BOCCHERINI
Boccherini est né à Lucques le 14 janvier 1740 et mort à Madrid en 1805, âgé de 65 ans. Il reçut les premières leçons de musique et de violoncelle de son père, habile contrebassiste, et de l'abbé Vannucci, maître de chapelle à l’archevèché. Bientôt il fut envoyé à Rome pour s’y perfectionner dans le mécanisme de son instrument et pour apprendre la composition.
Peu d'années après, il revint dans sa ville natale où, pour la première fois, il fit entendre les essais de son génie. Il exécuta avec Man-
fredi, son compatriote, violoniste de l’école de Tartini, ses premières sonates pour violon et violoncelle, qui ravirent tout l’auditoire. Encouragés par ce premier succès, les deux artistes, liés d’une étroite amitié, se décidèrent à quitter Lucques et à visiterles principales villes du Piémont et du midi de la France. Partout leur talent fut un sujet d’admiration et d'enthousiasme. Enfin les deux amis arrivèrent à Paris (1768). Là, sans songer à combattre de puissants rivaux dont la réputation ne redoutait aucune concurrence, ils s’attachèrent moins à surprendre par les difficultés qu’à parler à l'âme de leurs auditeurs. Un brillant succès couronna leurs efforts. Tous les musiciens en renom, parmi lesquels on comptait Gossec, Gaviniès, Capron, Duport ainé, apprécièrent vivement les deux virtuoses lucquois, et l'éditeur Vénier leur offrit de graver leurs ouvrages, La renommée des deux artistes, qui allait chaque jour grandissant, poussa l’ambassadeur d'Espagne à leur offrir de se rendre à Madrid où il leur assurait un accueil empressé du prince des Asturies, grand amateur de musique. Ils partirent donc tous deux pour la capitale de l’Espagne. Mais les deux amis n'avaient pas les
mèmes vues. Boccherini recherchaïit la célébrité tandis que Manfredi, plus positif, visait avant tout à l'argent. Le grand compositeur, préoccupé de sa gloire, ne négligeait aucune occasion de se produire dans la haute société de Madrid et répondait d’une manière tout à fait désintéressée aux sollicitations des grands personnages qui désiraient l'entendre dans leurs salons. Il fut recu à la cour sous les auspices de l'infant don Louis, frère de Charles III, mais n'y obtint pas toutes les faveurs auxquelles il aspirait, au moins de la part du roi et-de son fils. I paraït que l’arrivée de Boccherini avait éveillé la jalousie du violoniste Brunetti qui fit tout ce qu'il put pour lui aliéner les bonnes grâces du prince des Asturies dont il dirigeait la musique. Une anecdote racontée par Castil- Blaze dans la Revue de Paris (mai 1845, page 10) prouverait qu'il n'avait que trop bien réussi. En effet, le prince, qui tenait la partie de premier violon dans l’un des nouveaux quintettes du maître, se révolta contre l’apparente monotonie d’une phrase où les notes : w{ s7, ut si, étaient pendant longtemps répétées, et, sans avoir égard aux effets introduits par l'entrée des autres instruments, il s’emporta contre
l’auteur en le traitant de musérable écolier et le menaca de le jeter par la fenêtre. A la vérité, Boccherini avait cru devoir répondre aux critiques blessantes du prince que pour porter de pareils jugements, il fallait au moins s’y connaître. Dès ce moment, le malheureux compositeur fut privé de la bienveillance royale.
