple du Soleil, à côté de ses prédécesseurs , qui étaient rangés, comme nous l'avons dit, derrière l'autel, assis sur leurs trônes d'or, couverts de leurs plus riches ornements et de tous leurs bijoux.
Les premiers Espagnols qui entrèrent à Cusco ne trouvèrent plus cette curieuse galerie des anciens monarques du Tavantisuyou : les prêtres les avaient cachés avant leur arrivée ; mais le bachelier Polo de Ondegardo, corrégidor de Cusco, parvint à découvrir cinq de ces momies , parmi lesquelles était celle de Yupangui. Elles portaient toutes le costume des anciens rois» le llautu orné d'un gland rouge, les énormes boucles d'oreilles figurant des mamelles, et le long manteau aux vives couleurs. Leur conservation était si parfaite qu'elles paraissaient vivantes. En 1580, ces cinq momies furent transportées à Lima. Fray Âmbrosio Terres, qui les vit alors, en a laissé une minutieuse description. Les préparations auxquelles on avait soumis ces corps avaient pétrifié les chairs et fixé jusqu'à l'expression du visage ; la peau se maintenait parfaitement tendue , et»
frappée avec un objet dur» elle rendait un son sec comme celui que rend le bois ; pas un cil ne manquait aux yeux; les cheveux, longs et rudes, tenaient sur la peau du crâne comme ceux d'un homme vivant; les ongles, excessivement longs, adhéraient aux doigts ; les jambes et la peau du cou présentaient la même résistance au tranchant d'un rasoir qu'un cuir de bœuf tendu et séché au soleil.
Cet art de conserver les morts, dans lequel les Quichuas avaient surpassé les Égyptiens , est tout à fait perdu aujourd'hui ; les Indiens n'en ont plus la moindre idée. La consei*vation de certaines momies plus modernes qu'on trouve à Tarapacà et sur quelques autres points de la côte du Pérou est due plutôt à l'influence du climat, à la nature du sol, qu'à l'art avec lequel on les prépare.
Les fêtes en l'honneur du monarque défunt se renouvelèrent à plusieurs reprises; mais ce qu'il y a d'étrange, ce qui n'a jamais été imaginé ailleurs qu'au Tavantisuyou , c'est que ces fêtes étaient censées données par le vieux Yupangui lui-même, dans son palais de Yucay. Les palais des Incas défunts n'étaient jamais habités par leurs successeurs. Les serviteurs des anciens maîtres y demeuraient tous et continuaient à les entretenir. Ils recevaient des terres de l'Inca les rations qui leur revenaient, les gouverneurs des provinces les plus lointaines y envoyaient les fruits les plus rares, et les élues y faisaient porter de Titicâca ou de Cusco même les cruches de chicha nécessaires pour garnir les tables : les morts pouvaient ainsi donner des festins aussi splendides que les vivants. Cette coutume bizarre explique le grand nombre de palais que les Espagnols trouvèrent au Pérou.
Parmi les fêtes offertes par les mânes de Yupangui à ses anciens amis , la plus bruyante , la plus splendide , fut donnée à l'un des anniversaires de la rentrée triomphale de Huayna à Cusco. Les invités à Yucay étaient nombreux ; le nouvel Inca présidait lui-même au festin. C'était la première fois que le
souverain s'asseyait au même banquet que Tilucussi » Toncle de Yupangui, le grand prêtre de Cusco.
Les tables étaient chargées des fruits les plus exquis » des mangos et des grenadilles du Tunguragua » des chirimoyas du Béni. Les chefs de dix mille, désireux de faire leur cour au monarque nouveau , avaient rivalisé d'efforts pour donner plus d'éclat à la grande fête offerte par le monarque défunt : aussi, à côté de ces fruits voyait-on la chair des pécaris de l'Ucayali, les poissons rares d'islay, les crustacées de Coquimbo , les tatous des lointains mitimaes du sud. De grands vases, qui, par l'effet de la pression du liquide sur l'air contenu dans la partie supérieure, sifflaient quand on versait à boire, étaient remplis de chicha de coati faite au couvent des élues du temple de Titicâca : c'était la plus recherchée des boissons enivrantes que fabriquaient les mamaconas. De bruyantes libations furent faites en l'honneur de Yupangui; les haravecs chantèrent les exploits du vieil Inca, ses chasses lointaines; il s'en trouva même d'une imagination assez riche pour décrire le palais splendide où il vivait, dans les terres du Soleil. La fête finit par des danses, et, si nous en croyons l'historien Xérès (et ce que pratiquent encore aujourd'hui les Indiens quand la boisson les met de belle humeur nous porte à ajouter foi à son récit) , ces danses étaient suivies d'épouvantables bacchanales, qui duraient jusqu'à ce qu'on eût vidé la dernière cruche de ohicha.
