La poésie de Lamartine
On peut dès aujourd'hui parler de Lamartine comme d'un ancien ; sa poésie n'est pas seulement méconnue de la génération présente, on peut la dire inconnue. Elle est entrée comme celle de Racine et de Virgile 4ans le domaine des rares lecteurs studieux et délicats qui restent encore dans la société française. Le nouveau monde ouvert parle 2 décembre, continué par la Commune de Paris et par la démocratie de 1871 n'a plus une pensée, plus un sentiment, plus un rêve commun avec ces poèmes incomparables en noblesse, en élégance, en élévation religieuse. On peut répéter, au sujet de Lamartine, ce que disait M. Gladstone au centenaire de Walter Scott : ft S'il n'est plus de mode dans certaines classes, c'est leur malheur et non le sien. »
Des lectures poétiques qui ont succédé aux Méditations, aux Harmonies, à Jocelyn, et qui vont disparaître à leur tour dans l'épaisse nuit de la démocratie, nous ne dirons en ce moment qu'une chose, c'est que, malgré le succès, malgré la gloire de ces œuvres, nous serions désolé d'en être l'auteur. Avant toute chose, même avant le génie, nous plaçons la raison et l'honnêteté. Ce que nous demandons d'abord à un poëte, c'est de ne pas abaisser Pâme de ses lecteurs ou donner le vertige à leur esprit.
\m,. Avant tout autre jugement sur la poésie de Lamartine, nous affirmons qu'elle est la plus saine, la plus noble, la plus élevée de lonles '\ k les poésies de notre siècleîCSi l'on n'a le droit de s'appeler un criliqne \qu'à la condition de ne pas admirer, de ne pas aimer profondément, ouvertement l'homme dont on parle, qu'on nous refuse ce titre visà-vis de Lamartine et qu'on le réserve aux poètes, aux hommes poli-
fi LA POÉSIE DE LAMARTIISE.
tiques longés à son endroit par quelque jalousie et quelque rancune secrètes..'
Au milieu de l'oubli et de l'ingratitude qui frappent la mémoire de Lamartine, de l'étrange inintelligence et des préférences déplorables qui, depuis trente ans, ont écarté ses œuvres des mains de la jeunesse et des femmes elles-mêmes, nous nous présentons hardiment comme son apologiste.
L'admiration et 1 amitié ne détruisent pas, que je sache, la probité littéraire; ce sont les sentiments contraires qui produisent l'injustice. Il faut qu'un juge soit désintéressé, et il n'y a pas de sentiment plus désintéressé que l'admiration.
On va peut-ôlre nous accuser de plaider à noire insu une cause où nous serions partie. Le plus grand critique de notretemps, un excellent critique, à coup sûr, quand il jugeait autrement qu'avec ses passions cachées, nous interdit de parler de Lamartine. Dans un article plein de tout son fiel matérialiste et bonapartiste de 1860, il a voulu nous donner le coup de grâce, il a cru nous faire une profonde blessure en nous appelant un Lamartine de province. Pour être de province, nous en sommes. Dieu merci, et de la plus reculée. Si nos vers valent par quelque chose, c'est que pas un d'entre eux n'a été écrit à Paris, et pour complaire aux mille dépravations de ce cerveau surexcité et ramolli. Pour être un Lamartine à quelque degré que ce soit, nous n'osons pas le prétendre; et si l'injure de Sainte-Beuve est méritée, nous l'acceptons comme la plus haute récompense. Oui, nous sommes de province et disciple de Lamartine. La poésie de ce grand homme n'est-elle pas aussi tout ce qu'il y a dans l'univers de moins parisien? j'en donnerais mille preuves ; une suffit. Voyez avec quelle ardeur et quelle constance tout Paris se précipite depuis un quart de siècle aux lieux que fréquente la muse d'Alfred de Musset ! Si Lamartine est encore lu quelque part, c'est dans une famille, c'est dans un manoir très-arriéré de la province.
C'est donc un provincial qui va parler de la poésie de Lamartine ; le maître sera jugé par un disciple. 11 n'y a de notre part, ni trop d'orgueil, ni trop d'Iunnililé à prendre ce titre. Se reconnaître disciple, ce n'est ni prétendre aux qualités du maître, ni se déclarer vassal et faire abandon de sa personnalité. Lamartine est d'ailleurs le plus libéral des maîtres. Pas de chef d'école, si ce mot pédantesque peut s'appliquer à son aimable et facile génie, dont le joug soit plus léger. Il n'impose aux siens, ni procédé, ni système, ni recherche, ni parti pris d'aucun genre. Il n'a d'autre métliode que l'inspiration, l'émotion sincère, l'impression vraie en face de la nature. L'exemple (pTil (lomie dans sa laron d'éciire n'est pas facile, j'ose même ajouter n'est pas bon à suivre. Lamartine improvise trop souvent; il
dédaigne trop le travail ; l'effort lui est inconnu. Or dans l'œuvre d'art, comme dans lœuvre morale, dans la vertu comme dans le génie, l'effort a sa part nécessaire ; pas de perfection sans quelque peine pour l'atteindre.
Lamartine ignore l'élude et se passe de l'effort ; il n'a pas eu de maître et il n'est guère propre à en servir. Il vous prend sur ses ailes et vous emporte dans l'idéal si l'on consent à le suivre. C'est un guide à la façon de Virgile, conducteur de Dante; ce n'est pas un professeur de rime riche, d'épilhète ronflante, d'anlilhèse et de métaphore à outrance. lia dit de lui-même en toute justesse:
Jamais aucune main sur la corde sonore Ne guida dans ses jeux ma main novice encore; L'homme n'enseigne pas ce qu'inspire le ciel ; Le ruisseau n'apprend pas à couler dans sa pente, L'aigle à fendre les airs d'un^aile indépendante, L'abeille à composer son miel.
Je chantais, mes amis, comme l'homme respire, Comme l'oiseau gémit, comme le vent soupire, Comme l'eau murmure en coulant.
D'un maîlre qui s'annonce en termes pareils, on ne reçoit d'autre consigne que celle-ci : le naturel et l'indépendance. Et cependiint c'est un maître, c'est un guide, un inspirateur, un modèle, et il est doux pour ceux qui l'ont aimé de se ranger à sa suite dans h; cortège de la muse et de proclamer hautement les dons qu'ils ont reçus de lui.
Une des choses que nous comprenons le moins et que nous méprisons le plus dans la société que la démocratie nous a faite, c'est ce mesquin orgueil de tant de gens qui croient se grandir en se disant des parvenus sans aïeux, sans famille, sans initiateurs, seuls artisans de leur intelligence ou de leur fortune et créateurs d'euxmêmes. La plupart du temps l'œuvre est digne de l'ouvrier; ces êtres sans pères sont simplement des monstres et n'engendrent pas. La littérature comme la politique de notre temps est en proie à ces parvenus ditlormes, prolem sine maire creatam;, c'est la génération dite spontanée qui se forme sur les cadavres.
Au premier petit succès de ses vers, de son tableau ou de sa prose, un auteur s'empresse de rompre tout lien avec ses devanciers ; il n'est plus le disciple, l'initié, le successeur de personne. On l'insulte si on lui trouve un air de famille avec un de ses aînés. Il ne relève d'aucune tradition ; il est le premier de sa race, et se déclarant parvenu, il se croit chef de dynastie. Il y a là autant de sottise que d'orgueil : légitime ou bâtard, on est toujours fils de quelqu'un,
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et on a pour père un honnête homme ou un drôle. Il y a cela de beau et de bon dans la famille intellectuelle, c'est que l'on y choisit ses aïeux et qu'on est coupable d'en choisir de mauvais.
Par quel prodige de maladroit orgueil, de sécheresse de cœur et d'ignorance de la vraie vie intellectuelle, tant de geqs se privent-ils de la douceur d'avoir des maîtres, des aïeux selon l'esprit et de porter à quelqu'un de leurs contemporains une tendresse, une reconnaissance filiale I 11 y a tant de charme et tant d'utilité dans ce sentiment (|e famille appliqué à la famille des âmes ! c'est comme le bonheur d'aimer, d'écouter, de vénérer un père selon le sang: malheureux qui n'a pas connu le sien, misérable qui le renie!
Le maître de qui nous sommes fier de relever, nous permettraitil de prendre vis-à-vis de lui cette attitude filiale? Nous osons le croire : il nous a toujours traité comme un membre de sa famille. Nous en remplirons les devoirs. Les juges ne manquent pas à Lamartine jt les ennemis non plus. Ce qu'il lui faut, c'est un second et un témoin.
Nous n'étudions ici que sa poésiei^mais en présence de tant d'erreurs, de rancunes et de calomnicsîj<ést-il possible d'omettre entié y' rement une grande part de sa vie et de sa gloire, la politique? Nous , aurions l'air de le condamner et de"le laisser en pâture à l'ingrali- 1^ v Hude et à la sottise démocratique et bourgeoise»^
^ ' ^La vie politique de Lamartine veut être étuoiée à part et longue- -7 s menti nous ne ferons qu'y toucher pour écarter en passant des prévention^ et des haines qui ont rejailli sur son œuvre littéraire. Lamartine est condamné comme l'auteur principal, au moins comme un desgiands coupables de la révolution de 1848. S'il a commis celle faute, je voudrais bien savoir quels sont les justes qui ont le droit de l'accuser ! C'est dy parti orléaniste que lui sont venues jusqu'à sa mort les attaques les plus âpres et les plus persistantes. Où senties orléanistes innocents de la révolution de 1850? Il y a mieux à dire : Où sont les orléanisles entièrement purs du 24 février? Que ceux qui n'ont contribué à cette catastrophe ni par leur aveugle entêtement à retenir le pouvoir et à refuser les réformes les plus sensées, ni parleur aveugle an^bition à poursuivre le portefeuille au prix de l'abdication du monarque et des blessures faites à la dynastie, que ceux-là seuls qui se trouvent sans reproches vis-à-vis des deux monarchies libérales se lèvent contre Lamartine. Quant aux révolutionnaires de Juillet, livrés par leurs lourdes fautes ou leur indigne complicité aux révolutionnaires de février, qu'ils s'accusent euxmêmes de leur chute et de celle des Bourbons !KA ceux des légitimistes qui font au poêle wx\ crime de la république del848, jedii'.ii de même : Si vous n'avez pas Irompé dans la coalition démocratique et bonaparliste contre la monarchie d'Orléans, dans les grossières
et ridicules injures prodiguées par la presse à celle noble famille, si vous n'avez pas lait à ce pouvoir libéral et conservateur, malgré sa coupable origine, une opposition systématique et une gueno à outrance, si vous n'avez pas demandé le suffrage universel et l'appel au peuple, il vous est permis de trouver mauvais que Lamartine n'ait point proclamé la régence de la duchesse d'Orléans ou la royauté du comte de ChambordiÎNQuant aux bonapartistes, au parti de la conspiration permanente, qui, de 181 4 à 1872, n'a vécu que de complots, même quand il a régné, on ne discute pas avec lui pas plus qu'avec cet le portion de la démocratie qui n'a pas trouvé Lamartine assez républicain. Ceslioinmes-là sont la force brutale ; lorsqu'ils sont les maîtres iltautbien lessubir, mais en frémissant et si toute défenseest épuisée; lorsqu'ils sont à terre, il faut les museler fortement pour les empêcher d'aboyer et de mordre. Ce n'est que vis-à-vis des honnêtes gens que nous sommes soucieux de l'honneur de Lamartine : que ceux-là seuls qui sont sans péché politique jettent la première pierre à ce grand citoyen lû^euillez nous dire quel homme d'État, orateur, ministre, chef du pouvoir, afait mieux que lui? Depuis ces quelques semaines où il a gouverné la France, comme Périclès gouvernait Athènes, par la seule puissance de la parole, jusqu'à cette année 1872, nous ne voyons pas que quelqu'un ait réussi comme Lamartine à renverser sans effusion de sang le socialisme et le drapeau rouge^ Est-ce le général Cavaignac, est-ce Napoléon III, est-ce M. Rouher, est-ce M. Thiers lui-même qui ont mieux mérité de la France avec moins d'ambition, avec un plus parfait désintéressement? ^Mais revenons au poëte, et soyons à lui pleinement.
Qu'était la poésie en France lorsque apparut Lamartine? Obligé de / passer rapidement sur ce sujet, je crains d'être injuste par omission (^ autant que par sévéï'ilé. Il y a des noms respectables à divers titres ' parmi les écrivains en vers qui, sous le premier empire, achevaient 'h le dix-huitième siècle.y(.n grande renommée qui accompagna Delille jusqu'à son tombeau, pour y descendre avec lui, tenait sans doute à la pénurie où l'on était alors de véritables poètes : on trouve cependant chez lui quelques traits d'une couleur juste et vive et quelques 'éclairs de sentiment. Mais il aurait fallu un talent autrement vigoureux que le sien pour triompher de l'impossibilité de ce genre qu'on appelait alors la poésie descriptive. Ce système de composition et le -^lyle à périphrases qu'on y employait sont également faux. Ce n'est pas qu'on doive poser en règle absolue l'emploi de mot direct et des termes crus, comme l'ont fait quelques modernes. André Chénier a suffisamment prouvé, sous le règne même de Delille, quelles charmantes ressources et quelle vraie poésie on^peut tirer de la péi iphrase^lais ce que les conlempoiains <(îe__DeliIle^ et cet écrivain
lui-même csliinaient le plus dans celle façon de décrire, c'élail la \^ /difficulté vaincue, le tour de force; en un mot, tout ce qu'il y a au > monde de plus exclusif de la véritable poésie, ^(^
Je ne voudrais pas traverser cette époque sans donner un respectueux souvenir au grand caractère de Ducis, ce noble poëte qui sut se tenir debout quand les rois même étaient courbés, et qui a droit d'être nommé, non certes pour le talent, mais pour le courage, à côté de Chateaubriand et de madame de Staël. Le théâtre n'a pas conservé de lui une pièce tout entière, mais ses tragédies nous offrent bien des scènes qui mériteraient dé survivre.
L'élégance, l'exquise raison, le naturel et la délicatesse font de M. dcFonlanes celui des poètes de ce temps qu'on pourrait peut-être aujourd'hui relire avec le plus de plaisir.
