C Flammarion, l'Atmosphère, liv. III, chap. i
tants, avala deux ou trois gorgées d'un verre d'eau sucrée que, de ses blanches mains, Mm° X*** venait de lui préparer, et reprit ensuite la parole en ces termes :
« La chaleur du soleil ne se répartit pas également, vous le savez, sur la surface de la terre. Et comment le pourrait-elle, puisque la terre est une sphère, et que cette sphère se meut d'un double mouvement de translation autour d'une ellipse dont le soleil occupe un des foyers, et de rotation autour d'un axe qui n'est même pas perpendiculaire, mais oblique par rapport au plan idéal sur lequel s'accomplit son évolution! La chaleur donc se répartit inégalement pour nous dans le temps et dans l'espace : dans le temps par les saisons, et dans l'espace par les climats. Si l'axe du globe était perpendiculaire au plan de l'écliptique, il y aurait à sa surface des climats , mais il n'y aurait pas de saisons, car on ne pourrait donner ce nom à la minime différence de température qui résulterait de l'inégalité de distance de la terre au soleil au moment du périhélie et au moment de Y aphélie (périhélie signifie « près du soleil » , et aphélie, « loin du soleil » ).
Les jours seraient partout rigoureusement égaux aux nuits:; les températures, toujours égales aussi, sauf quelques irrégularités dues à la constitution
du sol, à l'abondance ou à l'absence des eaux iraient en décroissant de l'éguateur aux pôles et se maintiendraient éternellement au même degré sous toutes les latitudes. Les vents se réduiraient su. chaque hémisphère à une nappe inférieure et froide allant du pôle à l'éguateur, et à une nappe supérieure et chaude allant de l'éguateur au pôle. Il est probable gue l'organisation, le caractère, les mœurs des animaux et des hommes se ressentiraient de cette régularité passablement monotone, et l'on peut douter s'ils y gagneraient, rour moi, je ne le crois pas :
L'ennui naquit un jour de l'uniformité.
Il me semble gue le fond du naturel commun à tous les êtres vivants serait une grande apathieque ces jours, dont on pourrait dire gu'ils se suivent et se ressemblent invariablement, s'écouleraient au sein d'une fastidieuse guiétude; gu'on n'aurait le cœur ni au travail ni au plaisir, et gue la civilisation marcherait, - si elle marchait! avec une lenteur désespérante.
Mais il n'en est pas ainsi. Le Créateur, en lançant la terre dans l'espace, lui a donné « un coup de pouce », en prononçant ces mots : Tu marcheras de travers pendant les siècles des siècles!
Et la terre va de travers, et les choses peut-être n'en vont que mieux pour cela. L'obliquité de l'axe terrestre a sans doute ses inconvénients : nous les ressentons tous les jours, et notre malignité ne manque pas de les exagérer ; mais elle a aussi bien des avantages que notre ignorance nous dérobe ou que notre ingratitude nous fait méconnaître.
De savoir si la somme des inconvénients l'emporte sur celle des avantages, ou si celle des avantages est supérieure à celle des inconvénients , ou si enfin les uns et les autres se compensent et se balancent, c'est une question qu'il serait, je crois, oiseux d'examiner. Il nous faut bien prendre le monde tel qu'il est, et notre tâche consiste seulement, en théorie, à bien connaître les lois qui le régissent, et, en pratique, à tirer de ces lois, pour notre bien-être et notre développement, le meilleur parti possible.
J'ai cependant vu, il n'y a pas longtemps, — dans quel livre ou dans quel journal, c'est ce qui m'échappe, — qu'un philosophe, — c'est, je crois, Auguste Comte, — avait proposé aux savants de s'entendre pour aviser au moyen de redresser l'axe terrestre. Je ne sache pas que les savants aient répondu à cet appel. Je reviens à l'étude des choses telles qu'elles sont, et qu'elles resteront, je pense. Les climats et les saisons sont deux or-
Llï CHAUD ET LE FROID
dres de phénomènes qui sont entre eux dans une dépendance réciproque telle, qu'on ne saurait les engager séparément. Toutefois on peut concevoir des climats sans saisons : c'est ce que nous aurions comme vous venez de le voir, si raxe de la terre était perpendiculaire au plan de l'écliptique; mais l'axe étant oblique, les saisons varient nécessairement selon les climats, et les climats eux-mêmes bien que dépendant essentiellement de la latitude des "lieux, sont en outre modifiés par une foule de causes secondaires qu'il n'est pas permis de négliger. Par exemple, je vous rappellerai qu en outre des climats de latitude, il existe des climats d'altitude qui ne sont pas moins distincts que les premiers.
H y a bien d'autres influences encore qui agissent sur les climats; une des principales est l'éloignement ou le voisinage de la mer. Aussi reconnaît-on des « climats marins » et des « climats continentaux ». Ceux-ci rentrent, question d'altitude a part, dans la règle de ce qu,Qn ^
« climats astronomiques », où l'on fait abstraction des causes perturbatrices, et où l'on ne considère que les éléments purement astronomiques du climat, à savoir : la durée plus ou moins longue de la présence du soleil au-dessus de l'horizon aux époques successives de l'année, et l'incidence
plus ou moins oblique de ses rayons lors de son passage au méridien. C'est dans l'intérieur des terres, loin des côtes de l'Océan, que sous les latitudes tempérées l'inégalité de température entre l'hiver et l'été est le plus sensible. Nous en voyons déjà quelque chose en France. Il n'est pas rare , à Paris , de voir le thermomètre monter en été à 30 et 35 degrés au-dessus de zéro, et descendre en hiver à 10, 12 et 15 degrés au-dessous, quelquefois plus.
Dans l'Europe orientale et dans l'Asie centrale , c'est bien autre chose. On a sous la même latitude que Paris des étés torrides et des hivers d'une extrême rigueur. Maintenant, transportezvous à l'extrémité de notre presqu'île armoricaine. Là en été le thermomètre ne monte guère audessus de 25 degrés. En hiver une gelée un peu forte est un événement, et une température de 1 ou 2 degrés au-dessous de zéro passe déjà pour rigoureuse. Le climat de Brest, des côtes de Bretagne et de Normandie, de l'Irlande, de l'île de Wight et de l'Angleterre méridionale est un climat marin doux, où la moyenne annuelle de la température hivernale est plus élevée , non seulement que sur les points du continent situés sous les mêmes latitudes, mais même qu'en des localités beaucoup plus méridionales. Il y a mieux :
aux îles Orcades, un peu au sud de Stockholm la température moyenne de l'hiver est supérieure à celle de Paris. Sur les côtes du Devonshire cette moyenne est plus élevée qu'à Montpellier et à Florence. .
Mais il y a, par contre) des climatg ^.^ ^ durs. A New-York, sous le 40= parallèle, la moyenne annuelle de la température est de 10 de-
SSU"Tf à L°ndreS Gt à DuLIiD' Par 51° 30' et 53 22 de latitude nord. A l'extrémité orientale du Labrador, entre le 152» et le 53» parallèles, la moyenne est de zéro, comme en Islande et sur la côte septentrionale de la presqu'île Scandinave. Ces inégalités dans les moyennes de température des pays situés sous les mêmes latitudes et cette éga ité entre des lieux placés sous des latitudes différentes s expliquent aisément, et c'est l'Océan qui en est la cause principale.
L'Océan est, en effet, un puissant modérateur des températures. Le sol, nous l'avons vu, ne s échauffe et ne se refroidit jamais que très superficiellement. Frappé pendant le jour parles rayons ardents dun soleil d'été, il en réfléchit la plus grande partie, et la chaleur est alors très intense Pendant la nuit, il perd bien vite par rayonnement, surtout si le ciel est limpide, le peu de chaleur quil avait absorbé, et l'on voit ainsi se pro-
duire très fréquemment, jusque vers les tropiques, dans les plaines découvertes et privées de végétation, des froids nocturnes qui font descendre le thermomètre jusqu'au-dessous de zéro. Pareille chose s'observe dans le désert du Sahara. Ces brusques écarts entre la température du jour et celle de la nuit se reproduisent sur une plus longue période et, pour ainsi dire, sur une plus grande échelle entre l'hiver et l'été.
Mais sur l'Océan les choses se passent autrement.
En premier lieu, l'eau a une capacité pour la chaleur, ou, comme disent les physiciens, une chaleur spécifique bien supérieure à celle des matières terreuses. La quantité de chaleur nécessaire pour élever de 10 degrés, par exemple, la température de celles-ci est beaucoup moindre que celle qui peut élever du même nombre de degrés une couche liquide de même épaisseur.
