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La poésie lyrique russe

La poésie lyrique russe, avant de trouver en Pouchkine et en Lerrnqntov ses plus illustres représentants, a derrière elle une histoire. La tradition orale a transmis à la Russie chrétienne les échos des chants qui exprimaient la joie et la terreur de l'homme devant les phénomènes de la nature et le mystère des choses. Elle en a perpétué le souvenir dans l'allégresse des Noëls et des hymnes au printemps, dans les plaintes rituelles de la fiancée, dans les lamentations des funérailles et les formules magiques conjurant les puissances invisibles.

Elle imprègne aussi l'épopée nationale, les bylines qui, en narrant les prouesses des bogatyrs, laissent souvent jaillir en apostrophes ou en invocations le sentiment dont elles sont pleines.

Mais si le village conserve pieusement cet héritage du passé, la société cultivée s'en éloigne de plus en plus. Certes, le poème du Dit de V Armée d'Igor montre qu'un lettré du XII® siècle n'était pas insensible à ces charmes païens et savait en tirer des thèmes magnifiques.

Toutefois, les influences jésuitiques polonaises et l'esprit scolastique dominent jusqu'au xvii'^ siècle la littérature écrite. Puis c'est, avec Pierre le Grand, l'invasion des œuvres traduites dé l'allemand, du hollandais, du français, de l'italien, de l'anglais, et parmi lesquelles on s'empresse de chercher des modèles. Aux versificateurs kiéviens succèdent des élégiaques et des moralistes néo-classiques. En même temps, la liberté plus grande des mœurs favorise l'éclosion de vers d'amour, souvent anonymes et naïfs, dont la tsarevna Elisabeth Petrovna donne elle-même l'exemple. La haute poésie, formée aux écoles allemande et française, s'installe auprès du trône. Trédiakovski, pédant législateur 1 -==^=

du Parnasse, trouve chez Boileau le cadre de ses exercices

poétiques. Lomonosov, génie encyclopédique, passe sans effort de la cornue et du télescope à la trompette héroïque. A grand renfort d'allégories et de personnifications, et soutenu par un ardent patriotisme, il célèbre dans ses odes les victoires nationales. D'une voix plus naturelle, il chante les vertusdeson impératrice bien-aimée. Son émule Soumarokov, par ailleurs fécond dramaturge, n'atteint pas, dans ses tentatives lyriques, au souffle de Lomonosov. Mais il se divertit à composer des « chansons » qui, sous leur parure soignée, empruntent au répertoire populaire le plus clair de leurs beautés. Il prélude ainsi au mouvement qui ramène insensiblement à la muse paysanne les amateurs de fraîche poésie.

Sous Catherine II l'ode pindarique se meurt lentement. Les sujets « sublimes », encore recherchés, sont traités dans une autre manière, Derjavine, dans l'orgueil de sa mission sacrée, abuse parfois du ton didactique. Chantre éloquent de la grandeur de Dieu, il immortalise aussi les mérites de sa souveraine ; mais il introduit dans la glorification de <.< Félitza » une finesse ignorée de ses devanciers. De plus, dans quelques poésies, il ne dédaigne pas le monde des sentiments familiers. Il décrit la nature qu'il a sous les /eux et le charme des jouissances élémentaires.

Le xviii^ siècle s'achève et le xix^ s'ouvre dans une atmosphère de sentimentalisme qui porte la poésie à l'élégie et à l'idylle. Young, Ossian, Thomson, Sterne, Kleist, Gessner, les auteurs de la Nouvelle Héloïse et de Werther sont les parrains d'innombrables nouveau-nés. Karamzine soupire après les tendres amitiés, les unions idéales,Tcs retraites agrestes où, loin du bruit des villes, on goûte le bonheur dans la rêverie, la prière et l'amour. La simplicité de sa

I langue poétique parle plus vivement aux cœurs sensibles, mais elle scandalise et irrite les partisans attardés du style pompeux et slavonisant. La rupture éclate entre les « pères » et les « enfants >^. En dépit des anathèmes lancés par les traditionalistes chichkoviens au nom du patriotisme outragé, le modernisme de Karamzine répond trop à l'évolution de

la société, pour ne pas triompher. Le jeune cercle < l'Arzamas f> va bientôt grouper l'ardente phalange qui donnera le coup de grâce aux vieux-croyants de la littérature.

Les lettrés, encouragés par la réhabilitation du folk-Iore en occident, se tournent de plus en plus ouvertement vers le trésor des humbles. Veut-on traduire les longueurs de l'attente amoureuse, les orages intérieurs, et ce qu'à l'âme en peine chuchote le vent ou roucoule la tourterelle, le fonds populaire offre des modèles sans nombre. I.-I. Dmitriev, Neledinski-Meletzki, Bogdanovitch, Nikolev y cueillent de champêtres bouquets qu'ils nouent de faveurs à la mode.

Quelques années plus tard, Delvig, l'ami de Pouchkine, s'en inspirera plus directement encore pour composer ses jolies « chansons », d'un rythme si heureux, d'une mélodie si pure, auxquelles on ne peut guère reprocher qu'un excès de langueur qm les fait parfois tourner à la « romance ». Delvig, par ailleurs, cultive tantôt la plaintive élégie, tantôt l'idylle arcadienne. Il évoque les ombres d'Amaryllis tt de Daphné, dans le décor fleuri de l'âge d'or. En cela, il partage la curiosité qui se manifeste au début du siècle pour le néo-classicisme et qui produira, après les laborieuses traductions d'Anacréon, Pindare, Sophocle par Martynov, de Théocrite par Merzliakov, VIliade de Gnêditch et VOdyssée de Joukovski.

