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La poesie des Persans sous les Khadjars

Depuis les temps les plus aneiens, l'empire (lu „roi (les rois" est le théâtre de la turbulente a(^tivitc des deux races, les Aryens et les Tourauiens, qa'i ont, tour à tour, occup(i le premier rang. Les Sémites ont méraa joué un rôle, en imposant à la Perse le monothéisme musulman, comme les empereurs chrétiens ont imposé à l'Europe le monothéisme juif. L unité si chère à la plupart de ceux (^ui font l'histoire des peuples et des littératures n'existe que dans leur esprit. La nature est bien plus variée que leurs conceptions fantaisistes, et le travail de la critique moderne consiste a retrouver l'infinie variété des choses vivantes sous la trompeuse unité des théories systématiques. D. d'I.

Si la nation iranienne n'est pas actuellement composée des mêmes éléments, on est porté à croire qu'il en a toujours été ainsi. L'Iran n'est pas une Angleterre, où les populations germaniques sont venues à une date connue se mêler dans de telles proportions à la famille celtique qu'elles ont conquis la première place sur le sol britannique. Dans les plus anciennes époques dont Thistoire nous ait transmis le souvenir nous voyons l'élément aryen et Félément touranien coexister sur le sol de l'Iran. On est donc porté à croire qu'ils ont les mêmes droits à posséder et à gouverner le pays. Mais comme les Turcs et les Farsys se détestent, qu'ils ont des goûts divers, une littérature différente, qu'ils ne parlent pas la même langue, on ne peut guère prévoir à quelle époque ils parviendront à se mettre d'accord et si même ils y réussiront jamais. Malgré leur division eu clans, les Turcs sont, au fond, plus homogènes que les Farsys, chez lesquels les invasions sémitiques ont plus d'une

fois altéré la pureté du sang aryen, en modifiant profondément leurs idées et leurs moeurs. Un Augustin Thierry aurait pu nous révéler le caractère éminemment dramatique de l'histoire iranienne, en nous montrant sous le voile des prétextes politiques et religieux cette lutte de l'esprit de race dont les observateurs •à courte vue peuvent seuls se refuser à reconnaître l'importance. Il s'agit ici seulement de constater l'influence de cet esprit sur la poésie d'une nationalité qui n'a pas plus d'unité dans les sentiments et dans la manière de les exprimer que dans les éléments ethuiques dont elle e^t composée.

On a le tort de croire trop souvent qu'en Perse les Nomades Cllyats) sont tous des touraniens et que les Farsys appartiennent uniquement à la partie sédentaire de la population. Rien n'est moins exact. Les habitants des. juonts de la Perse méridionale et occidentale; les Bakhtiaris, les Loures, les Kourdes, qui paraissent être les lils des Kardouches de Xénophon, et un certain nombre de fractions démembrées de ces groupes et transportées par les sehahs un peu partout, feout appelés Farsys. Le caractère du Kourde ÎSalaheddiu, dont l'Europe chevaleresque admira l'âme élevée, donne nue idée de ce que ces populations pourraient devenir. Elles se distinguent

toutes par la beauté physique, la vigueur corporelle, le mépris audacieux du danger. Elles ont au degré suprême les traits essentiels des xVsiatiqucs, la prédomÏDanee de l'imagination et le dédain du bon sens. Un homme tel que Nadir peut les dompter, parce qu'il sait, comme Alexandre, agir fortement sur leur esprit mobile; mais sous mi prince vulgaire ils reprennent leur insubordination naturelle. Ils peuvent, selon les circonstances, être d'héroïques soldats ou de dangereux bandits.

Les Bakhtiaris seraient assez nombreux pour devenir redoutables aux gens de la plaine, si leurs clans ne tournaient leur humeur guerrière les uns contre les autres. Comme chez les Albanais de notre Europe la bravoure est annulée par la discorde. Mais ils ne sont pas moins sensibles à la poésie que les autres Persans. On peut même dire qu'elle exerce plus d'influence sur leurs résolutions. Ils passent volontiers les soirées et une partie des nuits à écouter des chants ou des légendes nationales. Quand ils ont entendu vanter les exploits des Eustem, des Isfendj'ar i Mardoniusj, des Iskendcr (Alexandre), leur tête se monte, et si un Nadir-schah venait leur proposer d'enlever rinde aux Anglais ou de faire une campagne contre les Eusses, il les trouverait d'autant plus disposés à braver la science

militaire des Européens qu'ils ne se rendent guère compte de l'immense supériorité qu'elle leur assure. Cependant quoique Torganisation de l'armée persane soit excessivement imparfaite, ils ont pu deviner, lorsfju'ils ont eu à lutter contre l'Arménien 8oliman-Khan, envoyé pour les réduire, l'avenir qui attend les races guerrières, mais indisciplinées et ignorantes, incapables de se rendre compte des difficiles conditions de la guerre à une époque où la science tend de plus en plus à tout gouverner. Ce sont des soldats du moyen âge, qui ont une foi complète dans les merveilleux récits de Firdousi et dans les chants de leurs bardes, et qui agissent comme si Alioura- Mazda (Ormuzd) veillait encore sur le héros de l'Iran, terreur de l'Asie. Sans pouvoir comme autrefois se livrer à toute leur turbulence, ils rongent le frein qui les contient, en songeant que dans le monde asiatique rien ne se brise i)lus aisément que les freins. En effet, sous les maîtres divers et puissants de leur pays, ils ont réussi à se maintenir pres- (|ue pareils <à ces Uxiens, que le grand Macédonien trouva en Perse et dont ils semblent être les descendants. Les Messabates, leurs voisins , n'étaient guère plus dociles. Les Kosséens, qui occupaient le sud-ouest, non seulement, ne se regardaient point comme de fidèles-

sujets (lu Grand Koi; mais ils l'ont forfé souvent de leur payer tribut. L'Asie ne change guère, et les Kosséens d'PIérodote portaient un costume qui ne diffère pas essentiellement de celui des montagnards vivant sous le sceptre des Khadjars.

La grande tribu des Momacenys du sud, aussi célèbres que les Bakhtiaris, dispute aux guerriers du Khoraçan l'admiration des poètes populaires. Les paysans cantonnés dans des villages fortifiés garnis de tours ont beaucoup de peine •d cultiver un sol menacé constamment des razzias de ces redoutables cavaliers. Le paysan trouve, il est vrai, dans l'esprit nomade de la nation un remède contre les situations qui lui semblent devenues peu supportables. La Perse, née sous la tente, est restée fidèle aux tendances des ancêtres. Les Farsys qui ne font pas partie des clans, participent dans une certaine mesure à leurs tendances.