J'en passe un grand nombre, non pas des meilleurs; je devrais
pi'arrêler sur Lebrun, Parny, Millevoyexûn a quelquefois prononcé
^ letiVs noms à propos de Lamartine, parce qu'ils ont fait des odes et
' des élégies, mais ce n'est pas chez eux que nous découvrirons les
premiers germes delà poésie ûcs 'Méditations. Lamartine a d'autres
ancêtres que ceux-là, si l'on peut rattacher à des modèles ce génie si
, spontané et si personnel. >(^^
Les écrivains que nous venons de citer et le groupe assez nombreux des versificateurs de la révolution et de l'empire possédèrent une foule de qualités estimables; plusieurs eurent d'heureux éclairs et d'heureux hasards. Il y a entre eux une certaine diversité, malgré la monotonie dont on accuse justement celte époque. Ce n'est pas l'uniformité de style qui caractérise le mieux cette famille; ce qui dislingue par-dessus tout les poètes de l'empire, c'est l'absence de poésie. Je dois ajouler l'absence de style et l'absence d'imagination. <^^Les survivants de celte époque, durant la période ouverte par Lamartine et Victor Hugo, se piquaient, peut-être avec raison, d'avoir beaucoup plus de grammaire que les no-valeurs et beaucoup plus de rhélorique. Mais la correction la plus sévère ne donne pas le style. Et combien de qualités rares et charmantes pourrais-je éiuimérer' qui ne dorment pas la poésie? L'esprit, le goût, la tinesse, la raison, la grâce, le cœur Jui-même, en leur plus complet assemblage, ne suflisent pas toujours à faire un poêle, et ces dons peuvent lui manquer tour à tour, sans laisser une lacune très-apparente dans son génie. ^S>N •> 4^ ô RTt *^ •'^
Aux yeux de bien des critiques et d'une foule d'hommes distingués, la poésie n'a rien en soi qui la distingue essentiellement de la prose, n'était la forme du vers. Je suis de ceux qui pensent qu'elle est (pielque chose de très-réel et de très-indépendant de certaines qualités de l'intelligence qui lui sont peut-êlre supérieures, mais qui ne
LA l'OÉSlE DE LAMARTINE.
réussissent pas à la remplacer. Je crois à l'exislencc de celle force particulière, comme je crois au principe intime auquel je vais la r.iltacher, sans essayer aujourd'hui de la définir autrement.
En dehors et au-dessus de la sensibilité, de l'intelligence, de la volonté, plus ou moins vives chez chacun de nous, je suis contraint de reconnaître une force générale plus ou moins intense chez les sujets divers et que j'appellerai l'àme, sans la confondre toutefois avec cet élément immortel de la personnalité humaine qui porte le même nom.
y^i je cherchais à déterminer quel est en nous le principe spécial de la poésie, ce n'est ni dans le cœur ni dans l'imagination que je le placerais; je n'en ferais pas davantage une résultante des plus rares facultés de l'esprit ; je le rattacherais à l'âme elle-même dans ce qu'elle a de plus profond et de plus mystérieux.
y( Lamartine, après les versitlcaleurs du dix-huitième siècle, ajressuscité la poésie morte, parce qu'il a fait rentrer l'âme dans lu poésie. Il est à mes yeux le plus grand poêle de notre temps, parce que, sans disputer sur les qualités accessoires, qui peuvent se montrer plus actives chez d'autres que chez lui, il est, par-dessus tout, le^oëte de l'àme. ^
\^'i\ faut lui chercher des inspirateurs directs, des initiateurs parmi ceux qui l'ont immédiatement précédé, je ne saurais les trouver parmi ceux qui écrivaient en vers avant lui et autour de lui.^n a fait ressortir, pour diminuer son originalité, quelques notes semblables aux siennes et qui se rencontrent par place dans les élégies amoureuses ou mélancoliques qui avaient cours durant sa jeunesse : ou cite Parny et Millevoye^'est toujours en lisant des poètes, et surtout des contemporains, que l'envie nous prend de rimer. L'esprit le plus, original ne saurait se défendre, dans ses premiers pas, de certaines allures qui se ressentent des allures communes à tous. Le jeune Lamartine avait lu, sans s'y attarder beaucoup, j'imagine, les élégiaques et les autres poètes en vogue à sa sortie du collège ; il a pu s'en souvenir quelque temps pour ses rimes et pour sa prosodie ;> mais comment leur aurait-il emprunté autre chose, quand sa pensée va directement à l'enconlre de la leur, quand il affirme tout ce qu'ils, ont nié, quand il nous conduit en mille régions qu'ils ignoraient? C'est de quelques prosateurs illustres, chez qui s'était réfugié le spiritualisme au dix-huitième siècle et qu'un souille de poésie avait traversés, c'est de Jean-Jacques Rousseau, c'est de Bernardin de Saint- Pierre, c'est par-dessus tout de Chateaubriand qu'émane l'auteur des
• Méditations en tout ce qui n'est pas lui-même, en tout ce qu'il a reçu de la tradition littéraire et des influences de l'air ambiant. ^ ^.Ce qu'il a reçu est bien peu à cùlé de ce qu'il apporte; car soiij
LA l'OEME DE LAMARTINE.
trésor à lui, c'est la divine mélodie, c'est la lyre elle-môme, c'est ce qui chante et ce qui s'envole, c'est le souffle qui monte, ce sont les ailes qui planent dans l'infini. Mais, cependant, s'il a été la voix la plus enchanteresse, le grand poëte de celle renaissance de Tàmetuée par les encyclopédistes, il n'a pas été l'initiateur; un autre que lui a tiré la poésie du néant où le dix-huitième siècle l'avait plongée et a rallumé le flamheau du sentiment religieux, seul principe de toutes les résurrections morales"^ ""^ f'T^
Chateaubriand reste à l'entrée de ce siècle comme le père et l'ancêtre commun. Disons-le hautement, car sa gloire, à lui aussi, a besoin d'être vengéeiHe même fiel qui s'est répandu plus tard sur Lamartine a été versé sur le grand Breton. Notre poëte lui-même, cette âme si généreuse, si pure de toute envie et de tout venin, s'est quelquefois moniré injuste pour l'initiateur qui lui a transmis le llambeaunQue la poésie des Méditations^ des Harmonies, de Jocehjn^ portée comme elle est par le souffle du rhylhme et les ailes de la mélodie ail dépassé celle de René^ ce n'est pas nous qui le contesterons; mais René, dans sa majestueuse solitude, conserve vis-à-vis de tous ses frères la puissante physionomie d'un chef de race : il a droit de préséance.
Atteint le premier de la nostalgie céleste, il avait montré à ses frères le chemin de l'infini. Lamartine a écrit, en 1818 :
Que ne puis-je, porté sur le char de l'aurore, Vague objet de mes vœux, m'élàncer jusqu'à toi ! Sur la terre d'exil pourquoi resté-jé encore? Il n'est rien de commun enire la lerre et moi.
Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir se lève et l'emporte aux vallons;
Et moi je suis jemblable à la feuille flétrie : /
Emportez-moi comme elle, orageaux aquilons ! |>|
Le dix-huitième siècle s'achevait à peine quand Chateaubriand s'écriait :
« Souvent j'ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête. Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent ; j'aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct nie tourmentait, je sentais que je n'étais moi-même qu'un voyageur; mais une voix du ciel semblait me dire : Homme, la saison de ta migration n'est pas encore venue ; attends que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues que ton cœur demande.
«Levez-vous vite, orages désirés qui devez cmporler René dans
[es espaces d'une autre vie. »
^^-> ^ oJ
•Jo^"-
LA POÉSIE DE LAilARTINE. 15
A vingt ans de dislance, l'Isolement, de Lamartine, esl-il autre chose qu'un mélodieux écho de cette grande voix?
Rien n'est plus déplorable que ces sévérités, que ces injustices des hommes do génie vis-à-vis les uns des autres, rien n'est plus affligeant pour les humbles disciples qui ont besoin de les aimer tous et de tous les admirer. De toutes les pages qu'a écrites Lamartine, sans en excepter certaines pages d'histoire que nous déplorons, il n'en est pas une plus triste pour nous que celle de ses entretiens où le grand ancêtre est si cruellement dénigré. L'ingratitude envers les aïeux, le mépris du passé et des traditions de la race est un des vices qui nous révoltent le plus. C'est, chez les nations et dans les familles, le premier symptôme de l'irrémédiable décadence. De la part d'un homme de génie vis-à-vis de l'un de ses pairs, c'est de plus une maladresse qui infirme sa propre gloire. Je veux ne voir, dans les duretés de Lamartine pour le maître de notre siècle, qu'un mouvement d'impatience contre la critique, trop portée à rabaisser l'originalité de chacun, à signaler les traces d'imitation dans les œuvres les plus spontanées. Cet amer jugement, le seul qui soit tombé avec tant d'injustice de la plume trop indulgente de Lamartine, était bien inutile, si c'est une revendication d'originalitéi?CL'auteur des Harmonies et de Jocelijn est de ceux qui peuvent se dire : Moi aussi je suis un ancêtre ! Il avait tout à gagnera ne pas ébranler, dans une génération aussi peu respectueuse que la nôtre, le sentiment de la piété filiale et le culte que l'on doit aux maîtres^Â,
Quelle critique un peu équitable et sérieuse, après avoir rapidement constaté, de Chateaubriand à Lamartine, la transmission de certaines idées et quelques traits de famille, ne reconnaîtrait les dons spéciaux, la nouveauté et l'énergie personnelle du poëte? Ce n'est pas seulement le don de la lyre et de la parole chantée qui marque l'originalité de Jocelyn en face de René. Les plus grands prosateurs n'ont jamais pu s'approprier, quand ils l'ont essayé, cette musique mystérieuse des vers. Nous admettons néanmoins que la faculté de s'exprimer dans ce divin langage ne suffit pas pour attester une source d'idées propres et l'esprit de création. Mais Lamartine diffère de son glorieux aîné par autre chose que le rhythme et la mélodie, et sa nouveauté ressortira de la première analyse d'une de ses pages.
N'est-on pas d'ailleurs beaucoup trop porté, en général, avoir en toute chose des traces d'imitation et des redites? La critique hebdomadaire, et les lecteurs superficiels sont surtout frappés des ressemblances; les différences n'apparaissent qu'aux esprits plus attentifs et plus clairvoyanls.i^artout où il y a des marques de talent, il y a aussi une veine originale, si mince qu'elle soit. Un sérieux obser-
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valeur sera contraint à dire, malgré le vieil adage, qu'il y a toujours du nouveau sous le soleil. L'incontestable beauté est une preuve do la nouveauté cbcz un poète, et son œuvre est plus origii nale dans la mesure où elle est plus belle. 7^
Il y a, dans la formation des hommes de génie, quelque chose de plus qu'un engendrement de l'un par les autres, quelque chose de plus qu'une transmission ou qu'une métamorphose. Nous n'admetions pas, dans le monde moral, la transformation des âmes et des idées plus que nous n'admettons la transformation des espèces dans le monde végétal. Est-ce donc par une génération spontanée qu'apparaissent les grands artistes et les penseurs originaux? Je crois, pour celte genèse des esprits comme pour la genèse terrestre, à la création divine, à la création chaque jour continuée qui fait, de toute nouvelle espèce et de tout nouveau génie, un acte particulier du Créateur, Chaque fois qu'un grand artiste, qu'un grand poëte se révèlent, je sais qu'ils ont été conçus selon des lois éternelles, les mêmes pour toute création morale ; mais je vois dans tout homme de génie, comme dans la Minerve" antique, une force directement émanée du cerveau divin et qui vient au monde armée de pied en cap, sans rien empruntera l'arsenal commun; assez riche, au contraire, en énergies de toutes sortes pour apporter aux hommes des instruments nouveaux et des facultés inconnues. Il y a ainsi dans tout artiste, dans tout penseur de génie, comme un jet nouveau de la spontanéité divine. L'influence des milieux où il se produit, l'état social, la race, le climat, le tempérament, l'éducation, toutes ces circonstances extérieures sur lesquelles on insiste aujourd'hui de façon à y absorber entièrement et la liberté divine et la liberté humaine, tout cela moditie, mais rien de cela ne crée. Dans son génie de grand poëte, comme chacun de nous dans son âme d'être moral, tout grand ouvrier de l'art est directement émané de la pensée du Créateur, ^'ous avons répété, à propos de la génération intellectuelle, celte sentence familière : On est toujours fils de quelqu'un. Cela est vrai pour l'enveloppe des hommes de génie, pour les organes et les formes extérieures de leur inspiration. Mais quant à la partie essentielle de leur talent, ils ne relèvent d'aucun ancêtre et je les dirais volontiers engendrés d'eux-mêmes, si je ne reconnaissais à toutes les choses visibles et invisibles un même générateur éternel et tout-puissant.
)v Entre Chateaubriand et Lamartine, la parenté est plus étroite qu'entre l'auteur de René cl les prédécesseurs auxquels on le rattache d'ordinaire, Bernardin de Saint-Pierre et J.-J. Rousseau; car Chateaubriand émerge de cet abîme du dix-huitième siècle et de la révolution, rapportant à la littérature épuisée un inestimable trésor,
insuITlanl une vie nouvelle, avec le Génie du christianisme [li h poésie inoile et déjà corrompue dans sa tombe, comme Lazare. Qu'on dispute tant qu'on voudra sur la valeur durable de ce livre, de par la critique et la théologie également rigoureuses de l'époque où nous sommes, il n'eu reste pas moins 'ceci : que jamais, dans notre histoire littéraire, une pareille explosion de lumière subite n'avait jailli, un pareil renouvellement des opinions en matière de goût, et de l'imagination tout entière, n'avait commencé une période poétique plus éclatante. --- '\
'^ Lamartine fut le plus brillant, le plus vaste, le plus libre dans son \ essor de toute la génération suscitée par le Génie du christianisme; mais on chercherait vainement à l'en défendre, il relève, pour ses premiers, pour ses derniers sentiments, du maître commun, de Chateaubriand; il en relève, comme tous ceux de notre siècle qui re sont pas restés fidèles à Voltaire. Il a de plus que Chateaubriand une seule chose, mais une chose divine : la lyre, la mélodie, l'inexplicable et l'insaisissable don de la parole chantée, de cette langue des vers, tellement inhérente à la poésie qu'au-dessus de Rousseau, de Bi-rnardin et de Chateaubriand lui-même, cette faculté fait de Lamartine seul un poêle et l'alfranchit de son puissant initiateur. x^ l^}— Entre les divers éléments de la poésie, il a reçu le plus actif et le plus profond, celui qui est, en vérité, l'essence et l'âme de tous les autres, le souffle lyrique. Parmi toutes les œuvres de l'imagination et les divers genres de poésie, la poésie lyrique exerce la même action qu'au milieu de nos diverses facultés et de toutes les opérations de notre esprit exerce la mystérieuse énergie à qui nous avons donné le nom même du principe immortel de notre personnalité : l'àme. Lamartine est, à nos yeux, le poëte de l'âme et le poète lyrique par excellence. S'il a par-dessus tout le don du lyrisme, c'est que la pensée, limagination, la sensibilité elle-même sont dominées chez lui par une âme plus puissante que toutes ces facultés.