En second lieu, tandis que la chaleur solaire ne pénètre le sol qu'à une très faible profondeur, elle pénètre l'eau à une profondeur considérable, et cela en vertu de la propriété que l'eau possède de se laisser traverser par la chaleur comme elle se laisse traverser par le froid. Les rayons calorifiques donc plongent dans l'eau ainsi que les rayons
lumineux, et ce n'est qu'à une profondeur dé quelque cent mètres que les uns et les autres vont enfin s'éteindre. A ces deux causes d'absorption de la chaleur par les masses aqueuses vient s'en joindre une troisième non moins importante : c'est l'éyaporation. L'eau ne se transforme en vapeur qu'en absorbant des quantités énormes de chaleur, et vous imaginez ce qu'en peut absorber l'Océan. Les effets de la capacité de l'eau pour la chaleur, de sa diat/iermanéité, — ou diathermansie, l'un et l'autre se disent, — et enfin de son évaporation, deviennent sensibles même à très peu de distance des côtes. Il n'est pas besoin pour les éprouver de traverser l'Atlantique ; il suffit d'aller de Dieppe à Newhaven, ou même de Calais à Douvres, ou de faire au cœur de l'été une simple promenade en mer. On s'est embarqué par une chaleur de 25 ou 30 degrés, vêtu légèrement. A mesure qu'on s'avance vers le large, on se sent gagné par la fraîcheur, puis par le froid, et l'on éprouve bientôt le besoin d'endosser un paletot, de s'envelopper' d'un manteau, d'un châle ou d'une' couverture.
La circulation de l'Océan. — La densité de l'eau et celle de la glace. — Conséquences heureuses. — Le Gulf-Stream — Les lignes isothermes, l'équateur thermique et les pôles du froid.— Causes de déviation des lignes isothermes. — Lignes isothères et isochimènes. — Le mécanisme des saisons. — Les pôles. — Les climats de la zone torride. — Les climats où il ne pleut pas. — Les climats tempérés.
En résumé, la mer s'oppose à ce que la température de l'air s'élève à sa surface comme à la surface de la terre. Elle s'oppose également à ce que cette température s'abaisse dans la même proportion. Premièrement, ces énormes quantités de chaleur qu'elle a absorbées pendant les journées chaudes, elle les rend peu à peu à l'atmosphère pendant les journées et les nuits froides. Ces vapeurs, qui sont formées et qui pour se former ont absorbé encore de la chaleur, la rendent aussi lorsqu'elles viennent à se condenser en brouillards ou en pluies. De plus,
la mobilité des molécules aqueuses s'oppose au refroidissement excessif de la surface liquide, comme leur capacité calorique et leur diathermanéité se sont opposées à son échauffement. En se refroidissant ces molécules se condensent, deviennent plus lourdes, tombent vers le fond et sont remplacées par celles des couches inférieures, qui sont plus cbaudes. Vous comprenez que ce remplacement incessant des molécules refroidies de la surface par les molécules encore tièdes des couches inférieures peut se continuer encore longtemps avant que la masse acquière une température égale à celle de l'atmosphère, surtout si vous songez qu'il y a échange perpétuel entre les deux éléments, et que l'eau ne peut être refroidie par l'air sans que l'air soit échauffé par l'eau.
— Vive la science! s'écria un monsieur qui avait écouté avec une attention singulière l'explication du professeur et qui, comme M. Jourdain, ne se sentait pas de joie d'avoir appris la raison des choses. Ah! Monsieur, qu'on est heureux d'avoir étudié! Tous les ans, aux bains de mer, ma femme et moi, nous nous demandons comment il se fait qu'on peut encore se baigner au mois de septembre, quand il fait déjà presque froid, et nous nous étonnons de trouver l'eau plus chaude que l'air. N'est-ce pas, Amélia?
Oui, mon ami, fit la dame.
— Et maintenant je comprends cela à merveille. Ah! la belle chose que de savoir quelque chose! Continuez donc, Monsieur, je vous en prie, et dites-nous, s'il vous plaît, comment il se fait que, tandis que nos côtes atlantiques jouissent d'une température égale et douce, celles de l'Amérique septentrionale , placées , à ce qu'il semble , dans des conditions pareilles, ont, au contraire, un climat rigoureux.
— C'est ce que je vais faire, dit M. B***.
— Mais oui, mon ami, fit la femme de l'auditeur enthousiaste et curieux, laissez donc parler monsieur.
— L'Océan, ainsi que l'atmosphère, et en vertu des mêmes lois d'équilibre, reprit M. B***, présente de grands courants : les uns qui amènent les eaux froides des mers polaires vers les mers équatoriales ; les autres ramenant vers les pôles les eaux tièdes des mers équatoriales. Le phénomène de la circulation océanique est plus compliqué que celui de la circulation atmosphérique. La densité de l'air est toujours en raison inverse de sa température, en sorte que l'air froid tend invariablement à se rapprocher du sol, et l'air chaud à s'élever vers l'espace.
L eau offre à cet égard une singulière et précieuse anomalie : elle se dilate par la chaleur comme tous les corps solides, liquides et gazeux' mais jusqu'à une certaine limite seulement et cette limite se trouve à la température de /degrés au-dessus de zéro. Depuis 100 degrés où elle est en ébullition, jusqu'à 4 degrés l'eaû se condense; son volume diminue et sa pesanteur spécifique s'accroît. Mais à partir de 4 degrés elle recommence à se dilater, à mesure qu'elle se refroidit, jusqu'au moment où elle se solidifie Vous savez que la glace est plus légère que l'eau puisqu'elle la surnage; et cela est fort heureux' car si la glace allait au fond à mesure qu'elle se forme, les fleuves, les étangs, les lacs en hiver gèleraient entièrement et n'auraient pas trop de tout l'été pour dégeler; les animaux et les végétaux aquatiques, s'il y en avait jamais eu, auraient péri depuis longtemps; les mers polaires ne seraient que d'immenses continents de glace qui s'étendraient de plus en plus; href, la moitié des mers serait innavigable, et les deux tiers des terres inhabitables.
Mais les changements de densité de l'eau audessous et au-dessus de 4 degrés compliquent, je le répète, la circulation de l'Océan, et font que des courants d'eau froide peuvent aussi bien que
ceux d'eau tiède être des courants de surface et baigner directement les côtes des continents et des îles ; c'est ce qui a lieu aux limites orientale et occidentale de l'océan Atlantique. Tandis que le grand courant, le grand fleuve d'eau chaude connu sous le nom de Gulf-Stream, et qui part du golfe du Mexique, coule à quelques milles à l'est de Terre-Neuve et étend ses ramifications jusqu'à l'Irlande et au golfe de Gascogne, un courant contraire venu du pôle descend vers l'équateur en longeant les côtes du Labrador, du Canada et de l'est des États-Unis, et fait régner sur ce littoral un climat tout différent de ceux qu'on rencontre, à latitude égale, sur le littoral opposé.
Et maintenant, Madame, continua M. B*** en s'adressant à la maîtresse du logis, vous entrevoyez déjà, j'en suis sûr, la signification de ces lignes et de ces figures bizarres que j'ai tracées sur votre globe. Il en est qui indiquent la direction des grand courants atmosphériques dont vous a parlé naguère M. A***; d'autres représentent la direction, la largeur, les méandres des grands courants marins dont je viens de dire quelques mots; mais les plus importantes, pour le sujet qui nous occupe, ce sont ces lignes nombreuses qui enserrent le globe entier, et qui, parallèles dans leur direction générale, présentent, principale-
ment sur l'hémisphère nord, où dominent les continents, de très grandes irrégularités. Ces lignes, Madame, sont celles que « nous autres savants » nous appelons isothermes, — isothermes c'est-à-dire d'égale chaleur ou, plus explicitement, de même moyenne thermométrique annuelle. — Soyez attentive, je vous prie.
— Je le suis, dit M"" X***.
— Nous le sommes, dirent d'autres voix.
— C'est Humboldt, continua M. B***, qui a eu l'idée de réunir par ces lignes tous les points du globe où l'on a pu constater, aux diverses latitudes, des moyennes thermométriques égales Celle du milieu a été appelée Véquateur thermique, et vous voyez qu'elle ne coïncide point avec l'équateur géographique : elle est presque constamment au-dessus, c'est-à-dire sur l'hémisphère boréal et même sur la plus grande partie de son parcours, principalement là où eUe traverse le continent africain et la mer des Indes, elle dépasse la ligne équinoxiale de plusieurs degrés A me sure qu'on approche du pôle, les lignes isothermes deviennent de plus en plus irrégulières, et vous voyez celle de 0 degré, par exemple, monter du sud au nord et redescendre du nord au sud avec une désinvolture qui montre combien elle se '
soucie peu de la loi abstraite des latitudes : loi qui reçoit, dans la réalité physique, des accrocs innombrables.
Et tenez, il est des points que les orifices destinés à livrer passage au verre de la lampe ne m'ont pas permis de marquer sur ce globe : ce sont les pôles du froid. Si la loi astronomique gouvernait exclusivement la distribution des températures, c'est l'équateur géographique qui devrait représenter exactement la ligne de la moyenne thermométrique la plus élevée , et nous venons de voir qu'il n'en est rien. D'après la même loi, c'est aux deux pôles géographiques, c'est-à-dire aux extrémités de l'axe terrestre , que devrait régner toute l'année le froid le plus intense. Il n'en est rien non plus. Les points du minimum de froid ou, si vous aimez mieux, du minimum de chaleur paraissent même être situés à une assez grande distance des pôles géographiques ou géométriques. On manque à cet égard de renseignement sur le pôle sud, dont les navigateurs n'ont pu s'approcher assez, et dont le voisinage n'a été qu'insuffisamment exploré ; mais sur l'hémisphère boréal oii admet l'existence de deux pôles du froid qui se trouveraient vers le 80° degré de latitude, l'un en Amérique, l'autre en Asie. Et c'est là ce qui a encouragé d'intré-
pides voyageurs à chercher entre ces deux points un passage libre de l'ancien inonde au nouveau L un deux, le docteur Kane, a découvert là une grande mer ouverte à laquelle il a donné le nom de Kennedy, et on a lieu de croire que la température du pôle nord doit être d'environ -8 de grés; d'où l'on conclut pour la mer en ce lieu une température de -5°,7, température quim'est .pas assez basse pour que la mer soit gelée.
