‹ La poesie de la musiqueChapitre 22 sur 57 · BEETHOVEN · texte numérisé non relu

BEETHOVEN

Beethoven (Louis van) est né à Bonn en 1772 et mort à Vienne le 26 mars 1827. La vie de ce grand homme a été agitée, malheureuse, et justifie jusqu'à un certain point l'irritabilité de son caractère. Mais il était foncièrement bon et les détails dans lesquels nous allons entrer en fourniront la preuve. On peut dire qu'il devançait son siècle en ouvrant à la composition musicale des horizons jusqu'alors inconnus ; et l'originalité, les bizarreries dont on l’accusait souvent, n'étaient peut-être qu'une conséquence de sa confiance dans sa puissante organisation et de sa ferme volonté de faire prévaloir les formules et les idées nouvelles qu'il mettait au jour. Éminemment impressionnable et d’une imagination ardente, 1l se regardait en quelque sorte comme chärgé d'une mission qu'il tenait à remplir, en dépit des difficultés et des obstacles qu'il rencontrait sur sa route. Tout ce qui touche de près ou de loin à la vie de ce géant de la musique, dont le souvenir devient en quelque sorte un culte national, a un grand intérêt, et nous allons essayer de rappeler en peu de mots les principaux traits de son existence.

Le Dictionnaire lustorique des musiciens, publié à Paris en 1817, porte qu’on a dit Beethoven fils naturel de Guillaume IF, roi de Prusse. Quoiqu'il en soit de cette origine qu'on peut regarder comme très-problématique, 1l ne reçut de ses parents que des soins. vulgaires, et fut souvent en butte à leur brutalité. [avait pour parrain son grand-père qui était Hollandais et de qui il tenait la particule van. Celui-ci avait eu une certaine réputation comme chanteur. Quant à son père, attaché à la chapelle de l'électeur de Cologne, il rêvait pour son fils les succès extraordinaires de Mozart qui avait 16 ans quand naquit Beethoven. Il lui donna d’abord des lecons de violon, puis il le mit entre les mains de l’organiste Neefe, qui lui apprit à toucher l'orgue. À dix ans, le jeune artiste avait déjà composé 3 sonates pour le piano, dédiées à l'électeur Maximilien-Frédéric, et à l’âge de 12 ans il jouait les fugues de Bach d’une manière remarquable. Son père exigeait de lui un travail incessant. Souvent ivre, il le frappait sous les yeux de ses frères. L'enfant maltraité fuyait la maison paternelle et se réfugiait chez les Breuning, famille aisée et patriareale où il était accueilli avec empressement. Le fils, Ste-

phen Breuning, fut son premier et son dernier ami. La fille, Éléonore, alluma peut-être les premiers feux qui devaient embraser son âme et remuer les profondeurs de son génie.

Beethoven remplaçait souvent à l'orgue son professeur Neefe, à qui il avait été adjoint à l’âge de 15 ans à titre d’organiste honoraire. Un jour, il fut entendu par l’éditeur d’un journal, de passage à Bonn, qui parla de lui comme d’un musicien extraordinaire, supérieur même pour l'expression au pianiste Vogler. Ce fut le commencement de sa réputation.

Le jeune Louis avait pour protecteur, outre la famille Breuning, le comte Waldstein, ami de l’électeur, qui obtint les fonds nécessaires pour que Beethoven füt envoyé à Vienne, à l'effet d'y continuer ses études musicales sous la haute direction de Haydn. Vienne était à cette époque le centre du mouvement politique et intellectuel de l'Allemagne, la patrie des arts et de la musique.

Beethoven partit pour la capitale de PAutriche en 1792, 18 ans après que Marie-Antoinette était montée sur le trône de France et l’année même de la mort de Mozart. Déjà 11 avait fait, en 1786, un premier voyage dans la même ville

pour y entendre Mozart, et celui-ci avait prédit son brillant avenir en l’écoutant improviser une fugue sur un motif qu'il lui avait donné.

Parmi les élèves d'Haydn, Beethoven n'était pas des plus soumis. Les conseils qu'il recevait du maître n'étaient déjà plus à‘la hauteur de ses conceptions. « Je ne suis pas l'élève d'Haydn, disait-1l, car il ne m'a rien appris. » Haydn, de son côté, s'écriait : « Comment apprendrais-je quelque chose à ce grand-mogol? » L’habitude de la suprématie chez l’un, l’orgueil et le sentiment de sa puissance encore ignorée chez l’autre, créaient entre eux une sourde irritation. Beethoven accusait Haydn d'introduire des fautes dans ses manuscrits sous prétexte de les corriger, et Haydn reprochait à Beethoven de méconnaitre les règles de l’art. Sur ces entrefaites, Haydn partit pour Londres et ce fut pour eux une occasion de se séparer. Il est probable que les torts étaient du côté de l’irritable Beethoven, que le maître, malgré ses motifs de mécontentement, avait contribué, autant qu'il était en lui, à produire dans le monde musical.