La poésie lyrique est l'essence intime de toute poésie ;| c'est par elle et selon l'intensité du souffle dont elle les anime que (les divers genres de composition littéraire s'élèvent, se réchauffent,* s'ennoblissent jusqu'à la dignité d'œuvres poétiques"ifl^lle circule plus ou moins vive, plus ou moins apparente, mais elïe circule nécessairement dans tout écrit qui prétend tenir à la poésie ; comme l'âme circule dans tout notre être, s'associe à toutes les opérations de notre
\^ intelligence et suscite nos actes les plus divers. ^J/
Le génie lyrique, réduit à lui-même, isolé oe certaines facultés ' dune essence moins élevée et moins subtile, mais d'une application plus précise et plus usuelle, privé, par exemple, de l'imagination
pittoresque, de l'esprit de composition et d'ordonnance, de toute faculté dramatique, de tout ce qui peut concourir à donner à ses conceptions un corps vivant et solide, le souffle lyrique privé d'auxiliaires plus matériels que lui, est comme une âme très-pure, trèsélevée, très-délicate à qui manquerait une volonté ferme, un cœur chaud, une intelligence vigoureuse ; cette âme risquerait de se perdre en vains désirs, en vains rêves, sans jamais aboutir à une véritable vertu. Le souffle lyrique, s'il est la seule faculté d'un poëte, s'évapore facilement en conceptions vagues, obscures, désordonnées, et qui n'ont de prise que sur un petit nombre de lectetirs doués d'une aussi subtile nature. Dans ses plus lieureuses conditions, la poésie lyrique est toujours, en France surtout, celle qui saisit le moins fortement le commun des hommes. L'épopée ou le drame, le récit ou le tableau d'un événement ont une tout autre action sur la sensibilité populaire.
En revanche, toute composition littéraire, toute œuvre du langage s'éloigne de plus en plus du grand art pour rentrer dans l'ordre prosaïque et vulgaire, à mesure que lui fait défaut ce souffle lyrique, qui n'est rien moins que l'essence même de la poésie.
Prenons dos exemples dans le genre d'œuvres où les qualités propres à la poésie lyrique sont le moins nécessaires, où le lyrisme doit être contenu et voilé, où la personnalité de l'écrivain et sa propre inspiration doivent disparaître sous les acteurs qu'il met en scène.
On a souvent reproché, et non sans raison, l'abus du lyrisme à quelques poètes dramatiques modernes, à Victor Hugo par exemple. On lui oppose comme modèle de sobriété en ce genre, les grands tragiques du dix-septième siècle. Corneille et Racine. Il est certain que, chez ces admirables maîtres, rien n'est donné en apparence, en réalité môme, à ce besoin de se répandre en mélodies et en pittoresques tableaux, qui est un des apanages de l'esprit lyrique. Il est également vrai que le don de créer des caractères, celui d'inventer des situations, de conduire habilement une action dramatique sont entièrement distincts de celle faculté difficile à bien définir qui constitue le don de la lyre. Otez cependant à Racine, à Corneille luimême, ce je ne sais quoi dans les allures du style et de la pensée, ce souffle qui les enlève, cette sorte de chant intérieur, ce besoin d'un rhythme et d'une mélodie dans les idées comme dans les paroles, en un mot tout ce qu'ils ont de commun avec les poètes lyriques; laissezleur l'invention dramatique, la sagesse dans l'ordonnance des événements, la sagesse dans la composition des caractères ; ne supprimez rien cbez eux aux clans de la passion et à la vigueur des pensées; laissez-leur tout excepté la lyre, et vous risquez fort d'avoir, à la
nlace des incomparables merveilles du Cidelde Polijeucte, de Phèdre et i\'Athiiiu\ les pièces de Campisiron, de Pa-adon, de la Molle et la plupart de celles de Voltaire.
S'il est dans les lettres un génie opposé au génie lyrique, c'est celui de la comédie. L'ironie, le rire et la critique mordante ne sont guère conciliables en apparence avec ce religieux enthousiasme qui est le ressort de Iode et du dithyrambe. Je pourrais montrer, cependant, l'union de ce double génie dans le plus puissant et le plus ancien des comiques , dans Aristophane. Mais, sans remonter si haut, relisons notre Molière. Faisons chez lui la plus large part à l'esprit d'observation, à l'invention des caractères, à l'art de la mise en scène; laissons-lui par-dessus tout cela, le don du beau langage, mais supprimons dans cette âme mélancolique et profonde le souffle indéfinissable qu'elle a de commun avec les grands poètes les moins propres à la comédie: croyez-vous qu'il lui reste de quoi nous donner le Misanthrope et les Femmes savantes ? Avec toutes les ressources dramatiques, toutes les habiletés que nous lui laissons (si l'on écarte, il est vrai, l'art du style et de la langue), on devient ^ J^^i,
jiisément M. Scribe ou tel autre des dramaturges contemporains qui. \jU'^ CX'^^ jamais n'ont eux-mêmes songé à se prendre pour des poètes. 1| cr^ » K^"'""'^^ , - ^On est poëte au théâtre, dans les récits épiques ou romanesques, ' ù^^^Jj*^
dans les chansons ou dans les odes, en vertu d'un même indéfinis- ^ -'^ sable esprit, d'une sève, d'un fluide, commun à toute cette race, qui produit les fleurs les plus diverses selon les organes qu'il anime et les substances où il s'insinue. xelte force a besoin de trouver une matière qu'elle vivifie et des formes qui la contiennent et qui la limitent. C'est des organes qui l'enferment qu'elle reçoit la variété (le ses aspects ; comme la sève de la terre qui, étant la même pour une foule de plantes voisines, se manifeste en chacune d'elles par un feuillage et par des fruits différents ; chacune, selon sa nature organique, aspire et choisit dans le commun réservoir certains sucs particuliers ; mais dans elles toutes, cependant, circule un principe semblable qui leur donne la vie et qui est pour ainsi dire l'âme du végétal.
(^C'est ainsi que l'âme poétique éclate par des chefs-d'œuvre si (fissemblables en restant au fond la même. Cet esprit de la poésie réduit à ses éléments les plus simples et les plus primitifs, c'est l'inspiration lyrique. La puissance du poëte se mesure à rintensité de cet esprit. Or ce souffle qui fait le poëte, et spécialement le poëte lyrique, il n'émane pas seulement du cœur ou de l'intelligence, il provient, comme nous l'avons' dit, de cette région plus élevée qui porte le nom d'âme. Le langage, qui est tout une philosophie, les usages de la conversation qui ne sont que la raison appliquée, défi-
Dissent par eux-mêmes le sens particulier de ce mot d'âme en le distinguant des autres régions de la personnalilô humaine. Nous sentons tous que si nous disons d'un homme : Il a de rame, c'est autre chose que si nous disions : Il a de l'intelligence, il a de l'imagination, il a une volonté forte, ou même il a du cœur. Toutes ces facultés produisent des caractères spéciaux, selon leur degré et leur mélange , mais elles sont toutes mises en jeu par la force supérieure et plus générale que nous désignons par le mot d'âme. Quand elle prédomine fortement sur toutes les aulres, cette l'acuité devient un signe individuel, la marque d'un caraclère.
Il en est du talent poétique comme du caractère moral; il est sous la dépendance plus particulière ou de l'imagination ou de la sensihilité, ou de l'intelligence, ou hien il relève de ce principe plus élevé . . plus puissant, mais plus indéterminé dans ses actes, que nous appe- ^ ions l'âme.^amartine, en regard de ses contemporains et de sesJx\^ rivaux, peut être appelé, nous l'avons dit déjà, le poète de l'âme. Xj^ (^
C'est le plus glorieux et le plus dangereux de tous les rôles; danr-ereux pour la composition et le style, dont la perfection dépend d'un art savant et consciencieux, d'un lent travail bien difficile aux rapides r^énies qu'une inspiration trop facile emporte vers les hauteurs ; dan^^ereux enfin pour la justesse et la solidité des pensées, qui risquent de se perdre dans le vague et l'indéfini, faute d'être condensées par la réflexion dans un moule rigoureux. La subtile essence de cette pure poésie de l'âme échappe aisément à la forme qui devrait l'emprisonner pour la rendre sensible aux intelligences / sa prodigieuse force d'expansion brise parfois et dissout l'enveloppe la plus résistante; elle s'évanouit sans laisser de traces. Elle a besoin d'une puissante lunile dans les aulres facultés de l'esprit, d'une forte résistance opposée par le milieu moral, d'une discipline sévère, d'une forte direction imprimée par les invariables principes de la religion ou d'une saine philosophie.
L'imagination, malgré l'indépendance de ses allures, est plus facile à ré'Tler que cette puissance plus haute et plus pure avec qui cependant on la confond quelquefois. Un poète asservi à la réalité pittoresque, dirigé par les images plus que par les idées et par le souffle de l'âme, ne s'élève pas dans une aussi noble région, mais risque moins de se perdre dans le vague, retenu qu'il est sur la terre par l'attache vigoureuse de ses sens. Si toute autre discipline lui manque que celte exactitude imposée à ses peintures par la force et la sûreté de ses perceptions, son style et sa pensée peuvent arrivera se matérialiser de plus en plus; il ira d'une image à une image, d'un mot à un mot, croyant tenir des idées. Sa conscience morale s'obscurcira quelquefois sous la couche épaisse de ses sensations; il cessera de
toucher les esprits honnêtes et délicats; mais le relief de son style et la haute couleur de ses métaphores feront illusion à la foule sur l'inanité de sa pensée; la forme semblera chez lui plus parfaite et le sentiment plus énergique, parce qu'il réveillera de plus vives sensations. Phisieurs vanteront encore, en les opposant au dessin plus pâle et plus vague du poêle spiritualiste, la précision, la netteté, la rolmsle facilité de ses pages, longtemps après qu'il sera devenu impossible d'y saisir l'ombre môme d'une idée et d'y constater la présence de la raison.
La richesse de l'âme est donc le ressort essentiel du poète, dûtelle être compensée par la faiblesse relative de quelques-unes des facultés qui font l'arliste, et fût-elle administrée avec trop d'abandon ; • c'est un trésor qui se dissipe quelquefois, mais qui ne se corrompt jamais.
Un souffle de l'âme plus puissant et plus noble encore que les merveilleuses facultés appelées à le servir, voilà ce qu'apportait à la poésie le jeune homme qui devait être Lamartine, lorsqu'il écrivait les premières Méditations. C'était au moment du retour des Bourbons et à la renaissance du dix-neuvième siècle, y-
Je cherche lequel des dons les plus enviés et les plus rares pouvait manquer à cet élu de la poésie quand il apparut à la France avec son livre. La beauté de son visage aurait saisi l'admiration et la tendresse, quand même l'esprit eût fait silence sous cette éloquente physionomie. Sa taille haute et svelte, qui ne s'est jamais courbée sous le poids même de la vieillesse et de l'infortune, l'élégante vigueur de sa nature avaient tout ce qui caractérise l'homme de noble race, le gentilhomme des temps chevaleresques devenu le patricien d'une société polie. Ses portraits abondent ; il est peu de critiques qui aient résisté au plaisir de peindre sa personne en discutant ses ouvrages. Sa plume à lui-même s'est souvent arrêtée, et peut-être avec trop de complaisance, sur cette peinture. Un grand nombre d'entre nous peuvent d'ailleurs revoir sa véritable image dans leurs souvenirs.
Quand je me suis trouvé moi-même en face de lui pour la première fois, il touchait presque à la vieillesse. Je sais qu'un prestige quasi divin entourait le maître aux yeux du disciple inconnu ; mais en oubliant que j'avais devant moi celui que je n'ai pas cessé de vénérer comme notre plus grand poëte, j'aurais éprouvé ce que je n'ai ressenti depuis lors que devant une seule personne, l'impression de la majesté royale.
\/ Tous ces privilèges du sang et tous ceux de l'âme, il les tenait d'une famille où ces dons de nature étaient conservés de longue date par l'intégrité de la vie et la noblesse des tradilions^a mère.
LA l'OÉSlE DE LAMARTINE.
éminenle par la beauté et par l'esprit, l'avait nourri de piélé chrétienne, de charité et d'universelle sympathie. Son père avait été un des loyaux défenseurs de celte grande royauté IVançaise, assiégée et vaincue par les bandes sauvages du 10 août, et qui devait rendre à la France la paix et la liberté au moment où le jeune Lamartine lui rendait la poésie. Le chevalier de Prat avait eu l'honneur d'être blessé dans cette horrible lutte. Héroïque exemple, digne de celui qui, plus tard, contre les mêmes passions anarchiques, présentera sa poitrine aux balles et domptera le monstre par sa parole, dans celte grande journée de l'Hôtel de Ville qui suffirait à l'immortalité de son nom. 4
Destiné à traverser l'opulence qui semblait due aux généreux penchants de celte nature vraiment royale, il eut le bonheur d'être élevé dans une médiocrité qui rend les liens de famille plus étroits, sous un de ces toits rustiques de la province qui abritent, parfois, /V) |lanl de noblesse et de verlusi^'était dans cette petite maison de )r Milly, à jamais célèbre. Là le poëte a commencé à vivre de la vie des pO^ bcigers et des laboureurs, mais cultivé, en même temps, par une \/ tx^ tendresse délicate et recevant tous les germes des hautes pensées. ^J Le pays où cet enfant se développait, au sein de la plus pure almosphère morale, a, par lui-même, dans son climat, dans ses ^ilcs, dans sa culture, dans l'ensemble de ses aspects, mille éléments laits pour venir en aide à l'éducation d'un esprit de bonne race. C'est la douce, élégante et large nature du Maçonnais. Ce sol abonde en |)roductions fines et savoureuses, il est le verger et la vigne de la zone la plus tempérée de notre France. Le vin de ses coteaux et de ses plaines ondulées fournit au sang de la race qui les cultive une chaleur sans violence, une sève franche et pure, légère et pourtant riche en principes de vie. loutes les impressions que l'àme reçoit (le ses paysages sont gracieuses et la grandeur s'y mêle sans nulle Wévéritét/Jbes bords de la Saône, lentus Arar, de Mâcon, où naquit le * poëte, le sol s'élève et s'étend en longues intlexions, couvert de villages et de vignobles, dont Monceau marque à peu près le milieu, ! jusqu'aux montagnes boisées de chênes ou d'arbustes odorants, au
: pied desquels s'abritent Milly et Saint-Point. Les étages supérieurs
' de ces montagnes vous conduisent à travers la région des sapins jus-
qu'aux solitudes élevées qu'on aperçoit depuis les rives du fleuve. Mais ces hauteurs n'ont rien d'aride, elles se développent avec harmonie. Les lieux les plus déserts y sont sans àpreté; sur les cimes et dans les vallées, nulle déchirure n'atteste les antiques convulsions de la terre. De ces larges sommets, et des moindres éminences qui ■^ redescendent vers la Saône, quand on se tourne àPorienf, on voit,
par-dessus les immenses plaines delà Bresse se dessiner, à certains
jours d'atinosphèi'c jiliis {liaphaiie, le prolil des Alpes éhloiiissanlos el les crêtes iioigeiiscs du inont lîlanc. C'csl coinnie un appel de l'inconnu et de ridéal, comme une iuvilalion aux entreprises dit'ticiles •pii vient susciter les jeunes âmes dans la douce paix de ces jardins el de ces prairies on les enchaîne la vie de famille. Tel (ut le beiceau du poète; vous savez quelles traditions l'entourèrent. Tel fut le paysage natal d"où ses ailes devaient l'emporter sur les lacs des Alpes, vers la mer de Sorrenle et jusqu'aux cèdres du Liban. V^Comme il arrive pour tous les heureux génies destinés à nous éblouir dès leur premier essor et à laisser après eux une longue > * trace do lumière, la société où cette poésie allait apparaître semyJ / blait faite pour s'en imprégner avec ivresse et pour exercer à son \Ko \ four sur le jeune auteur la plus heureuse influence. Les premières j Méditations furent publiées en 1820. /^
Cherchons à imaginer quel eût été le sort de ce livre vingt ans plus tôt, ou quarante ans plus tard, sous le Directoire, avant Xi^Génïe du christianisme^ ou même après cette aurore, le lendemain du sacre de Notre-Dame et sous le règne de la grande armée, enfin sous le second empire; supposons que rien n'eût manqué à la littérature de nos trente ans de monarchie libérale, sauf Lamartine lui-môme, et que la société polie, de 1822àl860, eût" possédé tons nos autres poètes. Vous savez, si je veux rabaisser par cette question liî poète qui, à mon sens, dépasse tous les contemporains. Il s'agit seulement d'étudier ce que peuvent, les uns sur les autres, les écrivainN et les gens du monde, les arts et les mœurs, la littérature et la société.
