LES POÈTES
Oui, jadis on vivait sans vouloir tout connaître; Le cœur droit, simple, entier, ne s'analysait pas; Et le couple éternel triomphait, parlant bas. Dans le rythme de vivre et dans le bonheur d'être!
(1) Prélude de Tacte III.
On ne demandait rien à l'espace étoile, Que d'être un dôme bleu, plein de lumières douces; Au sol, joyeux de fleurs, verdi de jeunes pousses, Que d'être sous l'amour un tapis déroulé.
On disait d'un mourant qu'il perdait la lumière; L'éclat du jour était encor le grand bienfait; Tandis que nous... hélas! hélas! qu'avons-nous fait! Et qui nous apprendra l'ignorance première?
« Vous serez, dit Satan, semblables à des dieux; Vous connaîtrez le bien, le mal, — la science... » Oui, — mais qui nous rendra la sainte patience, Quand l'éclair du savoir aura touché nos yeux?
Rien qu'en les regardant nous flétrissons les roses; Sur la foi de l'orgueil nous avons tout appris. Jusqu'aux fonds où l'énigme affole nos esprits, Plongeurs pris tout à coup sous le néant des choses:
Nos sens avaient menti; notre regard nous ment: Nous ne jouissons plus des belles apparences; La source heureuse coule en fleuve de souffrances; L'espoir désespéré crie éternellement!
Nous sommes tous les fils d'Œdipe au front livide, Qui d'effet en effet, sinistre curieux.
Va jusqu'au secret noir qui, crevant ses deux yeux. Fera saigner l'horreur dans son orbite vide.
On a décomposé la lumière du jour:
On connaît les métaux qui brûlent dans Saturne; Mais, railleur à quinze ans s'il n'est pas taciturne, Roméo, comme Hamlet, rit au seul mot d'am.our!
L'homme ne cherche plus l'amante dans la femme: Les sexes éperdus ne veulent de la nuit Que l'oubli de s'aimer dans le sommeil qui suit!... Comment serons-nous dieux, si nous n'avions plus d'âme?
L'amour analysé, comment le ressaisir?
Entre les sexes, tout creuse un plus large abîme: Les esprits trop divers n'ont plus d'échange intime: Le désir qui se hait donne un affreux plaisir!
Quels fils promettez-vous à cet âge du monde, O couples désolés, pervers, d'amants haineux? Laocoons qu'étreint le Désir dans ses rceuds. On ne l'étouffé pas l'hydre, — l'hydre féconde:
Et comment le penseur douloureux de nos jours, N'ayant pas un égal, aurait-il sa pareille? Dès qu'il rêve d'aimer, son sarcasme s'éveille: Avec l'illusion sont morts les beaux amours.
... Sur la terrasse blanche et sous les hautes palmes. Devant la mer obscure où nage son amant, Oh! la lampe d'Héro, seul astre au firmament! Qui le rallumera le feu des amours calmes?
Qui le rallumera, le feu de ton enfer, O Françoise du Dante, ô divine damnée, Heureuse de sentir, sainte passionnée, L'éternité d'amour aux affres de ta chair?.
Venez donc, glorieux amants, tendres victimes-, Venez Héro, Françoise, et toi folle Manon; Venez, les triomphants dont tous savent le nom, Exemples adorés des passions sublimes!
Venez nous consoler du réel trivial, Formes du beau réel que l'art a consacrées, Venez, rêves ! du fond des régions dorées, Perpétuer en nous l'amour et l'idéal!
LA TÊTE D'ORPHÉE (i)
La voix du pur esprit n'est jamais étouffée; On a haché le corps, les muscles et les os, Mais la tête coupée a flotté sur les eaux; Et l'on entend, partout où vibrent des roseaux, La tête d'Orphée.
Elle attire, la nuit, le génie et la fée. Qui, la main dans la main, — amoureux palpitants, — Dansent autour des lacs et des calmes étangs... Elle est reine des eaux, d'où naissent les printemps.. La tête d'Orphée.
Gorgone, au gosier noir, d'affreux serpents coiffée, Hurle ! et partout où va son aboiement de loup, Apparaît souriante et chantant tout à coup, Ceinte du laurier d'or, l'autre tête sans cou, La tête d'Orphée.
1) Prélude de l'acte IV. Fragment.
Le conquérant, debout sous un sanglant trophée, Passe, — suivi d'orgueil et d'acclamations... Son ombre, nuit d'horreur, couvre les nations, Mais on y voit deux yeux qui saignent des rayons: La tête d'Orphée.
L'infamie, en plein jour, par elle apostrophée, Hésite dans son crim.e au suprême moment... Niez l'âme et l'amour, vivez hideusement! Sur les eaux, sous le ciel, chante et pleure, en aimant, La tête d'Orphée.
Son chant, comme une brise, arrive par bouffée, Aux jours lourds où l'on croit que tout espoir périt; C'est la face d'amour, de douceur et d'esprit. Où Véronique a cru revoir celle du Christ: La tête d'Orphée.
Face au regard paisible, affreusement griffée Par des ailes de nuit qui font le jour obscur. Elle flotte à jam.ais, blonde sur le flot pur. Comme un soleil chantant qui tourne d'ans l'azur, La tête d'Orphée.
LA MORT (i)
Je suis là. — Du côté de la belle espérance, Homme, — tourne ta face à l'heure de finir. Tu veux quitter ta chair où tu sens ta souffrance? Viens donc : je porte en moi tous les dieux à venir.
