‹ La poésie de Jean AicardChapitre 23 sur 112 · LETTRE A SULLY PRUDHOMME · texte numérisé non relu

LETTRE A SULLY PRUDHOMME

Oui, jeune maître, après tant de vieux devanciers,

Je dis aussi les champs, les labeurs nourriciers,

Les moissonneurs coupant les blés, liant l'es gerbes.

La vendange dansante et les taureaux superbes

Paissant en liberté les pâturages mous,

Puis domptés par l'adresse et ployant les genoux;

J'ai dit le tambourin qui bourdonne aux oreilles

Comme toute une ruche où rentrent les abeilles ;

Et les propos sur l'aire après l'ardeur du jour;

Et les bals dans la nuit, propices à l'amour;

Et j'ai dépeint aussi l'activité des villes,

La mer soumise au port et, sous les vents serviles,

Les bateaux sillonnant l'infini de la mer;

Un cycle de saisons, printemps, automne, hiver.

Et l'été blond, après ces époques égales,

Ramenant la chanson divine des cigales.

Ah ! c'est que trop longtemps le spleen, le pâle ennui Venu du Nord brumeux qui nous tue aujourd'hui,

La molle rêverie alourdissant les têtes,

Ont été célébrés dans les vers des poètes;

On est las de ce mal dont Byron languissait;

Toi, ta tristesse active a fait honte à Musset;

Ta douleur qui sourit ressemble à l'espérance;

Tu sais si tendrement exprimer la souffrance

Qu'au charme de ta voix on se sent consolé;

Ton cœur n'est pas cruel pour être désolé;

Triste mais courageux, tu saisis en toi-même,

Afin d'en composer ton suave poème,

D'intimes sentiments, mystérieux et doux.

Que les mots créateurs nous révèlent en nous;

Dans une forme heureuse, avec art nuancée,

Tu fixes l'infini fuyant de la pensée;

Tu n'as pas, satisfait de chanter en rêvant,

Jeté des cris confus comme les cris du vent,

Ni répandu ton âm.e en vains soupirs moroses ;

Tu n'as jamais souffert sans en chercher les causes.

Qui donc se sent heureux sans y penser? l'oiseau.

Qui pleure sans savoir? Pascal dit: le roseau.

Pendant que l'oiseau chante et que le roseau vibre.

Toi, tu penses: tu sais souffrir en homme libre,

Et c'est un beau spectacle, une douleur d'où sort

Comme un conseil de vivre indépendant et fort.

Ami, tandis que toi, consolant, bien que triste. Tu montres la Pensée à qui rien ne résiste, Explorant l'âme humaine et domptant à son tour Ce qui la maîtrisa, tristesse, joie, amour, Moi je dis simplement l'azur, les blés, les roses... Un espoir vient en nous du spectacle des choses.

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