J'essaye en vain de me représenter les femmes du Directoire, costumées, et non vêtues, à la grecque, fermant la Guerre des dieux de Parny pour écouter, Vlsolement, V Automne, le Lac et le Crucifix. Enfin, je me demande ce qui fût advenu de cet adorable volume, arrivant inconnu pendant ces années où la compression politique a fait pulluler la petite presse aux dépens de la presse sérieuse, où les journaux pour rire et pour médire, où les livres pour exciter les nerfs ont à demi noyé, sous leur marée montante, les journaux pour discuter et les livres pour élever l'âme. L'attrait piquant des romanciers et des poètes bienvenus du demi-monde n'eût-il pas, môme dans les salons, fait paraître bien fades ces chastes poèmes que leur célébrité y préserve à peine de l'indifférence? Pour ne parler que de la vraie littérature, Rolla, Namouna et Mardoche, venus les premiers, n'eussent-ils pas quelque peu souri d'Elvire et de Joceltjn ? Ces nobles dames qui passaient d'une course de chevaux à la visite d'un mobilier de courtisane, et cherchaient en rentrant la feuille à la mode pour y lire la description du costume qu'elles portaient au bal delà veille, ou le récit de la dernière aventure scandaleuse, ces
élégantes personnes, pour autant qu'elles aient d'esprit, n'eussent guère accordé qu'un bâillement à la haute et religieuse poésie des Méditations. Quel n'est pas cependant le charme d'un tel livre pour le cœur féminin et pour la jeunesse !
Je me pose une autre question, en songeant à la partie la plus sérieuse et la plus pure de la société polie de notre époque : je me demande quel compte on aurait tenu de nos jours au jeune écrivain d'un de ses principaux mérites, le christianisme tendre et profond, de sa pensée, et le merveilleux accord de la religion et de la poésie? N'ayant pu conquérir les mondains, aurait-il pour lui les dévols? Jo songe ici au succès éclatant et populaire, au succès de vogue, et non pas à l'admiration raisonnée, à l'enthousiasme discret des esprits d'élite; ce suffrage ne saurait manquer en aucun temps aux œuvres du génie.
Le monde religieux de nos vingt dernières années, comment aurait-il accueilli cette poésie de Lamartine qui semblait aux lecteurs de M. de Bonald, de M. de Maistre lui-même, et du Lamennais de r Indifférence, une harpe du sanctuaire? C'était une hymne venue du ciel pour insinuer dans les âmes la foi que ces écrivains peu suspects de tiédeur voulaient imposer aux intelligences. L'opinion catholique, en 1820, tressaillit d'admiration devant ce jeune homme, le seul grand poëte, depuis Racine, qui eût osé rendre hommage dans ses vers au nom du Christ. Nous voyons, de nos jours, comment une certaine orthodoxie traite les hommes et les livres réputés jusqu'ici les plus chrétiens. Les Méditations, si elles eussent paru en 1860, auraient été signalées comme un livre plus que suspect ; elles auraient obtenu le dédain des nouveaux convertis qu'elles partagent aujourd'hui avec le Génie du christianisme et tout ce qui n'est pas enfiélé d'intolérance ou hébété de superstition.
Les plus sincères croyants étaient moins rigoureux sous ce gouvernement de la restauration tant accusé d'obéir aux inspirations cléricales. Ces prêtres et ces évêques confesseurs de la foi en face des échafauds de 93, délivrés des prisons ou revenus de l'exil avec la royauté très-chrétienne, accueillirent comme un génie chrétien le noble poêle. Il est mis aujourd'hui à l'index par ces docteurs laïques, notables surtout par leur longue alliance avec un césarisme renouvelé de la décadence païenne.
k^ En 1820, la poésie de Lamartine fut tenue pour hautement religieuse par les amis delà religion, comme elle était jugée douce, pénétrante, harmonieuse entre toutes, par les âmes délicates et par toute la société polio. Le succès fut aussi éclatant que celui du Génie du christianisme. Notre siècle n'a plus retrouvé pareille occasion et pareille ferveur d'enthousiasme littéraire. /
Quelles années privilégiées pour toutes les grandeurs de l'esprit
que ces quinze années de Pantiquc monarchie associée h la liberté moderne pour pacilier la France et le monde! Une justice plus complète leur esl chaque jour rendue par les événements et même par les hommeSiJ^ourquoi les plus brillantes inspirations du dix-neu- \ Vi^ vième siècle dans la poésie, dans l'éloquence, dans les arts, dans la ^ *
philosophie, ont-elles choisi ce moment pour éclore? /.
Entre les mille causes de la prospérité des lettres sous la restauration, je n'en ferai ressortir qu'une seule, parce qu'elle nous manque aujourd'hui déplus en plus: ce n'étaient pas seulement la paix, la liberté, le gouvernement parlementaire, la richesse croissante avec l'industrie, la rentrée dans la patrie et dans les affaires publiques de tant d'illustres familles dépositaires des traditions élégantes de l'esprit français, c'était tout cela et quelque chose de plus, c'était comme un retour de l'àme même de la France exilée par l'anarchie sanglante et par le despotisme. Une nation ne saurait rompre impunément avec son passé, quand celte nation ne s'appellerait pas la France et n'aurait point notre merveilleuse histoire. Un tils d'honnête homme, de la plus humble ou de la plus grande maison, se condamne à la déchéance, s'il veut elfacer de sa vie le souvenir et les exemples de son père. Le sentiment du respect qui met chaque chose à sa place et qui honore tous les degrés de la hiérarchie sociale était rentrée pour un temps avec le principe d'hérédité. Les sources les plus saines de l'inspiration poétique étaient ainsi rouvertes. Les lettres ne sauraient longtemps s'alimenter de l'esprit de dénigrement et de révolution, pas plus que du servilisme et de la flatterie ; elles ne vivent pas de la protection des ministères ou de l'acclamation des clubs, elles vivent de respect, du respect qu'elles accordent et de celui qu'elles reçoivent. Je sais que je vais faire sourire les hauts penseurs de la démocratie, mais j'aliîrme qu'une des plus grandes causes de la prospérité intellectuelle de ces quinze années, c'est qu'il y avait, alors, en France, plus qu'à aucun autre moment de notre siècle, des choses respectables et qui étaient respectées.
On attribue à M. de Talleyrand, s'adressant au roi Louis XVIff, cette parole digne du penseur le plus profond: « Sire, nous avons assez de gloire, venez nous rendre l'honneur! » L'honneur était revenu et avec lui la gloire véritable, celle de l'intelligence, celle du génie, celle de l'àme humaine.
"*^Ce livrodes Méditations, imprégné de toutes les sortes de respect, respect de Dieu, respect des ancêtres, respect des femmes, respect de toutes les royautés, commence une grande gloire, une gloire sans tache, malgré quelques ombres qui se dissiperontîiXie premier volume portait cette épigraphe : A Jove principium, c'est-à-dire, dans l'esprit du poëte français : L'idée de Dieu est le principe de n^a poé-
n LA POÉSIE DE I.AMAI^TINE.
sie. L'œuvre do Lamarlinc est resiée digne de ce principe. Si nous avions à ledélinir dans son essence, nous dirions qu'il est, par-dessus tout, le poëte du sentiment religieux. C'est à l'occasion des Harmonies, qu'il convient surtout d'étudier chez lui la nature de ce sentiment. Mais dés les Méditations, dont le titre de religieuses indique assez les tendances de l'auteur, nous sommes en pleine philosophie chrétienne.*4^assez rapidement en revue les pièces qui composent le premier volume, les trois quarts au moins appartiennenl à la contemplation et à la prière ; dans les autres, l'idée religieuse se inéle à l'expression de toutes les passions qui animent le poëte : amour, désespoir, enthousiasme, mélancolie.,^^'^^—— ^— --^ ^'-(' *■ / yi^J'entends perpétuellement citer, comme si elle suffisait à la gloire de Lamartine et la renlermait tout entière, cette adorable pièce du Lac, que personne, certes, n'admire plus que moi. A mesure qu'on I est devenu plus injuste pour le plus grand de nos poêles, on a plus ' affecté de citer et d'admirer ce délicieux raorceau^^'impulsion avait été donnée par le plus habile de nos critiques et le plus savant à dénigrer. Dès ses premiers articles sur Lamartine, articles excellents, écrits à une époque de sincère amour pour la poésie, avant que les vanités blessées, les jalousies, les ambilions, devinssent le grand mobile de son ingénieux esprit, Sainte-Beuve, pyec une prédilection sincère qui devint ensuite une ironie, fait ressortir celle pièce du Lac entre toutes celles des deux volumes de Méditations. Il s'agissait pour lui et pour d'autres d'emprisonner Lamartine dans le domaine de l'élégie amoureuse.
Nous pouvons l'y laisser un moment et nous y bercer avec lui. Là, comme partout, il nous enchante et nous domine; il est magicien, il est roi. Nous pouvons relire alors et goûlcr pleinement l'article écrit sur lui en 1852, dans les Portraits contemporains, mais à la condition d'ajouter quelques traits à son éloge, môme comme poëte élègiaque. Le critique, tout poëte et bienveillant qu'il était alors, n'a pas assez insisté, selon nous, sur la profonde nouveauté de ces élégies.] Jamais dans notre langue, jamais dans aucune langue, l'expression de l'amour n'avait revêtu ce carac'ére religicuxîDans la litlélature françiiise, des la fin du moyen âge, c'est toujours sur le ton (Mijoué, sensuel, rarement passionné, un neu ironique souvent, que l'amour avait été célébré par nos poëtesj Vous savez ce qu'il élait devenu au dix-huitième siècle, dans les madrigaux et les bouquets à Chloris. Oucl coup d'aile, pour remonter de Doiat et de Boufflers aux régions de Péli'arque et de Dante !jfi.'amour, dans Lamartine, a Il franchi du premier vol cet immense espaceJLlvire n'est pas moins ' noblement adorée que Laur-eou Béatrix ;[mais l'amour de Lamar'tine a, de plus que ces deux maîtres italiens,' la réalité, lu tendresse el-
l.A POÉSIE 1)1*: LAMARTIÎSE '25
/ feclive, el celle expression contagieuse qui s'empare Ju leclcur el \c force à rêver d'un pareil scntimenf.|
- Si je disque nul poêle n'a niôlé plus de religion à l'amour qu(^ Lamartine, ce n'est pas qu'il ait pleinement divinisé Tobjet de su tendresse, comme Pétrarque et surtout comme Dante. A)n sentpailaitemont ([ue ce culte s'adresse à un ange d'ici-bas, à une mortelle très-aimée el Irès-aimanle, et qui ne s'enfuit pas dans l'azur à l'approche du poëlej C'est là ce qui fait pour nous le charme [saisissaiiL de l'amour lamarlinien. Bcalrix est sans doute d'une essence plus immortelle qu'Elvire; car on ne sait pas bien si elle a vécu, et si elle est autre chose que la métaphysique ou la théologie.^
"^ /Sans jamais tomber jusqu'au voisinage des femmes d' A. de Musset, Elvire ne nous laisse ancune inquiétude sur son existence réelle el sur la félicité de son poëleâÇe n'est pas une apparition céleste à peines entrevue ; elle est de ce monde, encore plus de cemonde que les dames de nos Iroubadouis provençaux, quoiqu'elles n'eussent rien de l'impalpable Huidité de Béalrix. Ehire est une femme, mais elle est aimée par un poëte chez qui l'âme domine encore la tendresse et la passion; ce poêle ne saurait jamais entiéiemenl contenir la faculté religieuse qui a besoin de se mêler à lous ses^senliments. L'idée de Télernel et de l'infini déborde dans son cœui%Jl ne saurait nulle part s'isoler des impressions d? l'universelle nature, et partout, même aux pieds d'Elvire, il se sent enveloppé, pénétré, enivré de la prcsence divine. Ce n'est pas une divinité qu'il célèbre el qu'il adore; mais il est contraint d'associer le culte de la bien-aimée, l'idolâtrie de son cœur, de son imagination, de ses sens, aux aspirations d(; son esprit, au culte, pour lui nécessaire, de l'invisible el du divin.
L'oubli de tout ce qui est étranger à l'amour lui-même, l'oubli de toute émotion supérieure, de toute idée impersonnelle, caractère de la passion même chez les poêles, ne saurait s'emparer de celle àme de Lamartine, de cette âme ailée, et toujours en plein vol vers l'inlini. Il a besoin, quand vient l'heure de la poésie, de délivrer la bienaimée et lui-même de tout ce qui tient à la terre, de s'élancer et de se transfigurer avec elle sur des hauteurs inconnues, el de s'écrier, dans son illusion sublime :
Je pourrais, Dieu puissant! la nommer devant loi.
{j)c tels vers, dans l'élégie amoureuse, étaient d'une absolue nouveauté, après le dix-huitième siècle, même après Chateaubriand , c'était le cri d'un génie original qui retrouvait, dès son premier cs- I sor, les sources de la grande poésic^COn peut vraiment appliquer à L N, ce premier livre de Lamajtine, paru en 18-20, ce ([u'il dit lui-même
^(Ics paroles de la bien-aimée, dans celle meivcilleuse pièce du
[lac :
^ Tout à coup, des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos :
Celle façon d'exprimer l'amour, ces élans du spiritualisme religieux mêlés à ceux de la lendresse passionnée, en des vers d'une telle harmonie, c'était bien là, en effet, des accents inconnus à la terre; inconnus pour la nouveauté du sentiment, inconnus, même après flacine, pour l'incomparable musique du langage }^
Nous louchons ici à l'un des mentes qu'on peut le moins disputer à Lamartine, et qui suffirait à le distinguer entre tons nos poêles ; la mélodie et toutes les qualités musicales de son style. Il n'existe pas dans notre langue de vers qui chantent mieux que les siens à l'oreille et à l'âme. Pour moi, je me sens saisi, dès les premières paroles, par cette indéfinissable harmonie qui vous berce, vous enivre, s'empare de vqus comme une sorte de fluide magnétique, et vous emporte, à la suite du poêle, en des hauteurs azurées où nul autre ne vous a conduit.