Au contact des Français et des Italiens, Constantin Batiouchkov se forme à l'admiration de la beauté plastique. Il développe en lui une sensualité à la manière antique. Disciple de Parny, admirateur du Tasse, il s'esiaie encore à faire passer, en russe, les perles de V Anthologie. Il le fait par un penchant naturel, et dans la pensée que le genre erotique n'est pas moins estimable que l'ode, le poème ou la tragédie. Il sait le profit qu'une langue, dont il déplore les sonorités barbares, retirera de cet effor pour réaliser la pureté de l'expression, l'harmonie, la souplesse et la fluidité qu'exige la poésie légère. La veine épicurienne est d'ailleurs interrompue chez lui par des intervalles de mélancolie, qui le poussent à l'élégie. Si la folie n'avait prématurément brisé sa carrière, il eût peut-être fait entendre des notes nouvelles, =^ 3 =

sous l'influence de Chateaubriand et de Byron, dont les noms hantèrent ses années d'inconscience.

Une évolution moins tragique, mais qui s'en rapproche par certains cotés, attend celui qui célébrera après lui 1-s joies dionysiaques, Nicolas lazykov. Ce prêtre « de Bacchus et de Cypris », qui mettait dans son lyrisme toute l'expansivc ferveur de sa large nature russe, finit, miné par la maladie, par se tourner vers l'élégie et l'élévation religieuse, en attendant de sombrer dans la virulence de diatribes slavophiles.

Ce sont aussi de solides « humanités », lui permettant de lire Eschyle et rlaton dans l'original, qui ont formé l'esprit du jeune Venevitinov, Mais une vocation précoce l'attire vers la philosophie. Les théories de Schelling, éloquemment commentées à l'Université de Moscou, le séduisent et le transportent. Dans le petit cercle d'initiés dont il est l'àme, Venevitinov dénonce la pauvreté d'idées qui se dissimule sous les formes poétiques courantes. Il exige que la pensée constitue l'armature du vers. Pour lui, le véritable poète est un prophète, au front marqué d'un sceau mystérieux. Prêtre du vrai et du beau, inspiré par la divinité, il fait entendre sur terre « le verbe du ciel >^. Il n a manqué à Venevitinov que de vivre, pour pouvoir donner de plus nombreux modèles d'un art élevc; au rang du plus sacre des sacerdoces.

Mais le poète qui, par sa riche culture, son immense curiosité allant des izbas, où chante lame étemelle des aïeux, aux plus lointains horizons de la poésie universelle, a le plus fait pour colorer et assouplir le vers de Derjavine, est incontestablement Joukovski. Après le tribut naturel aux traditions du siècle qui vient de s'éteindre, il se dégage promptement de l'hyperbole et de l'emphase. Il apporte par brassées les plus éclatantes fleurs du romantisme fantastique et médiéval anglais et allemand, et les acclimate en Russie. Foncièrement élégiaque et mystique, considérant sa vocation comme un sacerdoce, son art comme une émanation de la divinité, il lève au ciel son regard serein de quiétiste confiant. Traducteur ou adaptateur de Bûrger, Gœthe, Schiller, Uhland, Hebbel, Spiess, Gray, Scott, Moore, Southey, il

aborde aussi Byron, mais pour lui demander seulement, comme dans le Prisonnier de Chiîlon, des strophes capables d'arracher au lecteur des soupirs et des larmes.

Son ami Ivan Kozlov, le barde aveugle, nourri de poé ie européenne, a les mêmes pudeurs. S'il cultive la ballade al'emande, c'est pour en atténuer le fantastique par des visions d'éternel bonheur. Il ouvre Shakespeare pour pleurer sur l'infortune de la pure Desdémone. Il redit, après Chénier, les regrets de la Jeune captive, la douleur du fiancé en deuil, la nostalgie de l'exil. Il ne retient de Chateaubriand, Millevoye^ Lamartine, Soumet, Burns, Manzoni, Pétrarque, que des thèmes sentimentaux. Dans les cloches du soir, il entend, avec Moore, le rappel du passé mêlé à l'avertissement de la mort. Avec Moore encore, il se rend, à l'heure « triste » de minuit, dans le bosquet, jadis témoin de ses amours, pour y chanter la chanson préférée de la bienaimée morte, et écouter la brise en ramener l'écho, telle une réponse venue du paradis. Que peut demander à Byron un tel homme ? Quelques douces mélodies hébraïques, le tableau des angoisses nocturnes de Lara, apaisées par la tendre voix de son page fidèle, les adieux de Childe-Harold à la terre natale, ou ses méditations, à minuit, sur les ruines du Colisée, les stances touchantes de Medora dans le Corsaire. Certes, quelques morceaux plus vigoureux le frappent : l'incantation, dans Manfred, la magnifique apostrophe à la mer, dans Childe-Harold ; mais la première porte en elle le châtiment moral de la dureté du cœur, la seconde montre dans les flots redoutables, le miroir du Tout-Puissant.

Dans son poème original, le Moine, qui contient, parmi des péripéties romanesques, de véritables beautés, il introduit naturellement auprès des folles passions le correctif des pleurs et des prières. Son héros, poursuivi par la hantise d^in amour brisé, se venge par un crime, mais connaît bientôt les affres du remords et le désespoir de la damnation inéluctable (1).

Si d'ailleurs Kozlov, épris des vertus domestiques et des

(i) Le Moine, 1824.

liens sacrés de la famille, a voué à Byron une admiration sans mélange, c'est qu'il considérait le poète anglais comme une victime du destin. Il avait traduit religieusement l'adieu pathétique qu'adressait en 1816, à sa femme légitime, l'amant de Jane Clermont. Dans une poésie dédiée à Pouchkine, il retraçait la vie errante de celui qui chanta * la nature, les peuples opprimés et les secrets des coeurs », il flétrissait les ennemis qui avaient séparé, d'une épouse et d'une fille adorées, l'exilé rempli d'elles jusqu'à son dernier sotiffle.