Sans être aussi habile que Machiavel, Huayna était un prince avisé ; il savait qu'un roi ne doit point pardonner à un sujet trop clairvoyant. Le grand prêtre du Soleil, recommandé à un échanson, but du jus de pichoa dans la chicha qui lui était versée, et ses serviteurs, après la fête, ramenèrent un cadavre au Coracancha. Mais les invités feignirent de croire que c'était l'ivresse qui l'avait tué.
Hnayna Capac. II cherche à étendre Fempire vers le sud. Fêtes du ftaimi. Grandes chasses. Populations du sud de FAmérique. CrAnes plats eC 6HbM bombés.
La jennesse de Hasyna Capac avait été trop active pour que ees fêtes de Yacay et les cérémoDies du culte remplissent soa exîsteaee. La mort de Titucussi l'avait délivré du seul homme doDt il eût à craindre les reproches. Il le remplaça par son neveu Challouchima, et s'assura ainsi que le grand prêtre ne verrait plus dans le sang des vigognes que les prédictions qu'il lui dicterait. En même temps » il confia le colnmandement de la forteresse de Casco à un Kouraca qui l'avait accompagné dana sa longue guerre contre Quito.
Ainsi tranquillisé de ce c6té, Hnayna quitta la capitale pour visiter son empire. Accompagné d'une armée de serviteurs , il prit la route de la côte, pour inspecter d'abord les aqueducs que Yopangui avait tait construire, et il s'arrêta quelques jours à Pachacamac, dont il avait pris le temple sous sa protection.
En route , il s'informait de la production des terres défrichées par les mitimaes depuis que les canaux avaient chaiàgé la nature du pays» et faisait distriboer a«Éc travailleurs qui occupaient les terres pauvres la quantité de guano suffisante pour leur féire produire autast que celles des plus fertiles vallées.
De Tumbès, il regagnâtes Andes et poursuivit sa route vers la seconde ville de l'empire. Son séjour à Quito se prolongea plusieurs années. Ce fut là que Packa, qui avait su rester son épouse fovorite , lui donna Atahualpa , qui devait être le der-nier Inca du Tavantisuyou*
Devenu la résidence du souverain , Quito s'augmenta rapide^ ment. Les longues lignes de chaumières^'alignèrent en étroites mes comme à Cuseo; le temple du Soleil, le couvent des Élues, purent bientôt nraliser avec le temple et les anciens couvents de la vieille ville* Des amanias venus de Gusco y enseignèrent la
langue quichua» et le corps des quipucumayas y fut bientôt aussi nombreux que dans la capitale. Les haravecs » protégés par Huayna , lui formaient, avec ses gardes favoris , une cour brillante.
Huayna avait pensé étendre ses conquêtes au nord , mais les rapports des chasques envoyés en explorateurs dans toutes les directions le détournèrent de ce projet. A Touest, la mer était voisine, et Ton ne rencontrait que des côtes basses, marécageuses» malsaines, couvertes de forêts. Au nord, le pays offrait le même aspect, et à cinquante lieues à peine de la ville on retrouvait encore la mer (c'était la baie du Cboco). La cordillère s'enfonçait vers Test; mais cette contrée, couverte de forêts, présentait peu de terres comme celles que les Incas avaient su conquérir jusqu'alors. Les habitants de ces régions n'eussent pu sans doute résister aux armées de Huayna ; mais ils étaient de mœurs féroces , habitués à vivre dans les bois, et leur assimilation eût été longue et sanglante.