La mélodie du vers de Racine est celle de la parole parlée; c'est un récitatif fait exprès pour la scène tragique. Mais, jusque dans ces admirables chœurs d''Esther et à'Atludle, la déclamation domine léchant propi'ement dit; et l'irréprochable euphonie ne suffit pas pour constituer une musique. Chez nos lyriques modernes, et malgré maint passage fruste et raboteux, commence un chant véritable, avec la mélodie et l'harmonie, avec une voix et un orchestre. Je sais qu'une foule de contemporains tiès-dislingués, à force de travailler pour le plaisir des yeux, en sont arrivés à supprimer celui de Toreille. L'imagination pittoresque, devenue, chez beaucoup d'entre eux, le réalisme, impose avant tout à la poésie la nécessité de peindre, et l'exempte trop du devoir déchanter. La belle sonorité cuivrée des anciens vers de Victor Hugo s'amoindrit, sans s'adoucir, dans ses plus récents ouvrages. Le style de Lamartine, même quand parfois l'idée s'évapore dans le vague ou s'épaissit dans l'emphase, le vers de Lamartine possède toujours une fluide et pénétrante harmonie. 11 rappelle cet instrument dont le nom revient si souvent chez lui, la harpe éolienne.
Mêlant au bruit des vents sa plainte aérienne.
Ces vers sont ceux de tous sur lesquels la muse de Mozart et de Beethoven s'exercerait le plus inutilement. La musique est plus capable de leur ôler que de leur ajouter de la mélodie. Ce n'est pas que je méconnaisse la valeur et le charme de certaines composiliojis qui
ont àïc faites sur quelques pièces de Lamartine : le Lac, l'Aittomu'^, le Soir. Le musicien me semble avoir bien saisi dans ces morceaux l'intime sentiment du poêle; mais le poëte lui-même n'en jugeait pas ainsi. Je me souviens que, lui parlant un jour du plaisir que je goûtais à entendre le Lac de Niedermayer, je le trouvai, lui si bienveillant et si facile, très-rétif sur ce point à l'approbation, et sévère jusqu'à déclarer ses vers travestis par celte mélodie. C'était peulélre une boutade, l'effet d'un état nerveux ; car nos jugements sur la musique sont plus subordonnés que tous les autres aux évolutions de notre humeur. Je tiens celui-là pour trop rigoureux ; mais je persiste à trouver dans les vers de Lamartine une harmonie accomplie en elle-même, et qui peut se passer de tout autre agrément musical.
Si j'avais à signaler dans cette perfection delà poésie de Lamartine quelques-uns des défauts que la négligence du talent, et non pas la nature, y a introduits, je noterais un défaut qui lient à la musique même de ses vers, un défaut inhérent à toute musique : quelque chose d'un peu vague et indéfini. La mélodie par elle-même n'y a pas une signification morale assez claire, quand le sens n'en est pas marqué par la parole.
Il y a ainsi parfois chez Lamartine un certain vague dans le sentiment. Le vers des Méditations et des Harmonies ne fait parfois qu'indiquer l'idée, sans la marquer d'une expression assez vigoureuse. Cela tient à l'élévation du génie de l'auteur, à cette qualité de poêle de l'âme qui est par-dessus tout la sienne. Le souffle qui l'inspire est le plus puissant de tous, mais il est d'une essence tluide et subtile entre toutes ; il s'échappe, il s'évapore, s'il n'est pas contenu en de sévères limites.
Une inspiration ailée comme celle de Lamartine avait besoin, pour ne pas se perdre dans l'indéfini, de la discipline des croyances positives et du joug des traditions.
De l'avis des critiques les moins suspects d'ciroite orthodoxie, à mesure que la religion et la politique de Lamartine deviennent plus larges selon les uns, plus téméraires au dire des autres, ses conceptions poétiques se font plus vagues, moins saisissantes et son style plus inégal. C'est ainsi qu'en juge Sainle-Beuve dans les études qui suivent le poëte depuis les Méditations ius(\u aux Recueillements poétiques et à la Chute d'un Ange. Le lémoigi;age de l'éminent critique est ici peu suspect ; il n'avait pas encore embrassé l'athéisme et il était capable d'une sympathie désintéressée. On voit à mesure que Sainle- Hcuve s'éloigne du point de départ et de sa première manière bienveillante, sa sévérité s'accroître plus vite que la négligence et le laisser-aller du poëte; mais il est bien loin encoïc, même en 1809 et
'^8 l.A POÉSIE DE LAMAI'.TINE.
à propos des Recueillements, de celte amerlume qu'en 1851 il déversera à (lois sur l'homme et sur récrivniii à propos de l'Histoire de la Restauration. Il est vrai qu'il s'agit d'un livre où le premier empire est jugé comme il doit l'élre, et que nous sommes à la veille du deux drcenibre et du rétablissement du sénat.
Mais de ces jugements écrits dans le meilleur temps de Sainte-Beuve sur le meilleur temps de Lamartine, il demeure ceci : que le grand poète avait plus à perdre que tout autre en lançant son inspiration dans les aventures et les utopies religieuses et polili(pies. Sans restreindre sa tolérance et son libéralisme naturel, il eût gagné à rester plus fermement conservateur et chrétien. Dans ses plus grands écarts du moins, Lamartine n'a jamais cessé d'être ardemment spiritualiste et de garder h l'idée de Dieu et de l'âme ini mortelle la ferveur de sa foi et de ses adorations.
C'est à l'une et à l'autre de ces croyances qu'il a emprunté ses inspirations les plus puissantes et les plus pures dans ce livre incomparable des Harmonies, qui marque, à notre avis, le plus haut essor de son talent. Entre ses deux premiers volumes les Méditations complétées par ce beau poëme platonicien, la Mort de Socrate, et par son Childe-Harold , enlve celle splendide aurore et le soleil couchant de la Chute d'un Ange et des Recueillements poétiques, c'est dans les Harmonies et dans Jocelijn qu'il se déploie avec toute sa lumière et toute sa grandeur originales.
Depuis les psaumes de David et dans aucune langue, le sentiment de l'omniprésence et de la providence de Dieu, de son infinité et de sa magnificence dans la nature, de la perpétuelle action de son verbe dans l'âme humaine n'avaient poussé vers le ciel de plus merveilleux canliques. Relisez ces pièces, consacrées presque toutes à la contemplation religieuse , où les souvenirs des amours humaines apparaissent dans deux chefs-d'œuvre : le Premier regret et Novissima verba, pour transfigurer en céleste apparition l'image de la lîien-aimée; et si vous éprouvez une fatigue, une inquiétude, c'est la fatigue d'une ascension trop constante sur les hauteurs, c'est la crainte de ne pouvoir planer aussi longuement que le poëte dans les régions sublimes où il nous emporte. Rien, dans ce recueil, ne trouble la foi paisible et les opinions assises qu'effrayeront plus tard quelque peu l'humanitarisme et la métaphysique trop vagues des Recueillements.
C'est dans les Harmonies que le poëte a rencontré ce merveilleux équilibre de la raison et de la foi qui fait la solidité des œuvres du dix-septième siècle. Il n'est plus alors, comme dans les premières Méditations, le disciple de M. de Ronald et de M. de Maistre; il est lui-même et se meut librement au sein d'une foi raisonnable! obse-
i]uium rationabile, comme dit l'Apôtre. Une pièce admirable d'éloquence et de profondeur, V Hymne au Christ, dédiée à Manzoni, nous offre le manifeste de ses croyances d'alors rédigé dans toute la maturité de son génie. C'est là que se trouve ce serment quia été tenu, cette prière qui a été exaucée :
0 Dieu de mon berceau, sois le Dieu de ma tombe.
La tombe a été chrétienne comme le berceau, comme la lyre ellemême à son heure la plus retentissante et dans ses accents les plus sincères et les plus harmonieux.
Cependant, ce n'est pas dans la stricte enceinte du dogme chrétien que se meut celte poésie au.\ ailes immenses. Il n'y a pas un vers dans les Harmonies qui contredise l'orthodoxie la plus rigide et pas un vers, hormis l'Hymne du Christ, qui rappelle une religion particulière.
Le poêle, sans oublier ce qu'il doit à l'Evangile épelé sur les genoux de sa mère, s'applique à lire dans un autre Évangile, dans une autre Bible, dont les paroles vivantes, dont les lettres formées de créatures animées, d'étoiles et de soleils, confirment ces livres écrits en caractères muets, sans avoir besoin de les citer par leur nom.
J'ose le redire, il n'existe point, depuis les Vôdas de l'Inde et les hymnes du roi-prophète de poésie aussi profondément religieuse que cette poésie des Harmonies de Lamartine. Je sais qu'aucun dogme particulier ne s'impose dans ces vers à la raison humaine, que Dieu y est rarement appelé d'un autre nom que de celui qu'il porte dans tous les temps et chez tous les peuples. Je sais aussi que la religion de cette poésie planant dans la société des astres sur toutes les sociétés humaines ne suffit pas à leurs besoins. Mais je la crois singulièrement propre à confirmer les âmes dans la voie religieuse, à les agrandir, à les réchauffer, à les exciter dans leur essor vers le Dieu qu'elles invoquent. La foi du poëfe à la Providence, à l'ordre moral, à l'immortalité de la conscience humaine se nourrit d'un perpétuel entretien avec la nature, d'une lecture infatigable des pages de la création. La plus sévère orthodoxie ne saurait interdire de pareils entretiens.
Pourquoi redouter l'amour et la contemplation de la nature dans la poésie, son étude, son analyse assidues dans la science? Craint-on que Jéhovah ne contredise et n'infirme par la parole qu'il émet chaque jour dans les magnificences de l'univers visible, la parole qu'il a une fois dictée à Moïse et qui s'est incarnée dans Jésus-Christ? Ces inquiétudes sacrilèges n'iraient à rien moins qu'à supprimer toute poésie et toute science, sans rendre la foi plus vive et mieux prati-
quée parmi nous. Qu'on ne s'effarouche donc pas de mon insistance à proclamer les Harmonies une œuvre religieuse, la plus religieuse de toute notre poésie française, quoique le christianisme y soit plutôt à l'état de sentiment libre et de philosophie qu'à l'étal de dogme formel.
Je pourrais dire la même chose de toute la partie lyrique de Joeehjn. Le roman lui-même, quelque objection que l'on puisse faire à certains détails, au point de vue de la vraisemblance et des convenances chrétiennes, ne contrevient nulle part à l'orthodoxie catholique. Mais comment puis-je loucher à ces graves questions en présence d'une œuvre toute de tendresse et de poésie, qui s'empare de l'âme et la pénètre jusqu'à l'enivrement? Je n'essayerai pas d'exposer la fable si simple et si touchante, je u'oserai.s pas même réciter une page de ces vers, de crainte d'en gâter la musique. Je m'en rapporle à toutes les mémoires lettrées. Jocelyn est une œuvre unique, sans modèle, comme sans rivale, dans notre langue. Son originalité complète, absolue est évidente ; nous chercherons à mettre en lumière sa supériorité.
,-i Sans doute le roman élevé à l'état de poëme, le récit familier côtoyant l'épopée, l'idylle mélangée de drame n'étaient pas choses nouvelles dans la litlérature. Notre langue, cependant, n'offrait en ce genre que des poèmes en prose ; et quoique ces œuvres s'appellent Paul et Virginie, René, Atala, je ne sais si l'absence des vers peut leur laisser le titre de poèmes. Fussent-ils d'ailleurs en aussi beaux vers que ceux de Lamartine, je ne crois pas qu'il soit possible de les placer à côté de Jocelyn. ;^
Les littératures étrangères, l'Angleterre elTAlIemagne, plus riches que nous en récits familiers qui sont de vrais poèmes, peuvent- elles se vanter d'avoir fourni quelque chose au génie de Lamartine? Ces deux littératures nous offrent-elles en ce genre une œuvre supérieure à la sienne? Ne peut-on pas, comme le disait Sainte-Beuve dans son premier article sur Jocelyn ; « Saluer Lamartine comme l'Homère d'un genre domestique, d'une épopée de classe moyenne et de famille, de cette épopée dont Voss a donné l'idée aux Allemands par Louise, que le grand Gœthe s'est appropriée avec perfection dans Uermann et Dorothée, et dont Beallie, Gray, Collins, Goldsmith, Baggesen, parmi nous l'auteur de Marie, sont des rapsodes soigneux et charmants d'inégale haleine... »
Je n'hésite pas, pour mon compte, à prononcer à côté du nom de Lamartine le nom divin d'Homère que je ne prononce jamais sans adoration ; Jocelyn est pour moi la plus haute expression de cette forme nouvelle et tout à fait chrétienne de l'épopée qui élève la vie privée, la vie de famille à la dignité de l'histoire, qui accorde aux destinées
individuelles une large place dans la peinture des événements nationaux, qui ne prise pas moins Théroïsme caché et l'intime développement de l'âme que la vertu militaire et la grandeur politique. Une telle poésie a seule le droit de dire d'après l'antiquilé : « Je suis la poésie humaine, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger. »
Parmi les livres que l'on peut citer avant ou après Jocelijn comme appartenant à l'épopée domestique, un seul par sa perfection, par sa renommée, parla grandeur du nom qui l'a signé, peut être mis en parallèle et discuté avec l'œuvre de Lamartine; c^esiïHermonn et Dorothée de Gœlhe. Le choix n'est pas douteux pour nous, mais il a besoin, je le reconnais, d'être fortement motivé.
Le poème de Gœlhe n'a de rival en aucune langue moderne pour tout ce qui tient à l'art, pour la perfection des détails et du style poétiques, ponr l'heureuse proportion de chaque tableau et de chaque figure, pour la vérité des caractères et l'ingénieuse conduite du drame. Tous les personnages sont merveilleusement réels, sans qu'une ombre de trivialité efface la poésie chez aucun d'eux, pas même sur la bourgeoise figure du jovial apothicaire et de l'aubergiste eu robe de chambre. Les moindres incidents de la vie rustique et familière, les moindres ustensiles d'un ménage moderne y prennent sans subir de métamorphoses et sans la moindre périphrase, la tournure héroïque des descriptions d'Homère. Les événements de la vie privée dans toute la réalité qui les rend voisins de nous et dans toute la noblesse que leur communique l'art du poêle, se dessinent en plein relief sur un fond d'histoire politique et nationale. Les acteurs sont scrupuleusement identiques à eux-mêmes d'un bout à l'autre du drame. Leurs passions sont les plus naturelles du monde et l'intérêt s'y attache dès le commencement du récit. Enfin, et c'est là une des qualités homériques par excellence, l'auteur s'efface complètement derrière son œuvre. Les critiques qui attachent du prix à ce qu'un poète ne laisse voir ni ses opinions politiques, ni ses croyances religieuses, ni ses affections, rien enfin de ce qui lui est personnel peuvent citer pour l'exemple le plus parfait Herynann et Dorothée. Ce poème témoigne d'une impartialité absolue. L'artiste plane au-dessus de son œuvre sans communiquer aven elle autrement que par le pinceau. Mais n'est-ce pas là aussi une manière d'être personnel et de se trahir soi-même? L'indiflèrence est aussi une opinion, l'éc^oïsme est un caractère, et l'on a souvent, et justement attribué au poète olympien de l'Allemagne ce caractère et cette opinion. Quoi qu'il en soit, rien ne manque à Hermann et Dorothée de tout ce qui tient à la perfection de l'art et à la maturité du génie.