Un autre « byronisant », Podolinski, influencé par les « mystères y> du œaitre, s'aventure sur les flots grondants, mais sans perdre de vue le port. Peignant l'éternelle lutte d'Ormazd et d'Ahriman, il amène son mauvais génie à la convex sion finale. Le redoutable *: Div » se laisse aisément catéchiser par la « Péri », sa captive (1).

D'autres poètes comprennent autrement l'appel byronicn. Ils y entendent la diane qui réveille les volontés engourdies. Ils y puisent la haine de la violence et de l'injustice. Ils saisissent avidement dans son oeuvre tout ce qui grandit la dignité morale de l'homme. Ils en commentent les leçons dans les cercles libéraux et les sociétés secrètes qui se forment à la fin du règne d Alexandre I' '^. Propageant la flamme sacrée que l'ennemi de tous les despotismes a attisée en eux, ils révent de monter à l'assaut des Bastilles sociales. Mais épiés eux-mêmes par un pouvoir ombrageux, ils doivent voiler leurs lumières. Ils contiennent avec rage leur impatience de répondre à pleine gorge à la voix libératrice qui les a fait tressaillir.

Ceux qui, en exaltant des héros du passé, réussissent à proclamer leur désir d'émancipation et d'égale justice, risquent leur liberté. Ils sont désignés aux représailles. Et si, comme l'ardent décembriste Ryléev, ils joignent au verbe hardi le geste héroïque, ils paient leur foi de leur tête.

Pour avoir écrit, sur les bancs de l'Université, quelques strophes d'un badinage licencieux, telles qu'en a prodiguées l'auteur de Beppo et de Don Juan, Polejaev est, sur l'ordre

(i) Le Div et la Péri, 1827.

de Nicolas I^', enrôlé comme soldat, et voit sombrer, dans une vie malheureuse, sa santé et son talent. Lui, qu'avaient d'abord attiré les rêveries d'Ossian et de Lamartine et le romanesque fantastique d'Oscar d'Alva, revient à Byron pour y chercher, avec la Vision de Balthazar, le sentiment de la fatalité qui guette l'homme pour l'écraser. Désormais, comme soutenu par l'invisible présence de l'auteur du Prisonnier de Chillon et de la Lamentation du Tasse, il épanche son âme meurtrie dans des poèmes, tantôt désespérés comme le Chant du nautonnier en détresse, ou le Mort vivant, et déchirés du regret de la liberté perdue, tantôt indignés, farouchement cabrés dans un sursaut d'orgueil, tels le Chant de VIroquois captif et le Condamné, enfin, aux portes de la mort, stoïquement résignés, comme V Adieu et la Phtisie.

Beaucoup de poètes ne retiennent du byronisme que le désenchantement, la pâleur du visage labouré par les passions.

En 1824, Kûchelbeker, n'osant élever Byron à la hauteur de Shakespeare ou d'Homère, mais le plaçant à côté d'Eschyle, Dante, Milton, Schiller, l'appelait « le peintre des terreurs morales, des âmes ravagées, des cœurs broyés, le peintre de l'enfer intérieur (1) ». Il dédiait à sa mémoire un poème en trente strophes où, dans la clarté lunaire, apparaissaient les ombres des héros byroniens. Puis, dans une apostrophe au Tyrtée de l'Hellade nouvelle, il lui décernait la couronne sanglante du martyre et lui prédisait une gloire destinée à survivre à l'existence ou aux libertés d'Albion (2).

Lui-même, dans ses oeuvres ultérieures, et particulièrement dans un mystère, Ijorski (3), ne pouvait se dégager du cercle magique oîi l'avaient à jamais enfermé Childe-Harold, Lara, Manfred, Caïn et les esprits de Ciel et Terre. Ce sort était d'autant plus cruel que Kûchelbeker, reconnaissant à Joukovski d'avoir brisé les chaînes de La Harpe et de Batteux , ne prétendait pas que la littérature russe tombât pour cela

(i) Mnemo^ina, 1824 (Conversation avec Boulgarine).

(2) Ibid., 3« partie

(3) Saint-Pétersbourg, i835.

sous le joug des Allemands ou des Anglais, Raillant les Childe-Harold qui, « à peine sortis des langes », parlent déjà en vieillards désabusés et méditent lugubreS, assis sur des rochers baignés de lune, il appelait de tous ses vœux une poésie vraiment nationale, et mettait son espoir en Pouchkine et Baratynski (1).

Le souhait se réalisait. Pouchkine, après avoir paye son tribut au xvni- siècle français et au schellingianisme, s'était aussi teinté de byronisme. Ce fut d'abord chez lui, dans quelques poèmes, des variations sur un thème qui ne doit pas moins au René de Chateaubriand qu'au Corsaire ; attraction passagère et superficielle. Il reçut une empreinte bien plus forte de la manière satirique de Beppo et de Don Juan, avec sa pénétrante ironie, ses brusques essors lyriques suivis de déconcertantes pirouettes, le négligent décousu de ses spirituelles digressions.

Cette gymnastique salutaire assouplit sa langue et affranchit sa pensée. A la mort du poète anglais, il était à ce point préservé de byronolâtrie, qu'il jugeait sévèrement son ancienne idole. A ses yeux, le chant IV de Childe-Harold marquait les ultima verba du génie, les oeuvres suivantes n'étant plus que les manifestations du talent.

