‹ La pluralité des existences de l'âmeChapitre 45 sur 193 · THÉOLOGIE · texte numérisé non relu

THÉOLOGIE

cercle des voyages. La terre s’v trouvant comprise, le mal y était jusqu’à un certain point nécessaire, comme exercice à la liberté, et aussi comme expiation. On expliquait trèsbien de la sorte pourquoi, au milieu des plantes salutaires, il s’en trouvait aussi des vénéneuses; pourquoi, au milieu d’animaux utiles à l’homme et qui avaient accepté sa domination, il y en avait aussi d’hostiles, la béte féroce qui nous dévore, le serpent qui nous lue de son venin. Il est évident, par exemple, que les bêles féroces, les serpents, les poisons ne pourraient se rencontrer dans un monde heureux, dans le cercle du bonheur, et que la seule existence de ces êtres prouve l’infériorité de notre séjour. Dans le système théogooique des Druides, l’explication était simple : les corps bruts, les plantes, les animaux avaient un côté funeste, parce que la terre était placée dans la catégorie des mondes inférieurs, parce qu’elle faisait partie du cercle des voyages, parce que la société humaine avait aussi son côté funeste. Ainsi, dans toutes les théologies qui n’ont pas eu le dogme du péché originel, il y avait force, ou d’attribuer le mal à Dieu, ou d’admettre un mauvais principe créateur de toutes ces choses, et de faire Dieu impuissant à réprimer le mal. Les Druides avaient tout l’avantage du dogme chrétien, sans les inconvénients qu’il présente à la raison.

Leur théologie présentait encore un côté moral très-grand et très-lteureux ; c’est que chacun était à sa place dans ce monde, assujetti aux épreuves qu’il avait méritées. Ainsi, agriculteur, guerrier, prêtre, chef ou roi, mendiant, barde, commerçant, tous occupaient le poste dent ils étaient dignes. Murmurer contre la Providence, c’était s’attaquer au plan général de l’univers, à l’ordre même des épreuves, et on ne pouvait le faire sans impiété. Sans doute la liberté

PRÉEXISTENCE

humaine avait bien toujours prise dans ce. monde, mais ce n’était pas sans quelque dessein de Dieu que les événements arrivaient : il y avait à la fois dans les choses de cette terre ’ la part de Dieu et la part de l’homme.

Le dogme de la préexistence était enseigné chez les Druides. Nous avons vu ailleurs qu’il est un corollaire à peu près indispensable du dogme des vies successives, puisque nous l’avons trouvé dans les* anciens mystères; mais le dogme, s’appliquant au passé, a été négligé par les Romains qui n’ont pas remarqué sa présence chez nos ancêtres. Ici les témoignages sont courts. — Pomponius Mêla, dans le passage que nous avons cité, rapporte des Druides qu’ils pensaient que Pâme était éternelle. Il ne dit pas inrmortelle comme Ammien-Marcellin, César et Diodore. Il dit éternelle; c’est-à-dire tout au moins d’une durée indéfinie dans le passé comme dans l’avenir. Citons aussi Slrabon :

« Ils enseignent, dit-il, que Pâme est exemple de mort. » Lucain, qui avait pénétré au vif des doctrines gauloises, s’écrie :

Régit idem spiritus artus Orbe alio : longie (canitis si cognita) vitæ Mors media est.

(Chant I.)

Le même souffle régit les organes dans un autre monde, et la • mort (si vos chants nous sont bien connus) n’est que le milieu d'une longue vie.

César nous dit que, selon la croyance des Druides, les âmes, après la mort, passaient dans d’autres corps : ab aliis transire ad alios , d’oü il est permis de couclure que les naissants étaient des âmes qui avaient déjà vécu. Enfin

PRÉEXISTENCE

Ammien-ltfarcellin *, Valôre-Maxime et Diodore, en rattachant la doctrine des DTuides à celle de Pythagore, nous font assez entendre que ceux-ci enseignaient le dogme de la préexistence. Il y a mieux que tous ces témoignages un peu trop laconiques, c’est que l’absence de ce dernier dogme aurait dérangé toute l’économie du système des Druides, tandis qu’avec lui l’ensemble est parfait. Dans cette existence indéfinie de mondes divers, pourquoi la terre eût-elle fait exception? Pourquoi eût-elle toujours servi de point de départ? Est-ce que la dissemblance des facultés et des penchants moraux n’était pas assez grande entre les individus pour faire penser que les ûmes qui venaient sur la terre avaient dû passer par de longues vies antérieures? Enfin la terre était-elle si déshéritée de splendeurs pour qu’on la .reléguât au dernier rang dans l’échelle des mondes?

On pouvait bien faire au système des Druides l’éternelle objection que l’on adresse au dogme de la préexistence. « Pourquoi l’homme est-il privé de souvenirs? Celui-là n’est pas puni qui ne sait pas de quoi il est puni. » Mais les Druides pouvaient répondre avec avantage : « La terre n’est pas seulement un séjour d’expiation, mais un séjour d’épreuves ; et que savons-nous si le Léthé n’est pas une des conditions de l’épreuve? La terre est, du reste, un monde malheureux; la matière y tient l’esprit renfermé • dans une étroite prison et oppose un obstacle insurmontable au souvenir. Ce n'est que quand nos organes se seront

1. Voici le texte d’Ammien-Marcellin : « Inter hos druidæ ingeniis eelaiores, ut aucloritag Pylhagoræ decrevit, «odaliliis adslricli consortiis, quæstionibus oecultarum rerum altarumque erecti ïunt, et despeclantes humana pronuntiarunl animos iiumortales. » (Lib. XV, cap. 9.) Voyez plus haut le texte de Valère-Maxime et celui de Diodore.

COSMOLOGIE

RI

épurés qtfe nous pourrons avoir la mémoire de nos diverses transformations. Parle dogme de la préexistence tout se lie dans l’univers, tout se comprend ; sans lui, vous êtes réduit à dire que Dieu est injuste ou impuissant; injuste, s'il nous soumet à des peines pour une faute étrangère; impuissant, s’il ne peut pas réprimer le mal. Entre ces alternatives, peuton hésiter? Le doute n’est-il pas déraisonnable? De ce que nous ignorons la raison qui nous fait être privés du souvenir, est-ce un motif suffisant pour rejeter une explication qui rend si bien compte de nos destinées, qui impose silence aux murmures, qui éclaire d’un jour si nouveau les mystères de la création et le plan général de l’univers? Il est permis même de conjecturer que les Druides plaçaient dans les astres nos existences successives. De là vient qu’ils regardaient l’astronomie comme une de nos premières connaissances; ils comprenaient que l’histoire des astres se lie essentiellement à l’histoire de la vie. Nous pouvons nous appuycrà ce sujet sur l’autoritéde César : «Mut/a prœterea de sideribus,de mvndi ne terrarummagniludine, de rerum nafurâ disputant. »

On voit parce passage qu’ils discutaient sur les astres, sur la grandeur comparée de la terre et de l’univers; et puisqu’ils ne plaçaient la terre que dans le cercle des voyages, puisqu’ils la considéraient comme une station inférieure, ils en avaient une juste idée, ils ne lui donnaient pas un trop haut rang dans la hiérarchie des mondes.

La croyance si vive de nos pères en l’immortalité'éclate jusque sur leurs monuments funéraires. Au lieu de l’urne païenne noyée dans les pleurs, on trouve des sculptures gauloises qui représentent le personnage mortuaire les yeux vers le ciel, d’une main tenant le cippe, et de l’autre, à demi ouverte, montrant l’espace; et au lieu de ces stériles in-

ff 4

Page 1