Humboldt a établi que la forme des lignes isothermes est modifiée par des causes très nombreuses, dont les unes tendent à élever la moyenne de température, d'autres à l'abaisser. Parmi les premières Humboldt signale :
La proximité d'une côte occidentale dans la zone tempérée ;
La forme découpée des continents et la présence de méditerranées et de golfes profonds;
La direction sud ou sud-ouest des vents dominants, s'il s'agit de la bordure occidentale d'un continent situé dans la zone tempérée ;
La rareté des marécages, l'absence de forêts sur un sol sec et sablonneux;
La sérénité constante du ciel pendant l'été;
Le voisinage d'un courant océanique partant de 4a région équatoriale.
Parmi les causes d'abaissement de la température Humboldt mentionne :
L'élévation de la contrée au-dessus du niveau de la mer ;
Le voisinage d'une côte orientale dans les latitudes hautes et moyennes ;
La configuration compacte d'un continent dont les côtes sont dépourvues de golfes, ou une grande extension des terres vers le pôle ;
Des chaînes de montagnes fermant l'accès aux vents du sud, et des forêts épaisses interceptant les rayons du soleil ;
Un ciel nébuleux pendant l'été, limpide pendant l'hiver ;
Enfin le voisinage d'un courant marin ayant sa source dans le voisinage du pôle.
Voilà, pour les lignes isothermes, l'équateur thermique et les pôles du froid. Humboldt a encore imaginé de tracer sur les cartes d'autres lignes dites isothères et isochimènes . Les premières sont celles qui réunissent les lieux ayant la même moyenne thermométrique estivale ou d'été; les
secondes sont celles qui passent par les points ayant la même moyenne hibernale. J'ai reproduit sur notre globe quelques-unes seulement de ces lignes, qui ne sont encore déterminées que d'une manière incomplète.
Les isothères et les isochimènes, pas plus que les isothermes, ne coïncident avec les parallèles géométriques. Le météorologiste Kœmtz avait remarqué, il y a déjà longtemps, que les isochimènes s'abaissent vers le sud à mesure qu'on s'éloigne de la côte occidentale de l'Europe en marchant vers l'orient, parce que les pays situés vers l'est ont des hivers beaucoup plus rigoureux que ceux de l'ouest. Les isothères, au contraire, s'élèvent vers le pôle quand on va d'occident en orient, et c'est seulement dans l'intérieur du continent qu'à latitude égale les moyennes estivales sont les mêmes. Le phénomène se reproduit dans l'Amérique septentrionale. Là, à distance égale de l'équateur, les lieux situés à l'ouest des monts Alleghanys ont des hivers plus froids que ceux qui se trouvent au bord de la mer. »
M. B*** fut interrompu en cet endroit de son discours par le domestique qui venait annoncer que le thé était servi. On offrit la main aux dames pour passer dans la salle à manger. Lorsque, après cet intermède de réfection et de repos, beaucoup
plus nécessaire au conférencier qu'aux auditeurs , on fut revenu au salon et que chacun eut repris sa place :
« Cher maître, dit Mmo X***, vous devez avoir encore bien des choses à nous apprendre sur le chaud et le froid, les saisons et les climats ; et, si vous n'êtes pas trop fatigué de parler, nous ne demandons tous qu'à vous écouter. Il n'est pas onze heures : nous avons une bonne heure encore pour profiter de votre savoir, aussi inépuisable que votre obligeance. »
M. B*** s'inclina en souriant.
« Assurément, dit-il, le sujet est loin d'être épuisé : il a fourni la matière de gros volumes et pourrait nous occuper plusieurs soirées. Mais il ne faut abuser de rien, et, si vous le voulez bien, Madame, j'ajouterai seulement quelques mots sur les saisons, pour consacrer surtout les instants qui nous restent aujourd'hui aux rapports des climats de latitude et d'altitude avec les aspects de la nature et les manifestations de la vie dans les diverses régions du globe.
La cause et ce qu'on peut appeler le mécanisme des saisons vous sont connus. La cause réside dans l'inclinaison de l'axe de la terre sur le plan de son orbite et dans le parallélisme constant de
cet axe avec lui-môme. 11 suit de là que dans son évolution annuelle autour du soleil notre globe occupe successivement quatre positions qui marquent les limites des quatre saisons. Dans ces quatre positions, et dans toutes les positions intermédiaires, le soleil n'éclaire jamais que la moitié de la terre, d'où les alternatives du jour et de la nuit; mais les durées respectives du jour et de la nuit, ainsi que l'incidence plus ou moins directe ou oblique des rayons solaires, varient nécessairement, pour chaque région, pour chaque zone circulaire, selon la position de l'axe- car encore une fois, si cette position est toujours là même par rapport au plan de l'orbite, elle change par rapport au soleil à chaque instant de l'évolution annuelle.
Ainsi, au solstice d'été de l'hémisphère boréal le cercle polaire nord, étant tourné vers le soleil' est éclairé tout entier pendant les vingt-quatre heures : il n'y a pas de nuit pour cette zone • il Y en a de plus en plus longues pour les zones inférieures jusqu'à l'équateur, où le jour est exactement égal à la nuit. On voit tout de suite qu'entre ces deux zones extrêmes, - le cercle polaire où le jour est de vingt-quatre heures, et le cercle ' équmoxial où il est de six heures - sa durée est nécessairement supérieure à ce dernier chiffre et
atteint son maximum. L'hémisphère nord a donc alors plus longtemps à être échauffé par les rayons solaires pendant le jour qu'à se refroidir par le rayonnement nocturne. C'est l'été qui commence pour cet hémisphère. Mais pour l'hémisphère sud la condition est inverse : le cercle polaire sud est caché entièrement au soleil; c'est la nuit qui y dure vingt-quatre heures, et de cette zone à la zone équinoxiale les nuits ont partout une durée inférieure à vingt-quatre heures, mais supérieure à six; elles sont partout plus courtes que les jours. L'hémisphère boréal reçoit moins de chaleur qu'il n'en perd ; il se refroidit ; c'est son hiver qui commence.
La terre, poursuivant son évolution, arrive au bout de trois mois en un point de son orbite où sur les deux hémisphères, boréal et austral, les jours sont égaux aux nuits, mais à partir duquel les jours vont devenir plus courts pour l'hémisphère boréal, qui ira se refroidissant, — c'est son automne, — et plus longs pour l'hémisphère austral, qui ira s'échauffant, — c'est son printemps. Trois mois après, la terre atteint son périhélie, c'est-à-dire l'extrémité occidentale de l'ellipse dont le soleil occupe un des foyers. Six mois auparavant elle était à l'aphélie ; l'été commençait pour l'hémisphère nord et l'hiver pour l'hémi-
sphère sud. Maintenant c'est le contraire. Les jours sont de vingt-quatre heures au pôle sud, tandis que les nuits ont même durée à l'autre extrémité de l'axe. C'est l'hiver qui commence pour l'hémisphère boréal et l'été pour l'autre. Trois mois après, le globe arrive au point où de nouveau les jours sont partout égaux aux nuits : printemps boréal, automne austral; enfin, après trois mois encore, il se retrouve au solstice d'été de l'hémisphère boréal.
Tel est, Mesdames, le mécanisme des saisons : très simple, comme vous le voyez, et dans lequel l'élévation ou l'abaissement de la température, pour chacune des quatre phases de l'année sur les diverses zones du globe, dépend essentiellement du plus ou moins de longueur des jours ou des nuits. Je dis essentiellement, non pas exclusivement : tant s'en faut, et personne n'ignore que le jour le plus chaud de l'année est très rarement le jour le plus long, et le jour le plus court le jour le plus froid. Il faut tenir compte, d'une manière générale, de l'accumulation ou de la déperdition de chaleur, et, particulièrement pour chaque contrée, des causes secondaires qui, modifiant les climats, comme nous l'avons vu déjà, modifient les saisons; il faut tenir compte aussi des perturbations très nombreuses qui ont fait
dire à M. Alfred Maury que chaque lieu de la terre a son climat propre, lequel est, selon l'expression des mathématiciens, fonction d'une foule de variables dont quelques-unes sont liées entre elles par une dépendance particulière.
Des climats polaires aux climats tropicaux la différence est saisissante, et l'écart des températures extrêmes qui peuvent être atteintes de part et d'autre peut aller jusqu'à 100 degrés. Au pôle, il n'y a réellement dans l'année que deux saisons, dont l'une est un jour, l'autre une nuit de six mois; non toutefois sans que ce jour et cette nuit se fondent l'un dans l'autre par un double crépuscule qui réduit notablement la durée du plein jour et de la pleine nuit. Là les rayons solaires ont leur maximum d'obliquité et sont presque tangents à la surface du sol, qu'ils ne font, pour ainsi dire, qu'effleurer. Sur toute la ligne équinoxiale, au contraire, la direction de ces rayons est presque verticale lors du passage de l'astre au méridien, et elle l'est rigoureusement deux fois par année; après quoi le soleil s'écarte, tantôt à droite, tantôt à gauche, d'un peu plus de 23 degrés, c'est-à-dire alternativement jusqu'au tropique du Cancer et jusqu'au tropique du Capricorne.