Au contraire, les émissaires de Yupangui, et ceux que Huayna avait envoyés lui-même pour vérifier leurs rapports , parlaient tous avec enthousiasme des beaux pays du sud. De nombreuses rivières y coulaient paisibles au milieu de campagnes fertiles, où poussaient les mêmes plantes que dans les environs de Cusco ; entre les forêts s'étendaient d'immenses prairies capables de nourrir mille fois plus de lamas et de vigognes que les plateaux de Puno. Le climat était plus doux que celui de Yucay; la terre paraissait encore plus favorable à la culture des deux plantes qu'on estimait le plus dans l'empire, le mais et la pomme de terre. Les rivières roulaient des sables aurifères comme au Pérou. La teinte grisâtre des montagnes, les pierres détachées de leur cime, indiquaient, à ne laisser aucun doute, l'immense quantité d'argent qu'elles recelaient dans leurs flancs. Sur les plus hautes montagnes on (trouvait le cuivre presque pur, en si grande quantité qu'un mitimaes envoyé pour le recueillir en rapporterait assez pour forger les lances et les
javelots nécessaires à l*armemeat des guerriers, de l'empire , assez pour fabriquer les marteaux de tous les tailleurs de pierre du Tavantisuyou.
Huayna comprit, à regret peut-être » que Yupangui avait eu raison de vouloir porter ses armes dans le sud. Il aimait encore Pacha et les plateaux du Chimborazo. De son côté, la fille du sciri de Quito préférait sa ville natale à l'ancienne capitale de Tempire; elle y occupait le premier rang, tandis qu'àCusco, la sœur de Huayna , la coya de l'Inca, mère de Huascar, le rival détesté d'Atahualpa, ne la considérait que comme une femme de caste inférieure, tout au plus comme une kouraca,qui devait la servir.
Cependant la conquête ne pouvait s'arrêter. Huayna fit com<prendre à sa favorite qu'il devait chercher à étendre l'empire du côté du sud, afin de laisser à l'ainé de sa race autant de provinces qu'il en avait reçu de ^on père^ sans qua pour cela son fils Âtahualpa cess&t de régner.
Quoique souverains absolus, ne devant compte à personne de leur conduite , les Incas avaient toujours soin de donner à leurs voyages un caractère sacré qui impressionnât l'esprit de leurs sujets. Ce fut donc aux approches du solstice d'été que Huayna quitta sa nouvelle capitale pour aller présider à Cusco les fêtes du Raimi , qui se célébraient le jour où le soleil, après avoir atteint l'extrémité de sa carrière au sud, revenait vers le nord. Tous les nobles de l'empire devaient se rendre à Cusco pour prendre part à ces fêtes. Le cortège de Huayna s'augmentait donc à mesure qu'il approchait de la ville sainte.
La fête commençait par trois jours de jeûne , pendant lesquels nul ne pouvait allumer du feu dans la ville. Le jour désigné par les amantas, l'Inca et sa cour arrivaient dès l'aube au Coracancha, suivis de toute la population, pour célébrer par . des chants le lever du soleil. Dans ces occasions, les Incas et les Kouracas revêtaient leurs plus brillantes parures , déployaient toute leur magnificence, et leurs sujets les imitaient
,(]<> leur mieux. Tous ceux qui disposaient d'un nombre suffisant de serviteurs venaient sous des dais aux riches couleurs , que portaient des pages habillés d'étoffes éclatantes. La place de Cusco et les rues envirqnnantes disparaissaient sous ces vélums ondoyants.
A mesure que le soleil s'élevait sur Thorizon, les chante devenaient plus éclatants ; enfin Tlnca buvait au dieu du Tavanti- Buyou et faisait circuler la chicha dans des vases d'or. Après quoi» les nobles» ôtant leurs sandales» entraient dans le temple, où un lama sans tache était sacrifié à la divinité. Les mamaconas des couvents apparaissaient alors conduisant douze élues qui tenaient un vase d'or soigneusement poli» au fond duquel était une pelote de coton disposée de telle façon que les rayons lumineux» en se concentrant» pussent l'enflammer. En attendant, la plus belle des vierges frottait vivement deux morceaux de bois au-dossus du coton afin d'obtenir plus rapidement le feu sacré » qu'elles devaient entretenir jusqu'à la prochaine fête.