Si l'on exagère les goûts nomades des clans turcs, on s'imagine que le Farsy qui n'appartient pas aux clans est plus sédentaire qu'il ne l'est réellement. Le paysan a-t-il quelque sujet de mécontentement, ou veut-il simplement obéir à son humeur changeante, il quitte volontiers sa province. Il n'a pas plus que le nomade l'habitude d'une vie aisée, et le peu de besoins qu'il a, lui rendent l'émigration si fiicile que ses maîtres le mé-

nagent souvent, dans la crainte de le voir se soustraire aux vexations. Déjà en Europe nous assistons à de pareils spectacles. L'énorraitc des charges qui pèsent sur les nations et la vie militaire imposée aux plus pacifiques portent une foule de cultivateurs à fuir, au delà de l'Atlantique, un régime de plus en plus intolérable. En Perse plus qu'en Europe l'autorité se manifeste plutôt par des exigences sans limites que par une paternelle sollicitude. Les voyageurs ont remarqué que les villages semblent se cacher dans les endroits solitaires, au lieu de chercher le voisinage des routes si nécessaires au transport des récoltes. Le laboureur redoute par dessus tout le fonctionnaire et les troupes chargées de maintenir « l'ordre ». Si l'armée a rendu dans ces derniers temps des services aux souverams, en affaiblissant de plus eu plus la puissance militaire des clans, elle a conservé trop d'habitudes klephtiques pour ne pas faire naître chez les paysans la terreur que les troupes inspiraient, avant le XIX. siècle, aux cultivateurs de l'Occident. Le soldat ne diffère pas assez du Klephto pour que la classe laborieuse et misérable qui nourrit un empire où ordinairement les vivres sont abondants et à bon marché, ne soit pas portée à voir en lui un ennemi plus qu'un protecteur.

La lutte contre la nature n'est pas pour l'homme des champs moins rude que celle qu'il soutient contre des fonctionnaires avides et sans patriotisme.

L'Asie centrale est le pays de l'aridité par excellence, et si l'on excepte les pro- Tinces caspiennes, assez bien arrosées pour qu'un voyageur italien, F. de Filippi, les nomme des «oasîs paradisiaques» riran est livré à une sécheresse implacable. Le culte que le Mazdéisme, cette religion des agriculteurs, professait pour les «sources pures» se comprend parfaitement daiis un pays oii sans irrigations la culture du sol serait absolument impossible. Aussi Firdousi, éclatante personihcation du génie national, songea-t-il dès l'enfance à rendre l'eau à sa ville natale.

L'industrie a autant que l'agriculture à se plaindre de l'ignorance d'un gouvernement qui n'a, comme tous les gouvernements musulmans contemporains, nul souci d'encourager l'activité nationale.

Nous qui traitons les Persans de barbares, nous étions vêtus comme des sauvages quand les Vénitiens apportèrent en Europe les splendides produits des fabriques persanes. Dans l'Iran comme dans l'Inde l'ouvrier s'est montré un artiste consommé et les tissus de Kaschan pouvaient rivaliser avec les cachemires de l'Inde. Mais tandis que l'ouvrier Iranien était écrasé d'impôts, le marchand étranger, exempt de

toutes ces eliarges, avait le droit (FiLionder l'empire de ces grossières étoffes dont s'accommodent nos populations, et qui par la toute-puissance du bon marché ont fait aux fabriques, jadis si florissantes, de la PersB; une concurrence qu'elles n'ont pu supporter.

L'art ne pouvait pas non plus résister aux secousses formidables qui ont ébranlé l'empire jusque dans ses bases.

L'Iranien est doué au plus haut degré du sentiment artistique. Les monuments de Persépolis attestent qu'au temps oii dominait le Mazdéisme le génie des arts brillait déjà du plus vif éclat. Quoique l'esprit iconoclaste du sévère monothéisme musulman ne fût nullement favorable à ce génie, les merveilles architecturales d'Ispahan montrent que les artistes ont concouru puissamment à la splendeur du règne des Séfewieh.

Le Farsy comme toutes les vieilles nations vérifie les lois de la philosophie de l'histoire devinées par Yico. Les circonstances et les mauvais gouvernements ont sans doute contribué efficacement à la décadence de l'Iran. ^lais l'énergique vitalité de l'âge mûr sait triompher dos circonstances, et les peuples ont toujours les gouvernements qu'ils méritent. Les plaies de ces sociétés dont la vie se retire graduellement, sont une jalousie furieuse, l'esprit de dénigrement poussé jusqu'à la

monomanie, la haine acharnée de toute supériorité, le servilisme qui ne respecte que la force, la préférence constamment donnée aux satisfactions sensuelles, une apathie qu'aucune catastrophe ne saurait émouvoir. Les étrangers qui ne voient que les grandes villes, où ces défauts s'étalent plus qu'ailleurs, parlent de la Perse sans aucune sympathie, ee qui explique pourquoi l'auteur russe du Voyage dans l'Inde et en Perse traite les Persans avec tant de mépris, tandis que deux diplomates français, le comte de Gobineau et le comte de Eochechouart, qui ont examiné de près et de la façon la plus consciencieuse toutes les populations de l'empire, ne confondent jamais ce qui est mort avec ce qui conserve une vie plus ou moins intense.

La torpeur n'a pas en Perse le même caractère que dans l'empire des sultans. En Europe, on nomme gravité orientale la lourdeur de corps et d'esprit qui caractérise l'Ottoman. Le Farsy est, au contraire, éveillé, spirituel et causeur. On l'a surnommé le Français de l'Asie, et cette comparaison n'est nullement faite pour blesser les compatriotes de Voltaire, la Perse ayant produit en foule des intelligences de premier ordre. Le Persan aime les visites, que détestent les peuples à qui manque le talent (talent est bien le mot propre) de la conversation.

Comme il est leUvé, il cite volontiers les poètes, par exemple, l'ingénieux et charmant Saadi,') ainsi que les esprits cultivés de la Restauration citaient Horai^-e, l'auteur favori du roi Louis XVIII. Mais cpiand il faut agir, nous retrouverons le gratis anhelans de la Konie impériale. Cet homme si alerte, si vif, si disposé à pérorer au bazar, devient incapable d'agir d'une façon sérieuse et pratique. Quand l'action le sollicite de la façon la plus impérieuse, il se rappelle que l'homme comme il faut doit faire le moins de mouvements possibles, et qu'un p,Tand personnage, pour donner de son mérite une juste idée, n'a pas de meilleur moyen que d'arriver à une immobilité absolue, comme ces «seigneurs» de notre Europe méridionale, qui croiraient déroger en se servant de leurs jambes. Malheureusement les peuples modernes sont obligés, pour maintenir leur rang dans le monde , d'agir, d'agir toujours et de ne se reposer que dans la tombe. Qui s'arrête est saisi du froid des régions polaires, avant-coureur du trépas, et l'inflexible nécessité crie comme la Mort de Bossuet: Marche ! Marche !

Or la Perse n'a pas marché. La Renaissance, la Réforme, la Révolution fran-

9 G. dû ViiK-enti: Il Eosetto di Saadi. Niii)lei:!, 1873.

çaise, ont ompeehé l'Europe de s'endormir dans la nuit du moyen tige. L'Iran a, lui, les idées que nos pères avaient au XV® siècle : Il croit, par exemple, comme Ptolémée, que le soleil tourne autour de la terre, et ses poètes, comme Pirdousi, même ses poètes-astronomes, comme le célèbre Kheami, se servent constamment d'expressions empruntées au système de Ptolémée. M. de Klianikoff nous peint admirablement la stupéfaction d'un astronome de Meshid, la ville sainte, à qui il essayait de faire comprendre les lois de Kepler et le système de Copernic. L'influence des poètes aggrave les illusions de la vanité nationale. Les conceptions fantastiques et les rêves de la poésie, même populaire, ont envahi la science, et la nation, au lieu d'avoir pour guides des Newton et des Laplace, emprunte son système du monde à ceux qui ont le moindre souci de la réalité. Le sentiment de l'art et de la poésie est certainement une faculté très précieuse, complètement indépendante du progrès scientifique, et les peuples à qui il manque n'exciteront jamais grande sympathie, mais il ne faut pas qu'il supprime d'autres facultés qui sont l'honneur de notre espèce. La Grèce d'Homère et de Sophocle était aussi la Grèce de Pythagore et d'Aristote, de Pythagore qui fut le précurseur de Copernic, d'Aristote une

des jjIus fortes têtes scientiiiques que l'Humanité ait produites.