Beethoven continua ses études avec Schenk, Albrechtsberger et Salieri, en vue surtout d’étudier les effets des instruments de euivre, qui ne

lui étaient pas encore très-familiers. I éclipsait par son prodigieux talent tous les pianistes en renom, tels que Vogler, Hummel, Czerny, Cramer, Woolf. Tous étaient émerveillés de son exécution et surtout de la manière dont il savait improviser. On raconte une anecdote qui donne une idée de la puissance de son imagination. Ignace Pleyel venait de jouer quelquesuns de ses quatuors chez le prince Lobkowitz, où Beethoven recevait l'hospitalité. Comme on le priait de se faire entendre, il résista longtemps et fut enfin traîné de force au piano par les dames. Il prit alors brusquement une partie de violon sur un des pupitres, la jeta sur le piano et se mit à improviser sans presque y jeter les yeux. Jamais son jeu n'avait été plus large et plus original. Seulement il rappelait de temps en temps quelques notes du quatuor, et d'une phrase insignifiante par elle-même, il créait des prodiges de richesses harmoniques. Le vieux Pleyel baisa les mains du jeune homme qui éclata en rires bruyants, comme e’était son habitude quand il avait réalisé par son exécution le rêve de ses pensées.

« C'était, d'après Ries, son élève, la chose la

plus extraordinaire qu'on pûtentendre, quand il 16,

était de bonne humeur ou quelque peu surexcité. Les plus riches et les plus nobles idées se pressaient dans sa tête et il cherchait des difficultés mécaniques pour le seul plaisir de les vaincre. Il inventait, en se jouant, des passages de bravoure cent fois plus difficiles que ceux de ses œuvres écrites. Une force tempétueuse semblait sortir de lui... puis tout à coup, au milieu d'un crescendo puissant, il ralentissait le mouvement et produisait ainsi un effet suspensif d'une majesté inimitable; alors, d’une seule main, de la droite ou de la gauche, il exécutait des chants légers et mélodieux d’une expression saisissante. »

En 1795, à 23 ans, la renommée de Beethoven s’étendait dans toute l’Europe. Il donnait dans l’espace de cinq ans la plupart de ses admirables trios, quatuors et quintettes pour instruments à cordes, ses sonates et ses trios pour piano, son fameux septuor. De 1801 à 1808, il faisait paraître, entre autres chefs-d'œuvre, ses six premières symphonies, parmi lesquelles l’'Héroïque dont le premier titre était Bonaparte, la symphonie pastorale et celle en wt mineur, des concertos qu'il exécutait lui-même ou faisait jouer par ses élèves, l’oratorio du

Christ au mont des Oliviers, la sonate pour piano et violon dédiée à Kreutzer, l'opéra de Fidelio, les quatuors dédiés au comte Rasoumowski, ete.

Beethoven avait pour amis les plus grands seigneurs de Vienne. Cependant il était malheureux. Il voyait des ennemis dans tous les artistes et se faisait une mauvaise réputation par ses caprices et ses difficultés de caractère, qui ne pouvaient que s’accroître sous l'influence de la cruelle infirmité dont il était atteint. Vers 1800, il commenca en effet à s’apercevoir que le sens auditif était affecté chez lui. Cela le chagrinait et le tourmentait beaucoup. « Oui, écrivait-il, je puis dire que ma vie est misérable. Depuis trois ans, j'entends des bruits étranges dans mon oreille. J'évite la société de mes semblables parce que je comprends qu'un homme de ma profession ne peut dire aux gens : Je suis sourd. Pour moi, c'est un avenir épouvantable. Combien de fois j'ai maudit l'existence! Plutarque m'a enseigné la résignation. Je tâcherai de vainere le sort; mais il y a des moments dans ma vie où je serai le plus infortuné des êtres. Je vous supplie de ne parler de mon malheur à personne, pas même à Éléonore.. La résigna-

tion, quel triste refuge ! Et c’est le seul qui me soit laissé ! » ;

Dans des moments de désespoir, il avait même pensé au suicide. « L'art, l’art seul m'a retenu, a-t-il écrit dans une pièce regardée comme son testament. Ah! je n'avais pas le droit de quitter ce monde avant d’avoir porté les fruits dont le germe était en moi. Me voilà forcé d'être philosophe à l’âge de 28 ans!» Dans des conditions aussi pénibles, il se plaisait dans la solitude, recherchant à la campagne les sentiers les plus écartés et les plus déserts, absorbé par la tristesse que produisait en lui sa surdité croissante, ou, quand il était en ville, faisant après son diner, qu'il prenait à une heure, le tour de Vienne comme pour s'étourdir et éloigner par le mouvement les sombres pensées qui l’obsédaient.

Vers 1809, Beethoven avait quitté la maison Lobkowitz, dont le séjour lui paraissait insupportable. Délaissé de la plupart de ses amis et ne trouvant pas facilement à vendre ses compositions, il fut sur le point d’aller comme maître de chapelle chez le roi de Westphalie, Jérôme Bonaparte. Mais l’archiduc Rodolphe et les princes Lobkowitz et Kinski parvinrent à le retenir en lui faisant une rente annuelle de 10000 livres.