Avec le feu ainsi obtenu» on allumait un bûcher de plantes résineuses dans lequel on jetait» comme offrandes » des parfums et des grains de mais. Sous la cendre qui en provenait » les élues faisaient cuire des pains de mais destinés à être servis sur la table de l'Inca » au banquet qui suivait la cérémonie. Les âobles n'avaient pas seuls part à ce banquet national ; l'Inca faisait amener au Coracanoha un troupeau de lamas» qu'on égorgeait sur place et dont la chair était distribuée au peuple. La journée se terminait par des danses et d'abondantes libations» qui se prolongeaient tant qu'il y avait de la chicha dans la ville. Quand on lit dans les écrits de Xérès ou de Sarmiento la description de ces fêtes » on comprend que les pauvres Indiens Quichuas portent encore le deuil de leurs Incas.
Cependant Huayna n'oubliait pas les projets qui lui avaient fait abandonner Quito. Ses ordres avaient été envoyés à ses
guerriers ; et , quand tous les préparatifs furent terminés , prétextant une grande chasse dans tes Cordillères du sud» il partit suivi de quarante mille hommes» pour reconnaître les pays que les Incas convoitaient depuis si longtemps.
Les chasses européennes, ni même les grandes battues faites par les Mérovingiens dans les forêts de la Gaule ou de la Ger-* manie» ne sauraient donner une idée de ces chasses des Quichuas. Au Tavantisuyou » c'était à la fois le prélude de la conqi^éte et une opération mercantile » si Ton peut ainsi parler.
Nous avons dit que les lamas apprivoisés de Puno» aussi bien que les guanacos qui broutaient sur les Cordillères désertes » étaient tous considérés comme propriété de l'Inca. La chasse avait pour but de rassembler dans un endroit donné le plus grand nombre possible de ces animaux. Huayna choisit pour centre de ralliement l'étroit vfidlon par où coulent les neiges fondues du Tupungato » le Chimborazo des Andes australes. A cette époque de Tannée» le nombre de guanacos sur ces plateaux élevés est incalculable.
Une partie de Tarmée de Huayna» divisée en pelotons de cinquante chasseurs» marchant droit au sud» était arrivée au Tunuyan ; une autre s'était arrêtée à l'ouest» au lac de Guanacache ; une troisième» enfin» s'avançant par les plateaux les plus élevés» avait campé sur les hautes montagnes qui séparent les eaux du Juncal » qui courent au Pacifique » des minces filets d'eau qui vont se perdre dans les lacs saumàtres des Pampas. Les noms qu'ont gardés certains parages » où il est impossible que les hommes aient formé des établissements permanents » comme la Laguna de VlncCf ancien cratère d'un immense volcan éteint qui forme un lac à douze mille pieds au-dessus du niveau de la mer; le Pont de rinçai voûte naturelle sous laquelle coule la rivière des Horcones» attestent que les Quichuas ont chassé dans ces régions.
Au moment convenu » les chasseurs de Huayna » réglant leur marche de manière à arriver en même temps à la vallée du Tu*
pongatu» commencèrent à resserrer leur immense cercle» poussant devant eux les timides guanacos à l'aide de longues per^ ches garnies de banderoles rouges propres à les effrayer. Ils s'arrêtaient à la tombée de la nuit , et allumaient de grands feux , pour maintenir les pauvres bétes dans cette espèce de parc vivant, qui se rétrécissait chaque soir davantage.
La battue dura cinq jours, et elle avait rassemblé dans l'étroite vallée plus de trente mille guanacos. La chasse proprement dite était terminée , mais c'est alors que commençait la véritable besogne. Des hommes armés de lassos prenaient les animaux dans le nœud coulant du pegual^ d'autres les abattaient avec les laqués que nous avons décrites. Les vieux mâles étaient égorgés , les jeunes et les femelles étaient tondus au couteau , et relâchés ensuite pour être repris dans une autre battue.