Cependant, après la mort de l'infant don Louis, le prince des Asturies, devenu Charles IV, crut pouvoir concilier les exigences de Sa Majesté offensée avec la protection qu'il se faisait gloire d'accorder aux artistes, en confirmant le traitement dont le roi son père avait gratifié Boccherini. Maisilne voulut plus le voir ni entendre parler de sa musique. Le grand compositeur, méconnu et dédaigné à la cour d’Espagne, trouva dans le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume IT, un appréciateur plus juste et plus éclairé. Il n’écrivit plus que pour Sa Majesté prussienne. Boccherini mena dès lors une vie retirée, toute remplie par ses travaux en même temps que par les devoirs de la famille .(il avait cinq enfants) et par des exercices de piété. Obligé de renoncer au violoncelle par suite d’un crachement de sang, il envoyait ses compositions au roi de Prusse sans avoir pu
les faire exécuter. Cependant, vers 1796, àl fit la connaissance du marquis de Benavent et eut le bonheur d'entendre jouer sa musique deux fois par semaine chez ce nouveau et généreux protecteur. Mais le malheur vint de nouveau l’accabler. Marié deux fois, ileut la douleur de perdre coup sur coup deux filles déjà grandes, en même temps que sa seconde femme était frappée d’apoplexie foudroyante. La mort de Frédéric-Guillaume IT lui enleva aussi la meilleure part de son modeste revenu. Accablé dans ses affections et dans ses ressources, le grand artiste supportait ces épreuves avec une résignation toute chrétienne, lorsque la République française envoya pour la représenter à Madrid un amateur éclairé des arts, Lucien Bonaparte, qui ouvrit généreusement au célèbre compositeur ses salons, sa table et sa bourse. Mais ce sourire du destin ne fut pas de longue durée et le rappel de l'ambassadeur vint de nouveau Jeter l'oubli sur le malheureux artiste et le mettre encore aux prises avec la misère. Telle était sa détresse qu'il n'avait qu'une seule chambre pour sa famille et pour lui. Il était dans cette situation difficile quand il refusa 1,000 francs de son Séabat à 3 voix qu'il avait
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promis antérieurement à l'éditeur Sieber pour moins du tiers de cette somme (60 piastres).
Sur la demande du marquis de Benavent et d’autres riches amateurs de guitare, il arrangea, moyennant une gratification de 100 francs par quatuor, quintette ou symphonie, un assez grand nombre de ses compositions, en y introduisant une partie pour cet instrument. Le célèbre maestro, dont la probité etles sentiments religieux ne s'étaient Jamais démentis, mourait le 28 mai 1805 d’une suffocation de poitrine dans sa soixante-sixième année.
Le portrait de Boccherini, qui se trouve en tète de Ia collection de ses quintettes publiée par Janet et Cotelle, est bien d'accord avec son caractère. La physionomie en est tranquille, souriante, spirituelle, pleine de douceur et de bonté.
Dans ces quintettes, l’auteur, qui était luimème un violoncelliste émérite, s’est attaché naturellement à faire ressortir son instrument favori dont le timbre et l'accent répondent si bien à la nature mélancolique, sentimentale et religieuse de son génie. Mais il faut savoir le comprendre. Il ne trouvait jamais les forte assez accentués ni les p2ano assez adoucis. Il voulait
LA POÉSIE DE LA MUSIQUE. 225 une grande énergie pour les premiers et rien qu'un souffle pour les seconds. « Dell'olio, amico, dell'olio (de l'huile) ! s’écriait-il, dès qu’une partie élevait un peu trop la voix. Cette musique est toute intime et ilne faut pas y chercher des effets qu’elle ne comporte pas. Le violoniste Alexandre Boucher demanda un jour à Boccherini la permission de jouer un de ses quintettes en sa présence dans une réunion musicale qui avait lieu chez le marquis de Benavent. Et Boccherini lui répondit : « Vous êtes bien jeune, vous jouez trop bien du violon; il faut pour ma musique une certaine habitude qui vous manque, une manière enfin qui s’écarte trop de vos principes. » Boucher insista. On commence... mais à peine était-il arrivé à la douzième mesure que Boccherini l’arrêta court en répétant : « Je vous avais bien dit que vous étiez trop jeune pour jouer ma musique...» Cette anecdote montre combien ce grand artiste se montrait difficile pour l’exécution de ses ouvrages.
Il paraît qu'il entretenait de Madrid une correspondance assez suivie avec Haydn. Ces deux hommes étaient en effet bien faits pour se com-
prendre et devaient aimer à s’éclairer mutuel-
lement sur leurs compositions. J.-B. Cartier, ancien premier violon à l’Académie impériale de musique, a dit d’une manière originale quesi Dieu voulait parler aux hommes, \ se serverait de la musique d'Haydn, et que s’il voulait entendre de la musique, ul se ferait jouer celle de Boccherini. Un autre violoniste, J. Puppo, a aussi très-spirituellement défini les rapports qui existent entre ces deux maitres en disant que Boccherin: était la femme d'Haydn.
