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CHAPITRE III

DUPONT DE NEMOURS

Si c’est avec peine que nous avons vu l’humanité ne pas entourer des hommages qui lui sont dus l’éminent philosophe dont nous venons d’analyser les écrits, que dironsnous de Dupont de Nemours, qui, aux nobles qualités d’une ûme aimante, joignit un talent de penseur véritable et fut le précurseur des croyances du dix-neuviéme siècle? C’est un regrettable oubli, et pour qu’il ne se change pas en ingratitude, nous avons pris à tâche de relever cet humble nom afin de le faire inscrire par nos descendants au rang des plus glorieux1.

Nous proclamons hautement que l’on chercherait vainement parmi ses contemporains, et difficilement parmi les nôtres, un écrivain qui ait eu une foi plus ferme dans la vraie destinée de l’ûme, qui l’ait exprimée plus chaleureusement et plus logiquement, qui ait tracé d’une manière plus nette la philosophie de l’univers moral et spirituel.

1. Voir notamment la Philosophie de l’Univers, ouvrage de Dupont de Nemours; Oromasis, poëme philosophique, et ses Mémoires trèscurieux à l'Institut (classe des sciences morales et politiques).

DUPONT DE NEMOURS

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Il s’adresse d’abord à l’bomme que d’orgueilleuses prétentions aveuglent :

« C’est à toi, dis-tu, que la progression doit s’arrêter? Lève les yeux, tu en es digne; pense, tu es né pour penser; oses-tu comparer la distance effrayante que tu reconnais entre toi et Dieu avec celle si petite qui m’a fait hésiter entre toi et la fourmi? Cet espace immense est-il vide? Il ne l’est pas, car il ne peut pas l’être; l’univers est sans lacune; s’il est rempli, par qui l’est-il?

Nous ne pouvons le savoir; mais, puisque la place existe, il s’y trouve quelqu'un et quelque chose.

« Pourquoi n’avons-nous aucune connaissance évidente de ces êtres dont la convenance, l’analogie, la nécessité dans l’univers frappent la réflexion qui peut seule nous les indiquer? de ces êtres qui doivent nous surpasser en perfections, en facultés, en puissance, autant que nous surpassons les animaux de la dernière classe et les plantes? qui doivent avoir entre eux une hiérarchie aussi variée, aussi graduée que celle que nous admirons entre les autres êtres vivants et intelligents que nous primons et qui nous sont subordonnés? dont plusieurs ordres peuvent être nos compagnons sur la terre, comme nous sommes ceux des animaux qui, privés de vue, d'ouïe, d’odorat, de pieds, de mains, ne savent qui nous sommes au moment même où nous en faisons le bonheur ou le malheur? dont quelques autres peut-être voyagent de globe en globe, ou, de plus relevés encore, d’un système solaire à l'autre, plus aisément que nous n’allons de Brest à Madagascar?

« C’est que nous n’avons pas les organes et les sens qu’il nous faudrait pour que notre intelligence communiquât avec eux.

«C’est ainsi que les mondes embrassent les mondes et que sont classifiés les êtres intelligents, tous composés d’une matière que Dieu a plus ou moins richement organisée et vivifiée.

« Telle est la vraisemblance, et parlant à des esprits vigoureux qui ne plient pas devant les conceptions fortes, j’oserai dire que telle est la réalité.

« L’homme est cupablede calculer qu’il a souvent intérêtà être

DUPONT DK NEMOUUS.

utile aux autres espèces: et, ce qui vaut mieux encore, ce qui est plus moral et plus aimable, il l’est de leur rendre service pour sa propre satisfaction, sans autre motif que le plaisir qu'il y trouve.

« Eh bien! ce que nous faisons pour nos frères cadets, nous qui n’avons qu’une intelligence très-médiocre et qu’une bonté trèslimitée, les génies, les anges (perracttez-moi d’employer des noms en usage pour désigner des êtres que je devine et que je ne connais pas), ces êtres qui valent beaucoup mieux que nous, doivent le faire et vraisemblablement le font pour nous, avec plus de bienfaisance, de fréquence et d’étendue dans les occasions qui les touchent.