La laine grossière était tordue en cordes avec lesquelles on liait la laine plus fine, pour en former des balles de vingt-cinq à trente kilos. Les cuirs des animaux égorgés étaient étendus au moyen de taquets enfoncés en terre , et étirés le plus possible* La viande était consommée par les chasseurs ou coupée en longues tranches excessivement minces qu'on faisait sécher au soleil. C'est cette viande ainsi sécbée qu'on appelle charqui; elle dure un an ou dix-huit mois sans se décomposer, mais elle ne peut être bien préparée que dans l'atmosphère sèche des Cordillères. Dans les pays plus humides, il faut la mettre entre deux couches de sel pour la conserver : de là la distinction entre le charqui doux et le charqui salé.
Les Indiens de Huayna passèrent une quinzaine dans ces diverses occupations; chaque jour il en partait pour le Nord un détachement chargé de laine, de cuirs ou de charqui.
Huayna , qui avait encore auprès de lui de douze à quinze mille hommes, quitta les montagnes, et, suivant les bords du Tunuyan, arriva aux plaines saligineuses où cette rivière se perd dans l'immense marais que les Indiens appellent le Chadileuvu»
et auquel les Espagnols donnèrent plus tard le nom de Desaguadero. Suivant les rapports des chasques, il devait rencon<trer à l'est d'autres montagnes^ d'autres contrées aussi abondantes en gibier que les vallées qu'il venait de parcourir^ Efîectivement » du Chadileuvu il aperçut une seconde cordil* 1ère courant parallèlement aux Andes : c'étaient les montagnes nommées depuis Sierras de Saint-Louis. Côtoyant leur versant occidental, il reprit la direction du Nord pour retourner à la vieille capitale du Tavantisuyou.
Dans ce long circuit, les Quichuas traversèrent un pays fertile, bon à coloniser, mais presque désert. Les habitants s'enfuyaient à leur approche, comme les guanacos des Cordillères; mais ceux qu'on avait pu retenir parlaient tous la même langue que les Indiens des bords du Gachapual , que Yupangui avait visités bien des années auparavant.
Huayma, suivant la tactique des Incas, fit le plus de prison* niers qu'il put, et les emmena dans ses États, où il les distribua comme serviteurs entre ses amantas, qui recurent l'ordre d'eu tirer toutes les informations possibles sur le pays qu'ils habitaient.
Mais dans ces hommes qui , éparpillés , ne pouvaient offrir une résistance sérieuse aux masses imposantes des Quichuas» Huayna trouva une fierté qui l'étonna. Têtus, indifférents aux bons comme aux mauvais traitements, ils refusaient presque toujours de parler. Leurs maîtres ne purent donc recueillir que de vagues notions; tout ce qu'ils purent savoir d'eux, c'est que leur pays était immense , et que leur unique occupation était la guerre ou la chasse.
La répugnance de ces hommes pour tout travail régulier était insurmontable ; leur indifférence pour les fêtes que les autres populations indiennes aimaient tant , leur mépris pour la science des amantas , étaient incompréhensibles. Ce n'est même qu'avec la plus extrême difficulté qu'ils apprenaient la langue du Tavantisuyou , et l'on ne parvint point à leur faire
oablier la leur, comme rayaient fait les Indiens de Quito ou de Tunguragua.
Huayua ne savait pas que ses prisonniers étaient des Indiens à crâne plat, aussi antipathiques à toute civilisation que les Indiens à crâne bombé y étaient prédisposés.
Ces deux races se trouvaient en présence dans toute TAmôrique. Le long des Andes , c'étaient les Quichuas , crânes bombés, et les Aucas, crânes plats (i); aux pays des grands fleuves du Sud-Est, sur les bords du Parana et de TUruguay, on trouvait les Guaranis et les Guaycurus; au Brésil, les Guapindanas et les Tacahunas ; au Nord , entre l'Amazone et l'Oré- Boque , les Huarannos et les Caraïbes.
