‹ La poésie décadente devant la sciences psychiatriousChapitre 8 sur 25 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les verbes nouveaux

L'aliéné^ qui se débat dans Timpuissante nuit de son délire, cherche Tétrange, croyant ainsi nous offrir du nouveau. Il crée des verbes nouveaux, trouvant ceux qui ont cours surannés et incapables de rendre sa pensée. Et sous ces falbalas, sous ce clinquant de mauvais aloi, il cache le vide de sa pensée et de son cœur. Il croit ainsi tromper nos yeux, alors qu'il se trompe et se séduit lui-même.

Il y a de cela, beaucoup de cela chez les décadents. Ils veulent nous éblouir par Tétrangeté ou la magnificence du verbe. Ils habillent le néant ou le décousu de leurs conceptions de brillants

oripeaux de pourpre, ils cuisinent des hachis de mots. Verba et ver ha.

Et puis les mots courants ne leur suffisent pas. Ils en forgent de nouveaux, en exhument de vieux de Toubli. Gomme si notre langue n'était pas assez belle et assez riche pour l'expression de nos pensées !

Je sais bien que les langues varient ; Horace Ta dit, il y a fort longtemps. Les mots étant le vêtement des idées, ils doivent forcément changer au fur et à mesure que celles-ci se métamorphosent. Les mots naissent, vivent et meurent comme nous. Leur fortune est pareille à la nôtre. Ils ont leur jeunesse etleur virilité, leur âge mûr et leur décrépitude. Quand l'heure est venue, ils disparaissent de l'idiome dont ils faisaient partie^ comme les feuilles mortes se détachent des arbres aux approches de l'hiver.

Ut sylvae foliis pronos mutantur in annos, Prima cadunt, ita verborum vêtus interit aetas.

Mais les langues s'en iraient ainsi feuille à feuille, si la même puissance qui détruit certain s mots et les efface du vocabulaire, n'en relevait et n'en faisait d'autres pour remplacer les premiers et suffire aux exigences du langage :

Et juvenum ritu florent modo nata vigentque.

Si Plaute usait de termes que le stylet dédai-

gneux d'Horace se refusait à écrire, rami de Mécène, à son tour, en prononçait que n'avaient point entendu les vieux Gethegus, et de la paille du fumier d'Ennius naissaient les fleurs de Virgile. C'est là une loi qui préside au développement et à la transformation de tous les idiomes.

Mais il y a, pour l'introduction des mots nouveaux dans une langue, une juste mesure à observer. On ne peut les accueillir que s'ils sont vraiment indispensables et correspondent à une idée non exprimée ou mal exprimée jusque-là.

En pareille matière, l'écrivain le plus autorisé, l'auteur le plus divin, comme dirait Boileau, est obligé d'attendre le jugement de la foule et de se soumettre aux caprices de l'usage. S'il hasarde une expression neuve, s'il tente de remettre en honneur une expression inusitée, il ne peut promettre fortune au nouveau-né qu'avec les plus humbles restrictions,

si volet usus Quem pêne est arbitrium et jus et norma loquendi.

Cette tendance de la poétique décadente à s'empouler de verbes ronflants, de mots nouveaux, se fait sentir dans presque toutes les écoles.

Voici un extrait delà poésie de M. E. Michelet : Le Héros, que je considère comme un pur chef-d'œuvre. Déjà cette tendance se fait jour.

Il surgira du cœur de Timanent mystère,

Parmi le soir pensif ou le matin léger.

Ses beaux pieds marcheront sur le sol de la terre

D'un pas calme de surnaturel étranger.

Il naîtra : Je l'attends. Dans les ondes énormes

Où la lumière astrale pour l'éternité

Roule tous les reflets tourbillonnants des formes,

J'ai vu l'image aurorale de sa beauté.

Il est éblouissant de jeunesse et de force.

Il a parlé peut-être avec les dieux. Les vents

Sont enivrés de boire, à la chair de son torse.

Le parfums des lilas et des âmes d'enfants.

Il a la grâce d'un navire à toutes voiles,

Où des oiseaux perdus trouvèrent un appui.