La politique n'a pas plus progressé que la science. Le gouvernement est un gouvernement d'ancien régime, où le despotisme trouve sans doute les obstacles qui le gênaient en France avant Tabsolutisrae dos Bourbons et en Russie sous les EourikovitchS; mais qui ne correspond plus aux besoins du moment. Si un pareil gouvernement, sorte de fédération de populations qui n'auraient jamais supporté une union plus étroite, avait sa raison d'être au temps de Saint Vladimir et de Philippe Auguste, il est impuissant maintenant à faire progresser le pays et surtout à défendre son indépendance. Il a manqué jusqu'à présent à la dynastie des Khadjars, un de ces grands hommes qui n'ont pas plus fait défaut à l'Iran mazdécn qu'à l'Iran musulman. Les débuts des Khadjars donnaient à redouter bien d'autres inconvénients. Un chant de l'époque du fondateur de la dynastie régnante, exprime d'une façon lugubre l'impression de terreur qu'a produite l'établissement de cette famille.

Après la mort de Nadir-Sehah, le Napoléon de la Perse, un homme de sa race, sorti comme lui des rangs des nomades^ le Kourde Kérym, du clan des Zendhys, qui avait servi comme soldat sous les drapeaux de Nadir, réussit à

grouper autour de lui les nomades de l'empire. Los clans arabes euï-mômes se prononcèrent pour lui. Sa loyauté et son caractère bienveillant lui concilièrent aussi les habitants des villes. Sous le titre modeste de vékil (gouverneur), il devint le vrai chef de l'empire. Il ranima le commerce, protégea l'agriculture et s'efforça de réveiller la vie intellectuelle. Aussi peu lettré que Milosch, le fondateur de la principauté de Serbie, et que l'Albanais Mohamed-Ali,qui a relevé le trône des Pharaons, il aimait les poètes,') et dans Schyraz, devenue sa capitale, il fit restaurer avec magnificence le tombeau du célèbre Hafiz, moins abandonné que n'est aujourd'hui dans les ruines de Thous la tombe de l'Homère persaU; dont M. de Khanikoff n'a pu retrouver la trace. Sa mémoire est tellement vénérée que Langlès atteste qu'il a entendu, à Paris, tous les Persans en parler comme du bienfaiteur de leur patrie. Franklin, Morier et Malcolm ont prouvé qu'il méritait ce titre.

Une dynastie aryenne semblait à la veille de régner sur la Perse quand le vékil mourut paisiblement en 1779. Mais la famille de Kérym ne sut pas consolider son oeuvre. Elle se divisa avant

V Le baron de Hammer a écrit l'histoire des belles lettres persanes {OescJàchte der achonen EedekUmte etc., Vienne, 1818). Cette histoire va de l'époque des Samanides à celle des Séfewieh.

d'avoir affermi sa puissance, et l'anarcliie recommença. Cependant Ali-Mourud finit par faire reconnaître son autorité, à la veille de la révolution française (1784). Malheureusement pour les Zendliys, dans les impénétrables forêts du Mazandéran, au nord de la Perse, un eunuque du clan turc des Kbadjars, se maintint indépendant. Djafar-Khan, successeur d'Ali, dut lutter contre cet Aglia-Moliammed , le funeste génie de sa famille. Loutf-Ali- Khan, fils de Djafar, septième vékil de la dynastie des Zendh3's, promettait à la Perse un digne successeur de l'excellent Kérjm-Klian. Dès l'âge de vingt ans, sa taille avantageuse, son adresse dans les exercices du corps, sa bravoure, sa loyauté, son caractère bienveillant lui avaient mérité la sympathie générale. Devenu l'idole du peuple et des soldats, il semblait comme le Marcellus de Virgile réservé à un glorieux avenir s'il parvenait à triompher des «cruels destins». Parmi les causes qui rempêchcrcnt de réaliser ces belles espérances, un chant populaire met en première liguela trahison, cette plaie incurable de la Perse. A la bataille de Schyraz (7 Août 1789), au moment où la (léfaile d'Agha-Mohamed semblait certaine, un de ses parents prit la fuite avec 6,000 Kourdes. Son beau-père, Hadji- Ibrahim, se rendit particulièrement odieux par l'ardeur avec laquelle il travailla à

lî

la mine do Loiitf. Aussi joiie-t-il dans le chant le rôlo d'un véritablû Judas.

»0 Hadji,« s'écrie lo poète indigné, »tu l'as perfidement livré à l'esclavage. ]l était ton élève, tu fus son maître. 0 Hadji, il t'appeliait son père. Tu as livré le roi aux mains des Khadjars!«

Après s'être conduit en héros au siège de Kerraan, Loutf fut livré par un de ses oncles à Timplacahle eunuque, qui lui fît arracher les yeux et plus tard le fit tuer. Le chevaleresque vékil n'avait que 26 ans. La ville de Kerman eut particulièrement à souffrir de cette révolulition.')

Le chant des aveugles de Kerman est une sorte de complainte que chantaient en mendiant par toute la Perse les habitants de la ville à qui les bourreaux du féroce eunuque-roi avaient arraché les yeux. En 1794, tandis que les terroristes français faisaient couler des torrents de sang, Aga-Mohamed semblait vouloir prouver à Kerman que tous les despotismes se ressemblent. L'Anglais Malcolm a raconté'^) les horreurs de cette terreur autocratique. Il affirme que le tyran priva sept mille individus de la vue, afin de frapper d'épouvante les par-

^) V. Herford Jones Bridges, The dynaaty of the Khadjars.

-) niitory of rersia, Londres, 1829. T. II, ok. 19.

tisaiis de l;i dynastio aryenne. J^a popnlavité des adversaires de l'euniKine est attestée par le début mC'nie du chant:

»A elia(iue moment on entend le son de la flûte, comme pour demander: (,)uand viendra notre Loutf Ali-Khan. Loutf Ali- Khan à la svelte ceinture tombe une nuit sur le camp du Khadjar. 0 incomparable cavalier sur ton coursier Karran ! Tu es comme un lion au jour de la bataille... Toutes les fois qu'il mettait son cheval au grand galop, il pouvait braver trois cents hommes." Ce chant mélancoli(iue sembla longtemps une protestation des Farsys vaincus contre la dynastie turque. Sous les monarchies absolues la Muse populaire a plus d'une fois pris la place do la presse muette, et l'on sait (jue le cardinal italien Mazarin lui-mémo se résignait à laisser chanter les Fianyais tant qu'ils ne refusaient pas de payer et de grossir le trésor que l'avare ministre devait laisser en mourant.

L'eunu([ue avait pour son neveu cette passion aveugle qui a fait créer dans la cité des papes le mot de «népotisme.»