A ce moment, Pouchkine avait conscience de sa propre originalité. Il dégageait vigoureusement sa personnalité largement humaine et véritablement russe. Ecartant les conventions et les mirages, peu enclin à scruter l'au-delà, il interrogeait moins le ciel que la terre. Son regard, qui s'était posé sur les chaudes couleurs de la Tauride et les cimes neigeuses du Caucase, s'arrêtait avec plus d'amour encore sur le paysage de la Russie centrale, dont la monotonie semblait plutôt propre à décourager l'inspiration.

L'insatiable liseur, qui avait médité sur les sommets de la littérature universelle, qui goûtait également la Bible et Homère, Tibulle et Horace, Lucrèce et Virgile, Dante et Pétrarque, Le Tasse et l'Arioste, Schiller et Goethe, Milton et Shakespeare, écoutait avidement les naïves légendes que

(i) Mnemo^ina, 1824.

lui récitait sa vieille bonne paysanne. Et dans les contes comme dans les chants populaires, il ne voyait plus seulement un moule commode et une réserve d'images, il y découvrait le tréfonds de l'âme nationale, et s'imprégnait de cette moelle. Sa poésie, enracinée au sol natal, participe de sa pérennité. Elle peint, avec une incroyable sobriété de moyens, les horizons et les âmes russes. L'émotion déborde rarement en effusions lyriques, mais elle pénétre chaque touche. Son œuvre n'est pas seulement l'écho de tous les bruits de la vie, elle en révèle la valeur et le sens (1).

L'éclectisme même de Pouchkine et sa faculté de traiter avec une même maîtrise tous les genres, font de lui un phénomène unique. A côté de ses contemporains et de ses successeurs, il est comme un rond-point géant d'où partent une infinité d'avenues.

Son contemporain, Alexis Koltsov, fils d'un marchand de bestiaux, et véritable autodidacte, chante avec le naturel et la ferveur d'accent de ces laboureurs et de ces pâtres, auxquels le métier paternel le mêle constamment. Dans sa voix passent sans effort les cris de joie, de douleur et d'espoir du peuple de la glèbe. Nourri de cette substance, il ne saurait lui-même trouver d'autre langage pour exprimer son amour de la nature et ses propres peines amoureuses.

Un autre ami de Pouchkine, Baratynski, sacrifie d'abord aux conventions pseudo-classiques et à l'aimable paganisme des La Fare et des Parny. Dryades, faunes et naïades habitent ses paysages. Mais arraché aux plaisirs de la camaraderie, condamné aux méditations de l'exil parmi la sévère nature finlandaise, il jette un regard de plus en plus assombri sur le monde. Par un effort stoïque de volonté, il refoule les passions qui bouillonnent en lui. La vue de la tempête lui inspire le désir de se mêler aux vagues furieuses, de lutter avec elles, pour devancer une mort que son orgueil souffre d'attendre dans une « tranquillité servile ». Le spleen byronien s'épaissit en un pessimisme qui voit dans l'homme un être débile, vainement insurgé contre une nature toute-

(i) L'Echo, i83i. Voir E. Haumant, Pouchkine. = 9 ==

paissante. La mort lui apparaît désirable et douce. Esprit aux ailes trop faibles repoussé par l'empyrée, il se sent, sur cette terre où les humains clament leurs souffrances, comme un « avorton », jouet des éléments hostiles (1). Dans un siècle utilitaire, préoccupé de progrès matériel et de gain, il déplore, comme Alfred de Vigny, l'indiffcreace croissante pour les « sons de la lyre », et imagine le « dernier poète » cherchant, dans la mer Ionienne où se précipita Sapho, le suprême refuge de ses rêves et de son don inutile (2).

Baratynski est un des rares écrivains de l'époque que le byronisme n'ait que superficiellement touchés. S'il n'en a pas été entièrement préservé, il a combattu pour garder une personnalité à laquelle il était jalousement attaché.

Cependant, le mouvement qui avait provoqué tant d'imitations, souvent malheureuses, jetait une haute et large flamme avec le plus grand poète après Pouchkine, Michel Lermontov.

A vrai dire ici, bien que l'influence de Byron soit si évidente qu'il en reste des traces matérielles, il y a un cas extraordinaire de rencontre spirituelle, une affinité mystérieuse, qui laisse cependant intacte l'individualité du poète russe. Ils ne mentaient pas, ces vers d'adolescent, écrits plutôt avec le pressentiment de l'avenir que la certitude du présent :

Je ne suis pas Byron, je suis un autre élu

Inconnu jusqu'ici.

Comme lui pèlerin repoussé par le monde

Mais ayant l'âme russe.

Dès que Lermontov, surmontant la période juvénile de traduction et d'imitation, fut en possession de tous ses moyens, ce fut vraiment son âme qu'il mit dans sa poésie, âme fièrc, ardente, faute pour les amitiés et les amours auxquelles ne résistent guère les étroits cœurs humains et qui, meurtrie de se heurter partout aiix mesquineries et aux trahisons, se replie sur elle-même. De là cet « ennui » rongeur, cette dou-

(i) L'avorton.

(2) Le dernier poète.

leur de ne trouver personne à qui tendre la main aux minutes de détresse intérieure. De là ce dédain des amours éphémères :

Aimer ? qui ? Pour un temps, cela n'est pas la peine, Et l'on ne peut aimer toute l'éternité (i).

De là ces explosions de révolte, ces jets d'ironie corrosive, ce mépris de la cohue mondaine, peuplée d'intrigants, de fats, de faux-semblants, êtres sans âme, aux masques de convenance, et à qui il brûle de jeter à la face

Un vers d'airain, trempé d'amertume et de rage (2).