Entre ces deux lignes, la distinction des saisons
devient à peu près insensible. Il n'y a plus rien qui ressemble à notre hiver et à notre été, à notre printemps et à notre automne. Les habitants de cette zone, qu'on a appelée un peu hyperboliquement la zone torride, voient deux fois l'an, je viens de le dire, le soleil au-dessus de leurs têtes ; ils devraient donc avoir deux étés compris entre' deux saisons de transition qu'on peut à volonté appeler printemps ou automne. Mais l'extrême chaleur produite par l'incidence verticale des rayons solaires détermine, dans les pays bien arrosés, et à plus forte raison sur la mer, la production d'énormes quantités de vapeur qui bientôt se condensent en nuages épais et donnent lieu à des pluies torrentielles, à des orages violents; en sorte que ces deux étés sont les saisons les plus mauvaises des climats équatoriaux. On les désigne sous les noms X hivernages ou saisons des pluies.
La production de vapeur diminue lorsque le soleil s'écarte vers le tropique; l'air alors devient plus sec, le ciel limpide, la chaleur moins intense et moins accablante ; les orages cessent : c'est la saison sèche. Dans le voisinage des tropiques il n'y a plus d'ordinaire qu'une saison sèche et une saison des pluies; mais encore les climats peuventils présenter dans ces régions de profondes différences. Tantôt les deux saisons se partagent à
peu près également l'année, tantôt l'une l'emporte de beaucoup sur l'autre ; enfin il y a des pays, tels que l'Egypte et le littoral du Pérou, depuis Tumbes jusqu'à Atacama , où le ciel est d'une imperturbable sérénité et la pluie un phénomène insolite.
Le joli mois de mai. — La meilleure saison de l'année.— Les étés et les hivers mémorables. — Remarques d'un journaliste à propos de l'hiver de 1840. — La Seine prise. — La congélation de l'eau de mer. — Les montagnes et les champs de
glace. — Le froid au Groenland et la chaleur en Abyssinie.
Ce que l'homme peut supporter de chaleur. — Paysages de la zone torride.— Le revers de la médaille. — Les monstres du règne végétal et du règne animal. — L'homme sous les tropiques. — Influence du climat sur la civilisation. — La vie au cercle polaire. — Un concours à l'Académie des sciences morales et politiques. — Différence essentielle entre les cli- • mats d'altitude et les climats de latitude. — « L'air pur des montagnes. » — Altitudes où l'homme peut vivre. — La flore et la faune des montagnes.
Dans les climats tempérés comme le nôtre, les quatre saisons ne laissent pas d'être sujettes aussi à des variations, à des irrégularités sans nombre. Il y a des hivers froids, d'autres très doux, des étés chauds et secs et des étés où l'on peut à peine quitter ses habits d'hiver et sortir sans parapluie.
Le printemps, en dépit de son prestige classique, est, à tout prendre, une saison désagréable, et le « joli mois de mai » n'est le plus souvent qu'un vilain mois où il survient des gelées nocturnes et où les jours de pluie sont au moins aussi nombreux que les jours de soleil.
A tout prendre, la saison la plus douce, la plus égale, la moins trompeuse, c'est encore l'automne. Malheureusement elle dure peu; et c'est le prologue de l'hiver.
Vous serez peut-être curieux de savoir quels ont été en France depuis un siècle les étés et les hivers les plus remarquables par leurs températures excessives. Je commence par une date fameuse : 1793. On compta pendant l'été de cette année trente-six jours où le thermomètre se maintint entre 25 et 31 degrés; neuf où il oscilla entre 32 et 34, six où il dépassa 35 degrés. Le 8 juillet le thermomètre marquait à l'ombre 38°, 4, et au soleil, 63 degrés. Le 8 août on constata à Chartres une température de 38 degrés. 11 y eut en juillet , dans le département de l'Oise , des orages épouvantables, qui causèrent des malheurs tels, que la Convention s'en émut et vota six millions pour venir en aide aux possesseurs des propriétés ravagées. L'année 1800, la dernière du siècle précédent, fut aussi marquée par un été
très chaud; le 6 août, à Bordeaux, et le 18, à Nantes, le thermomètre monta à 38°,8. Les étés de 1811, de 1822 et de 1826 comptent aussi parmi les plus chauds de notre siècle; celui de 1834 fut un des plus beaux que l'on ait vus. Celui de 1836 se distingua par la fréquence et la violence de ses orages. En 1842 nous retrouvons un été à température excessive ;' le thermomètre monta jusqu'à 37 degrés à Paris, le 18 août.
En 1849, on éprouva dans le midi de la France des chaleurs très fortes, et la température observée à Orange le 9 juillet, une température de 41°,4, est la plus élevée à l'ombre que l'on ait jamais vue dans notre pays.
L'été de 1849 fut, par toute la France, remarquable par sa précocité. J'étais alors à Metz, et je pus, le 4 mai, me baigner dans la Moselle. Mais il y eut des orages terribles. Ceux qui habitaient alors Paris se souviennent de l'orage du 8 juin, qui dura presque toute la journée et coïncida avec la plus forte mortalité cholérique.
Les étés de 1852, 1857, 1858, 1865, 1868, peuvent encore être mis au nombre des plus chauds de ce siècle. Les hivers très froids se font remarquer bien plus que les étés très chauds, parce que le froid est autrement triste et plus décourageant
et malfaisant que la chaleur. C'est un vrai fléau , un fléau meurtrier pour les pauvres gens qu'il va saisir et glacer dans leurs réduits mal clos, devant leurs foyers sans feu et sous leurs minces vêtements.
Le plus terrible hiver du siècle dernier fut, je crois, celui de 1709, où le thermomètre de l'observatoire de Paris descendit jusqu'à 23 degrés au-dessous de zéro.
En 1776, le Tibre, le Rhin, la Seine, la Saône et le Rhône furent pris presque entièrement; à Paris , le vin gela dans les caves ; dans les bois , les arbres se fendirent et se brisèrent avec bruit. En 1788, la Seine commença à se prendre à Paris dès le 26 novembre, et la débâcle n'arriva que vers le 20 janvier 1789. Le Rhône fut pris à Lyon, la Garonne à Toulouse ; les Marseillais virent avec stupéfaction des glaçons dans leur port. Sur le Rhin et l'Elbe, la glace fut assez épaisse pour que des voitures pesamment chargées pussent traverser ces fleuves. La Tamise fut gelée jusqu'à Gravesend, à six lieues au-dessous de Londres, et des boutiques purent être installées sur le fleuve, à Londres et aux environs, pour la fête du Christmas (Noël). En 1795, le froid rendit possible un fait d'armes absolument unique dans l'histoire : la prise de la flotte hollandaise, en vue de l'île de
Texel,parla cavalerie de Pichegru.En 1812-1813 autre hiver historique, auquel est resté attaché le souvenir de la désastreuse retraite de Russie. Je me souviens de l'hiver de 1840-41, et surtout du froid qu'il fît le 15 décembre, jour où furent ramenées en grande pompe à Paris les cendres de Napoléon I". Le thermomètre, ce jour-là, descendit à —14 degrés. Il y eut beaucoup de victimes parmi les soldats et les gardes nationaux de l'escorte et parmi les curieux. »
L'orateur s'étant arrêté en ce moment pour reprendre haleine, un journaliste que je ne nommerai pas, et qui jusque-là s'était renfermé dans le rôle d'auditeur attentif et silencieux, profila de cette pause pour sortir de son mutisme.
« Vous aussi, Monsieur, lui dit-il, vous employez ce cliché : les cendres de Napoléon!
— Expression impropre, j'en conviens, mais qui est universellement employée. Pourquoi? Je n'en sais rien.