Qmmd il luttait contre Kérim-Khan, le populaire Zendhy, il s'écriait en montrant l'héritier du trône de Cyrus à des partisans: ))(,)uel sang il me faut verser pouripie cet enfant règne un jour ! «Fetli- Ali-Schali heureusement ne ressemblait nullement à ronde, et son caractère con-

tribua beavieoiip îi raffermissement d'ime dynastie qui semblait si peu solide. Dans son long règne de trente six ans, il réussit, grâce ù son humeur conciliante, à teuir trau(|uille un peuple qui s'habituait à de perpétuelles révolutions. Comme Louis XV, dont il avait les moeurs voluptueu- .«es, il était le type d'un gentilhomme accompli. Mais son penchant pour le bien- Otre et le luxe n'excluait pas certaines tendances élevées qui manquaient beaucoup trop au successeur de Louis XIV.

Il aimait les arts, la littérature et la poésie, et il se servit habilement des lettres pour rendre plus humaines les habitudes d'un peuple que Tanarchie du XVUP siècle menaçait de ramener à l'état sauvage.

La poésie populaire prit un rapide essor.') Dans Venderoun (harem) du roi des rois on composait perpétuellement des chants qui se répandaient dans tout le pays. De cette source viennent la plupart des chan-

*) On doit à M. A. Chodzko, qui a passé plusieurs années en Perse, la connaissance de la poésie popuhire de ce temps. On regrette que son savant ouvrage (Spécimen of the popular poetry of Persia) publié eu Angleterre par les soirs du Commitee oj the Oriental translation fund of Grect Britain and Ireland. n'ait été traduit dans une des langue-, du continent. M. ChodzTio croit que la poésie des Turcs de l'empire est supérieure à celle de la population aryenne. Si la race turque oi-eupe le premier rang dans les états du „roi dos rois", elle ne le devrait donc pas uniquement à sa supériorité militaire.

sons (|iio nous avons. On los chantait eu dansant selon l'usago national. Kn l*orso, f'onnno l'a remarqué avec raison Hoinniaire de Hell, les femmes ne sont nullement étrangères à la poésie et plus d'un chant, dit M. de Gobineau, est sorti de Venderoim du roi régnant.')

Le ton de ces chants ne s'explique pas seulement par les moeurs persanes et par l'excessive liberté de langage propre aux Asiatiques, mais aussi par le caractère d'un règne pendant lo(juel on réagissait contre l'époque précédente, comme sous le Directoire la licence succédait à la Terreur démagogi((ue. On sait que les écrivains du siècle de Louis XV, des philosophes aussi bien que des poètes, n'hésitaient nullement à se reconnaître comme les auteurs d'écrits qui auraient étonné peut-être les sujets de Fcth- Ali-Schah. Si l'on en croit un chant, la famille du prince n'aurait pas échappé aux aventures dont s'occupait Versailles au siècle précédent. Un accident dans le jardin, chant qui a été si populaire à la cour de Téhéran, fait allusion à une aventure dont Vcnderoiin d'Ali-Schah, fils aîné de Feth-Ali-Schah, fut le théâtre.

Le ton dégagé et ironique des réponses

») Le Dr. Polak a publié une biograjiliio de ee prince à l'époque de sou premier voyago en Europe. Xasi-cildin-sc/iah, der Kadschare, dans la Xeue freie rrcsae du 15 juillet, 1873.

(lo riicroïuc de eetto uTenture, atteste une fois de plus (ino la timidité n'est pas couimune cliez les Persanes, surtout chez les dames de ce rang. Mohammed-Scliali, successeur de Fetb-Ali-Schah, qui avait les habitudes régulières et l'esprit peu résolu d'un Louis XVI, croyait faire acte d'énergie quand il engageait les dames de Venderoun à respecter les apparences. Ces femmes qui dans toutes les classes s'emparent si bien de rimagination des poètes iraniens, méritent-elles réellement d'être admirées ? Un écrivain russe qui n'est pas suspect d'enthousiasme pour la Perse ne nous laisse aucun doute sur ce point. (Quoiqu'il trouve les Persanes basanées et qu'il découvre dans leurs traits des traces de mélange avec la famille touranienne, il n'hésite pas à déclarer qu^elles sont élancées, très bien faites et> pleines de grâce dans letirs mouvements. «Quelle grâce, s'écrie-t-il, dans leur démarche cavalière, lorsque le frcle plancher craque sous leurs pieds teints de henné! Que leur taille est cambrée et bien prise dans leurs justaucorps i) si serrés, contrastant avec leur pantalon') plus ample qu'une jupe! Quelle masse de cheveux d'ébène encadre leur charmant visage et tombe sur leur sein basané que

V II s'agit de l'arlcdloukh, lo leacJanet de Turques.

-') Lu zirâjamé, le chalvar tuic.

recouvrtî niul une gaze') indiscrète! Quelles paroles de miel sortent de leur bouche délicieuse ! Car la langue persane est la plus séduisante du monde, et nulle part on ne voit des lèvres et des dents plus fraîches!"''')

Ce texte curieux prouve que les poètes populaires ne se font pas illusion, comme cela arrive si souvent, sur la fiiseination que produit la beauté des femmes dont ils louent les charmes avec exaltation: „0 ma bien-airaée, ton sourcil est comme une épée ; tes cheveux sont comme une chaîne ; le jardin de ton sein est comme la vallée de Kachemyr; ta beauté est le conquéraat du monde" — „Gulamschah, tu es belle,"' dit un autre, „sur ton bras d'argent brillent des bracelets d"or. Ton arîcaloukh est fait avec le ehâle de Kachemyr, ton cheppen est bariolé de beaucoup de couleurs. Ma passion pour toi m'a tué, tes yeux pleins d'amour ont causé ma mort.

Ton cou de cygne m'a rendu esclave.

Ton sein saillant comme celui d'un joyeux faucon') m'a rendu fou . . . Dans le jardin de ta beauté le perroquet a honte de ses plumes.'' — „La femme

*) Le pirhrn.

-) Prince A. SoItykolV, Voyages da^is Vlnde et ea Perse.

») La cliassc au faucou cit toujours usitée en Perse.

deMirzaJan, «s'écrie un troisième,» porte un voile entrelacé d'or, par ce signe vous pouvez la reconnaître. L'épouse de Mirza Jan est une lémme grande, un véritable cyprès marcheur (paix à l'âme de son amant) dans une chemise de batiste. Petits sont \e< pieds et les mains de la femme de Mirza Jan ; mince est la ceinture de la femme de Mirza Jan.

Uh î que je sois la victime de sa charmante figure ! Comme elle est gracieusement nouée la ceinture de cette folâtre beauté! Je suis l'esclave de ses esclaves!" Eien ne ressemble moins que ces portraits à la „ fera me timide" sans cesse exaltée par le Mahùhhûraia et la poésie du Brahmanisme. Si cette expression est employée dans l'Inde comme une épithète louangeuse, les poètes persans se gardent bien de la faire entendre aui oreilles des altières beautés dont ils exaltent les charmes. Nous sommes ici dans un pays oii le Babisme enseigne que „la femme a été créée pour ellemême et pour ses enfants", maxime qui semblerait dans l'Inde (et ailleurs) un épouvantable blasphème. Aussi se sert-on volontiers pour peiudre les femmes de comparaisons qui expriment bien la fierté de leur démarche. Ou les nomme, par exemple, en sorg:iaut à ces beaux arbres qui dressent leur tôte superbe vers ce ciel de l'Iran dont rien ne saurait rendre

la splendeur, ^uii cyprès qui marche" ; ou, en pensant aux êtres supérieurs à notre nature humaine, „une Péri" et encore „un ange sous une forme humaine.'' L'expression «maîtresse du monde* peut être eraplo3'ée par un amant qui déclare qu'il porte au cou, comme une tourterelle, un collier, „le signe de l'esclavage."