Partout les crânes bombés se montraient plus avancés dans les arts primitifs. Ils habitaient presque toujours les mêmes parages et cultivaient quelques plantes alimentaires. Tous bâtissaient des chaumières ou des carbets , couchaient sur un lit en dans des hamacs ; mais tous ils étaient soumis à un gouver» nement despotique et théocratique. Les crânes plats étaient partout plus sauvages ; menant une vie errante , ils ne subsistaient que de chasse ou de pêche; quelques peaux d'animaux, tendues sur des branches^ leur formaient un abri que leurs femmes pouvaient facilement transporter dans leurs constantes migrations. Leur vie était dure , pleine de privations qui pa^ missent insupportables à Thomme policé ; mais ils vivaient fibres ; l'autorité du cacique ou chef qu'ils se donnaient durait autant que Texpédition pour laquelle on l'avait choisi.
Devons-nous attribuer au hasard la présenee de ces deux races sur le sol américain? N'est-il pas plus logique de voir là une de ces mille prévisions de ta nature pour assurer les destinées de l'humanité? Les mêmes conditions atmosphériques qui développent le bourgeon fontéclore l'œuf du papillon : la che-
(I) Ce nom d'Aucas fut pris sps doute par les tribus du sud quand la domina< tton des Incas voulut s'étendre sur leur pays. Aucas y eut dire séparés.
nille trouve ainsi auprès d'elle une feuille assez tendre pour pouvoir s'en nourrir.
De même » dans le nouveau monde , la nature mit la race docile , qui se civilise vite , mais qui se laisse dominer, à côté de la race plus &pre qui tarde longtemps à se poJicer, mais qui sait conserver sa personnalité , qui se perd généralement dans les premiers essais de civilisation.
L'impénétrabilité de la race Âuca arrêtait les conquêtes des Incas. Ce n'est pas que les populations des Cordillères australes fussent assez compactes pour opposer une barrière aux armées du Tavantisuyou : on prenait facilement possession de la terre ; mais 9 pour la cultiver, il fallait dépeupler sans compensation le vieux pays. Les mitimaes s'y établissaient difQcilement et ne parvenaient pas à donner de nouveaux sujets à l'empire.
L'unique établissement un peu stable qu'eussent formé les Incas, au commencement du seizième siècle, dans les pays parcourus par Huayna lors de sa chasse au Tupungato, se trouvait par le 29*" degré de latitude sud , à quelques lieues audessous de la ville actuelle de Santiago de l'Estero.
L£8 YIBACOCHA8.
HtUMcar et ÀUhualpa. Arrivée des Européens dans rAmérique méridionale. Conquête du Pérou. Ses trésors fabuleux. Surexcitation qu'ils causent en Europe.
Huayna Capac résidait tantôt à Cusco , tantôt à Quito. Les deux villes prospéraient également ; chacune était la résidence d'une reine. La mère de Huascar résidait à Yucay ; elle ne dissimulait pas sa haine pour la mère d'Atahualpa. Cette dernière vivait au pied du Chimborazo» dans un palais qui ne le cédait en rien à celui de Yucay. Atahualpa, quoique à peine âgé de vingt ans, était à la tête des troupes du nord et commandait souve-
rainement dans cette partie de Tempire, Huascar» sans avoir sous ses ordres une armée aussi considérable, gouvernait» pour son père, la ville de Cusco et les provinces anciennes» jusqu'au Tunguragua.
C'était la division du Tavantisuyou que préparait Huayna Capac» sans oser encore faire connaître ses intentions» tant était grand le respect pour les institutions du premier Inca » Manco Gapac.
En 1522, Huayna guerroyait contre des tribus de Cochabamba» quand il reçut un message alarmant d'Atahualpa qui lui annonçait que des hommes barbus» ayant à leur disposition des moyens surnaturels» et dans lesquels le peuple voyait des Yiracochas, étaient arrivés à la rivière Biru. Us paraissaient vivre sur la mer dans des maisons flottantes de dimensions immenses. Ce qui effrayait surtout le gouvernement du Nord, c'était que ces hommes étaient défendus par la foudre, qu'ils gardaient dans des tubes d'un métal inconnu.
Huayna» alarmé à son tour, quitta immédiatement l'armée et partit en toute hâte pour Quito.
