‹ La poigne; piece en cinq actesChapitre 14 sur 104 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

à-dire notre confiance à tous, je ne le connais plus. Et je suis certain que notre ami Perraud pense comme moi?

PERRAUD, secouant la tête.

Sans doute. Mais si, pendant qu'il est au pouvoir, vous pouviez faire réparer l'injustice dont vous êtes victime.

BARRAL

Il n'y restera pas huit jours au pouvoir.

Madame Perraud revient à côté de son mari. MADAME BARRAL, à Barrai,

Raison de plus pour ne pas perdre de temps!

BARRAL, haussant les épaules,

Mais non, voyons, tu ne comprends donc pas que ce serait une lâcheté de ma part.

MADAME BARRAL

A ce compte-là toute la ville est lâche, puisqu'il n'y a que vous deux qui boudiez. Partout on crie : « Vive Tonnelle ! » On se félicite de ce bonheur inattendu. On voit tous les projets exécutés, toutes les améliorations du pays réalisées. On se dit que les affaires vont reprendre et que c'est la fortune et la prospérité de la région assurées!

BARRAL

Dans la joie de voir leurs appétits satisfaits, ils ne s'aperçoivent plus qu'il est renégat: comme c'est bien ça !

PERRAUD, riant.

Je ne suis même pas éloigné de croire qu'ils le félicitent fort d'avoir renié son passé, puisque cette trahison lui a permis de décrocher un portefeuille et de se faire le distributeur de la manne gouvernementale.

MADAME PERRADD, conciliante.

Chacun prend son intérêt où il le trouve, vous n'empêcherez jamais cela !

MADAME BARRAL

Ecoutez, monsieur Perraud, vous et mon mari vous êtes de trop belles âmes, vous regardez les choses de trop haut, avec une trop sévère incorruptibilité. C'était peut-être très beau autrefois dans l'antiquité : aujourd'hui, permettez-moi de vous le dire, c'est ridicule. Votre naïve austérité de principes sert de marchepied aux malins et malgré vos vertus admirables, vos talents, vous resterez éternellement dans votre trou; tandis qu'eux seront aux honneurs, à la gloire, seront ministres et dirigeront les affaires; remuez-vous donc !

Elle pousse 1 épaule de Barrai.

BARRAL

Ma chère amie, tu exagères : ces choses-là échappent à ta compétence.

PERRAUD

Et puis, madame, qu'importe de rester dans son trou et d'être supplanté par des intrigants, si on a la conscience de se dire qu'on a fait son devoir ?

MADAME BARRAL

Ça vous tiendra chaud en hiver, et ça donnera du pain à vos enfants ! (a madame Perraud.) Non, vous savez si je suis une femme paisible; mais ça m'exaspère quand je les entends parler avec cette sérénité !

(Elle prend le hras de madame Perraud.) Puisque Ce petit

Tonnelle a pris leur place, je ne me ferais aucun scrupule de profiter de la situation. D'ailleurs, on ne peut rien dire encore, on ne sait pas ce qu'il va faire.

(Se tournant vers les hommes après être remontée vers le

Page 1