Tous les artistes ne goûtent pas également la musique de Boccherini. Et cependant ses adagios d’un caractère grandiose et religieux donnent, comme on l’a dit avec raison, l’idée de la musique des anges. On demandait un jour à Spohr dans une réunion où il se trouvait à Paris et où l'on venait de jouer quelques quintettes du maître italien, ce qu'il en pensait : Je pense, répondit-il, que cela.ne mérite pas le nom de musique. C'est qu'il ne savait pas ou ne voulait pas entrer dans les intentions de l’auteur et s'identifier avec lui. Mais à ceux qui seraient tentés de se montrer aussi exclusifs que le violoniste et compositeur allemand, en dédaignant la simplicité si noble et si touchante de ce maitre, j'opposerai l'appréciation
de Baïllot qui se résume dans les lignes suivantes! : « Rien,dit-il, ne surpasse le charme du violoncelle dans la musique de Boccherini; s’il le fait chanter seul, c’est avec une sensibilité si profonde qu'on oublie l’art et que, pénétré d'un sentiment religieux, on s’imagine entendre une voix céleste avec une expression étrangère à tout ce qui blesse le cœur; on dirait plutôt qu'elle cherche à consoler. S'il fait parler à la fois les cinq instruments, c’est avec une harmonie pleine et auguste qui invite au recueillement, qui jette l'imagination dans une douce rêverie ou qui la fixe sur des tableaux enchanteurs ; c’est la grâce de l’Albane, c’est la naïve sensibilité de Gessner ; et lorsque, changeant de style, 1l prend une teinte sombre et mélancolique, il va droit au cœur par des moyens si doux que les larmes coulent sans qu'on s’en apercoive ; s'il attriste, c’est pour mieux toucher; s’il semble ôter à l’âme toute sa force, c’est pour la réconcilier avec ellemême, pour apaiser le tumulte des passions, y faire succéder un calme délicieux, transporter dans un monde meilleur et faire goùter les plaisirs de l’âge d’or. »
1, Méthode de violoncelle du Conservatoire.
Je citerai aussi cet extrait d’un homme de goût, M. Picquot, qui a écrit une notice sur la vie et les œuvres de Boccherini‘ : « La science musicale suffit-elle à elle seule? Le contre-point, si habile qu'on soit à le traiter, n’est pas plus la musique que la grammaire n’est l’éloquence et la poésie. Tout le savoir imaginable, toute la dextérité possible à développer un sujet harmoniquement parlant ne permettent pas d’édifier un ouvrage de longue vie, si l’inspiration, c'est-à-dire le génie, n’agite sur lui son flambeau créateur. Quoi que vous disiez, il n’est de bonne et durable musique que celle qui forme un tableau dans l'imagination ou qui fait naître un sentiment dans le cœur. »
Oui, ilest bien vrai que Boccherini est une individualité dans la musique de chambre. On le reconnaît de suite à sa grâce naïve et à la suavité de son harmonie. Sa musique peint bien les sentiments d’une âme pure comme la sienne. Quand il a trouvé une tournure de phrase, il aime souvent à la répéter plusieurs fois de suite, ce qui donne à sa facture un cachet particulier d'originalité, de simplicité et
1: Chez Philipp, éditeur de musique, boulevard des Italiens, 19, 1854.
de charme qu'on ne retrouve pas ailleurs.
Toutefois cette simplicité n’exclut pas la fougue et la passion qu'on retrouve parfois dans plusieurs de ses morceaux.
L'œuvre de Boccherini comprend, d’après Picquot, 366 compositions dont 6 sonates pour piano et violon, 6 sonates pour violonet basse, 6 duos pour 2 violons, 42 trios pour 2 violons et violoncelle dont 2 inédits, 12 trios pour violon, alto et basse, 91 quatuors pour 2 violons, alto et violoncelle, dont 24 inédits, 18 quintettes pour flûte ou hautbois, 2 violons, alto et violoncelle, 12 quintettes pour piano, 2 violons, alto et basse, 113 quintettes pour 2 violons, alto et 2 violoncelles, dont 20 inédits, 12 quintettes pour 2 violons, 2 altos et violoncelle, inédits, 16 sextuors pour divers instruments, dont 2 inédits, 2 octuors inédits, 1 suite de menuets à grand orchestre inédits, 20 symphonies dont 11 inédites, 8 symphonies concertantes et 1 concerto de violoncelle.
Nous passerons en revue quelques-uns de ses trios, quatuors et quintettes, en nous bornant à citer ceux qu'affectionnait pH particulièrement Baillot.