Ses yeux sont radieux d'avoir vu les étoiles

Et sombres d'avoir vu les hommes d'aujourd'hui.

S'il passe parmi nous, les foules égoïstes Sentent un souffle étrange en leurs sens maîtrisés. Les hommes sont pensifs ; les femmes, un peu tristes, Songent à la douceur d'impossibles baisers.

Cette sorte d'archaïsme est très nettement caractérisé chez M. Laurent Tailhade qui en abuse. Il parle quelque part de :

L'orgue éployant le vol clair des antiphonaires.

Même tendance dans VIdole de M. Stuart Merril. Lisez :

Roide en la chape d'or qui lui moule le torse, L'Idole dont les doigts coruscants de rubis S'incrustent sur le sceptre et le globe de force,

Trône en les bleus halos de tonnerres subits.

Sur sa rouge toison s'étale la tiare,

Entre ses seins fulgure un stigmate d'enfer,

Et sous ses pieds, tandis que sonne la cithare.

Saigne un cœur transpercé de sept glaives de fer.

M. Jean Moréas aime aussi à ressusciter les mots oubliés, les verbes sonores un peu empanachés de grec et de latin, et les enchâsse volontiers dans ses vers. Mais il semble surtout rechercher les alliances de mots rares ou hardies, les images neuves et inattendues. Ainsi il dit :

Que Ton jette ces lys, ces roses éclatantes, Que l'on fasse cesser les flûtes et les chants Qui viennent raviver les luxures flottantes A l'horizon vermeil de mes désirs couchants.

Cette dernière figure est déjà vague et outrée. On a grand peine a saisir celle-ci :

Les pâles filles de l'argile

S'en vont hurlant par les chemins,

Et dans un transport inutile

Sur leurs seins nus crispent leurs mains.

Lèvre vaine de ses carmins.

Orgueil de la hanche nubile :

Senteur fugace de jasmins.

O cette extase puérile I

Loin de s'arrêter, le poète semble envelopper

ses vers d'obscurité comme à plaisir, il hypertrophie ses métaphores, outre ses images. Le voilà au seuil de Tincohérence.

La DÉTRESSE dit : Ce sont des songes anciens, Des songes vains, les danses et les musiciens. La tête du roi ricane du haut d*une pique ; Les étendards fuient dans la nuit, et c'est la panique.

La Décrépitude dit : Etes-vous fous vraiment. Vraiment, êtes-vous fous d'avoir encore cette pose. D'avoir encore sur les dents ce sourire [charmant. Ce sourire devant le miroir, et cette rose Dans votre perruque, ah ! vraiment quelle est cette pose!

Le Temps dit : Je suis le temps, un et simultané, Kt je stagne en ayant l'air de celui qui s'envole; Mirage funeste et kaléïdoscope frivole.

Je vous leurre avec l'heure qui n'a jamais sonné.

Alors Mata, Maya l'astucieuse et la belle.

Pose ses doigts doux sur notre front qui se rebelle Et câline susurre : Espérez toujours, c'est pour Votre sacre que vont gronder les cymbales vierges, Et vous aurez l'or et la pourpre de Bedjapour, Esclaves dont le sang teint les cordes et les verges.

Voilà qui est déjà bien obscur. Les vers suivants sont absolument incompréhensibles. C'est du pur galimatias.

^milius, l'arbre laisse la verte Couleur, et le lustre efface

Des roses, dessus leur face; Et pour les rossignols, dans leurs hautes demeures,

Amour ne file plus les cœurs ; Et de son vol, pour rien, bat le gel des fontaines L'oiseau, qui Jupiter muant en forme vaine D'Ilion douloureuse engendra le brandon.

Les aliénés qui se mêlent d'écrire — et il y en a beaucoup — procèdent un peu de la même façon. On dirait qu'ils veulent cacher la pauvreté du fonds sous Téblouissement de la forme. Il y eut pendant longtemps, dans les asiles de la Seine, un ancien prêtre qui déclarait être Pie X et se vantait d'être le plus grand chimiste de mots du siècle. Voici le début de ce qu'il appelait la :

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