‹ La pluie et le beau tempsChapitre 2 sur 33 · DECOR D'UN INSTANT · texte numérisé non relu

DECOR D'UN INSTANT

A Madame Elisabeth Kahn.

Les fleurs coupées meurent en haleine chaude Dans des vases de Rhodes Luxueux de -branches d'émeraude Et de roses aux telles couleurs

Que les fleurs vivantes défaillent en p&leurs

Près de leur éclat de jouets de durée

Brillant et factice comme une ode.

Les (leurs coupées, quand elles meurent, tressaillent,

Des ondes de mouvement les sillonnent.

Leurs faces de safran, de vermillon, de jaune d'or

A l'heure fraîche, un peu poudrées, frissonnent A l'approche louche de la mort qui cisaille Leur menu songe de toilette et de heauté.

Les calices s'exhalent aux aiguières; C'est comme le départ d'un automne très doux De beau silence et méditation fière. Vers une dure frontière En mauves et liliennes robes.

Vers une âpre défense qui dérobe Des caresses à d'autres caresses D'un geste d'inflexible et silente tristesse.

Et cet instant de cruel nonchaloir De lin inéluctable parmi Téclat des choses. L'esprit prêt à partir sur les nefs d'améthyste Appareillant aux îles de miracle et de gloire L'assimile aux pages claires et sibyllines Où la voix grave des sultanes conte l'histoire Des perles, des péris, des sources, des princesses tristes

Dans les cavernes étincelantes de statues Et les jardins d'hymen où ne s'est jamais tu Le Irille du rossignol mourant au pied des roses.

LA MEU DAiNS LA NUIT

A Paul Fort.

La mer, avec un bruit de heurts de fer, déferle, C'est le sou d'iuvasion torrentielle de barbares Avec des suites lourdes d'épais chariots criards De dures voix d'esclaves, convoyeurs de captives Kpars, au sort des routes, sous l'éclair «lu hasard.

Kilo hurle un meuglement de vache souveraine Humant sa route en eflrois bavards Par le silence obtus et tassé de la nuil Et le tonnerre de sa voix que lui renvoient Les échos des bourgades aux plaines S'accentue en barrissement d'ennui.

Elle se rue de force épouvantable aux digues Ses appels résonnent aux remparts de briques Comme pour provoquer quelque adversaire géant. Elle sonne la menace contre bêtes et gens

Pour lutte de voix haute et de tonnerre

Elle se broie en appels stridents Roulant des blocs de pierre aux mains de durs Titans.

Des galops de rafale s'enlèvent

Croissent et durent, chargent contre le seuil

Immobile de la terre en deuil ; Les vagues vers la lune comme des seins se soulèvent De tous leurs lourds remous d'horreur et de naufrage,

Palpitent furieuses et se bombent

Tandis que le vent de toutes ses trompes Accélère leurs bonds de rage.

C'est la rumeur des grands trains fous

Dressant les wagons en feu

Avec des grappes d'êtres tordus

D'êtres aplatis sous les coups

Du métal aveugle et furieux

Et des faces subites de fous

La bouche fendue en un grand trou.

Page 1