« Nous savons parfaitement qu’il y a des intelligences, et peu nous soucie qu’elles soient, si l’on veut, formées d’une sorte de matière, composées d’un mélange ou sans mélange. Leur quotité d’intelligence est très-brillante, très-remarquable, très-démontrée, très-évidente; elle tranche vivement avec les propriétés mesurables, pondérablse, calculables, analysables de la matière inanimée.

« Pour comprendre quelle peut être dans le monde et sur nous l’action des intelligences surhumaines qui ne sauraient nous être connues que par l’induction, le raisonnement, la comparaison de ce que nous sommes à d’autres animaux, même assez intelligents, servis par nous avec efficacité et qui n’ont pas de nous la moindre idée, il faut pousser plus loin l’analogie.

« Ces intelligences ne sont au-dessus de nous et hors de la portée de noà sens que parce qu’elles sont douées d’un plus grand nombre de sens, et d’une vie plus développée et plus active. Ce sont des êtres qui valent mieux que nous et qui ont beaucoup plus d’organes et de facultés; ils doivent donc, en déployant leurs facultés disponibles suivant leur volonté, de même que scion notre volonté nous employons les nôtres, pouvoir disposer, travailler, manœuvrer la matièfe inanimée, et agir ainsi, tant entre eux que sur les êtres intelligents qui leur sont inférieurs,

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avec beaucoup plus d'énergie, de rapidité, de lumière et de sagesse que nous ne le faisons, nous qui cependant le faisons pour les bêtes qui nous sont subordonnées. 11 est donc conforme à la marche et aux lois de la nature que les intelligences supérieures puissent ainsi, quand il leur plaît, nous rendre les services à la fois les plus importants et les plus ignorés.

« Vous ne pourriez m’affirmer que cela n’est pas qu’en prétendant que tout ce que vous ne pouvez voir physiquement n’existe point, et soutenant que vous êtes les premiers êtres après Dieu. Et je peux vous affirmer que cela est, appuyé sur toutes les lois d’analogie qu’il nous est donné de reconnaître dans l’univers.

« Si cela n’était pas, l’univers serait incomplet. Sa partie inférieure serait régulièrement ordonnée avec les gradations les mieux nuancées et les plus parfaites ; sa partie supérieure ne serait qu’un vaste désert. La vie, l’intelligence, la moralité défaudraient précisément où nous voyons commencer et s’enrichir le règne de l’iutelligence, de la moralité et de la ,vie; je ne saurais le concevoir ni le croire.

« Cette théorie nécessaire à l’ensemble du monde, et qui l’arrondit à mes yeux, repose mon cœur et mon jugement en leur rendant un compte satisfaisant et sensé, des faits très-nombreux, dénués de vraisemblance, qui sans elle seraient inexplicables aux philosophes trop observateurs et trop logiciens pour se payer du mot de hasard et de sa ténébreuse idée ; quant à ceux qui s’en contentent , que Dieu leur fasse paix 1 Je n’argumente pas avec eux , ils ne me paraissent pas assez forts raisonneurs ; ce n’est * point à leur usage que j’écris.

« Mais si la création est aussi riche par en haut que par en bas; si le pas que nous faisons à tâtons hors du monde visible porte néanmoins sur le sol de la vérité; si elle est cette chose qui doit être, cette chose que la raison trouve indispensable, comment jugerez-vous qu’il nous soit possible d’intéresser à nous les protecteurs inconnus qui nous obscrve’nt et que nous n’apercevons pas ?

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« Ceux-ci qui n’ont pas nos imperfections doivent mettre encore plus de prix à ce qui est beau et bien en soi-même.