L'émotion du lecteur répond-elle à la satisfaction d'intellif^ence que lui cause celte lecture? sent-il son âme réchauffée, excitée èle-
52 LA l'OESIE DE LAMARTINE.
vée par ces beaux vers autant que le voudrait son admiration? Le poëte n'a-t-il pas trop bien réussi à donner à son œuvre, le calme, l'élégance, la pureté, la noblesse d'un bas-relief antique? ne s'y mêle-t-il pas quelque chose de la froideur et de l'immobilité des compositions sculpturales? Cette perpétuelle imitation des formes grecques n'ùle-t-elle pas au poëme le caractère homérique auquel il vise pour en faire une œuvre alexandrine, une œuvre de seconde main? Comme il en est autrement de Jocehjn? quelle émotion, quelle chaleur, quelle hauteur d'âme dans celte poésie presque sans art, où le moindre rimeur trouve à relever lanl de négligences et dont la critique peut discuter à bon droit les principales données? Connaissez-vous des scènes de famille d'un pathétique plus suave que les adieux de Jocelynàla maison pafeinelle, la lettre qu'il écrit à sa mère pour lui annoncer sa vocation, enfin, toute la première partie du poëme? La vie en commun de Jocelyn et de Laurence dans la grotle des Aigles ne dépasse-t-elle pas en douce poésie tout ce que la peinture d'un chaste amour a produit de plus pur et de plus enivrant? Que dire de cette scène de la confession et de la mort de Laurence? quel cinquième acte de tragédie ou de drame a fait verser au théâtre de plus chaudes et de plus nobles larmes? Et quand vous aurez noté toutes les pages émues, passionnées, déchirantes, tous les endroits où le cœur peut faire sa récolte d'enivrantes impressions, tous les passages où les plus savants comme les plus simples sentent leurs yeux baignés de larmes, tous ceux où Maryot a pleuré comme dit Alfred de Musset, vous n'aurez pas épuisé les richesses du poëme. Outre l'intérêt du roman, le charme de cette très-simple et très-touchante histoire contée d'une façon si familière et si sublimeà la fois, que de magnificences la poésie lyrique n'ajoute-t-elle pas à cette douce épopée du village et des solitudes alpestres? Le penseur religieux rivalise avec le poëte en des épisodes tfls que les Laboureurs, la Caravane, le Convoi du colporteur. Et partout l'émotion profonde à côté des hautes pensées. Ceux que les Harmonies et les Méditations elles-mêmes laissaient en doute sur la tendresse du cœur de Lamartine, parce que son génie est un génie viril, que ceux-là relisent Jocelyn, ou seulement les épisodes qui se détachent du roman lui-même. Que dire du paysagiste? Les tableaux des Harmonies ne sont pas dépasses et ne sauraient l'être en profondes perspectives religieuses. Mais un aussi grand souille d'infini passe à travers la nature et à travers l'âme ; les mêmes promesses d'immortalité, les mêmes révélations de l'universelle providence jaillissent de tous les points de la création. Voilà la part du poëte lyrique. Je ne sais si le peintre, l'artiste, l'écrivain consommé à rendie les mille nuances do ses sensations et des objets visibles, n'a pas fait prouve dans ce poëme d'une
L\ l'OESIE DE L.VM.VRTINE. Tiô
p;iU'llc pins riclii^ ot plus vijioiireiiso'.' Il mo sonilde que la couleur Y est plus NÏve ol le iclii'l' plus ;u'(vnlm'> ; le pocio a suivi, mais avec la sagesse et le goùl (riine intelligence délicate, le mouvement qui lentlait, sous linlluence de son illustre rival, à donner chaque jom- ;uix images plus île place et pins de consislance dans le slyle poétique. Mais, chez lui, nul excès de ce genre ne rend le lecleur inquiet des enipiétemenls possibles de limagination sur l'esprit et sur le bon sens lui-même.
Vais-je prétendre que Jocehjn est un poëme sans défauls? Où ne Irouverail-on pas des imperfections? On assure qu'il en existe dans Homère et dans Sophocle ! Il ne serait pas impossible d'en découvrir dans l'irréprochable Hermann et Dorothée. Les défauts de Jocehfn sont beaucoup plus apparents, je l'avoue. Je ne connais pas de poésie qui ail la franchise de ses défauls au même degré que la poésie de Lamartine ; car je Reconnais point d'inspiration plus vraie, plusdilectement émanée de Tàme que la sienne. Toutes les habiletés, toutes les recherches de l'art lui sont étrangères ; il en a trop peu de snuci. Les défauls des grands poètes proviennent souvent d'un système, d'une manière, d'un parti pris, tout autant que de rinfirmilè niilurelle à tout génie humain. Les compositions et le style de Lamartine sont les plus exempts de parti pris qu'il y ait dans aucune langue ; à moins que l'on ne considère comme un parti pris le laisser-aller et l'abandon. Sa Muse est la plus belle et la plus négligée dans sa toilette de toutes les Muses françaises. Un goût inné, un bonheur de sa noble nature lui donnent, sans qu'elle y pense, l'élégance de ses ajustements et de sa coiffure, qu'elle noue à peine; mais elle est incapable de préméditer les plis d'une draperie, ou la chute harmonieuse d'une boucle de cheveux. Sous ce rapport, le moindre écolier pourrait lui faire la leçon. Le désordre, quand elle en a, son désordre charmant n'est jamais un effet de l'art.
Parmi les défauts que l'on signale, avec plus ou moins de justice, dans la composition de Jocehjn, un seul me frappe sérieusement, parce qu'il constitue à mes yeux une invraisemblance quasi sacrilège. C'est la violence morale exercée par le vieil èvêque sur Jocelyn pour lui imposer la prêtrise. Je sais que la scène se passe dans un moment assez terrible pour motiver l'invraisemblable et l'excep- I iormel ; cependant mon admiration est toujours un peu gênée quand je relis cet épisode. L'objection peut néanmoins se discuter ; mais » elles qu'on pourrait faire en maint passage, à la versification et au slyle, ne sont guère discutables. On ne cesse pas d'être charmé, transporté au-dessus de soi-même , tout en gémissant un peu de trouver quelques taches dansée soleil.
Que faudrait-il de plus à Jocelyn pour écarter ces ombres légères
54 lA POESIE DE LAMAIiTINE.
qu'aperçoivent seuls, bien souvent, les prosodisles et les gramniaijiens? Trois ou quatre matinées d'un humble versificateur sulfiraienl à paiacliever la toilette du grand poêle. Le cher grand poêle ( si vraiment un peu coupable de n'avoir pas pris ces trois ou quatre matinées ou à la politique, ou au vigneronage, ou à la rêverie pour les donner à son chef-d'œuvre, au chef-d'œuvre de la poésie françîiise. Mais il faut le prendre tel que Dieu nous l'a donné. C'était l'improvisateur des tetnps homériques, ou du temps des prophètes, leparu au dix-neuvième siècle. Voici comment il composait, et, pour nous lous, cela s'appelle improviser : levé de grand matin, il avait jeté sur le papier trois à quatre cents vers avant l'heure du déjeuner ; il les passait, sans les relire, à celle qui se dévouait avec orgueil à la besogne de copiste, et Jocelyn se trouvait ainsi fait en quelques semaines.
Au moment du plus grand succès de ce livre, un ami exprimait à l'auteur sa fervente admiration. « Oui, répondit le poète, il paraît que c'est mon chel-d'œuvrc. Je ne l'ai pas lu ; mais madame de Lamartine, qui l'a lu, me dit que je n'ai jamais rien fait de mieux. » Ce Je ne l'ai pas lu, paraîtra sans doute le comble de l'orgueil à ceux qui ne savent pas combien était sincère, chez Lamartine, ce délacliement des succès liltéraires. Je ne lui en fais pas un mérite ; ce détachement du succès implique un giand dèf;iut, la négligence du travail. Or un écrivain, un poêle surtout, fût-il Lamartine, doit s acharner sur son œuvie ; et la volonté doit achever avec persévérance ce qu'a commencé l'inspiration. ,
11 n'est que trop vrai, Lamartine n'a pas rduJocelyîi avaat.,(|e l'imprimer. Il en aurait fait disparaître, en jouant avec son ciayoh,' quelques rimes, quelques mots incorrects, qui se fiouvenl là parfois sous le regard comme un caillou sous les pieds dans une allée bien sablée. Mais le jardin n'en est pas moins i iche de fleurs et de fruits, de parfums et de lumière, peuplé d'êtres charmants et entouré de splendides perspectives.
Je me défierais de mon admiration sans bornes pour Jocelyn, ou je la confesserais avec une sorte de respect humain, si des juges peu complaisants, un poêle rafliné, mais très-clairvoyant lecteur, un critique profondément raisonnable, mais presque dénué du sens de la poésie, Sainte-Beuve et Gustave Planche, n'avaient dit tous deux de ce poème que c'est le plus beau de notre langue. Et Sainte-Beuve n'a pas retiré ce jugement, même quand Lamartine était tombé de la popularité et du pouvoir.
Sans palier des magnificences lyriques de ce livre, du caractère religieux des paysages et du grand souille qui les anime, Jocelyn est le poème de toutes les tendresses, de l'amour filial et fraternel,
lie la passion cîiasle et de toutes ces hautes cliarités que l'ùme du chrétien et du piètre répand à profusion sur toutes les âmes, le poëme entin du sacrifice et de l'héroïsme intérieur. C'est un de ces tivres que certains disciples ont besoin de relire chaque année, <|uand vient raulomne, et qu'ils ne relisent jamais sans larmes.
Si je disais quels sont les poëmes qui partagent mon admiration u\ecJocehjn, les seuls qui me paraissent l'égaler pour la hauteur de l'âme et la profondeur des émotions honnêtes et généreuses, on Irouverait, jele crains, fort étrange ce rapprochement de deux génies si dissemblables. Je ne parle ici que d'un effet intérieur et tout perfionnel, de ce qui se passe dans un lecteur pareillement épris des <leux poêles. Je ne vois d'égal à Joœhjn, dans notre langue, qu'une seule œuvre, celle qui s'en éloigne le plus par les sujets, le style, par la mise en scène, par la façon de comprendre et d'exprimer loute chose, c'est la tragédie de Corneille. Chez Corneille seulement, je me retrouve en des régions aussi élevées de l'âme humaine, je respire un souffle aussi pur d'enthousiasme et d'idéal. Chez tous les deux, l'héroïsme prend sa source dans la grandeur, dans l'immense lionnèteté du sentiment, et non dans la violence des passions subalitrnes. Aucun venin caché, aucun miasme délétère ne circule dans cette poésie. Je sais que l'une incite plus directement que l'autre aux fortes décisions morales, aux vertus difficiles; mais je repousse entièrement le reproche qu'on adresse quelquefois à la poésie de Lamartine, parce que c'est un chant, au lieu d'être une prédication, d'énerver les âmes en les berçant d'une oisive mélancolie. La générosité, l'esprit de sacrifice attestent des deux paris le triomphe de la liberté morale. Ces triomphes s'accomphssent, l'un dans la vie publique, l'autre dans la vie privée ; mais je ne crois pas, pour mon compte, que la famille soit moins noble et moins digne d'amour que l'État ; et, si, chez Lamartine poëte, la famille apparaît plus souvent que la patrie, on aperçoit au-dessus des tendresses dévouées du fils, de l'amant et du père, planer l'immense amour de l'humanité.
Corneille raisonne éloquemment, Lamartine chante. L'un est le docteur des nobles passions, l'autre en est le séraphin ; je ne me prononce pas entre les deux. Si d'ailleurs celte lyre mélodieuse fut touchée par une main virile, si derrière ce poëte des tendresses et des rêveries, il y avait un homme de courage, demandez-le à l'histoire de nos plus terribles journées, à cette date du 28 février qui fut colle de sa plus grande gloire civique aux acclamations de toute la France, et qui, vingt ans plus tard, fut celle de sa mort obscure et à peine pleurée !
Le succès AeJocehjn marque la plus haute phase de la popularité de Lamartine poëte. A partir de ce moment, l'homme politique corn-
rnence h doininer en lui l'écrivain et tentl à l'ainoindrir en favnrisanl sa iiôtrliircncc au travail cl en suscitant conlie lui les inimitiés. La Chute d'un AïKje donna le signal des sévérilés et des injustices. Je ne veux pas ni'appcsantir sur ce livre, quoiqu'il y ail ample matière à louer et à blâmer. Dans ses préfaces postérieures aux critiques. Fauteur a, comme il faisait toujours, abandonné, avec la plus i;randc facilité, avec trop de facilité, tous les détails qui lui avaient été reprocbés; il ne s'est défendu que sur le fond des cboses contre laccusation de pantbéisme et de politique subversive. Je me joindrai à lui pour prendre la défense de ce livre plus oublié encore (|u'il n'a élé attaqué. Ce n'est pas que j'en approuve toute la pliilo- !>(»pliieel que je |)uisse fermer les yeux aux innombrables négligences (le la forme et à la témérité de certains tableaux. Évidemment, c'est un livre qui n'est pas fait, comme Jocehjn, pour être lu en famille it devenir classique; mais c'est une œuvre du plus grand intéiôt pour la critique et pour tous les lecteurs curieux de baute poésie. l)ansrbistoire du génie de Lamarlme, ce poëniepiésente une question (urieuseàétudier. Les deux derniers volumesdeversqu'ilait publiés : la Chute d'un AïKje et les Recueillements ont été tous deux jugés inférieurs à ses précédents écrits, ba critique les a fort maltraités et le public a fait pis encore pour le poêle, il a très-peu lu ces deux livres. Tout en acceptant l'arrêt qui place ces derniers ouvrages audessous de JocehjU et des Méditations, j'ose avouer, qu'à mon avis, la puissance poétique de Lamartine n'éclate nulle part avec autant de force que dans les Recueillements et la Chute d'un Amje.
Le malbeur de ces deux livres, c'est qu'outre les quelques délauts propres à sa manière trop facile, l'auteur en a adopté (pielques-uns qui sont étrangers à sa nature et qui venaient d'être misa la mode par un autre grand poète qui a fait trop nombreuse école. Je \eux parler de l'excès des couleurs et des peintures matéjielles, d'une certaine crudité de langage, de ce besoin de rendre le style plus visible aux yeux que clair à l'esprit ; enfin de lout ce qui a précédé et engendre le réalisme. La noblesse et la délicatesse d'esprit de Lamartine ne l'ont pas toujouis préservé dans ces derniers écrits de ces excès de la couleur qui sont devenus le fléau de l'art depuis nombre d'années.