Les déclarations des Indiens qui avaient vu les hommes de la mer à la rivière Biru augmentèrent ses craintes. Ce nom de Yiracochas, que ses sujets s'obstinaient à leur donner, les lui rendait plus redoutables que les armes étranges qui les défendaient. Yiracocha^ en effet (en langue quichua» écume de mer), était le nom du Soleil. Us regardaient donc ces nouveaux venus comme des êtres supérieurs aux Incas. N'était-il pas naturel qu'un souverain dont l'autorité reposait sur une superstition craignit une superstition nouvelle qui pourrait, en un moment, anéantir sa puissance?
Quoique les étrangers eussent disparu après un court séjour, Huayna craignit leur retour, et» pour être toujours prêt à les repousser» fit venir à Quito ses meilleurs guerriers» à la tête desquels il se proposait d'aller les attendre sur le rivage ; mais
la maladie le retint à Quito, et bientôt il sentit qu*il lui restait peu de jours à vivre*
Voulant , avant de mourir» mettre le sceau au projet qu'il avait depuis longtemps congu et préparé, il divisa le Tavantisuyou entre ses deux fils, recommandant àÂtahualpa de veiller sur les côtes du Pacifique, à Huascar de continuer ses conquêtes au sud. Peu de temps après, il s'éteignit*
Ainsi commençait à s'accomplir la prophétie du vieux Tilucussi; le Tavantisuyou , divisé entre deux maîtres, devait périr. Le bon accord , en effet , ne dura pas entre les deux Incas. Les troupes que Huayna avait laissées à Atabualpa marchèrent contre les troupes de Huascar. Ce dernier, battu à Quipaypau , fut fait prisonnier, et Atabualpa entra vainqueur à Cusco. Terrifiés par ses cruautés, les partisans de Huascar n'osèrent remuer, et le fils de Pacha , un Kouraca , un intrus , ceignit le llautu aux plumes de coraquenque.
Le nouveau monarque , oubliant ces habitants de la mer qui l'avaient tant alarmé , voulut poursuivre ses conquêtes au sud ; mais les tribus de cette extrémité du monde devaient échapper à la domination des Incas. Sept ans après la mort de Huayna, les Yiracochas débarquaient à Tumbès , et cent soixante-cinq aventuriers allaient conquérir un empire de six millions d'habitants* Quand ce troupeau d'esclaves vit le fils du Soleil dans les fers, il se crut au pouvoir des Yiracochas, et, en faisant étrangler Atabualpa, Pizarre tua l'empire.
L'histoire des Incas avant la conquête avait été l'histoire du Tavantisuyou , l'histoire du Pérou devint depuis lors l'histoire des conquérants. Les indigènes , ces bêtes de somme à forme humaine , ces Quichuas que les Incas assommaient quand ils trébuchaient sous leurs litières, ne comptent pas plus après qu'avant la conquête.
Pendant la courte captivité d'Âtabualpa» quelques Incas essayèrent un semblant de résistance ; ils détruisirent les ponts et coupèrent les routes pour arrêter la marche des conquérants ; un corps d*armée même, commandé par Chalcucbima» osa se présenter devant cette poignée d'aventuriers , entre Xauja et Cusco» mais une charge de quelques cavaliers conduits par Tin* trépide Soto suffit pour les disperser. L'occupation , dès lors, ne rencontra plus de difficultés.
Malheureusement la désolation marchait sur les pas des nouveaux venus , et ce pays naguère si florissant n'offrit bientôt plus que des ruines et des landes désertes. Les Quichuas abandonnèrent leurs cultures. Les provinces de l'est retombèrent dans leur ancienne sauvagerie. Quito fut occupé par d'autres aventuriers. On laissa tomber en ruines les aqueducs» qui valaient plus que tout l'or trouvé au Coracancha; les torrents reprirent leur cours , et la côte , après avoir nourri une population deux fois plus nombreuse que celle du Pérou actuel , redevint aride et déserte comme au temps de Manco Capac.