Seule je laisse au cœur un espoir, le suprême! C'est ojj'en ce lieu d'amours honteux et décevants. Moi seule je me garde! On m'aime, quand on m'aime, D'être la seule vierge impossible aux vivants.
Mais que cherchais-;u donc, sur cette pauvre terre? L'esprit de vérité? des cœurs, des corps plus beaux? Va, tous savent mentir, mais je les ferai taire: Leur laideur viendra fondre au creuset des tombeaux.
La sottise publique un jour fera silence: Le jour où je voudrai ! Vois, dès que seulement, Sur leurs cités, la peste à mon côté s'élance, Le plus sot devient grave et pâlit un moment.
(1) Prélude de l'acte V. Fragment.
Nul ne parle où je suis et chacun s'y découvre; On allume des feux partout où je parais ; La porte de vos seuils sanglote quand je Touvre; La main du brave a froid s'il touche à mes secrets.
Tout en voulant mourir, si tu crains pour la vie, Endors-toi rassuré: le siècle est un moment. La terre est vaste et tourne; et, sans qu'elle dévie, L'homme y peut vivre lâche ou mourir noblement.
Les générations, qu'est-ce? qu'est-ce qu'un homme? Tu meurs, mais on naîtra: l'univers n'en sait rien. Le soleil, qui, sans peur, vit choir l'antique Rome, Sans peur te verra mort, — toi le douteur chrétien.
Lui-même il sent grandir la tache qui le ronge, Car j'ai marqué son heure et j'ai marché sur lui, iVlais sa lumière, au gouffre où mon ombre s'allonge, Je ne l'atteindrai plus, du mom.ent qu'elle a lui.
Le feu, je l'alimente, et ma nuit le révèle.
Je n'ôte pas un seul atome à l'univers;
Mais la forme périt et je la renouvelle:
La jeunesse du monde est dans mes cyprès verts !
C'est moi que l'amoureux implore dans la femme; C'est moi, dans le baiser, qui le fais défaillir: Pas un qui ne m'invoque au moment qu'il se pâme, Et ne dise en pleurant qu'il voudrait bien mourir!
O mon meilleur amant, ie crée et je délivre! Aimant l'amour, on m'aime-, et celui qui me craint Fait lui seul son martyre, et ferait mieux de vivre Que de crisper ses doigts sur ma porte d'airain.
Ma nudité n'est pas pour les yeux de la terre; L'épouvante et l'horreur ne sont que mes gardiens; Je suis vierge et je fais redouter m.on mystère; Mais je suis bonne, à l'heure inconnue oii je viens.
Qui voit la vie au fond, sent monter la folie : Pourquoi regardais-tu? C'est moi que l'on y voit; Je suis celle qui sait et celle qui délie, Et qui garde, en parlant, sa lèvre sous son doigt.
Pour l'oublier, ce fond qui fait tourner vos têtes, Et que couvraient jadis de merveille et d'éclat Les nombres, — généreux mensonges des prophètes, Il reste le Travail, délivrance et rachat.
Ecoute, l'homme fort, avec tout son génie,
Est fait pour l'action et le labeur des mains:
A suivre trop longtemps la pensée infinie.
Vos pieds ne savent plus marcher dans vos chemins
Et seule, alors, je suis le recours et l'issue, Car il est vrai qu'en moi tout redeviendra bon; Seule, j'ai le dépôt de la vérité sue: Toute justice vraie aboutit au pardon.
Je fais avec la vie un éternel échange,
Et les êtres en moi se dévorent entre eux ;
Mais l'homme au doux regard, s'il le veut, se dérange,
Et souffre, heureux martyr, pour faire un autre heureux.
O vain chercheur d'amour, voici le mot suprême. Interdit sur la terre à ceux qui font souffrir: Il faut, pour révéler l'amour à ceux qu'on aime. Souffrir en eux... et c'est alors qu'on peut mourir!
Le Beau que tu rêvas t'a fait haïr leur monde? A travers l'infini, qui sait? ton idéal, Quand je veux, (songes-y, la vie est si féconde!) S'élance triomphant hors de l'œuf bestial.
Tout ce que la raison imagine est possible. Qu'un cercle soit carré, tu ne le rêves point?... Toute flèche qui part et dépasse la cible. Il faut bien qu'elle tombe et se plante plus loin.
Ne l'interroge plus, la maligne Chimère; Laisse-la, sans la voir, s'accroupir sur ton lit: Dors! je vais te bercer comme faisait ta mère... Je t'ouvre mon sein d'ombre où tout s'ensevelit!
Dors! je suis l'Indulgente et la Consolatrice, Et je te bercerai dans le soupir des bois : Je te rappellerai les chants de ta nourrice... Tes souvenirs d'enfant reviendront à ma voix.
Dans le soupir des bois et de l'herbe qui pousse, C'est moi qui chante, ami, mes deux mains sur ton front. Dors ! les simples de cœur, charmés par ma voix douce, Sans souffrir de ton mal s'aiment et s'aimeront.
Sens-tu finir en toi ta vie et ta souffrance? Pour mourir, tourne-toi don Juan, de ce côté... Regarde: je ressemble à ma soeur l'Espérance, Et notre amour sera toute l'éternité!
Tu n'as plus prononcé le mot de Dieu? — Qu'importe! Qu'il soit ou non, la paix visitera tes os, Car, s'il est, l'âme vit; s'il n'est point, l'âme est morte: S'il est, je suis Justice, et, s'il n'est pas, Repos.
JESUS