— Je vais vous le dire, reprit le journaliste. Au temps de la première et du premier, on était possédé de la gr écornante et de la romanomanie; on ne disait plus Vdme d'un mort, mais ses mânes; on ne disait plus son corps, mais ses cendres, bien que la crémation n'eût pas été remise en honneur, —
Prise de la flotte hollandaise au Texel, par la cavalerie française.
ce qui m'étonne, soit dit en passant. Sous le roi Louis-Philippe, cette mode était passée : on parlait simplement le langage moderne, et l'on appelait autant que possible les choses par leur nom. Mais quand il s'agissait du « grand homme » , on se croyait encore obligé de remettre à neuf les vieilles formules usitées du temps de ce héros; c'était un hommage rendu à sa gloire, à sa mémoire et à ses lauriers. C'est pourquoi l'expression de cendres fut adoptée pour désigner son corps embaumé par un procédé quelconque ; et elle est devenue ce que nous appelons, en argot de presse, un cliché. On dit encore aujourd'hui, quarante ans après la cérémonie de 1840, les « cendres de Napoléon ». Je crois qu'on le dira toujours. Pardonnez-moi, Monsieur, de vous avoir interrompu. »
M. B*** fit un signe qui voulait dire : Il n'y a pas de mal à cela ; et il continua :
« Je me borne à mentionner pour mémoire les hivers rigoureux de 1853-54, 1854-55, 1867-68, où la Seine a été plus ou moins prise, et j'arrive à un dernier hiver marqué à la fois par la rigueur de sa température et par les événements lamentables qu'il a vus s'accomplir : c'est l'hiver de 1870-71, l'hiver du siège de Paris. L'été de 1870 avait été chaud et même d'une sécheresse qui,
vous vous le rappelez peut-être, avait amené la disette des fourrages. L'automne fut beau; mais le grand courant équatorial, qui d'ordinaire souffle jusqu'en Norwège, s'arrêta cette année-là en Portugal, et le vent de sud-ouest, qui adoucit nos hivers, fît défaut. Les vents dominants furent ceux du nord et du nord-est. Une première baisse thermométrique rapide se manifesta le 1" et le 2 décembre. Le 5, la température descendit à Paris à 6 degrés ; elle se releva pendant les jours suivants ; mais une nouvelle période de froid sévit du 22 décembre au 5 janvier, et une troisième du 9 au 15 Par une étrange fatalité, les brusques retours du froid coïncidèrent avec les premières et les plus importantes opérations militaires, notamment celles de Champigny et du Bourget, et contribuèrent à paralyser les efforts de la défense. Une autre remarque à faire, c'est que le froid fut durant cet hiver funeste bien plus intense encore dans le le centre et dans le midi de la France qu'à Paris. Le 8- décembre on constatait —8 degrés à Montpellier; le 24 janvier, —12 degrés, et le 31, — 16 degrés dans la même ville; à Périgueux le thermomètre est descendu jusqu'à —23 degrés et à Moulins, jusqu'à —25 degrés! Dans ce rude et néfaste hiver cependant la Seine n'a pas été prise
— Maître, interrompit M1" X***, une quest
ion,
s'il vous plaît? Quelles sont les conditions de froid, — je dis mal sans doute, mais n'importe, vous me comprendrez tout de même ; — quelles sont les conditions de froid nécessaires pour que la Seine soit prise?
— Madame, je ne puis guère vous répondre autre chose, sinon qu'il faut pour geler la Seine, comme toute autre rivière, une température suffisamment basse pendant un temps suffisant, et que le temps nécessaire est d'autant moins long que la température est plus basse. Vous vous souvenez du coup de froid qui est survenu inopinément au mois de décembre 1871 ; le thermomètre est descendu jusqu'à 22 degrés au-dessous de zéro ; c'était une température tout à fait insolite pour notre latitude ; aussi les plantations de nos promenades et de nos jardins ont-elles beaucoup souffert. Tous les lauriers, par exemple, ont été gelés. Cependant la Seine n'a pas été prise, parce que ce froid n'a pas assez duré. Dans les hivers rudes, où le thermomètre descend à 8 où 10 degrés au-dessous de zéro, il faut que cette température se maintienne pendant quelques jours pour que les glaçons que la Seine charrie se soudent et forment, d'une rive à l'autre, une croûte résistante. Depuis le commencement de ce siècle on ne compte que douze hivers où la Seine ait été
prise entièrement, savoir : en janvier 1803; en décembre 1812; en janvier 1820, 1821, 1823, 1829, 1830 et 1838; en décembre 1840; en janvier 1854 et 1865; et en décembre 1879. »
Quelqu'un demanda au savant conférencier pourquoi la mer ne gèle pas comme les rivières, si ce n'est à des températures exceptionnelles sous nos latitudes.
« Notre jeune bachelier va vous répondre , dit M. B*** en désignant son voisin de gauche.
— C'est, dit aussitôt celui-ci sans hésiter, que la présence du sel dans l'eau abaisse son point de congélation. L'eau saturée de sel ne gèle qu'à — 15 degrés. L'agitation aussi retarde la congélation, et aussi les fleuves au cours rapide et tumultueux se prennent-ils plus difficilement que ceux qui coulent lentement sur un bon lit. Ce sont là, je crois, les causes qui font que la mer ne gèle que dans les régions polaires, sous l'influence d'un froid intense et prolongé.
— C'est cela même, dit M. B***. J'ajouterai seulement que l'eau de mer dans le voisinage du pôle est moins salée que dans les latitudes plus basses. Cela tient d'abord à sa température môme, qui la rend moins apte à dissoudre le sel ; — car vous avez pu remarquer, Mesdames, sans être
chimistes ni physiciennes , que le sel et le sucre fondent bien moins aisément dans l'eau froide que dans l'eau chaude. En outre, la mer polaire est dessalée par la fonte des neiges qui y versent pendant l'été d'énormes masses d'eau douce. Sa densité n'est guère que 1,026, et à ce point elle peut geler à —2 ou —3 degrés lorsqu'elle est en repos; mais l'eau la plus douce, partant la plus légère, étant une fois gelée, celle qui reste, et qui est plus concentrée, ne gèle guère qu'à — 10 degrés.
— Monsieur, dit une jeune fille, vous avez vu la mer gelée dans vos voyages?
— Oui, Mademoiselle, un peu.
— Moi aussi, j'ai vu la mer gelée, dit le journaliste, et cela en France. C'était en 1838, si je ne me trompe; j'étais enfant alors, mais je me rappelle avoir vu à Calais , dans le port et le long de la jetée, des glaçons de plusieurs mètres cubes.
— Cela, dit M. B***, ne donne guère l'idée des montagnes et des champs de glace des mers polaires : grandiose et sinistre spectacle dont vous trouverez la description et la représentation dans une foule de publications pittoresques. Mais l'heure s'avance. Revenons, si vous le voulez bien, à nos températures et à nos climats. J'ai souvent en-
tendu mes concitoyens, et mes concitoyennes aussi, se plaindre du climat de notre France.
Cela ne m'a pas étonné , car il est dans la nature de l'homme, et plus encore, peut-être, dans celle de la femme , de n'être jamais satisfait de son lot. Mais j'invite les personnes qui médisent de nos hivers si bénins, où une température de 10 ou 12 degrés au-dessous de zéro est un phénomène exceptionnel et toujours de peu de durée, —je les invite, dis-je, à essayer d'un petit voyage au. mois de décembre chez les Lapons ou , mieux encore, chez les Groënlandais , qui sont le peuple le plus voisin du pôle. Là elles recevront une cordiale hospitalité dans des huttes de neige , où on leur servira de la graisse et du sang de phoque tout chaud, et elles pourront voir le mercure geler à l'air libre; car le thermomètre à alcool, — le seul dont on puisse se servir en ce pays, — descend facilement à 40 degrés, et même au-dessous. Et aux personnes qui déclarent intolérables nos chaleurs de juillet je conseillerai une promenade en Abyssinie. C'est un pays privilégié où les chaleurs de 48 degrés à V ombre ne sont pas rares. Au soleil la température atteint alors 78 ou 80 degrés.
^ — Qui a pu constater cela? interrompit le journaliste sceptique
Mais ceux qui y sont allés.
— Ils n'en seraient pas revenus : ils auraient été cuits sur place.
— L'homme et les animaux peuvent supporter des températures extrêmement élevées, comme ils en peuvent supporter d'extrêmement basses, sans que leur température physiologique en soit sensiblement modifiée, et cela grâce à l'activité du foyer respiratoire et à celle de la transpiration qui maintiennent l'équilibre intérieur, la première contre le froid extérieur, la seconde contre l'extrême chaleur. Je pourrais citer, en ce qui concerne la chaleur, l'exemple des chauffeurs de machines à vapeur, qui supportent habituellement des températures de plus de 60 degrés.
Mais, puisque vous êtes incrédule, Monsieur, je vous dirai mieux : consultez les Mémoires de V Académie des sciences pour 1764 : vous y verrez que les filles de service attachées au four banal de la Rochefoucauld restaient ordinairement dix minutes, sans trop souffrir, dans ce four, dont la température était de 132 degrés, soit 32 degrés de plus que celle de l'eau bouillante, faisant cuire, à côté d'elles, des pommes et de la viande. En 1774, en Angleterre, plusieurs savants entrèrent ensemble dans une chambre dont la température
était de 126 degrés ; ils y restèrent huit minutes. Enfin Arago rapporte qu'on a vu à Paris, en 1828, un homme rester cinq minutes dans un four où un thermomètre marquait 137 degrés. Vous conviendrez après cela que l'on peut supporter sans être cuit le soleil de l'Abyssinie.
Mais je conviens à mon tour qu'une fois morts, les hommes et les animaux qui restent exposés à son action sont bientôt desséchés. Je conviens aussi que le séjour des climats torrides n'est pas beaucoup plus agréable en son genre que celui des climats glacés. L'excès en tout est un défaut. Cependant il faut reconnaître encore que la nature a une préférence évidente pour les premiers. C'est là qu'elle déploie toute sa magnificence et toute sa fécondité ; c'est là que la vie surabonde et se manifeste sous les formes les plus variées et dans les proportions les plus grandioses. Entendonsnous. Ce n'est pas assurément au Sahara ni en Abyssinie qu'il faut aller pour voir la nature tropicale dans son beau.