Ces traits fout comprendre avec l'inimitable naturel (jui caractérise la poésie populaire, (^u'il s'agit des femmes de cette race aryenne qui les premières ont essaye de réagir contre les traditions des Sémites que le christianisme a propagées jusqu' aux extrémités de l'occident, (^Vuoicpie les Persanes aient autrefois (sous les Basanides) porté le sceptre pesant du .,,roi des rois", elles ont dû lutter contre l'influence de l'islam si peu favorable à leur sexe. Les mollahs, qui ont altéré si profondément les enseignements du Prophète, les out aidées dans leur opposition aux coutumes de l'Arabie et de la Judée. Aus:?i, tières des droits que leur assure la loi,') droits qui ne sont inférieurs qu'à ceux des femmes russes^), sont — elles réellement maîtresses dans la maison. Le

1) V. Hommaire de Hell, Voyage en Ferse et en Turquie 1852— 18G0.

-; Spiridiou Zcisas, Etudes hUlvriqucs sur la législation russe, cb. XIX.

comte de Gobiueau, prcuccupé comme 011 doit l'être en pays saliqiie des privilèges masculins, est même porté à croire que s'il se trouve des opprimés au foyer domestique, on les rencontre plus souvent dans le sexe fort que dans le sexe faible Vivfs et emportées, comme cette fille dont la colère contre un Européen (Firenghi) éclate dans un chant, les Persanes seraient assez disposées à faire usage de leur terrible pantoufle au talon de fer, et le diplomate français aurait constaté qu'elle est plus à craindre que la cravache dont plus d'une miss américaine n'a pas hésité à se servir.

Mais le divorce est tellement ficile qu'on a peine à croire qu'un mari de Téhéran ou d'Ispahan puisse se résigner longtemps à subir un traitement trop dur.

Ajoutons que les mariages sont si précoces et se font avec une telle étourderie, que des gens qui se préoccupent si peu de l'acco'-d des caractères ne doivent pas s'étonner des agitations de leur ménage.

Les partisans du Babisme, loin de croire que la condition des femmes soit conforme à la stricte équité, ont tenté de les délivrer de la polygamie et de l'obligation de porter le voile. Dans ses études, si intéressantes, sur les rehgions de l'Asie centrale, le comte Gobineau nous a fait connaître l'origine et les

croyances des i»ar(,i8ans d'Ali Mirza i\Io- ]iaiiiined, siiniuinmé Je Hah, ot le rôle (|ii(', les femmes, surtout l'éloquente et intrépide (jiourret-oul-Ayn(la consolatioa des yeux), ont joué dans cette secte qui a fini par sembler nienoçanle pour l'existence même de la dynastie,

La part que le sexe féminin a prise à l'agitation ))abiste n'était pas faite pour calmer la verve de la poésie populaire, toujours disposée à s'exercer contre les femmes et leurs fidèles alliés, les mollahs. La vivacité des satires prouve qu'il s'agit de puissances avec lesquelles il faut compter. A entendre un Persan, si tous les mollahs ont une fourberie machiavélique, toutes les femmes sont des Me>salines. Mais comme chacun excepte soigneusement sa mère, sa femme, ses filles et ses soeurs, on est porté à supposer ((ue l'esprit de défiance et de dénigrement, maladie universelle en Perse et chez les peuples eu décadence, n'est ]tas étranger à ces jugements pessimistes. Jl est vrai ((ue (juaud un sexe tout entier est esclave de la volupté; quand les chants les plus populaires contiennent des passages trop licencieux pour que M.^ Ohodzko ait pu penser à les traduire," il est difficile que la femme échappe complètement à l'influence des habitudes générales. Lettrés et artistes s'il en fut jamais, très préoccupés de la

forme dans leurs poésies, les Farsys n'ont pas assez de souci du fond, et ils ne se rappellent pas assez les mâles accents de leur Homère, de ce Firdousi dont le culte de la patrie semble avoir été vraiment la muse.

Les auteurs comiques ont trop 'd'intérêt à entrer dans les idées dominantes pour ménager le sexe féminin. Les pantomimes eux-mêmes s'emparent de ce sujet éminemment populaire Le comte de Gobineau a vu à Ispalian une scène qu'on aurait pu appeler la Journée d'une dame élégante. Cette journée commençait par une querelle avec le mari, puis venaient des scènes dans lesquelles notre élégante trouvait mille occasions de montrer son humeur capricieuse et emportée, sa passion de la parure, de l'oisiveté, des visites et des commérages. Les écrivains comme les acteurs sont d'autant moins réservés qu'il n'y a pas à redouter les représailles qui en iliUrope sont déjà la conséquence de ces attaques. L'Iran n'a pas de George Sand ni de George Elliot.

Il faut avouer que la Muse comique ne ménage personne, et que la vénalité des juges, riij-pofrisie des mollahs, les fourberies des marchands, les querelles de la plèbe ne sont pas décrites avec plus d'indulgence que les travers des femmes.

iDtGiTogez rbumnie du pcupl*', vous trouverez chez lui 1» germe de cul esprit satirique sans frein. Tout ce (jui exerce le pouvoir lui est antipatlii(iue ; bons et mauvais sont traités avec la même impartialité possimisie. Les nations serviles sont étrangères au sentiment du respect et les despotes en Europe comme en Asie se font de grandes illusions quand ils b'imaginent qu'on les admire et (ju'on les aime! La nature liumainea besoin de se dédommager des contraintes humiliantes qu'on lui impose, et les plus dociles en apparence n'éprouvent aucun scrupule, quand l'occasion se présente, d'obéir à ce ponchaut.

Les pièces tragiques no sont pas moins goûtées que les farces. Il est vrai que leurs auteurs, aussi inconnus que leurs oeuvres sont populaires, s'adressent avec beaucoup de dextérité au sentiment patriotique et au sentiment religieux. Aussi il faut peut-être remonter jusqu'au théâtre grec pour trouver un théâtre qui mérite à ce point le titre de national.^) au lieu d'emprunter leurs sujets comme le font Corneille et Racine à une autre civilisation et à un autre

') Nous devons ;\ M. Cliodzko et au ceinte de Gobiueau la cyiniaissaucc du llicàtre peisau.

(Milîe, les écrivains persans les prennent dans l'histoire de riran, à l'époque des perséentious dirigées contre les fils d'^li par les Khalifes abassides. Ali, gendre du Prophète, est pour les Persans la personiîilicatiou éclatante de la lutte de la doctrine chiite contre le dogme sunnite, représenté par les Arabes et par les Ottomans détestés. Au fond, cette lutte se rattache aux tendacccs inconciliables de races Daturellemt^ut hostiles, toujours disposées à se faire une idée dilïérente do la Divinité, de l'homme et de la nature. Cette hostilité instinctive, l'ardeur des rancunes religieuses, la passion des spectacles expliquent l'enthousiasme que les drames excitent. Dans tous les quartiers et sur toutes les places se trouve un pavillon qui sert de théâtre. Les femmes et les enfants ne sont pas les moins pressés d'assister aux représentations.