« Nous ne pouvons donc espérer de plaire aux intelligences d’un grade supérieur par les actes que l’homme même trouverait odieux. Nous ne pouvons pas nous flatter davantage de les tromper comme les hommes par un extérieur hypocrite, qui ne fait que rendre le crime plus méprisable. Elles peuvent assister à nos actions les plus secrètes , elles peuvent être instruites de nos soliloques, peut-être même de ceux qui ne sont point parlés. Nous ignorons combien elles ont de manières de lire ce qui se passe dans notre cœur : nous, dont la misère, la grossièreté, l’ineptie bornent nos moyens de connaître à toucher, voir, entendre, et quelquefois analyser, conjecturer.

« Cette maison, qu’un Romain célèbre voulait faire bâtir ouverte à la vue de tous les citoyens, elle existe et nous y logeons. Nos voisins, ce sont les chefs et les magistrats de la grande république, revêtus du droit et du pouvoir de récompenser et de punir même l’intention, qui pour eux n’est pas un mystère. Et ceux qui en pénètrent le plus complètement les moindres variations, les inflexions les plus légères, ce sont les plus puissants et les plus sages.

u Tâchons donc d’avoir, autant qu’il peut dépendre de nous, affaire à ceux par rapport auxquels nous sommes petits, et surtout comprenons notre petitesse. S’il nous importe tant de n’admettre à notre complète amitié, à notre confiance entière, à notre société assidue, que des hommes de la première élite; si la douce lutte d’affection, de zèle, de bonté, de capacité qui se renouvelle sans cesse entre eux et nous, contribue à nous améliorer chaque jour, que ne gagnerons-nous pas à leur donner, pour ainsi dire, des adjoints meilleurs et plus parfaits encore, qui ne soient sujets ni à nos intérêts ignobles, ni à nos passions, ni à nos erreurs et devant qui nous ne puissions nous empêcher d’en rougir!

« Ceux-là ne varient pas, ils ne nous abandonnent point, ils ne s’éloignent jamais, nous les trouvons dès que nous sommes

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seuls. Ils nous accompagnent en voyage dans l'exil, en prison, au cachot; ils voltigent autour de notre cerveau réfléchissant et paisible.

« Nous pouvons les interroger, et toutes les fois que nous le tentons, on dirait qu’ils nous répondent. Pourquoi ne le feraient-ils pas? Nos amis absents nous rendent bien un pareil service, mais seulement ceux de nos amis qui nous inspirent un grand respect.

Nous pouvons même éprouver quelque chose de semblable d’un personnage imaginaire, s'il se présente à nous comme réunissant beaucoup de qualités héroïques et bonnes. Combien de fois, dans les occasions épineuses, au milieu du combat des passions diverses, ne me suis-je pas dit : que ferait en ce cas Charles Grandisson? que penserait Quesnav? qu'approuverait Turgot? que me conseillerait Lavoisier? qu’est-ce qui pourra plaire à sa vertueuse compagne? comment aurai-je le suffrage des anges? quelle action sera le plus conforme à l’ordre, aux lois, aux vues bienfaisantes du roi majestueux et sage de l’univers? Car on peut ainsi porter jusqu’à Dieu l'invocation salutaire et pieuse, l’hommage, les élans d'une âme avide de bien faire et soigneuse de ne pas s’avilir.

«Hé! m'allez-vous dire, qui consultez-vous donc, lorsque vous parlez à vos amis morts, ou à ceux qui demeurent à trente lieues, ou aux êtres que vous supposez et qui ne vous répondent que de la même manière?

« Qui je consulte? ma raison sans doute, ma conscience, ma propre délicatesse. On ne consulte jamais autre chose, même lorsque l’on confère avec ses amis présents qui, en nous disant leur pensée, ne font que nous épargner la peine de la deviner d’après leur caractère. Quel autre raisonnement que le nôtre peut nous convaincre? quelle autre volonté que la nôtre doit nous déterminer? Nous sommes intelligents, par conséquent libres; nous n’appartenons qu’à nous. Mais dans la solitude, entouré de l’image de nos amis, de l’assemblée des puissances aériennes, des différents chœurs des séraphins, et placé au pied du trône de Dieu; celte raison, cette conscience, celte délicatesse, seules facultés par les-