Ces taches, plus ou moins graves, sont une empreinte de l'époque. Cliaiiue génération littéraire a ainsi ses goûts éphémères et ses Iraveis ; mais il appartient au génie de s'en préserver. Les plus hautes i^ualités de l'esprit et du caractère ne suffisent pas toujours à nous garantir des écarts de l'imagination et de la pensée, lorsque les secours extérieurs nous font défaut, lorsque nous ne sommes plus assujettis à la discipline des fortes croyances et à certaines autorités,
LA rOESIE DE LAMARTINE. 7.7
nJ'cessaires en lilléraliire comme en religion. L'élévation nièuie, la [noinplilude, l'aboiulauce, l'iinmalérialité de l'inspiration de Lamartine, lui rendaient plus néccssaiies qu'à un autre ces limites rigoureuses qui contiernient la pensée, qui dirigent le souille poétiqut; et rempèclient de se dissiper en tourbillons. Ce n'est pas tonjoiu's un boidieur pour un éciivain que d'avoir une imagination si véhémente et si subtile qu'elle (léi)oi'de à travers tous les moules connus on les lait éclater. Lamartine n'avait i-ien à gagner pour son oeuvre littéraire en s'allrancliissant d'une manière trop absolue des tradili'ius politiques et des croyances religieu-es ou sein desquelles il était né.
Je remarque dans la suite des articles publiés sur l'œuvre de Lamartine par un critique dont le nom seul indique le dégagement de toute croyance, dans Sainte-Beuve et à l'époque même où il n'obéissait qu'à son goût délicat, une sévérité croissante pour le poêle à mesure qu'il s'approche davantage des régions de la libre pensée. Ce n'est pas que j'admette pour la Chute d'un Ange cette accusation banale de panthéisme adressée à quiconque sent un peu vivement la nature; car je ne connais pas de poésie plus imprégnée de l'idée d'un dieu personel, d'une providence et d'une âme immortelle que la poésie de Lamartine. Mais il est certain que, dans ce poème biblique, l'auteur ne s'astreint pas à suivre bien rigoureusement les traditions admises, et quele prophète dépositairedu livre primitifsentquelque peu le philosophe rationaliste. Son rationalisme, du moins, ne contredit aucun des grands principes de la métaphysique chrétieime, et V'ulcc de Dieu en sort pins éblouissante qu'elle n'a jama»s rayonné d'une page écrite au dix-neuvième siècle. Je dois signaler une des cause-; de la sévérité de l'opinion pour cette phase nouvelle de la poésie de Lamartine. C'était le moment où commençait à se former parmi les catholiques une nouvelle école toute différente de celle qui avait travaillé en France à la renaissance de la foi depuis le Génie du christianisme. La méthode de ces nouveaux apologistes, qui se sont beaucoui) accrus depuis lors en nombre et en autorité, n'était pas de chercher dans tontes les grandes œuvres de l'esprit humain, comme on venait de le faire, tout ce qui les rattache à la doctrine chrétienne, mais tout ce qui les en sépare. Chaque exclusion, chaque anathème lancé semble à ces nouveaux docteurs une victoire gagnée pour la sociélé religieuse, de telle sorte qu'ils se figureront avoir amené le triomphe suprême de l'Église quand ils auront bien et dûment piouvé que toiil le monde est en dehors de l'orthodoxie, excepté eux-mêmes.
Ce n'est pas que je défende l'orthodoxie de la Chute d'un Ange; je ne l'examine môme pas, n'ayant point qualité pour cela. Mais à prendre le poëme dans sa partie philosophique, dans ce chant inti-
r,8 LA POÉSIE DE lÂMAUTlNE.
lulé : Fragment du livre primitif cl qu'on a comparé à la Profession de foi (lu vicaire savoijar(l^]e suis obligé de reconnaître dans ce morceau les |)ages de vers les plus éclatanles qu'ait jamais produites chez nous la pliilosopiiie. Nous avons eu, depuis la fin du dix-septième siècle, des milliers de pages rimées avec des prétentions philosophiques. Je ne crois pas qu'il y eût là beaucoup de vraiephilosophie, mais je certifie ([u'il n'y avait pas un atome de vraie poésie. Pour l'ai t de mêler l'une a l'autre, je ne connais pas d'égal à Lamartine. Personne en France n'a fait comme lui le vers philosophique, un vers qui soit à la fois une maxime cl une image, un vers qui démontre, qui enseigne et qui ne cesse pas de chanter. Le Livre primitif ^ dont je ne juge pas ici les doctrines, me parait dans ce genre un incomparable chef-d'œuvre,
Pour bien apprécier la Chute d'un Ange comme conception et en dehors des négligences de style, autrement nombreuses que dans Jocelyny il faut se souvenir que ce poëme, malgré son étendue, n'était dans l'esprit de Lamartine, comme Jocebjn lui-même, qu'un épisode d'une immense épopée cyclique qui devait embrasser toutes les époques de l'histoire, et dont un autre épisode, intitulé les Pécheurs et déjà écrit, a été perdu. Ce cycle comportait, selon l'auteur, une douzaine de poëmes. Avec la merveilleuse facilité d'exécution que possédait Lamartine, il n'est pas douteux que, dans le cours de sa vie, il n'eût achevé, et au delà, cette œuvre gigantesque, si la politique n'eût dévoré les dernières années de sa vie. Nous aurions eu alors dans notre littérature un monument comme n'en peut présenter aucune des nations de l'Europe, un poëme comparable pour l'étendue à ces vastes épopées de l'Orient et surtout de l'Inde; un poëme qui, par son caractère profondément philosophique et religieux, eût rappelé les épopées sanscrites de Vâlmiki et de Yêda-Vyâsa. Par la nature de son génie, fuit pour contempler et adorer Dieu dans les magnificences de l'univers, ce poëte dont on a voulu faire un simple élégiaque se rapproche singulièrement des grands poëtes sacerdotaux de l'Inde.
L'abandon de ce magnifique dessein est la cause d'un des plus vifs regrets qu'ait laissés Lamartine aux amis de la poésie. Ceci soit dit sans prétendre juger la question de savoir si Lamartine a eu torî, comme on le dit souvent, de se mêler à la politique ; si un homme doué comme lui doit, parce qu'il est un grand poëte, s'isoler entièrement des affaires de son pays et vivre en dehors de la vie de son temps.
Les Piecueillements, publiés à la fin de 4858, sont comme le testament du poëte. Depuis lors, il n'a plus chanté qu'à de rares intervalles, dérobés au tumulte des affaires. Mais quels éclairs dans ces retours du génie à sa plus haute mission! Témoin ces admirables strophes au comte d'Orsay, écrites après les orages de la république!
Du livre des RecneUIemcnts, nous dirons comme de la Chute d'un A/jf/f, qu'il est une des plus imparl'ailes et une des plus puissantes œuvres de l'auleur. Il a été écrit entre la quarantième et la cinquantième anuèe. Le poêle était alors dans la plus grande vigueur de son imagination et de sa pensée; nous ajouterions dans la plénilude de sa science, si l'inspiration et tous les dons dénature chez Lamartine n'avaient pas constamment dominé et, pour ainsi dire, écarté la science. Dans ce volume, si maltraité et si peu connu et sur qui s'épanchaient le premier venin et les premières perfidies de la critique, combien de pièces à citer, outre cet admirable morceau sur la mort de madame la duchesse de Broglie, le seul qu'on voulut d'abord y distinguer, outre VÉpître à Adolphe Dumas, que Sainte- Deuve veut qu'on lise plus particulièrement, sans doute parce qu'il y t rouvc plus d'incorreci ions faciles à relever I La Réponse aux adieux dtf Waltev Scott, le Cantique sur un rayon de soleil, la Lettre à un curé de campagne, la Cloche de village, le Tombeau de David, le Ressouvenir du lac Léman sont des pages égales à tout ce que Lamartine a écrit de plus haut et de plus pur.
Sans doule, on peut signaler dans l'ensemble du recueil deux défauts graves qui n'existaient pas dans les premiers ; des convictions religieuses plus flottantes et un st^le qui se matérialise, qui se charge de couleurs plus épaisses et d'images plus voyantes, qui cherche à s'emparer plus fortement des yeux à mesure que les pensées deviennent plus vagues, moins saisissablespourle lecteur et plus douteuses pour le poëfe lui-môme. Ces excès de la couleur, cet empiétement de l'imagination physique sur l'idée et le sentiment pur, gâtent quelque peu ce merveilleux Cantique sur un rayon de soleil dont on pourrait faire, en supprimant quelques vers, l'égal de tout ce qu'il y a de plus magnilique dans les Harmonies. C'est ainsi partout dans Lamartine; il n'y a qu'à retrancher, sans rien changer à ce qu'on laisse, pour trouver la perfection. Il a toujours péché par surabondance ; sa poésie a eu jusqu'au bout ce défaut et ces splendidcs qualités de la jeunesse. Mais quand ce n'est plus le sentiment ou l'idée qui se reproduisent pour s'affirmer davantage, quand ce sont simplement les images qui s'accumulent pour faire un constant appel à la sensation, ce débordement fatigue parce qu'il laisse l'âme vide tout en tenant le regard occupé, envahi jusqu'à l'éblouissement.
Ce défaut de quelques-nnes des dernières poésies de Lamartine est chez lui, comme nous le disons, un défaut d'emprunt ; d'autant plus choquant qu'il n'a pas sa raison d'être dans la nature du poète. Quand le mérite d'un écrivain réside surtout dans le don de parler aux yeux, lorsqu'il vise habituellement à étonner l'imagination plus qu'à émouvoir le cœur et à éclairer l'esprit, quand sa logique consiste
40 LV l'UÉSlC ItE LAMAUIINE.
n passer du mol au rnol,(lt3 l'imngeà rimar;c, et quand il cxéculcces inouvemerils de la plirase avec riiabilcic cl le cliaime de loul ce qui vietil d'une ;:i)lilude ualurelle, on est plus indulgent pour des excès (|ui résulîeiil du tempérament lui-même. C'est là, sans doute, un genre inléiieur, mais tout ce qui est parfait dans son genre nous intéresse et suscite la curiosité, à défaut de l'émotion. Tandis qu'un poêle du sentiment et de l'idéal, qui se laisse aller à la contagion du réalisme, déroule ses lecteurs et s'expose à leur sévérilé.
L'auleur de la Chute d'un Auge et des Recueillements a porte celle peine. H était noire poêle du goût le |)lus pur, le plus élevé, le plus délicat; ou lui compta pour des faules certains excès de couleur (pi'on admirait chez d'autres. 11 avait été en politique et en religion un conservateur et un orthodoxe; les utopies généreuses qui se font jour dans les Recueillements semblèrent chez lui plus téméraires qu'on ne les eût jugées partout ailleurs. Ou voulut voir des symj)lômes d'un esprit subveisif dans ces aspirations d'un génie honnête et pacifique en lie tous,
La critique, du reste, n'a jamais été plus facile vis-à-vis de personne que vis-à-vis de Lamartine; il s'empressait lui-même de fouinir des armes à toutes les attaques, avec celte irréflexion qui est uti des caractères de ce génie tout improvisateur et spontané. Les préfaces de ses derniers vers, lescommeiitaiies qu'il y a joints, les conlidences et confessions de toute soite dont il a voulu suicharger ses anciennes œuvres, ont fait autant d'ennemis au poêle que la politique elle-même. Ainsi, l'absence de travail était déjà trop évidente pour la critique dans la plupart de ses vers, et l'auteur prenait à tâche d'ajouter au désir qu'éprouvaient les plus bienveillants de lui en faire un reproche, en confessant cette négligence avec une franchise trop voisine du dédain pour l'art sacré auquel il doit sa plus grande gloire. Cette énorme laute, la plus grosse qu'il ait commise contre lui-même, la seule que, nous autres rimeurs, nous ne puissions pas lui pardonner, la Lettre-préface des Recueillements l'étalait avec un éclat tout particulier aux yeux du public. Elle justifierait presque les sévérités de Sainte-Beuve pour ce livre, si l'on ne savait pas que ces sévérités avaient, comme toujours, leuis principales causes en dehors de la littérature. L'illuslie critique était alors pleinement sous l'inspiration de certains hommes dÉlat de la monarchie de juillet, et se chargeait volontiers de servii- leurs anlipalhics. Il est vrai qu'il ne leur enchaînait point sa liberté et qu'il s'est retourné contre eux le surlendemain de leur chute, les injuriant au profit du nouveau pouvoir qui venait de les emprisonner cl de les pioscrire.
L'article sur les Recueillements (avril 1859) porte déjà l'empreinte d'une amer tume enrpruntèe à d'autres sources qu'à la critique lilté-
rniro. Mais il foui avouer qu'il y avait bien de quoi irriter un juge poêle lui-iiièine, et poëlo plus dislingué qu'on ne le lui accorde, dans ce Ion de dédain par trop superbe avec lequel parlait de la poésie le grand poète qui lui devait son entrée de plain-picd dans la carrièie politique. « Ma vie de poêle, disait l'auleur des Recueillements dans sa letlre-préface à M. Bruys dOully, recomnience pour quelques jours. Vous savez mieux que personne qu'elle n'a clé (ju'un douzième tout au plus de ma vie réelle. Le bon public qui ne crée pas, comme Jéliovali, l'iiomme à son image, mais qui le déligure à sa fantaisie, croit que j'ai passé trente aimées de ma vie à aligner des rimes et à contempler les étoiles ; je n'y ai pas employé Irenle mois, et la poésie n'a élé pour moi que ce qu'est la prière... »
Ce «lernier trait nous allendiirait, et il serait juste de la part d'un autre (jue d'un poète. La prière et les émotions poétiques ont leur place dans toute àme élevée, dans toute noble carrière. Mais un poète qui ne donne à la poésie que trente mois sur trente années est coupable à la façon d'un ange créé pour la contemplation et la prière et qui ne donnerait à Dieu que son temps perdu. Si grand citoyen que l'on devienne, on est poêle prévaricateur quand on supl)rime entièrement et volontairement à son inspiration le secours du travail et qu'on ne s'assujellil môme pas à relire ses vers.
Lamartine a peut-être une excuse. Ayant relu, était-il capable de corriger? Ses splendides improvisations n'auraient-elles pas soulier!, en beaucoup de leurs cliarmcs, des retrancbements, des retouches, des surcharges? C'était un peu à craindre, quoiqu'il y eût sous le grand poêle un homme d'un goût très-pur, très-délicat, ui» excellent juge quand il consentait à être attentif et à réfléchir; mais il y consentait trop rarement. Si l'on a raison de parler de la fatalité de l'inspiration divine , impersonnelle et capricieuse comme la grâce, et d'appliquer à l'œuvre du poêle le Spiritus Dei flat uhi vult, pas un n'a possédé ce sublime et dangereux privilège de l'inspiration irréfléchie au même point que Lamartine. N'importe, son goût littéraire et le sens moral tout seul auraient dû lui dire que l'attention et le travail sont des devoirs dont rien n'exempte un écrivain, et qu'un grand génie rend ce devoir plus impérieux encore que ne fait la médiocrité.