Le théâtre est au niveau des spectateurs, les hommes se mettent d'un côté et le sexe féminin de l'autre.

La plus célèbre de ces représentations a lieu an mois de Moharrem. Elle a pour sujet la mort de Housseïn et de Hassan, fils d'Ali, tués dans la plaine de Kerhela. Elle dure une dixaine de jours et chaque représentation quatre ou cinq heures. Elle consiste eu morceaux de poésie lyrique dont M.

riaudin') et le comte de Giobineau

0 Voyage en Perse 1843.

s'accordent à reconnaître le caractère vérital)lement émouvant. L'impression qu'ils produisent sur la foule confirme pleiuenient celte appréciation des deux voyageurs français. L'auditoire .sanglotte, pleure et pousse des cris. Il y a bien chez un certain nombre l'envie de montrer l'ardeur de leur foi, genre de démonstrations qui partout a des avantages de plus d'une espèce, cependant la plupart sont sincères, et les étrangers qui comprennent la langue ne parviennent pas à se soustraire à Témotiou générale. Mais ils remarquent mieux que les indigènes des longueurs dont ceux-ci ue semblent jamais s'apercevoir et que la poésie de ce genre ne redoute pas assez. En Perse, on n'est jamais lassé d'entendre le récit des épreuves et des souffrances des saints chiites. Au moyen-âge, les Occidentaux supportaient avec la même patience les développements infinis des Mystères. L'auteur de V Imitation a raison de donner la patience comme un des caractères essentiels de l'amour.

Les cinq pièces publiées par M.

Chodzko') vont des derniers jours du Prophète à l'assassinat d'Ali et à la mort de ses fils. Le Martijrc cVAU est

V Théâtre persan, choix de téaziés OU drames traduits ])our la première fois du persa,a par A. Cbodzko (^Paris, 1878.;

particulièrement pathétique. La désolation (le sa fille, la petite Koulsouiii, est peinte avec naturel.

Dans los adieux d'Ali à son serviteur Gamlier se révèle la sérénité surnaturelle d'Ali et se manifeste tout l'enthousiasme qu'il inspire à ses admirateurs :

«Ali. — Du calme, de la patience, mon pauvre Gamber. Ne te livre pas à ces pensées de désespoir. Après moi, tu serviras Hassan et Houssein, pour mériter la récompense du salut éternel auprès du maître de tous. Ne t'afflige pas, ami; mes deux lils assureront ton bien-être sur la terre et là-haut.

«Gamber. — Corps du Prophète, astre du septième ciel, âme de la maison de Dieu, rose du parterre de fleurs de la religion et ami d'Allah, ah ! qu'ils étaient beaux ces jours oiî, monté sur Duldul, tu éblouissais les yeux de nos ennemis par le soleil des victoires qui étincelait sur l'or de ton étrier.

Je te suivais partout, fier de la grandeur de mon maître, et Gamber, petit atome, se baignait dans les flots de lumière de ta gloire. Dorénavant, comment, pourrai-je voir Zulfékar^), ô mon roi ? Avec quels yeux contemplerai-je Duldul? Pai'le, parle, ô mon

*) Nom du sabre d'Ali,

maître, dis! A la vue do ton glaive et de ton cheval; comme moi orphelins de leur maître, que fera Gamber, sinon de déchiier sa barbe et ses vêtements?

«Ali. — Duldul ne sera pas plus oublié que toi, mon vieil ami. Pardonne moi toutes les peines que lu as endurées pendant de longues années. Approchez, Hassan et Ilousseïn. Je vons confie Gamber; il m'a servi avec dévouement et loyauté ; il a eu toute ma confiance. Ayez-en soin, mes enfans, et par vos boutés faites-lui oublier que jo ne vis plus.

«Gamber. — J'ai un souhait, une prière à t'adresser, mon prince. Avant de quitter cette terre d'angoisses, j'aurais désiré te voir encore une fois à cheval sur Duldul. Monte -le, ô mon souverain, et laisse-moi marcher encore une fois à côté de ton étrier. laisse-moi recueillir la poussière des sabots du noble animal; j'en frotterai mes yeux; c'est un collyre de grand prix.

«Ali. — 11 ne m'est plus permis de songer à monter Duldul. La mort a déjà sellé pour moi son Duldul. Je vais le monter tout à l'heure, afin de chevaucher à travers d'autres champs.

Va, mon brave écuyer Gimber, jette un linceul noir sur mon cheval favori, dis-lui qu'il n'a plus de maître, que l'iniquité de la fortune l'en a privé.

(Gamber sort et revient, tenant le cheval favori parla bride) — «Viens, Diildul, que je te revête d'une housse noire. Les mécréans, les infâmes barbares ont martyrisé notre maître. Tu es triste, tu sens, ami Duldul, que ton cavalier, ton prince expire dans les flots de son noble sang. Ne t'en défends pas, laisse-moi te draper pour le deuil.

Laisse-moi couvrir ma tête de la poussière que tu foules et puis mourir à tes pieds. Laisse-moi déposer ma bouche sur ces étriers, sur cette selle. Ali fait toute ma joie, toute ma richesse.» —

Dans le Messager de Dieu Mahomet fait consentir Ali et Fatima à la mort de leurs fils: «Puisqu'on veut, dit Fatima, que les vrais croyants soient sauvés au prix de mon infortune, je consens à être la plus malheureuse des mères, je consens ce que la grande calamité ait son cours."

Le Monastère des moines eui'opêens^) est la plus remarquable des pièces traduites par M. Chodzko. Le principal personnage est la tête d'un des martyrs de Kerbéla : «Mon nom est Hosseïn; mon métier extirpateur des ennemis de Dieu.» Les patriarches

V La Dame chrétienne, trad. par le comte de Gobineau, semUo on être un remaniement.

viennent lui rendre hommage et Jésus «l'illustre rejeton de la souche de prophètes» deseend, avec Moïse, du «haut du septième ciel» pour faire «sa visite de condoléance au fils du prince de l'univers.» — «Les yeux gros de larmes, s'écrie-t-il, j'arrive pour m'acquitter des devoirs dus à la tête de Hosseïn.

Rose du jardin des fleurs d'Ali, lumière des deux yeux, je te salue. Yictime d'hommes iuiques, tombé sur le désert du malheur, reçois mon hommage. Ah!

que toutes les oeuvres méritoires par lesquelles Jésus, persécuté comme toi, a bien mérité de Dieu, te servent de rançon, noble tête! Que je sois sacrifié à ton front couronné d'une auréole, à ton front immaculé ! Quel traître sans foi commit ce sacrilège inouï? Comment a-t-on osé porter la main sur cette tête d'innocent? Viens ici, orateur du Dieu^), approche, contemple ces traits du roi de la religion. Ce rayon qui émanait des yeux de la miséricorde des deux mondes, cette existence bénie se sont éteints !»^)

On voit aussi paraître les femmes des patriarches, Eve, Agar, Eachel, la fille de Jéthro et même jMarie. mère de Jésus.