Non que le spectacle de ces contrées arides manque de grandeur et qu'il ne présente des aspects propres à impressionner vivement l'âme du voyageur. Mais le sentiment qu'il inspire est mélancolique. On admire, on est ému; mais on n'est point séduit, on se sent mal à l'aise et l'on a hâte
de regagner quelque pays où le soleil se lève sur autre chose que sur du sable rougeâtre, des rochers violets, des plantes rabougries et des carcasses d'animaux morts dépecés par des vautours. C'est que le soleil, si ardent qu'il soit, et précisément parce qu'il est trop ardent, ne suffit pas au développement de la vie. Il faut, en outre, les éléments matériels des êtres vivants , et en premier lieu l'eau. Le feu, — c'est-à-dire la chaleur, — l'air, l'eau et la terre, ce sont bien là, selon la doctrine antique, les genitalia corpora dont la combinaison est indispensable à la production des organismes.
Donc la vraie nature tropicale , celle dont la vue transporta d'enthousiasme les premiers navigateurs espagnols et portugais, et leur fit croire qu'ils avaient abordé au paradis terrestre, c'est celle de Ceylan, des îles Mascareignes , des Antilles , de l'Amérique centrale et méridionale. Le trait caractéristique et frappant de cette nature, c'est la puissance. Toutes les forces de la nature' (hormis une seule peut-être, la pesanteur, force purement mécanique , qui diminue à mesure qu'on s'approche de l'équateur, par le plus grand éloignement du centre et par l'accroissement de la force centrifuge engendrée par la rotation du globe) s'y montrent avec une intensité prodigieuse. L'élec-
tricité s'y manifeste par des orages auprès desquels les nôtres ne sont que d'aimables divertissements ; les forces souterraines , par des tremblements de terre qui bouleversent en quelques minutes plusieurs centaines de lieues de pays ; les forces aériennes , pardes cyclones non moins dévastateurs que les tremblements de terre ; les forces océaniques, par des ras de marée qui sont à l'Océan ce que les cyclones sont à l'atmosphère ; les forces vitales enfin, par un travail de création et de destruction indescriptible, par une exubérance d'activité prodigieuse; enfin... mais comment exprimer en peu de mots tout cet ensemble d'énergies variées qui caractérisent la flore et la faune tropicales : énergie de résistance, énergie d'action physique et physiologique , énergie de développement, énergie de couleurs, énergie d'instincts, de facultés?...
Et, d'autre part, comment entreprendre de vous tracer de cette double création un tableau synoptique ou de vous faire pénétrer dans ses infinis détails? Je dois cependant appeler votre attention sur ce que la nature des tropiques a de violent, de brutal et, à certains égards , de malfaisant. Elle offre au naturaliste les représentants les plus remarquables, sans contredit, du règne animal et du règne végétal; mais c'est parmi ses animaux
et ses plantes que l'on trouve les types accomplis de ce que les anciens appelaient monstres; et ils appliquaient ce mot à tout ce qui excite Tâtonnement ou l'effroi. Qu'est-ce, par exemple, que le baobab de l'Afrique centrale , cet arbre dont le tronc peut atteindre dix mètres de diamètre et la cime arrondie ombrager un espace de terrain dont le circuit dépasse cent soixante et dix mètres? N'est-ce pas un monstre? Et le figuier des Banians, qui, non content de surpasser en grosseur nos plus gros chênes, dirige vers la terre des rameaux qui y prennent racine, deviennent à leur tour des arbres doués de la même faculté et finissent par former une véritable forêt? N'estce pas un monstre aussi? Et les graminées, et les lianes? Vous savez ce qu'elles sont chez nous : d'humbles plantes qu'on foule aux pieds, qu'un enfant taille avec son couteau et qui n'ont de force que par leur facile multiplication.
Sous les tropiques, la famille des graminées compte dans son sein des géants tels que le bambou. Elle couvre de hautes herbes, où un homme disparaît tout entier, d'immenses savanes. Quant aux lianes, ces serpents du règne végétal, elles atteignent deux cents , trois cents mètres de longueur, comme le calamus rotang, et envahissent des forêts entières. Encore des monstres! Et le
Victoria regia, ce nénuphar du Brésil, dont les feuilles circulaires, nageant à la surface des eaux, dépassent un mètre de diamètre; et le Rafflesia Arnoldi, parasite invraisemblable qui se compose tout entier d'une fleur, mais quelle fleur! Cela pousse sur la racine d'une liane quelconque ; c'est aussi large que la feuille du Victoria; les pétales énormes, charnus, couleur de chair malade, exhalent une odeur de cadavre telle, que les mouches s'y trompent et viennent y déposer leurs œufs. Des monstres! vous dis-je. Et les strychnos, et l'ypoantiar des îles de la Sonde , et le tanghin de Madagascar, et le mancenillier de l'Amérique du Sud, et le boundou d'Afrique, toutes ces plantes qui par leurs sucs mortels ont acquis une sinistre renommée ! toujours des monstres !
En voilà assez pour le règne végétal. Voulezvous maintenant jeter un coup d'œil sur la faune des tropiques? Ah! sans doute vous trouverez là parmi les quadrupèdes, parmi les oiseaux, parmi les insectes même, des types merveilleux d'élégance et de beauté. Vous me citerez les colibris, les oiseaux-mouches et ces milliers d'autres oiseaux que la nature a parés des plus brillantes couleurs ; vous me citerez des papillons aux grandes ailes d'azur ou d'émeraude, des scarabées aux élytres resplendissants; vous me direz, avec rai-
son , que les lions , les tigres , les panthères , les jaguars sont les princes du règne animal par la
Le manceuillier.
beauté de leur pelage et l'harmonie de leurs formes aussi bien que par leur force et leur agilité ; vous me montrere les gazezlles aux yeux si doux ,
aux membres si délicats; les antilopes, qui sont de grandes gazelles, les zèbres, les daws, les couaggas, à la robe admirablement dessinée, aux allures fringantes et coquettes...
Oui , mais qu'est-ce que l'éléphant, le rhinocéros, l'hippopotame? Des monstres énormes et difformes. Le premier, à la vérité, est un monstre estimable ; mais il n'en est pas moins laid. Et la girafe? un monstre inoffensif et malheureux. Et l'aï, etl'unau, ces pauvres êtres sacrifiés qu'on a appelés à tort les paresseux, car ils font ce qu'ils peuvent; c'est impotents qu'on aurait dû dire! Et l'autruche, et le balaeniceps, et le marabout! autant de types de laideur assez réussis , je pense ! Ceuxlà, du moins, ne sont pas malfaisants. Mais les lions, tigres et autres grands chats, fort beaux, j'en conviens, ne sont-ils pas des monstres par leurs appétits sanguinaires? Et les singes? Des monstres très intéressants, mais de hideuses caricatures de l'homme. Et les boas, et les pythons, et les crocodiles, et les serpents à sonnettes, et les vipères, échidnées, fer-de-lance et autres? A ceux-là personne de nous ne contestera la qualité de monstres, non plus qu'aux scorpions, aux scolopendres, aux araignées mygales, aux moustiques, aux tiques, aux termites... J'en passe.
Voilà, Mesdames, avec les tremblements de
terre, les cyclones, la fièvre jaune, la dysenterie, l'éléphantiasis, etc., etc., un ensemble de monstres qui me paraît plus que suffisant pour établir que tout n'est pas pour le mieux dans les riantes contrées où règne un printemps ou un été perpétuel.
Et je n'ai rien dit des hommes. Si nous laissons de côté la beauté physique, avantage périssable, et que nous nous attachions à ce qui fait notre noblesse et notre grandeur, aux facultés intellectuelles et morales, nous voyons que presque partout sous les tropiques l'homme est demeuré sauvage ou n'a créé que des civilisations malsaines ou caduques. Est-ce seulement affaire de race? C'est aussi, je crois, et pour beaucoup, affaire de climat. Même sous la zone tempérée , même en Europe , les hommes du Midi diffèrent sensiblement, par leur tempérament et par leurs aptitudes, des hommes du Nord. Les Européens transportés dans les contrées tropicales se multiplient peu et perdent de leur activité physique et intellectuelle.
La colonisation dans ces latitudes est restée bien en arrière de ce qu'elle est dans les pays soumis aux mêmes conditions climatériques que l'Europe. Dans le nouveau monde comme dans l'ancien, c'est par les races septentrionales et sous les hautes latitudes que l'industrie, les scien-
LE CHAUD ET LE FK01D
ces , les institutions politiques et économiques ont trouvé leurs meilleures conditions de développement. Sans vouloir donner l'explication entière de ce fait indéniable, je crois qu'on peut l'attribuer en grande partie à l'influence directe du climat sur l'homme et aussi à l'influence du milieu naturel. Il est certain que le besoin est le principal stimulant du travail. Or, le stimulant manque là où la terre produit presque sans culture, où le gibier abonde , où l'homme peut vivre presque de rien , où il lui suffit de construire des habitations légères qui l'abritent dans la saison sèche contre les ardeurs du soleil et contre la pluie dans la saison humide , et la nuit de s'étendre sur une natte ou dans un hamac en s'enveloppant d'une gaze légère pour dormir sans craindre ni le froid ni les moustiques.