De là, en contraste, ces inflexions si caressantes, ouatées de délicatesse, en parlant à un enfant candide, de là ces accents émouvants dans l'hommage à la nature d'élite d'un vrai ami disparu, de là, aux heures d'angoisse, ces brusques agenouillements, cette prière qui monte éperdûment vers le ciel et donne l'apaisement au cœur déchiré.

C'est un homme au sang de feu, qui, comme le héros de sa chanson, aspire à échapper à sa prison, à bondir sur le coursier à la noire crinière, à voler avec le vent, par la steppe immense (3). Toutes les ardeurs de son « Mtsyri », cette ivresse à la révélation de la nature orientale, devant le luxuriant « Jardin de Dieu », arc-en-ciel de couleurs, océan de parfums, mugissement de torrents, concert de voix mystérieuses louant le Créateur, cette passion de liberté, Lermontov les aurait-il peintes avec ce relief, si elles n'avaient mordu sa chair et enflammé son âme i Pareillement, il a mis, dans l'amour de son Démon, la fougue et l'intensité farouches d'un sentiment exaspéré par le désespoir. Qu'après cela, à force de génie, il ait produit aussi un chef-d'œuvre épique, dénotant une extraordinaire intuition du XVI® siècle russe, il faudrait, pour s'en étonner, ne pas sentir tout ce qui palpite encore de lyrisme contenu, dans

(i) Ennui et tristesse.

(2) Le /••■ janvier {1840).

(3) Désir (i836).

ce magnifique et poignant chant du Tsar Ivan Vasilievitch et du hardi marchand Kalachnikov (1).

Avec Lermontov, en 1841, Pouchkine, en 1837, Koltsov, en 1842, s'éteignaient, au seuil des « années quau-ante» (2), des hommes qui avaient marqué de leur incomparable empreinte la poésie russe, et qui demeuraient des modèles. Baratynski disparaît en 1844, après avoir encore accentué sa tendance à l'analyse désenchantée. Le patriarche Joukovski survit. Il a vu partir ceux qu'il a connus écoliers, et qui l'ont dépassé par l'originalité. Il poursuit sereinement son labeur régulier, déplus en plus confiné aux traductions de poètes modernes et antiques. Ses premières années lyriques gardent encore leur prestige sur les esprits adolescents, naturellement accessibles au romantisme fantastique et sentimental, en attendant que la maturité les dirige vers des voies nouvelles. Nekrasov, Ogarev, à leurs débuts, subissent la loi commune.

Cette époque des « années quarante » voyait cependant un réveil des idées que la répression sanglante du décembrisme avait, pour quelques lustres, condamnées au sommeil ou au secret. Le régime de Nicolas, appuyé sur sa gendarmerie et sa censure, avait fait une guerre implacable à tout ce qui n'acceptait pas, comme un credo intangible, la formule officielle « orthodoxie, autocratie, nationalisme ». Les écrivains indépendants étaient traqués. Ils n'échappaient à l'obsession du nivellement bureaucratique, que dans l'intimité des cercles philosophiques et Htiéraires. Si rude était l'étreinte du caporalisme, si sombre apparaissait l'avenir, qu'on cherchait, à l'inévitable résignation, une justification philosophique. Schelling avait déjà détourné les regards vers les radieux sommets du beau absolu. N'avait-il pas inspiré à Pouchkine le détachement momentané des intérêts terrestres :

(i) Voir L. JoussERANDOT, Lermon/ov (Collection des Cent chefsd'oeuvre étrangers).

(2) Les Russes ont coutume de partager les époques du xix» siècle en décades correspondant approximativement à des évolutions du mou . vement intellectuel et social : « années trente, quarante, cinquante . soixante... ».

Nous sommes nés, non pour le tumulte du monde. Le gain, les luttes, mais pour l'inspiration, Pour la douceur des harmonies et des prières (i).

Cependant les jeunes gens revenus des universités allemandes en rapportaient l'évangile de Hegel. On crut d'abord trouver, dans l'axiome fameux : « Tout ce qui est, est raisonnable », l'apologie de la passivité, la condamnation de la révolte. Aussitôt, on répudia Schiller et George Sand ; on n'admira plus que les génies « objectifs » : Homère, Shakespeare, Gœthe, surtout le Goethe de la seconde partie de Faust. Bèlinski devint l'apôtre enthousiaste de la doctrine de l'art pour l'art.

Il fallut la ténacité d'esprits résolument insurgés et trempés par la persécution, pour provoquer un revirement, peu à peu amplifié en un mouvement puissant et accéléré. Alexandre Herzcn, que les années d'exil à Viatka et à Vladimir avaient confirmé dans ses convictions généreuses et rendu plus combatif encore, apportait, dans les cercles moscovites, les ressources de sa dialectique serrée et de son autorité persuasive. Bèlinski, d'abord heurté de front, s'était rebellé. Mais l'éloignement, favorable à la réflexion, ne tardait pas à le réconcilier avec son adversaire. Celui-ci démontrait aisément que la philosophie de Hegel, loin de légitimer le despotisme, était au contraire « l'aJgèbre de la révolution ».

Désormais, sauf un petit groupe domestiqué, servagistes endurcis, courtisans du pouvoir ou piétistes candides, les intellectuels se divisent en deux camps, également attachés à larénovation de la Russie. Les uns, les slavophiles, demandent le retour à ce qu'ils croient être la vraie tradition nationale, la monarchie patriarcale gouvernant sans bureaucratie et soutenue par la confiance du peuple ; !es autres, les occidentalistes, réclament l'adoption des réformes réalisées ou poursuivies par les nations qui sont à l'avant-garde du progrès. Les premiers, orthodoxes mystiques, voient dans la communauté paysanne les racines nourricières de l'arbre social, et

(i) Le populaire, 1828.

le système destiné à s'imposer, tôt ou tard, à l'humanité ; les seconds se consacrent à l'affranchissement de l'individu, soit qu'ils continuent le rêve constitutionaliste des déccmbristes, soit qu'ils se rallient au positivisme, ou aux théories de Saint-Simon, Fourier ou Proudhon.