V Moïse.

•■) Tratl. Cbodzlio,

Le zèle qu'on montre iDour la mémoire des martyrs de Kerbela ne doit [las faire croire que la poésie persane soit essentiellement orthodoxe. Les poètes soufys, pour ne citer qu'un exemple, sont bien loin d'avoir, en matière de religion, des tendances conservatrices.

Un écrivain français reproche au Dr. Tholuck d'avoir, dans un ouvrage qui fait autorité, le Soufisme^), donné beaucoup trop de place à la poésie et trop peu aux écrits dogmatiques. Cette critique semble d'autant moins fondée qu'il est peu d'écoles qui doivent autant à la poésie que la secte célèbre des soufys, secte qui a profité avec une rare habileté de la passion des Persans pour la poésie et du talent des poètes qui avaient adopté ses idées, afin de populariser des doctrines très peu conformes au génie de l'Islam sémitique.

En Perse, où l'on ne trouve peut-être pas un vrai musulman sur vingt personnes, le soufisme avait un terrain admirablement préparé. „I1 serait excessivement intéressant, dit le comte de Rochechouart, d'examiner l'état de la foi en Perse. Je suis certain qu'on arriverait à des résultats que l'on est loin de soupçonner en Europe, oii l'on s'obstine à considérer l'Asie centrale comme' un foyer

') Tholuck Werhe (Gotha, 18G3-G7).

de fanatisme musulman, tandis qu'au contraire il n'y a pas de pays oi^i l'islam soit plus battu en brèche.»

En tout pays on peut rompre avec l'ortliodoxie dominante ou parce qu'elle ne donne pas de satisfaction réelle au sentiment religieux, un des plus puissant instincts (le notre espèce, ou parce qu'on pense qu'elle ne repose sur aucune espèce de preuve. Aussi existe-t-il parmi les soufys deux tendances fort opposées, un mysticisme qui aspire à une union intime avec un Dieu pareil au Dieu de Spinosa (ce philosophe juif était en réalité un Asiatique qui scandalisait les Européens du XVil siècle) ou un rationalisme qui n'accepte pas plus les dogmes de l'Islam que la morale dont les principes sont le fond des religions actuelles. Mais il ne faut point que le mot rationalisme fuisse illusion. Un fils de l'Asie peut nier l'existence ou la personnalité de Dieu et de toute morale obligatoire, sans cesser de croire au surnaturel, ou, pour mieux dire, la distinction entre les faits naturels et les miracles n'a aucun sens pour lui, ceuxci lui semblant toujours aussi vraisemblables que ceux-là. L'imagination, aussi vive chez l'Asiatique qu'elle l'est peu chez l'Européen, paralyse complètement la logique. Des gens qui sont moins élèves d'Ariitote que de la fantaisie

orieutale ne se c oient pas obligés, en adoptant un système, d'éliminer de leur intelligence tous les éléments fournis par les autres. L'action énervante d'une doctriue qui a produit tant de grands poètes quiétistes se trouve souvent afiaiblie par ces inconséquences, s ns qu'il soit possible de contester la périlleuse influence exercée par les fiers dédains de ces esprits qui parlent de TactioD; de la nature et de la vie avec une verve araère. Les employés, les marchands, les principaux artisans ont à divers degré subi cette influence. De même qu'on disait, il y aune trentaine d'années, que la bourgeoisie française était «voltairienue» on peut dire que les bourgeois de la Perse appartiennent aux soufys. Le fondateur de la célèbre dynastie des Séfewieh était lui-même soufy ; mais il crut nécessaire par politique de soutenir énergiquement les mollahs, alors tout-puissants en Perse. Des calculs analogues ont décidé Frédéric H et Catherine II à donner, au dernier siècle, un asile aux Jésuites.

Dans un ouvrage que M. de Khanikoff appelle excellent, M. Garcin deTassynous a fait connaître une des oeuvres les plus remarquables de la riche poésie des Soufys '), le Mantic UttàU' (Langage des

') V. aussi Haininer; rédition du Gnlichi'n i Ras (Post, 1835; Silves'.re de Sacy, l'éditiou

russe dans la saiute cité de Meschid.

oiseaux) de Farid-Uddia Attar, dont le tombeau a été visité par le voyageur Pour Attar, tout ce qui tombe sous nos sens est un pur néant, le monde invisible, identique à Dieu même, a seul de la réalité. Le panthéisme condamné si sévèrement dans un chant populaire^) est confessé ici avec une franchise digne du célèbre Juif d'Amsterdam :

«Admire l'oeuvre de ce roi (Dieu), quoiqu'il ne la considère lui-même que comme un pur néant, En effet, bien que son essence seule existe, il n'y a rien en réalité, si ce n'est elle. Le trône de ce Roi est sur l'eau, et le monde est eu l'air ; mais laisse là l'eau et l'air, car tout est Dieu. Le ciel et la terre ne sont qu'un talisman qui voile la divinité ; sans elle ils ne sont qu'un vain nom. Sache donc que le monde visible et le monde invisible, c'est Dieu même. II n'y a que lui, et ce qui est, c'est lui.» Ce passage fait comprendre le parti que les Nossairys tireut des poésies des Soufys, qu'ils interprètent du reste avec l'indépendance qui les caractérise.

De telles doctrines sont séduisan-

du rend nameh.

*) Il est vrai que ce chant appartieut à la poésie des Tourariiens pcrsaiis

tes pour les Times qui assistent à la ruine d'une société vieillie. Quand l'invasion foule aux pieds le sol de la patrie ; quand les tentes fragiles qu'on avait naïvement prises pour des palais de marbre, sont emportées par le souffle orageux de la tempête ; quand l'anarchie mêle ses hurlements aux cris de fureur de l'ennemi brûlant les cités, mystiques et sceptiques se consolent en pensant que tout ce que nous aimons est une pure illusion. Lorsque la Perse, jadis l'arbitre de l'Asie et la terreur de la victorieuse Eome, écrasée au XVIIP siècle, sous le sabot de coursiers afghans et déchirée yar des factions insensées, semblait à la veille de disparaître du rang des nations, qui aurait osé donner tort aux Soufys ? Dans un monde où tout passe comme un rêve ; oîi la stabilité semble impossible; oii pej'sonne ue peut compter sur le lendemain, chacun est porté à n'accorder qu'un regard de dédain aux périssables objets de l'amour ou de la vénération des aïeux, à l'aire ce qu'on nomme des théories «nihilistes», ou à crier, avec Att;r à celui qui seul est éternel : «Les prophètes eux-mêmes viennent s'abîmer dans la poussière de ton chemin!»

Les illuminés de l'Orient chrétien devaient introduire ces doctrines^) dans

V V. Gass, Die Mijittik des Nlcolaus Cuba-

notre Europe, et coinmii l'a fait remarquer le savant auteur de la Poésie lihilosophique et religieuse des Persatis, le christianisme latin a eu des partisans du panthéisme spiiitualiste comme le christianisme grec.