Rien de plus faux que cet adage : Le génie n'est qu'ime longue palience. Tous les poètes, tous les peintres, tous les artistes de génie iiavaillent plus ou moins facilement et sûrement. Je suis convaincu (pie les artistes par excellence, les Crées, n'ont presque jamais re- Ittuchè leurs ouvrages et qu'ils ont trouvé la perfection du premier coiij». 11 est vrai que cet heureux moment de l'esprit humain nes'est vu qu'une fois et ne se reverra plus. Un homme de génie chez les
modernes n'esl pas placé dans les mômes conditions ; il peut avoir le travail aussi facile, mais non pas aussi sûr que les anciens. 11 est contraint de choisir entre des nuances là où l'antiquité n'avait à son service qu'une seule couleur, mais la couleur juste.
Le génie est donc tout autre chose que la patience ; il n'en a pas moins le besoin et le devoir de la palience. La réflexion et le travail sont imposés à l'homme en toute chose ; à plus forte raison dans l'œuvre d'ait, et nul n'a droit de s'en affranchir. Que l'homme de talent travaille donc pour suppléer au génie qui lui manque ; que l'homme de génie travaille par respect pour le don qu'il possède, pour le dieu qui parle en lui. La négligence serait plus permise à l'homme modeste qui ne vise en écrivant qu'à confesser sa pensée. Mais si vous croyez avoir en vous une veine originale, un filon d'or, ne traitez pas cet or comme du plomb ou du cuivre. Plus le mêlai est précieux, plus il a droit d'être finement travaillé.
Lorsqu'un homme de génie se fait une sorte de gloire de sa négli;:ence dans le travail et de son dédain pour l'art qu'il exerce, c'est un véritable sacrilège, c'est une prévarication dans le sacerdoce qui mérite toutes les sévérités. Mais il est rare qu'on les infligea ces enchanteurs, au nom de l'art lui-môme, et quand d'autres passions n'interviennent pas.
Lamartine était déjà trop mêlé, en 1840, à la politique active pour que les animosités de partis ne vinssent pas compliquer les jugements que l'on portait sur sa poésie. Il avait froissé d'anciens coreligionnaires sans en avoir gagné de nouveaux. Au fond, la politique seule et les mœurs sont très-puissantes sur l'opinion de la France ; le goût littéraire est constamment resté dans notre siècle sous l'empire des doctrines et des habitudes sociales qui prévalaient. Pendant cette période de la restauration, qui fut la grande heure littéraire du dix-neuvième siècle, une opinion considérable n'avait-elle pas fait de Casimir Delavigne un poëte supérieur à Lamartine, et de Déranger un poëte supérieur à tous les autres? Cette opinion, je dois le dire, n'avait pas prévalu; car le goût littéraire se formait, alors, dans la plus haute classe de la société polie, et les renommées n'étaient pas imposées au lecteur intelligent par le suffrage universel de ceux qui ne savent pas lire. Il y avait un vrai public pour les choses de l'esprit, un public qui avait des traditions et qui cependant n'était point ennemi des nouveautés. C'était l'heure où la fusion semblait faite entre l'ancienne France et la France moderne. Une classe nouvelle s'était élevée dans la culture et les élégances de l'âme, et l'ancienne société ne s'était point abaissée. Les femmes, surtout, s'étaient maintenues dans la distinction et l'amour des jouissances délicates. Le premier succès de Lamartine lui était venu
(lèses lecteurs féminins el de la société la plus distinguée par la naissance et par la culture.
En apportant son hommage à la tombe dupoëte, un charmant critique, né dans cette sphère privilégiée', comparait avec beaucoup d'esprit et de bon sens les femmes de Lamartine à celles des poêles et des prosateurs à la mode qui l'ont suivi. Il y a, sans presque sortir du môme monde, les femmes d'Altred de Musset, les femmes de Halzac ; on arrive enfin, de proche en proche, aux femmes des auteurs que je ne veux pas nommer. Les derniers degrés de cette échelle, trés-mohile, mais toujours descendante, si on les appelait par leurs noms, feraient singulièrement ressortir la hauteur et la noblesse du sommet. Le poète tant aimé en 1825, et la société qui l'admirait, ne redoutent la comparaison avec rien de ce qui a suivi.
De toutes les choses qui se sont abaissées en France, depuis l'époque du grand enthousiasme de la société polie pour Lamartine, c'est le goût de la poésie qui me semble s'être le plus amoindri ; malgré le nombre des poêles de talent qui se sont multipliés depuis lors. Osons dire tout ce que nous pensons de notre cher pays. En France, on aime par tempérament une foule de nobles choses : on aime Fesprit, l'éloquence, la bravoure, rem militarem et argute loqni; cela est toujours vrai depuis le temps de l'historien latin. On aime la politique, les entreprises généreuses , les croisades de l'épée ou de la plume ; on aime l'élégance et les récréations distinguées ; on se met à aimer le luxe et les plaisirs subalternes; on aime encore les lettres, on n'aime pas la poésie.
Lamartine a fait ce miracle d'avoir, pendant vingt ou trente années, forcé l'esprit français à chérir la plus vraie, la plus haute, la plus pure poésie, la poésie détachée de toutes les alliances, de toutes les séductions étrangères qu'on aime souvent à sa place, lorsqu'on se vante de l'aimer; la poésie, sans le théâtre, sans la musique, sans la politique, sans Fépigramme licencieuse ou frondeuse, sans l'impiété ou la dévotion, sans la grosse joie populaire et sans le bel esprit. La poésie de Lamartine est la plus dépouillée de tous ces éléments de succès qui se soit fait jour parmi nous ; elle se réduit pour ainsi dire à l'essence radicale de la poésie ; et cependant elle a été, je ne dirai pas populaire, rien n'est populaire en France que le trivial, mais passionnément aimée par toute la classe élégante et letliée. C'est le grand éloge de cette classe pendant les cnnées dont nous avons donné la date ; mais c'est aussi la grande gloire du pi êle.
L'esprit français est singulièrement riche et varié ; il est capable
* A. de Pontinarlin.
(le (oui, disait l'Alleinaiid Henri Heine, même de la poésie. Mais coinine lous les êtres de ce monde, il n'est capable que par crise, el pour ainsi dire par maladie, de ce qui n'est pas dans le fond même de son tempérament. Il y a certains moments licureux qui compoilent l'éclosion d'une fac.ullé qu'on n'avait pas auparavant et qu'on n'aura plus tout à l'heure. Comme les femmes les moins destinées à elle jolies ont presque toutes, à tel ou tel jour d'un piinlemps, ce qu'on appelle la beaulé du diable, il y a dans presque toutes les âmes un moment de la jeunesse où les traverse le goût de la poésie; mais c'est de môme la poésie du diable ; elle ne dure pas, el la prose revient vite. On se venge, alors, par un redoublement d'ironie, d.-s {■ntliousiasmcs auxquels on a succombé, et gare aux auleurs el aux complices de ces eulliousiasmes !
Lorsque, après vingt ansde jeunesse et de noble poésie dont Lamartine avait été le principal agent, notie dix-neuviéme siècle ciminença à revenir à son vrai lempérament, à celui de sa maturité dont nous cueillons aujourd'hui les fruits, le poêle, comme il airive aux plus parfaits de ce monde, n'était pas sans avoir commis quelques fautes. Quel est l'homme, quel est le poëte impeccable? Corneille a écrit trente-trois pièces de théâtre, dont VAgésilas et V Attila ; en est-il moins le grand Corneille ?
On peut choisir dans Lamartine, mais il n'y a rien à rejeter entièrement ; il est un de ces rares poètes qui n'ont pas fait leur Agésilas et leur Attila. Cependant il a été en butte à de violentes critiques, et l'enthousiasme ne lui est pas resté lidèle. La vogue s'est allachèe depuis quelque vingt ans à des œuvres que je juge trèsinlèrieures à la sienne et qui, sans contestations possibles, sont moins élevées moralement, sont moins pures que les pages les plus critiquées de la Chute d'un Ange. Je vois à cette infidélité de l'opinion plusieurs causes toutes irulépendantes des défauts de Lamartine et du ménle de ses rivaux éphémères, La sévérité pour lui avait précéilé d'ailleurs le grand succès d'Alfred de Musset. Ce n'est pas Lamartine seulement qui commençait à être délaissé, c'était la grande, la vraie poésie.
Par le succès des Méditations, âcs Harmonies., de Jocehjn dans la société cultivée et dans la jeunesse, par vingt années d'enthousiasme pour cette poésie aussi aristocratique, aussi religieuse, aussi étliérée, l'esprit français avait été mis à un régime trop contraire à son besoin d'égalité et à ses penchants ironiques. On était las de celte élévation el de cette admiration trop soutenues. 11 fallait se venger d'avoir trop aimé et d'avoir aimé malgré soi la poésie. Rien de plus naturel alors qu'une réaction contre le sortilège qui vous avait enivré, contre l'enchanteur qui vous avait fait boire le philtre à votre
insu. C esl ;ilors qu'on s'aperçut dos innombrables défauts de Lamartine et la réaclion commença contre lui.
Mais, du premier jour, on ne pouvait pas se sevrer enlièremcnl du divin breuvage qu'il nous avait contraints de goûter, et dont (ouïe une géncralion avait l'habitude. Il fallait encore de la poésie, mais une poésie diminuée. On accusait Lamartine de négligencf dans son slvle et dans sa prosodie, on se rabattit sur le plus négligent de tous les poètes, sur un poëte qui conserve à peine la rime. La crilique ne jugeait plus Lamartine assez pur en morale, assez (ulliodoxe en religion et en politique; les mères n'en permettaient plus la lecture à leurs fdles; il n'était plus assez penseur, assez pratique, assez viril pour les jeunes hommes; et les jeunes gens et les jeunes femmes se précipitèrent vers une autre poésie profondément vraie, sincère et charmante, Dieu me garde de le nier, mais qui avait surtout le mérite de débarrasser le lecteur français du respect et de rélcvalion; vers une poésie qui mêlait à la pui-e liqueur d' s anges, devenue trop fade pour notre palais, ce grain d'ironie et de corruption nécessaires pour afiriander ceux qui ne lessentent pas la soif céleste. Rolla et Mardoche faisaient presque oublier Jof^/?y>j.
Si la poésie, ainsi transformée, ne pénétrait pas dans quelques régions austères d'où l'on exilait lAuge déchu, c'est qu'aucune poésie n'y remplaçait plus celle de Lamartine. Mais la nouvelle admiration regagnait largement par le nombre le peu qu'elle perdait dans les sphères choisies; elle appelait à s'abreuver de poésie tout une classe jusque-là peu altérée de ce breuvage délicat. Dans le boudoir des courtisanes élégantes, les mêmes tableaux, apportaient des émotions que n'avaient pas dédaignées les plus pures et les plus nobles dames. C'est là, sans doute, une preuve de la vérité, du naturel, de l'intérêt poignant de cette poésie. Niera-t-on que ce soit aussi la preuve d'une décadence morale? Un des mérites de la poésie de Lamartine, qu'il faut bien noter, sans être accusé de moraliser outre mesure, c'est la hauteur, c'est la noblesse, c'est la pureté constante des régions où il nous transporte. Quoiqu'on ait voulu par moments ne voir en lui qu'un élégiaque, il est, avant tout, un poêle philosophe, un religieux penseur. C'est le grand spirilualiste de la poésie. Ce n'est pas seulement à la sensibilité ou à l'imagination, c'est à l'âme tout entière qu'il s'adresse, pour la susciter vers Tinlini. L'auteur de la Némésis, auquel il répondit si magniliquement, d'autres plus sincères, et ceux qui s'appellent les Gaulois, affectaient de le ranger parmi les pleurards et les rimeurs à nacelles, selon le dire d'Alfred de Musset. On lui a reproché la mélancolie. Je suis de ceux qui refusent obstinément de le ranger parmi les poêles mélancoliques. Sa vie a surabondanmient prouvé, je le suppose, qu'il n'élait pas de celte famille d'égoïstes et d'énervés. Je
trouve en lui, tout au contraire, non pas seulement dans l'orateur et dans l'homme politique, mais dans le poêle, une veine héroïque très-éclalante. Le soulfle d'héroïsme que l'on respire dans ]es Harmonies, par exemple, est, il est vrai, d'un ordre tout intellectuel; c'est un essor qui vous soulève, à travers la nature, vers le Créateur. Je l'appellerais volontiers l'héroïsme de la contemplation. Dans tous les cas, cette sublime rêverie n'a guère de rapport avec les langnciu's des amoureux déçus, avec celte mélancolie maladive qui sent la migraine et les lendemains d'orgies et qui liahit l'impuissance de vivre. Si Lamartine est mélancolique, c'est à la façon de David et des prophètes.
Quand j'attache cette importance nu caraclère plus ou moins élevé et religieux des impressions produites dans notre âme par chaque poëte, quand je complique la critique littéraire d'un jugement moral, je ne fais pas de jansénisme et de pruderie. J'applique au poëte l'infaillible critérium qui désigne partout les grands esprits. Toutes les œuvres considérables de la poésie, depuis ces païens grecs, si malmenés de nos jours et si profondément honnêles, jusqu'aux pages éternelles de Lamartine, tout ce (jui a duré, tout ce qui durera, n'a pas seulement la beauté de la forme, mais la bonté, mais la hauteur de l'intention morale. Toute grande poésie est inspir"ée d'un même spiritualisme qui plane sur toutes les nations illustres. Il y a depuis l'Orient jusqu'à nous une tradition de poésie héroïque et religieuse en dehors de laquelle rien ne s'est produit de vraiment beau et de solide, lilst-ce urriqirement par la supériorité du style, du goût littéraire et de l'imagination, n'est-ce pas aussi par la supériorité morale, que se dislingue notr"e dix-septième siècle? A côté de Corneille et de Racine, je ne cr'ois pas que la postérité conserve qua* tre pages de vers de Voltaire et de ses contemporains. Ces choses-là subsistent comme document, mais personne ne les lit. A l'heure oîi nous sommes, il est plus téméraire qu'il ne l'a jamais été de vouloir prédire l'avenir; nul ne saurait deviner les choix que feront nos arrière-neveux dans la poésie du dix-neuvième siècle. Combien de pages qui nous ont étonnés el séduits n'attireront plus les regards? Mais s'il existe alors en France une civilisation spiritualiste et chrétienne, et s'il survit un seul des contemporains que nous avons aimés, soyons assurés qu'avec Corneille, avec Racirre, on relir'a, on aimera encor'e Lamartine'.
• Cette étude sur la poésie de Lamartine, pour être moins incomplète, devrait comprendre les pages où nous avons analysé son talent de paysagiste et que l'on trouvera dans notre livre sur le Sentiment de la nature chez les modernes, p. 405. — Librairie Didier.
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La B^btioth^quQ, Université d'Ottawa Echéance
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