En regardant le peuple, les uns y cherchent le vivant tabernacle du pur christianisme, les autres l'opprimé à libérer et à instruire. Cela ne va pas sans outrances passagères. Déjà, chantant en 1835 la « source claire v cachée au cœur de la Russie, le slavophile Khomiakov en voyait la nappe débordante refléter le ciel entier et abreuver les nations. Depuis, le panslavisme avait eu en lui son Tyrtée. lazykov, en 1844, lançait des ïambes indignés aux « traîtres y> o-cidentalistes qui voulaient « germaniser » une Russie dont, prétendait-il, ils ne comprenaient ni les traditions, ni « la langue ».

Quelles que soient les divergences de méthode et de doctrine, et la vivacité des polémiques, la question qui rallie les énergies est celle de l'affranchissement des serfs. La littérature prend conscience de son rôle.

Bèlinski, reniant les génies olympiens, dont les yeux, perdus au ciel, ne daignent pas s'abaisser sur la plèbe misérable, rejette à l'arrière-plan les considérations esthétiques. D estime dautant plus lœuvre littéraire que, telle celle de George Sand, elle soulève plus de questions et suggère plus d'idées. Des romanciers comme Grigorovitch, Tourguenev, répondent magnifiquement à l'appel de l'heure. Le jeune poète « petrachevets » (1) Alexis Plechtcheev sonne la marche en avant « sans peur et sans doute >^ et prédit la venue prochaine des temps nouveaux :

Vois, le rayon du Vrai a percé les nuages Et déjà brille aux yeux dessillés des humains.

Nicolas Nekrasov commence, en 1845, la série de ses poèmes pathétiques et amers, qui stigmatisent les exploiteurs du peuple et mettent en relief la misère morale et matérielle du paysan.

(1) Affilié au cercle fouriérisant de Boutachevitch-Petrachevski (1845-49).

Le branle est donné. La recrudescence de terreur réactionnaire à laquelle s'abandonne le gouvernement du tsar, alarmé par la révolution française de 1848, entrave les activités, décourage quelques-uns, mais ne fait qu'irriter les volontés opiniâtres et n'arrête pas la sourde fermentation. Enfin, menacé par les jacqueries, discrédité par la désastreuse guerre de Crimée, le système de Nicolas s'écroule avec son initiateur. Le nouvel empereur, Alexandre II, conjure l'orage par des promesses libérales, bientôt suivies d'actes. La littérature respire.

Dans une atmosphère de confiance et d'allégresse, les cartons s'ouvrent; les vers assiègent les revues. Que pouvait être alors la poésie? Elle venait de traverser, avec la guerre, une brève épreuve, dont peu de chefs-d'œuvre étaient sortis. Les poètes qui avaient les premiers annoncé la croisade contre l'infidèle et la prochaine réalisation de l'unité slave, tombaient le plus souvent dans le pseudo-pindarisme. Nikitine en appelait pompeusement aux héros du Rymnik, du Kagoul et de Tchesmé. Maïkov évoquait les mânes de Derjavine, Khomiakov prophétisait, Alexis Tolstoï satisfaisait son amour du pittoresque en imaginant l'entrée des cavalcades slaves au Kremlin de l'héritier deMonomaque. Après la chute de Sébastopol, les uns, comme Benediktov, criaient leur indéfectible foi dans le « Dieu russe » ; les autres, comme Khomiakov et Rosenheim, acceptant l'épreuve comme un châtiment de Dieu, adjuraient leur pays de se purifier, pour mériter la réparation. Les pacifistes, Nekrasov, Plechtcheev, Polonski, qui avaient surtout senti et exprimé l'horreur de la guerre et souhaité la réconciliation des races, saluaient avec soulagement la fin du cauchemar.

La paix rétablie, chacun se hâtait de reprendre ses positions d'avant la guerre. Mais à côté des militants de droite et de gauche, quelques poètes, élevés dans les traditions de 1830, dans le culte de l'art et de la beauté, continuaient à chanter « comme l'oiseau chante », sans poursuivre une fin politique ou sociale. La plupart avaient publié leurs premiers recueils de 1840 à 1845, au moment où l'opinion commençait à peine à entrevoir le rôle dévolu à la littérature : Feth, en 1840, Maïkov, = 15 =

en 1842, Polonski, en 1844. Chtcherbina suivait en 1850. Parmi eux, un contemporain de Pouchkine, Fedor Tiontchev, en qui revivait la forme impeccable du maître, avait, depuis 1820, semé SCS courtes pièces dans les périoJiques, pour ne les réunir en volume qu'en 1854. Les années 1855 à 1858 virent éditer ou rééditer les poèmes de Polon-ki, Feth, Benediktov, Ogarev, Chtcherbina, Meï, Maïkov, en même temps que ceux de Nikitine et Nekrasov. Alexis Tolstoï égrenait ses perles dans les revues.