Sous le climat irrégulier de la zone tempérée et de la zone déjà froide la vie n'est plus aussi facile. Le bien-être ne s'obtient qu'au prix d'un labeur incessant. D'autre part, on a moins d'ennemis à combattre, moins de fléaux à éviter, partant plus de sécurité, plus de liberté d'esprit. A l'extrême nord les conditions changent; la rigueur du climat et la stérilité du sol condamnent l'habitant à une misère irrémédiable. Tous les efforts de l'homme sont employés à se, garantir d'un froid
excessif, à se procurer des aliments substantiels qui lui manquent trop souvent, à se passer enfin des ressources de toutes sortes dont les autres races peuvent se pourvoir bien plus encore qu'à se les créer. Bien pauvres sont la faune et la flore de la zone hyperboréenne. Point d'arbres fruitiers : des bouleaux, des sapins, des aunes forment les dernières agglomérations d'arbres que l'on rencontre avant d'arriver là où ne croissent plus que de maigres arbustes, des herbes chétives et des lichens. De cbamps cultivés, de moissons , il n'en faut plus parler. En somme , hormis le lichen, que paissent les troupeaux de rennes, il n'y a plus d'aliments végétaux. Le renne est avec le chien le seul animal domestique. C'est lui qui fournit aux hyperboréens pasteurs sa chair, son lait, son cuir, c'est-à-dire la nourriture, le vêtement et, jusqu'à un certain point, l'habitation; car on se sert de sa peau pour couvrir des cabanes, pour façonner des traîneaux et des barques.
En fait de gibier, les ours, qui sont souvent plus chasseurs que chassés, les phoques, les bœufs musqués, quelques lièvres, quelques oiseaux migrateurs ; puis des poissons pour compléter, en le variant, un régime alimentaire qui n'a rien de délicat. La graisse des phoques, des cétacés, des oiseaux, sert à la fois de nourriture et de combus-
tible pour l'éclairage et le chauffage. Quant aux matériaux de construction, je n'en vois d'autres que le bois et la neige. Ce n'est pas certes avec de tels éléments que l'on fait une civilisation. Qu'en pense Monsieur le publiciste? ajouta M. B***, s'adressant à l'homme de lettres, qui deux fois dans la soirée s'était, ainsi qu'on l'a vu, signalé par des interruptions fantaisistes.
— Je crois, répondit celui-ci, que vous êtes dans le vrai, et je regrette, Monsieur, que vous n'ayez pas pris la peine de donner aux idées judicieuses que vous venez d'exposer sommairement le développement qu'elles comportent. Il y avait là un beau mémoire à écrire et cinq mille francs à gagner.
— Que voulez-vous dire? fit M. B*" un peu piqué. Est-ce une plaisanterie?
— Nullement, Monsieur, et je suis confus d'avoir à vous apprendre que l'Académie des sciences morales et politiques a mis au concours, il y a déjà quelques années, sans que le prix ait été mérité par aucun concurrent, le sujet môme que vous venez de traiter : De l'influence des climats sur le développement économique des sociétés humaines. L'Académie avait tracé, en outre, le programme du travail qu'elle demandait, et je' ne
crois pas vous offenser en disant que j'ai retrouvé presque dans ce que vous avez dit les termes mêmes de ce programme.
— En vérité, dit M. B***, j'ignorais que l'Académie des sciences morales eût proposé ce sujet, et je suis très fier de me rencontrer avec cette illustre compagnie. Mais il est temps, je crois, de mettre fin à cette trop longue conférence...
— Pas encore, s'il vous plaît, cher maître, dit Mme X***. Il vous reste à nous parler des climats d'altitude : vous l'avez promis, et la leçon serait incomplète sans cela.
— Il est vrai, j'ai promis ; et je m'exécute d'autant plus volontiers que ce point n'exige pas une longue dissertation.
Ce n'est pas seulement en s'éloignant de la zone torride pour se rapprocher du pôle que l'on voit la température s'abaisser jusqu'au moment où l'eau se congèle et où toute vie devient impossible. Le même phénomène s'observe à mesure qu'on s'élève dans l'atmosphère, et cela, ainsi que je l'ai dit, en vertu des propriétés de l'air par rapport à la chaleur solaire. De là l'existence de climats d'altitude analogues aux climats de latitude. L'abaissement de la température est toujours en raison de la hauteur des lieux ou des
il m
couches atmosphériques; mais cette raison varie régulièrement selon les climats de latitude. Plus celui-ci est chaud, plus la différence est sensible entre la température d'en bas et celle d'en haut, plus aussi il faut monter pour que le thermomètre descende d'une quantité donnée. Sous les tropiques, c'est à 187 mètres d'altitude seulement que l'on constate 1 degré de température de moins qu'au niveau de la mer.
Dans la zone tempérée la même différence de 1 degré ne correspond plus qu'à une altitude de 150 mètres, et dans les régions polaires on n'a pu atteindre une hauteur où le refroidissement devînt sensible.
Ainsi à Ingloolich, par 69° 21', le capitaine Parry a enlevé à 130 mètres un cerf-volant muni d'un thermomètre à minima; il a constaté que la température à cette hauteur était de 31 degrés, comme sur les glaces de la mer. Humboldt a trouvé 1 degré d'abaissement par 181 mètres sur le Chimboraço. De Saussure avait trouvé 1 degré par 144 mètres sur le mont Blanc.
La même loi de proportionnalité fait que la limite des neiges éternelles, qui au pôle s'abaisse jusqu'au niveau de la mer, va toujours s'élevant à mesure qu'on s'éloigne de cette région et atteint
à l'équateur thermique son maximun d'altitude, qui est d'environ 4,500 mètres en moyenne. Dans les Alpes Scandinaves les neiges cessent de fondre à 1,500 mètres. Dans les Alpes de Savoie, par 45 degrés environ, la limite s'élève à 2,500 mètres; on ne la trouve plus qu'à 4,250 mètres sur le versant nord et à 5,000 mètres sur le versant sud de l'Himalaya. Dans les Andes de Bolivie elle est comprise, selon Pentland, entre 4,800 et 4,928 mètres. Il résulte des observations' faites par les physiciens aéronautes que sous notre ciel loin de tout massif montagneux, la décroissance' de la température est, en moyenne, de 1 deeré par 194 mètres.
Vous voyez qu'à mesure qu'on gravit les pentes d'une montagne que je suppose placée sous l'équateur thermique, on traverse nécessairement, depuis la base jusqu'à une hauteur de 5,000 mètres environ, et cela dans l'espace de quelques heures toute une série de climats analogues à ceux que' l'on rencontrerait successivement si l'on allait de l'équateur au pôle. Je dis analogues, non semblables. Il y aurait similitude, en effet, si le climat ne dépendait que de la température; mais il est d'autres circonstances dont il faut tenir compte et qui établissent entre les climats d'altitude et les climats de latitude une très notable différence.
La principale est la densité de l'air. Au voisinage du pôle les animaux et les plantes trouvent dans l'activité de leurs fonctions respiratoires, alimentées par un air très dense et contenant tous les éléments du fluide vital, un puissant réactif contre l'intensité du froid extérieur. Il n'en est plus de même au sein de l'air desséché et raréfié des hautes montagnes ; en sorte qu'à égalité de température, la vie y devient pénible, difficile, impossible enfin, bien plus promptement que sous les plus hautes latitudes.
— Cependant, objecta une dame, on entend toujours vanter, même par des médecins, l'air pur et vif des montagnes. Mon docteur, à moi qui vous parle, m'a envoyée l'été dernier au mont Dore pour me guérir d'une bronchite obstinée, en m'assurant que l'air de là-haut me ferait au moins autant de bien que les eaux qu'on y prend. Et le fait est qu'après trois semaines de séjour j'étais très bien remise.
— Madame, répondit M. B***, votre docteur avait raison, comme l'événement l'a prouvé; mais veuillez considérer que l'établissement thermal du mont Dore se trouve dans une vallée située à un millier de mètres seulement au-dessus du niveau de la mer, dominée et abritée par des montagnes dont la plus haute , le pic de Sancy, n'a que
1,800 mètres. Or à 1,000 mètres l'air est, en effet, vif et pur, et sa raréfaction est trop peu sensible pour occasionner le moindre trouble dans l'organisme. Et puisque vous me mettez sur ce sujet. Madame, je dois vous dire que l'organisation de l'homme et celle de certains animaux se plie, par l'habitude, aux conditions de vie les plus diverses. L'homme s'acclimate partout, et l'on serait, en vérité, fort embarrassé de dire à quelles limites s'arrête la tolérance possible de son organisme pour les températures hautes ou basses, pour la condensation ou la raréfaction de l'air.
Les voyageurs novices qui font l'ascension des montagnes de la Suisse éprouvent déjà vers 3,500 mètres, et même au-dessous, un très grand malaise. Il en est de même des aéronautes. Cependant un cloître bouddhiste est établi au Thibet sur un plateau situé à l'énorme altitude de 5,039 mètres, et vingt religieux y vivent toute Tannée. Trois voyageurs allemands, les frères Schagintweit, explorant, il y a une trentaine d'années, les montagnes du Thibet, ont pu camper, avec les huit hommes de leur suite , pendant dix jours, entre 5,547 et 6,440 mètres d'altitude, et ils ont réussi, le 19 août 1856, à atteindre une hauteur de 7,419 mètres, la plus considérable à laquelle des hommes soient jamais parvenus sur
les montagnes. Dans les régions équatoriales on peut vivre passablement pendant huit ou dix jours à 5,500 mètres. A cette hauteur le condor, ce vautour géant, est le seul être vivant que l'on ait chance de rencontrer, et on le voit encore planer a 2,000 mètres et plus au-dessus de ces cimes.