Les contes ne sont pas aussi étrangers qu'on serait tenté de le croire, aux préoccupations théologiques de la poésie persane. Ils ont attiré l'attention longtemps avant qu'on comprît l'importance de la poésie populaire. Un écrivain qui est une des gloires de la science française, Pétis de la Croix, en publia une collection au XVIIP siècle, et un autre orientaliste, M. A. Loiseleur-Deslongchamps, eu a donné, de nos jours, une nouvelle édition. Pétis supposait que son ami, le célèbre dervls (derviche) Modes lui avait remis, à Ispahan, le manuscrit des Hezanjek-Bouz (Mille et un jours).

Mais comme le manuscrit n'a jamais pu être découvert; on n'ajoute plus aucune foi à ce récit. Toutefois la plupart de ces contes se retrouvent dans un roman turc, d'autres dans un recueil en langue persane, plusieurs enfin ont une origine indienne. L'Histoire de la stdtnne de Perse et des vizirs, publiée par Pétis trois ans avant les Mille et un jours (1707) c&t uue traductiou du roman turc intitulé : Les Quarante vizirs.

Les secrets de llame, qui n'ont

pas moins de sept volumes in-folio, sont la source véritable où puisent les conteurs, qui jouissent en Perse d'une vogue d'autant plus facile à comprendre, que la population des villes passe le meilleur de son temps à entendre leurs récits, dont une partie est en prose et l'autre en vers. La gloire des imams est comme au théâtre le sujet principal, sans qu'on oublie toutefois de lancer des traits aux mollahs et aux femmes. Ce culte passionné des mams, si étrange dans une rehgion aussi sévèrement monothéiste que l'islam, s'explique par un attachement invincible aux vieilles croyances, que la force seule a pu déraciner en Perse.

Mais les Khahfes étaient aussi impuissants que les Césars à triompher des instincts irrésistibles des multitudes.

Dans l'ancien culte national, le principe de la lumière et du bien, Ahoura-Mazda (Ormuzd) était entouré des Yazatas ou divinités secondaires. Primitivement ces Yazatas ne semblent pas avoir été fort inférieurs au Dieu suprême. Les fils et les petits-fils d'Ali, prodigieusement transfigurés par l'apothéosti, sont devenus des êtres supérieurs à la nature humaine, tandis qu'Ali lui-même, non seulement supplantait Mahomet , mais devenait une véritable incarnation. Le pieux et chevaleresque gendre du Prophète, sincèrement dévoué au monothéisme sémi-

tique, fidèle udoratcur d'Allah, lutta de son vivant contre reuthousiasine de partisans fanatiques qui voulaient le transformer en dieu. Mais sa mort tragique donna à cet enthousiasme une forée irrésistible dans rame d'un peuple sur lequel l'imagination et la poésie exercent une action si puissante.

La foule a la passion des choses tragiques. Lorsqu' Ali fut assassiné dans la mosquée de Koufa il fut considéré comme une victime, de plus en plus céleste, sacrifiée à la rage impie des Sunnites. La Perse a aujourd'hui des Aly-Ullahys qui regardent Ali comme une incarnation de la divinité. Sa famille participe à la vénération exaltée qu'il inspire. L'n de ses fils, Hossein, marié à une fille du derni'^r roi Sasanide, Yezdedjed, put être considéré comme un héros national. Ce ne fut pas seulement le sang des mart3rs chiites qui arrosa les sablas de Kerbéla, mais le sang des Grands Rois qui avaient fait trembler les Césars de Rome et les autocrates de Constantiaople, un sang aussi précieux pour l'Iran que le sang de David pour la Judée. Hossein et son frère Hassan, malgré le progrès des sectes qui, comme le Habisme contemporain, ébranlent de plus en plus le vieil édifice de Tislamisme persan, occuperont longtemps l'imagiin.tion delà foule.

L'influence des ancieunes idées niazdéennes n'est pas la seule qui agisse sur elle. Pétis de la Croix donne une origine hindoue à ses Mille et un jours. Cette assertion est exagérée, mais il est positif que l'Inde, qui a tant contribué au développement des grandes religions, continue d'agir sur la Perse. Nous nous iiguronstrop volontiers que les Asiatiques sont isolés, parce qu'ils n'ont point la presse (le journal olliciel VIran, n'est pas assez lu pour être regardé comme une troisième puissance de l'État); mais leurs fréquents voyages suppléent en partie à cette source d'informations. Les gens qui entreprennent des expéditions lointaines pour augmenter la somme de leurs connaissances sont nombreux dans l'Iran. Un Persan, fort indifférent au bien-être et comptant toujours sur l'infatigable hospitalité orientale, se met très volontiers en route. Les derviches seuls, si remuants et si pressés de changer d'endroit, si disposés à payer leurs hôtes, avides de merveilleux, avec de belles histoires, servent perpétuellement de trait d'union entr^ deux grands pays. Combien de mythes, de contes, de fables sont ainsi ai rivés jusqu'en Europe! LMran n'a-t-il pas été constamment le lien quia rattaché les unes aux autres les populations qui en Asie comme sur notre continent ont une orii;iue commune V

Lorsque je parlais dans la Jicvue des deux inondes de la poésie populaire des Turcs orientaux, j'exprimais une opinion peu favorable à l'avenir de ces populations. L'événement n'a pas tardé à réaliser ces prévisions, l'intrépidité attestée i)ar les chants du Turkestan étant une ressource bien insuffisante contre la tacti(iue européenne. L'examen de la poésie persane fait naître des inquiétudes plus graves encore et l'attitude des sujets du roi de Perse toutes les fois qu'il a été attaqué au XIX** siècle, par les Russes ou par les Anglais, a confirmé pleinement ces inquiétudes. Cet Etat, dont les origines se perdent dans la nuit des temps, qui a donné le jour à tant d'esprits éminents, qui a produit tant de grands hommes, qui a résisté à tant de tempêtes, en est arrivé comme la Turquie à compter moins sur ses propres forces que sur la rivalité des puissances chrétiennes que les alliances des dynasties et la mobilité des politiques peuvent changer eu accord. La poésie des clans ferait croire, il est vrai, que les sentiments virils, que les résistances patriotiques trouveraient un point d'appui dans la fraction du peuple persan qui n'a pas été dépravée par le despotisme, la vie molle et sensuelle. Mais la science militaire dos clans n'étaut nullement en rapport avec leur bravoure, on devrait

s'attendre à les voir, en cas de crise suprême, condamnés à une impuissance qui laisserait le royaume à peu près désarmé. Il semblerait cj^ue partout les gouvernements turcs soient, de nos jours, menacés du sort des Arabes qui, après avoir joué un si grand rôle en Asie, en Afrique et même en Europe, sont retombés dans la triste situation d'où Mahomet les avait tirés. On peut sans doute, avec de la bravoure et de la résolution, et quand les circonstances sont favorables, fonder de grands empires: mais pour les faire durer, pour les défendre contre les innombrables causes de dissolution qui menacent toute association humaine, pour empêcher les factions de les ruiner et les intrigues de l'étranger de les miner lentement, il faut un ensemble de rares qualités et une persévérance hors ligne, dont quelques nations sont exclusivement douées. De grands politiques, des héros, les Koeprili, ces fils de l'intrépide Albanie, un Nadir-Schah, pareil aux guerriers du vieil Iran, ,sont capables d'arrêter un moment les Etats sur la pente de la décadence; mais quand ils ont disparu de la scène, ils semblent se précipiter vers l'abîme avec la rapidité d'un torrent dont un puissant obstacle aurait un moment arrêté la course irrésistible.

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