CHAPITRE XIX
Eufauts dans la possession de femmes de débauche.
Paris, le 9 août 1883.
Par votre circulaire en date du 22 mai dernier, vous avez, Monsieur le Préfet de Police, appelé l'attention de mes collègues sur les enfants moralement abandonnés par leurs parents et prescrit en môme temps les mesures à prendre à Tégard de ceux qu'un défaut constant de surveillance livre à eux-mêmes, afin d'en arracher le plus grand nombre possible à la misère et au vice.
Pour contribuer dans la mesure de mes attributions au relèvement moral et matériel deTenfance abandonnée ou mal dirigée, qui augmente plus tard et dès l'adolescence le contingent de la criminalité et de la débauche, je crois devoir vous signaler les observations que j'ai l'occasion de faire journellement, concernant le manque de surveillance, le mauvais exemple et même l'exploitation envers les enfants, dans la branche de la prostitution.
Des femmes et des filles de débauche sont en possession d'enfants nés d'elles ou adoptés (sinon en droit, du moins en fait), et dont quelques-unes se servent pour l'exploitation de leur honteux commerce, les considérant en quelque sorte comme des accessoires pour attirer les clients et s'en faire une égide en cas d'arrestation.
Voici, à l'appui de ce qui précède, quelques faits à ma i^onnaissance :
Depuis 1876, une fille B..., demeurant acctuellemnt
rue du Bouloi, se livre ouvertement à la prostitution. Elle est du reste inscrite au dispensaire depuis cinq ans.
KUe racole principalement au Palais-Royal, où on la voit presque toujours accompagnée d'une enfant âgée de cinq ans.
Le 14 juin dernier, à l'occasion d'un service de répression demandé par les commerçants du susdit Palais, la fille B... a été surprise racolant dans les galeries et mise on état d'arrestation.
Connue des agents comme une fille, et connaissant elle-même les inspecteurs, elle se mit à crier — selon sa coutume — que l'on arrêtait une honnête mère de famille faisant prendre l'air à son enfant, qui jouait là sous ses yeux.
A ce moment, sachant ce que sa mère attendait d'elle et d'après les leçons qu'elle avait reçues, la petite fille accourut en criant et, se jetant à genoux devant les agents, les supplia de ne pas emmener «sa petite mère».
Un rassemblement s'était formé aux premières protestations de la fille B...; en voyant l'enfant suppliante à genoux devant les inspecteurs, la foule invectiva ceux-ci et les obligea à relâcher la prostituée.
Une nommée S..., femme M..., née en Belgique, logeant en garni, rue des Tournelles, avec son mari, racole journellement dans la rue Saint-Antoine et à la place de la Bastille, accompagnée d'une enfant âgée de dix ans. Dès que la susnommée a racolé un individu et qu'elle se dispose à aller avec lui dans un hôtel du voisinage, l'enfant, suivant les instructions de la femme M..., s'éloigne et va attendre celle-ci place des Vosges.
Une nommée L..., fille soumise, demeurant rue du Petit-Pont, a un jeune enfant de trois ans qu'elle li^isse seul dans sa chambre pendant qu'elle racole au dehors. Cet enfant est presque toujours témoin des actes de lubricité auxquels sa mère se livre avec les individus qu'elle emmène à son domicile.
Au cours du mois de juin dernier, i*ai. été chargé de faire procéder à une information concernant un nommé
U..., signalé à l'Administration comme favorisant la prostitution de sa fille, prénommée Alexandrine, actuellement âgée de 18 ans. L'enquête a démontré que celle-ci se prostitue depuis Tâge de 14 ans, avec le consentement et au profil de son père et de son souteneur, nommé Eugène D... Ce dernier et U... vivent en grande intimité. Lorsque la fille U... se trouve arrêtée pour faits de débauche, son père vient la réclamer au bureau administratif compétent pour la rendre à son souteneur, avec qui elle loge en garni rue Nationale.
Une nommée D..., âgée de 40 ans, d'origine hollandaise, a racolé longtemps au Palais-Royal en compagnie d'une enfant de 12 ans dont elle exhibait la nudité aux clients qui le lui demandaient. Tout d'abord on n'avait eu que des soupçons sur les procédés immoraux de cette fille ; mais plus tard elle fut arrêtée pour vente de cartes obscènes, et on acquit la certitude que non-seulement elle exhibait son enfant, mais qu'elle la prostituait.
Une veuve B..., demeurant rue Sainte-Marguerite, a une fille naturelle nommée B... (Marie), actuellement âgée de 18 ans. Depuis son jeune âge, celle-ci s'est toujours livrée au vagabondage et à la débauche, sans que sa mère se soit jamais inquiétée de son sort. Le seul intérêt qu'elle lui témoigne -consiste à venir la réclamer à l'Administration quand elle la sait arrêtée pour faits de prostitution , mais comme elle est arrêtée très-souvent (elle en est à sa treizième arrestation), la veuve B... exige une rémunération pour son déplacement. Inutile d'ajouter que, dès que sa fille est libre, elle ne s'en occupe plus.
J'ai dit que beaucoup de femmes de débauche adoptaient, sinon en droit, du moins de fait, des enfants de familles malheureuses.
Des filles soumises, devenues maîtresses de maisons de tolérance, se trouvent dans ce cas ; mais il ne faut point croire que l'affection des enfafits soit pour quelque chose dans ces adgiptions clandestines.
Les tenancières' de maisons de tolérance ont des pré-
tentions à la considération, à l'estime et même à Tamitié de leurs voisins, et comme ceux-ci éprouvent d'abord une certaine répugnance à se lier avec elles, elles cherchent par tous les moyens possibles à faire cesser cette froideur à leur égard. L'adoption d'un orphelin ou d'un enfant appartenant à des parents malheureux est une bonne œuvre* suffisante pour racheter, aux yeux des commerçants du voisinage, l'ignominie qui s'attache à l'exploitation de la prostitution.
Les filles galantes et les femmes du demi-monde, vivant dans une certaine aisance, aiment aussi à s'entourer d'enfants ; mais elles les désirent comme elles désirent des chiens, des chats ou des oiseaux, c'est-à-dire comme des jouets, quitte à faire trafic de leur corps à l'occasion, et l'occasion n'est pas rare dans le monde des débauchés jeunes et vieux qui gravitent autour d'elles.
Les femmes galantes adoptent généralement les enfants de leurs concierges ou de leurs domestiques, qui ne voient dans cette adoption qu'un bonheur inespéré pour eux et leur progéniture; de la moralité et des exemples qui attendent celle-ci, ils ne s'en soucient guère, et s'ils y songent ce n'est pas sans un certain plaisir, car ils trouvent le métier d'une femme entretenue assez lucratif pour se passer de considération.
Qu'ils soient donc entre les mains d'une fille de basse débauche, d'une maîtresse de maison ou d'une femme entretenue, les enfants sont perdus moralement avant d'arriver à l'âge de puberté. Dans ces conditions il me paraît utile de tenter d'en soustraire le plus grand nombre possible à l'influence pernicieuse des parents vivant de la prostitution.
Pour mon compte, je m'empresserai, à l'avenir, de signaler à l'attention de M. le Préfet de Police tous les cas de cette nature qui me parviendront.