A l'analogie entre les climats d'altitude et de latitude correspondent des analogies parallèles entre la flore et la faune des premiers et des seconds. La flore est à peu près semblable. On retrouve en gravissant les montagnes la même succession dans les familles végétales qu'en approchant du pôle. Ce sont d'abord les sapins, les epicea , les cèdres. A l'ombre de ces arbres verts croissent le chèvrefeuille , le rosier des Alpes , les framboisiers. Dans les stations rocailleuses la grande gentiane jaune montre ses longs épis de fleurs à côté des corolles rouges pointillées de jaune du lis martagon. Plus haut encore on ne trouve plus que quelques bouleaux et des saules rabougris dépassant à peine les herbes qui les entourent. Puis viennent les rosages ou rhododendrons ferrugineux, et une végétation herbacée maigre, mais assez variée, qui va s'appauvrissant jusqu'à la région des neiges éternelles, où elle disparaît. Cette végétation diffère d'ailleurs selon
les contrées, mais en conservant toujours ses caractères généraux et en se recrutant dans les mômes familles ou dans les familles voisines, pour finir, ainsi qu'au pôle, par des lichens, dernier vêtement des déserts de glace.
Entre les faunes des climats d'altitude et celles des climats de latitude, les différences sont beaucoup plus accusées qu'entre les flores, et cela se conçoit aisément. Les plantes croissent partout où elles trouvent un sol où leurs racines puissent se fixer. Les animaux, — surtout les animaux supérieurs, — sont plus exigeants : il faut qu'ils puissent aller et venir pour chercher leur nourriture; qu'ils aient où s'abriter la nuit et au temps de la reproduction. Or le nombre des animaux capables de gravir les pentes escarpées, de courir sur les crêtes étroites, de franchir les précipices, est très restreint. On en trouve cependant quelques espèces parmi les ruminants : mouflons , chèvres sauvages, bouquetins, chamois, chevrotains. Dans les Andes on trouve le lama, l'alpaca, la vigogne, jusqu'à 2,500 et 3,000 mètres. Parmi les rongeurs l'espèce la plus intéressante qui habite les montagnes d'Europe est la marmotte; mais la marmotte ne s'élève pas bien haut. L'ours est aussi un animal montagnard, mais le froid excessif et l'air raréfié des hauts sommets ne sont pas
non plus de son goût. On ne rencontre plus guère à ces hauteurs» vertigineuses que des oiseaux, surtout des rapaces : aigles , chouettes , vautours , condors : hardis et infatigables navigateurs de l'océan aérien; et ceux-là sont plutôt les hôtes que les habitants des montagnes. »
Ici l'orateur mit le point final. S'il fut remercié et complimenté, je le laisse à deviner. L'heure était avancée; chacun fut prendre son chapeau ou sa capeline, son manteau ou son châle; on se salua, et quelques minutes après, tout le monde étant parti, M"" X*** n'eut plus qu'à replonger dans la nuit le globe géographique qui avait été le prétexte de ce docte entretien.
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TABLE DES MATIÈRES
Les jeudis de Mme X***. — En tête-à-tête. — Les lieux communs. — La pluie et le beau temps — Entre Anglais. — Entre Français. — Moralité selon les femmes.
— Les phénomènes de l'atmosphère et la météorologie.
— Science et prescience. — Le couronnement de l'édifice. — Une conférence improvisée. — L'atmosphère.
— L'air et la lumière. — Qu'il n'y a pas de ciel.
L'air et la chaleur. — La vapeur d'eau. — Le soleil et la lune. — Instruments météorologiques. — Les girouettes. — Les vents. — Le vent, porteur d'eau
Encore le soleil. — Les voyages du vent. — L'équateur e,t le pôle dans un salon. — Expérience de Franklin. — La circulation atmosphérique. — Les zones et les climats. — Les districts sans pluie. — Mécanisme des grands courants. — Les alizés et les contre-alizés. — Les grands fleuves atmosphériques. — Le cloud-ring. — La zone des calmes équatoriaux... et des tempêtes. — Les tourbillons ou cyclones. — Les neuf zones. — Les vents secs et les vents humides. — Le Gulf-Stream. — La rotation des vents. — Les vents périodiques. — Mous-
TABLE DES MATIÈRES
sons. — Le livre de M. Marié-Davy : les Mouvements de l'atmosphère et des mers. — Vents étésiens. — Brises journalières. — Le chaud et le froid. — La prévision du temps. — Opinion de Biot. — Feu M. Mathieu (de la Drôme) et feu M. Coulvier-Gravier. — La lune et les étoiles filantes 24
D| fi
Un mot d'Hippocrate. — L'expérience et l'empirisme. — Les marées océaniques et les marées atmosphériques.
— Le bilan de la lune. — Expérience de Melloni. — Observations et calculs de M. Park-Harrison. — La lune mangeuse de nuages. — Le rayonnement nocturne. — La lune rousse. — Jugement et acquittement de la lune.
— Ses témoignages.— Différentes espèces de nuages.— Les cirrus, les cumulus, les stratus, les nimbus et leurs dérivés. — La pluie, la neige, le grésil et la grêle.— Le verglas. — Derniers mots sur la prévision du temps. — Le réseau météorologique. — Le commandant Maury.
— L'amiral Fitz-Roy. — Espérances et déceptions. — A quoi se réduisent les prédictions. — L'arbre et le fruit.
— Conclusion »«
Le salon de Mm« X'**. — La sphère terrestre sur un globe de lampe. — Portrait d'un savant. — Un singulier cadeau de fête. — Dissertation d'un jeune bachelier. — Comparaison entre le globe de lampe et le globe terrestre au point de vue des températures. — La propagation de la lumière et celle de la chaleur. — Si la
TABLE DES MATIÈRES
is;
chaleur monte. — Action de la chaleur sur les corps en général et sur les gaz en particulier. — L'eau et la glace. — La température de la lune et celle des hautes montagnes. — Influence de la vapeur d'eau. — Rôle de la chaleur sur le globe. — Un peu de grec. — Comme quoi la chaleur est une force motrice. — Transformation de la chaleur en mouvement et du mouvement en chaleur. — Exemples. — Calories et kilogramme très.
— Calorique, chaleur et température. — Comment on mesure les températures. — Que le froid n'existe pas.
— Le zéro du thermomètre 75
Les sources de la chaleur. — Idées des anciens sur le feu. — Le culte du soleil et du feu. — Un mol de Mirabeau mourant. — La chaleur propre de la terre.
Accroissement de la température dans les couches internes du globe, variable selon les climats. — La perforation du globe. — Projet de Babinet. — La Société du trou. — L'enfer. — Théorie des volcans. — Les geysers, le « Bateau à vapeur du diable » et le « Chaudron des sorcières ». — Un lieu diabolique. — Insuffisance de la chaleur terrestre. — Modes de transmission de la chaleur. — Rayonnement et conductibilité. — Les corps bons conducteurs et les corps mauvais conducteurs. — Propagation de la chaleur à travers le sol.
Les saisons dans l'intérieur de la terre. — Niveaux de température invariable. — Ce que serait la terre sans le soleil. — Quantité de chaleur que nous recevons de cet astre. — Un mot du physicien Tyndall. — Répartilion de la chaleur solaire à la surface du globe. — Si l'axe de la terre n'était pas incliné... — Le redressement de l'axe terrestre. — Les choses toiles qu'elles sont. — Climats marins et climats continentaux. — Les climats astronomiques. — Anomalies. — L'Océan modérateur des températures. — Échauflement et refroidissement du sol
TABLE DES MATIÈRES
La circulation de l'Océan. — La densité de l'eau et celle de la glace. — Conséquences heureuses. — Le Galf- Stream. — Les lignes isothermes, l'équateur thermique et les pôles du froid. — Causes de déviation des lignes isothermes. — Lignes isothères et isochimènes.
— Le mécanisme des saisons. — Les pôles. Les
climats de la zone torride. — Les climats où il ne pleut pas. — Les climats tempérés j29
Le joli mois de mai. — La meilleure saison de l'année. Les étés et les hivers mémorables. — Remarques d'un journaliste à propos de l'hiver de 1840. — La Seine prise. — La congélation de l'eau de mer. — Les montagnes et les champs de glace. — Le froid au Groenland et la chaleur en Abyssinie. — Ce que l'homme peut supporter de chaleur. — Paysages de la zone torride. — Le revers de la médaille. — Les monstres du règne végétal et du règne animal. — L'homme sous les tropiques. — Influence du climat sur la civilisation. — La vie au cercle polaire. — Un concours à l'Académie des sciences morales et politiques. — Différence essentielle entre les climats d'altitude et les climats de latitude. — « L'air pur des montagnes. » — Altitudes où l'homme peut vivre. — La flore et la faune des montagnes
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SOCIÉTÉ ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE. Jules Banloux , Directeur.
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