Ces voix formaient un chœur imposant, qui se soutint sans défaillance pendant de longues années. Apollon Maïkov, dont les pièces anthologiques ravissaient Bêlinski, fixait dans le relief marmoréen de ses vers les visions que lui avait révélées Rome. Son imagination, éprise d'antiquité, se plaisait à ressusciter le choc de la civilisation gréco- romaine et du jeune monde chrétien, sans pourtant lui fermer les yeux aux charmes simples de la terre natale. Chtcherbina traduisait tn vers d'une plastique sensuelle, son amour des formes magnifiques créées par l'art hellénique et latin. Meï s'attardait dans les sentiers fleuris des chansons populaires, et y cueillait des thèmes lyriques et dramatiques. Tioutchev cherchait la clef de l'immense mystère qui enveloppe l'humanité, n disait avec une brièveté saisissante sa hantise de l'éternel chaos. Feth découvrait dans les moindres détails de la vie quotidienne des sources d'émotion esthétique. Subtil magicien, il changeait le plomb en or pur. Ses vers exprimaient, avec d'exquises nuances, les sensations. ! Les notes cristallines de ses mélodies se prolongaient en in- i finies vibrations. Alexis Tolstoï, scrutant le monde des proto- r types, reliait l'amour terrestre à l'amour divin et rattachait ! l'art humain aux formes idéales accessibles à la seule intui- \ tion du génie, Polonski voletait comme un papillon dans le :: jardin de la vie, se posîint sur chaque fleur, conversant avec ; les grillons et les vers luisants. D aimait les rêveries, les émois vite apaisés. Sa muse au doux regard était aussi enharmonie |i avec l'âme des simples, enfants et gens du peuple, dont elle savait parler la langue. Tous C2S adorateurs de la beauté étaient, à des degrés divers, des disciples de Pouchkine et de

Lermontov. Ils avaient aussi subi, pour la plupart, des influences étrangères où se remarquaient surtout celles de Schiller, Goethe, Heine, Lenau.

A quelque distance, procédant à la fois de Joukovski et de Lermontov, soupirait Ogarev. Dans le désenchantement d'une destinée tourmentée, il se retournait mélancoliquement vers le printemps plus heureux de sa vie. Il semblait avoir . recueilli et aggravé en lui le mal du siècle. La brièveté de l'amour, le spectacle des imperfections terrestres, le poids des chaînes humaines, le plongeaient dans un momc abattement. Ami et collaborateur de Herzen, il ne trouvait d'apaisement que dans le dévouement à la cause de l'affranchissement. Ses convictions lui inspiraient des poèmes satiriques et politiques, qui, bien inférieurs à ses œuvres lyriques, le détachent du camp des poètes de l'art pur, et l 'apparentent à celui des poètes « citoyens ».

Pareillement, l'autodidacte Ivan Nikitine, de race plébéienne, chantre ému des rumeurs et des palpitations de la steppe, du mystérieux langage des forêts, abandonne l'extase lyrique pour devenir le peintre du prolétariat des villes, le poète de la misère ouvrière.

Son réalisme n'a cependant pas le relief et l'ampleur de celui de Nekrasov, dont la haute figure domine le groupe. Le poète de la souffrance russe joint à une vision aiguë des choses, au sens de la poésie populaire et au don épique, une faculté lyrique qui, pour n'être pas soutenue, n'en jaillit pas moins parfois aux plus grandes hauteurs. Auprès de lui, Alexis Plechtcheev, malgré son amour de l'humanité et de la vérité, parjût terne et sans nerf.

C'est naturellement aux représentants de l'art « social » qu'allaient les sympathies des intellectuels voués à la régénération de leur patrie. L'élaboration et la promulgation des réformes d'Alexandre II étaient accompagnées d'une activité fébrile des partis. Les slavophiles usaient abondamment de cette liberté de la parole, éloqmemment revendiquée naguère par Constantin Aksakov (1).

(1) Ode à la parole libre, i853.

C'était la muse « de l'indignation et des appels au combat » qui inspirait Ivan Aksakov (1), Le directeur delà Rousskaïa Beséda voulait « que chaque ligne frappât un certain but ». Son mot d'ordre aux écrivains était : « Oser, accuser, publier, prêcher, guerroyer quand même » (2),

Les occidentalistes n'étaient pas moins agressifs dans la défense de leur idéal utilitaire. A l'axiome : le beau, c'est l'absolu, Tchernychevski substituait la formule : le beau, c'est la vie. Il identifiait le bien à l'utile. Nicolas Dobrolioubov comparait dédaigneusement les poètes dont la fan. taisie altère la réalité, à des enfants gonflant des bulles de savon (3). Dernier venu, Dimitri Pisarev renchérissait sur ces critiques, avec l'intolérance fougueuse de la jeunesse. Matérialiste intransigeant, féru de sciences naturelles, ce lecteur avide de Feuerbach, Bùchner, Moleschott et Vogt, se gausse de l'art pur, « refuge de la médiocrité dorée ». Par une évolution rapide, il en arrive à jeter l'insulte à Pouchkine lui-même. Sa campagne de « destruction de l'esthétique » admet toutefois une réserve. Elle accorde le droit de vivre au seul poète digne de ce nom, c'est-à-dire à celui qui, partageant les souffrances et les joies du monde, est capable d'aimer et de haïr profondément et écrit « avec le sang de son cœur v.

Qui, si l'on excepte Nekrasov, pouvait alors prétendre à ce titre ?

Quoi qu'il en soit, au cours de ces « aimées soixante » où la bataille fait rage entre les « pères et les enfants », les héritiers de Pouchkine et de Lermontov sont à dure épreuve.

Alexis Tolstoï ripostait aux attaques par sa pièce fameuse, Contre le courant (4).

Amis, entendez-vous ce cri assourdissant : ^ Rendez-vous, chanteurs et artistes! vos ctiimères « Sont-elles de saison au siècle positif.^ « En reste-t-il beaucoup de vous, ô les rêveurs?

(i) Réponse (Lettres d'Ivan Aksakov, III, p. io4-io5).

(2) Lettre d'Ivan Aksakov au comte A.-K. Tolstoï, 19 mars i858.

(3) Article sur Plechtcheev, 1859.

(4) Paru dans le Rousski Vêstnik, juin. 1867.