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quelles la lumière divine puisse arriver jusqu'à moi, je les consulte alors agrandies par la recherche d’une raison supérieure, désintéressées de moi-même par l'examen et le sentiment d’une convenance plus générale et plus noble, exaltées par la contemplation du beau idéal. »

Voilà, il faut en convenir, d’admirables et viriles pensées qui font aimer l’auteur et le placent à nos yeux en une singulière estime-, nul écrivain n’a jamais exprimé en termes si bien- sentis et si vrais l’importance tutélaire de nos communications avec le monde invisible, avec le grand conseil des ancêtres, des héros de l’humanité, médiateurs entre Dieu et les hommes. C’est avec nne émotion mal contenue que nous avons cité ces magnifiques pages, utiles comme préliminaires aux assises de nos vies futures et de leurs conditions; poursuivons et cherchons la croyance do notre auteur qui procède par élimination du faux paradis et du monstrueux enfer, eu tant qu’absolus et immobiles.

« Le paradis des chrétiens, où l’on ne fait que chanter, et où l’on ne regarde et n’aime rien que le Père éternel, qui voulut néanmoins que toutes ses créatures fassent bienfaisantes comme lui en raison de leur capacité et de leur excellence, qu’elles s’entr’aidassent et partant qu’elles s’aimassent les unes les autres, est le moins vraisemblable et le moins ingénieux des paradis.

«Celui de Mahomet, beaucoup plus gai, parait trop animal ou trop humain.

« Celui des poêles romains et grecs, avec la belle promenade et les sublimes conversations de l'Élysée, serait agréable le premier jour et supportable au second ; mais, au bout de la semaine, amènerait un grand ennui.

« Les enfers de presque toutes les nations et de presque toutes les religions, le Phlégéton, le Styx, la Géhenne du feu, les fu-

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ries, leurs serpents, les diables de Callot, les vents, la neige, les fouets armés de scorpions, les aliments empoisonnés, la fumée, les cendres, l’eau glacée, les vastes chaudières d’huile bouillante , et les lits de soufre enflammé, et le désespoir plus effroyable encore, et tout cela pendant l’éternité, pour des fautes passagères, sont le comble de la démence atroce, de l’injure, de la calomnie, du blasphème contre la divinité.

«Les Gymnosopliistes, les Brachmanes et leur élève Pythagore, ont seuls eu quelques conceptions raisonnables, respectueuses et saintes, sur la proportion des peines avec les délits, et sur la nature des récompenses. J’exposerai leur doctrine en la complétant par une idée profonde du penseur Leibnitz, et par l’observation d'un fait général qui nous montrera comment les punitions étant limitées, les récompenses peuvent être sans bornes, vérité qui m’est chère, parce qu’elle est consolante et neuve, parce qu’elle pourra faire naître chez les hommes, et même au-dessus d’eux J, une bien noble et bien salutaire ambition, parce qu’elle est conforme à la physique, à la morale, à la philosophie de l’univers,

' à la dignité de Dieu et du monde.

« C’est un bel ouvrage que le monde et une belle collection d’ouvrages toujours vivants, toujours s’entr’aidant, toujours se renouvelant les uns les autres. Dans leur perpétuelle sollicitude tout est utile; la matière n’y est pas laissée oisive, l’intelligence encore moins. Un corps est détruit, vingt autres se sont formés qui se détruisent et en refont un nouveau. Un être intelligent passe, d’autres êtres intelligents brillent aussitôt à la place qu’il occupait : uno avulso , non déficit alter *, chacun d’eux travaille, et tous ces travaux ont leur effet, leur fruit, leur récompense; tous ceux d’entre eux qui se sont bien faits , et dans un louable dessein, servent d’échelle et de voie à des travaux plus grands, plus ingénieux , plus profitables.

t. Quelle notée et grande idée; le inonde matériel solidaire du monde spirituel, et tous les deux se pénétrant réciproquement.

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