Le Tavantisuyou perdit tout en perdant ses Incas» même son nom : destinée qui ne peut se comprendre que pour un pays gouverné despotiquement. Les gouvernements qu'on est convenu d'appeler forts sont en réalité les plus faibles , les moins stables ; le moindre accident sufBt pour les faire tomber. Appuyés sur la volonté, sur la vie d'un maître, ils sont changeants et fragiles comme la volonté ou la vie d'un homme. L'individu qui n'a rien, qui ne possède rien, change de maître avec une complète indifférence. Les Quichuas , habitués à l'obéissance , travaillèrent aux mines des Espagnols comme aux aqueducs des Incas ; la condition pour eux restait la même. Mais les Incas s'étaient montrés, si l'on peut ainsi dire, des pâtres plus habiles ; ils mettaient leurs soins & augmenter le troupeau , k l'entretenir dans les meilleures conditions possibles , pour obtenir par une plus forte reproduction une augmentation dans lo nombre de leurs sujets. Les Espagnols., au contraire, en
usaient beaucoup aux pénibles travaux des mines, et, sous leur domination y la population diminua rapidement.
Cependant les rois d'Espagne voulurent assurer aux douze à quinze millions de sujets que deux obscurs soldats» Certes et Pizarre, leur avaient donnés» la protection de lois équitables. Les jurisconsultes espagnols furent chargés de préparer un code spécial pour les Indes» qui fut en effet promulgué. Peine perdue : les Indiens avaient été trop abrutis par le despotisme pour faire tourner à leur profit la liberté qui leur était accordée. Us s'en servirent pour travailler le moins possible» pour vivre isolés et misérables sur leurs hautes montagnes» ou pour s'enfuir dans les bois » où ils reprenaient l'existence de béte fauve d'où les Incas les avaient tirés. Pour en faire des hommes » il eût fallu aux Espagnols du seizième siècle une science que les sages du dix-neuvième considèrent encore comme un misérable radotage. Les Espagnols avaient d'ailleurs de bien autres soucis. François Pizarre » un b&tard » un pauvre gardien de pourceaux à Trujillo» devenu marquis» chevalier de Saint-Jacques» avait été admis à l'audience du roi. La rançon d'Âtahualpa avait produit à Cajamarca une valeur équivalant & 77»500»000 fr.» laquelle» après le prélèvement d'un cinquième attribué à la couronne» avait été divisée entre les cent soixante-cinq aventuriers composant la première armée qui» sous les ordres de Pizarre» avait enlevé rinca au sein même de son empire. Â la prise de Cusco» on avait eu à partager un nouveau trésor ; chaque fantassin avait reçu pour sa part 16S»000 fr.» chaque cavalier 330»000 fr.
L'Amérique était donc cet Eldorado si longtemps rêvé » où Ton gagnait en quelques jours richesses » considération » noblesse. Au pauvre roturier» ce pays de l'or offrait la séduisante perspective d'arriver d'un bond au premier rang ; à l'hidalgo ruiné» celle de redorer son blason sans déroger, de s'enrichir à grands coups d'épée avec le butin pris aux idol&tres et tout en Combattant pour la propagation de la foi.
Jamais terre lointaine ne fit faire de si beaux rêves ; tous les
esprits étaient dévorés par une fièvre d*émigratioa qui bouleversa TEspagne du seizième siècle. Des flots d'émigrants, attendant impatiemment le départ des flottes, se succédaient sans interruption dans les rues de Séville.
Les Antilles étaient le rendez-vous général de tous ces aventuriers. De là, les uns allaient au Mexique , d'autres à Panama pour gagner le Pérou, d'autres à Carthagène et à Sainte-Marthe.
Mais Tambition des Espagnols d'alors n'était pas satisfaite par tous ces trésors et ces merveilleuses découvertes. Colomb était parti pour découvrir non un nouveau monde , mais une route plus courte pour arriver aux lies des épices, au pays de la soie, que les Portugais avaient abordé en doublant l'extrémité australe de l'Afrique. C'est là qu'il fallait arriver. Aussi les rois d'Espagne ne cessent-ils d'encourager, de provoquer de nouvelles expéditions qui doivent poursuivre l'entreprise laissée inachevée par Colomb.
Nous allons suivre ces hardis explorateurs, pour arriver à ces terres du sud que les chasses de Huayna Capac nous ont fait entrevoir, et qui sont le but de notre incursion dans le grand empire indien.