« Rendez-vous devant la poussée du temps nouveau. « Le monde est assagi, ses écarts sont passés, « Comment vous maintenir, race à la vie finie, « Contre le courant ? »

Amis, n'en croyez rien 1 La même force unique Nous attire toujours vers elle, l'inconnue, La même chanson du rossignol nous captive, Les mêmes étoiles du ciel font notre joiel Le vrai reste le même ! En la nuit orageuse, Croyez à la divine étoile qui inspire, Ramez avec un plein ensemble au nom du beau, Contre le courant!

Souvenez-vous : aux jours de Byzance affaiblie, Aux furieux assauts des demeures de Dieu, Effrontés insulteurs des saints trésors pillés, C'est ainsi que criaient les destructeurs d'icônes : « A notre nombre, qui s'opposera? La force De notre pensée a renouvelé le monde, Gomment donc l'art vaincu pourrait-il disputer Contre le courant ? »

Amis, ramez; en vain, les censeurs s'imaginent Nous outrager de leur présomption. Bientôt Vainqueurs des flots, avec notre trésor sacré, Solennellement nous descendrons au rivage! L'infini prendra le dessus sur le fini. Et nous, par la foi en notre mission sainte. Nous saurons susciter un inverse courant Contre le courant!

Mais il était difficile de ferrailler avec l'ennemi sans se découvrir soi-même et sans faire acte de « tendance ». Alexis Tolstoï, qui fut le bouillant champion du Beau absolu, se laissa souvent entraîner à des écarts, qui le classèrent parmi les rétrogrades de la politique. L'idéal d'un art, planant au-dessus de la mêlée, n'exclut pas les opinions politiques personnelles, ni la tentation parfois irrésistible de les publier. Tioutchev, par exemple, était trop imbu des idées slavophiles, pour ne pas s'en ouvrir par moments à sa muse.

La foi dans le progrès social trouve un écho de plus en plus sonore dans les vers de Polonski. Ailleurs, des évolutions se dessinent. Mais ce ne sont là que des accidents où ^ 19 ^

ne se manifeste pas le meilleur du talent. C'est seulement lorsqu'ils se dégagent de toute préoccupation directe de polémique, que ces purs artistes font œuvre belle et durable. Cependant l'ostracisme dont ils sont frappés désarme d'autant moins au cours des dix dernières années du règne d'Alexandre II, qu'ils ont été eux-mêmes amenés à montrer leurs couleurs. Derrière le poète, on vise souvent l'homme. Les intellectuels, qui alors se dévouent eu masse au peuple et se mêlent a sa vie pour l'éclairer et 1 éduquer, n'admettent qu'une formule : <-< L'art pour le peuple », et en font le critérium de toute production, en littérature, comme en peinture et en musique. Nekrasov règne sans rival sur cette génération.

Mais les désillusions qui accompagnent bientôt le mouvement populiste, l'amer découragement qui s'ensmt provoquent un malaise dans les classes bourgeoises. Sans renoncer au rêve de fraternité, on fait un douloureux retour sur les réalités, on suppute ses forces, on analyse ses doutes. Le jeune poète Nadson, guetté par un cruel destin, est la voix frémissante et avidement écoutée de ces consciences inquiètes et de ces cœurs blesses. Son contemporain Froug pleure aussi le présent en rêvant à un meilleur avenir.

Le nouveau gouvernement d'Alexandre EU profite habilement du désarroi pour asseoir sa politique répressive, réactionnaire et nationaliste. Les esprits, détournés des luttes du forum, reviennent à la spéculation artistique, morale et religieuse. Dostoevski, dans un discours retentissant, a réhabilité Pouchkine et le principe de sérénité esthétique.

Feth, dans une miraculeuse floraison de sa vieillesse^ donne ses exquis Feux da soir. La tradition sentimentale et néo-romantique est renouée avec Apoukhtine, Golenichtchev-Koutouzov, Sloutchevski, K. Fofanov, Vladimir Soloviev .

Un groupe nouveau, à qui Nietzsche a révélé la valeur du

« moi » et la relativité de la morale, et qui s'est formé à

l'école de Verlaine et Mallarmé, débute bruyamment avec

des outrances que le temps ne laisse pas de modérer. A

l'aile droite, Minski est encore tiraillé par des tendances contraires. Merejkovski rêve la synthèse de la chair et de l'esprit. A l'aile gauche, Fedor Sologoub, le symboliste le plus profondément imprégné de satanisme, semble prédestiné à une atmosphère de mort et d'acre volupté. A côté de lui, Balmont, prodigieux virtuose, fait de sa poésie un perpétuel et éblouissant feu d'artifice. Valère Brusov, plus mesuré, singulièrement assagi depuis ses débuts fameux, a des qualités plastiques remarquables. Sa langue ferme, et comme burinée, l'apparente à la lignée des Pouchkine et des Tioutchev, dont il conserve d'ailleurs le culte fervent. Il est, ainsi que son émule Alexandre Blok et à l'instar de Verhaeren, le poète de la ville.

L'activité de l'art modernisant et décadent ne fait que croître au début du xx® siècle. La conquête des libertés politiques, loin de lui nuire, lui a donné un regain de vitalité. Il a mis, au service des instincts réveillés, son exaltation des impulsions sensuelles et des affirmations de la personnalité. Le prolétariat urbain victorieux s'est mieux accommodé des violences de couleur et de son que d'un art plus réservé. Une pente naturelle a conduit aux simplifications grossières du cubisme pictural et littéraire.

De ces excès mêmes naîtra, tôt ou tard, une réaction qui / ramènera la poésie russe aux traditions des grands maîtres dont elle tient son immortelle beauté.

André Lirondelle.

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