C'est à cette époque (1810 à 1813) qu'il produisit encore plusieurs chefs-d’œuvre, tels que sa messe en w{, lamusique d’'Egmont, les Ruines d'Athènes, composées pour l'ouverture du théàtre de Pesth, la symphonie en /a, celle en a, beaucoup de quatuors, etc.

En 1814 se place un événement considérable dans sa vie domestique. Son frère Carl venait de mourir, et avait, en raison de la conduite désordonnée de sa femme, légué la tutelle de son fils à Louis. L'enfant avait 9 ans. Le grand artiste s’attacha à lui. «Je ne connais rien de

plus sacré que le devoir des pères envers leurs

enfants, écrivait-il, et je suis aujourd’hui le père de mon neveu. » Pendant cette tutelle, il eut plusieurs procès à soutenir contre la mère, et, pour comble d’infortune, la pension qui lui avait été constituée vint à manquer par suite de la guerre. Il aurait pu voyager ; l'annonce de ses concerts aurait suffi pour remplir sa bourse; mais son dévouement pour son neveu le forcait de rester sédentaire. Le courage ne lui faisait d’ailleurs pas défaut; car il écrivait alors sa seconde messe, sa neuvième symphonie avec chœurs et ses derniers quatuors. Aux prises avec la misère et n'ayant souvent sur sa table qu’une chope de

bière et un morceau de pain, il se privait presque du nécessaire dans l’intérèêt de son neveu, qui pourtant ne méritait guère la sollicitude dont il l’entourait et se faisait chasser de l’'Université pour sa paresse et son inconduite. Beethoven, à cette occasion, s'était mis en route au mois de décembre 1826, quoique souffrant d'un commencement d’hydropisie, et pendant ce voyage, qui avait lieu au milieu de l'hiver, son état maladif s’aggrava d’une fluxion de poitrine à laquelle il finit par succomber. On trouva à sa mort une petite somme qu'il avait mise de côté pour son indigne pupille, et près de laquelle il s'était imposé les plus dures privations.

Beethoven eut à subir les épreuves réservées à tout novateur. Ses premiers œuvres, quil appelait les essais imparfaits de sa jeunesse et qui avaient quelque chose d'Haydn et de Mozart, avaient été tout de suite compris et appréciés. Mais dès qu'il avait quitté les sentiers battus pour s’abandonner à la fougue de son imagination, il avait soulevé des tempêtes auxquelles il restait du reste parfaitement indifférent. Quand il se voyait critiqué dans les journaux, Où on lui reprochait des longueurs, où on l'accusait d’être obseur et d’avoir la tête rem-

plie de pensées sauvages, il se contentait de dire : « Cela les amuse d'écrire ces choses-là ; laissez-les faire. » Mais s’il était insensible aux attaques du public, 1l avait au contraire une grande susceptibilité vis-à-vis de ses amis quand ils venaient à le contredire ou à émettre des idées opposées aux siennes. C'était pour lui une véritable déception qui provoquait contre eux toute sa colère.

Le grand artiste avait évidemment des défauts de caractère qui résultaient de sa nature emportée et de son grand amour de l’art. Son infirmité avait sans aucun doute contribué à les développer encore. Il avait été jusqu'à refuser de jouer devant son élève Ries, prétendant qu'il lui volait ses ouvrages. Mais à côté de ses brutalités et de ses accès de mauvaise humeur, il avait des mouvements de cœur qui faisaient tout oublier. «Je reconnais, écrivait-il, que je ne mérite pas votre amitié. Je viens me jeter dans vos bras et vous supplier de me rendre l’ami que j'ai perdu. Je sais que j'ai brisé votre cœur ; mais j'en ai été assez puni par le mal que je me suis fait à moi-même. J'ai souffert plus que vous. »

Beethoven aimait la société des femmes, et Les plus distinguées étaient l’objet de ses homma-

ges. Quoique ses impressions fussent passagères, il eut, paraît-1l, une passion durable pour la princesse Giuletta Guicchardi, dont il avait recherché la main. $es lettres prouvent aussi que son cœur n’était point insensible aux charmes de Bettina van Arnim, et n'avait pas oublié non plus l’amie de son enfañce, Éléonore van Breuning. |

Tel était Beethoven. Sous une enveloppe rte © se cachaient une sensibilité exquise etune s nplicité d'enfant. Il avait une âme fortement trempée ; seulement 1l fut rendu souer ax et sombre par la surdité qui l’atteignit vingt-cinq ans avant sa mort.Les beautés de la nature, dont son génie lui faisait admirer l'idéal, l’inspiraient et le transportaient. On l’a appelé avec raison le Michel-Ange de l’art musical.

Nous allons passer en revue ses principaux œuvres de musique de chambre, en cherchant à définir le: caractère ou l'accent de chacun d'eux. Ce travail n’est pas sans attrait; car il

met de se rapprocher davantage de la pensée intime du grand maitre et de le voir en quelque sorte renaître dans ses compositions.

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