vagabonds, dont 141 femmes
Les vagabonds nécessiteux, moins nombreux que les autres, sont généralement des gens tombés dans le
dénûment par suite de maladies, de pertes d'argent ou d'emploi, et qui, malgré leur bonne volonté, ne peuvent arriver à trouver une occupation lucrative, souvent faute d'une tenue leur permettant de se présenter chez les personnes en mesure de les employer.
Ceux-là, jeunes ou vieux, valides ou infirmes, sont craintifs, honteux, gémissent en silence, et, quand ils sont absolument dénués de resources, se constituent prisonniers. Quelques-uns, perdant tout espoir, ont recours au suicide; peu consentent à se livrer à la mendicité ou au vol. Rarement ils présentent un danger pour la société et leur sort est plus digne de pitié que de blâme. Les vagabonds paresseux, récidivistes et mendiants sont les plus nombreux.
Accoutumés à courir les rues dès leur jeune âge, privés de surveillance de la part de leurs parents, ils contractent de bonne heure des habitudes de fainéantise contre lesquelles rien ne peut réagir. Aux heures des repas, on les voit stationner aux portes des casernes, des grands restaurants et de divers autres établissements, où on leur distribue des aliments. Bon nombre prennent leurs repas aux fourneaux économiques et autres établissements de charité au moyen de bons qui leur sont donnés ou qu'ils achètent à raison de dix centimes. Le restant de la journée, leur temps se passe en flâneries dans les rues, aux abords des halles et marchés, où ils font quelques menues corvées pour se procurer un peu d'argent.
L'été, ils couchent sous les ponts, dans les massifs des jardins restant ouverts, et surtout sur les talus et dans les fossés des fortifications, ou même en plein champ et dans les bois des environs de Paris.
L'hiver, la question du coucher est plus difficile à résoudre. Les uns vont « gîter » dans les caves des établissements en construction ; d'autres dans des voitures de déménagement et, aux environs de Paris, dans les fours à plâtre ; certains passent la nuit à rôder aux abords des Halles ou dans les gares; enfin bon nombre trouvent asile
dans les établissements hospitaliers de nuit, où ils se font généralement inscrire sous de faux noms, par mesure de précaution, car beaucoup ont des démêlés avec la Justice et la Police.
Il en est dont la moitié de Texistence se passe dans les prisons. Avant d'atteindre leur majorité, ils ont déjà été arrêtés un grand nombre de fois et encouru plusieurs condamnations pour vagabondage et rupture de ban. Mais rien ne les corrige : vagabonds ils sont, vagabonds ils restent et vagabonds ils finissent..., quand ils ne deviennent pas des voleurs de profession, ce qui est le cas d'un grand nombre.
C'est dans cette catégorie que se recrutent les maraudeurs qui, en été et à l'automne, ravagent les environs de la capitale.
Quelques-uns quittent Paris et parcourent les campagnes, vivant au jour le jour, feignant de chercher de l'ouvrage, mais désireux de ne point en trouver et le désertant bientôt quand par hasard ils sont embauchés par quelqu'un. Ils éprouvent une grande répugnance pour toute occupation et préfèrent se procurer, par la mendicité ou le vol, les moyens d'existence qu'ils n'ont pas le courage de demander à un travail manuel régulier.
Les vagabonds voleurs et repris de justice débutent dans la catégorie précédente; mais, un peu par besoin, et beaucoup par perversité morale, ils ne tardent pas à devenir des malfaiteurs souvent fort dangereux. Les vagabonds de cette section sont généralement mieux habillés que les précédents, et ils apportent un certain soin à se créer une occupation, si minime qu'elle soit, pour leur permettre de donner le change au besoin sur leurs véritables moyens d'existence.
C'est, du reste, en travaillant quelque peu chez des particuliers qu'ils cherchent ettouventles occasions de se livrer au vol.
Le moins possible, ils fréquentent les établissements hospitaliers de nuit, où ils craignent d'être reconnus et arrêtés; mais, en revanche, ils vont dans les garnis où l'on
couche à la nuit, et où, moyennant une faible rétribution^ ils ont le droit de se reposer pendant quelques heures. Rarement ils couchent deux nuits au même endroit, et ils ont toujours la précaution de donner un faux nom^ ce qui les rend presque insaisissables. On peut dire d'eux qu'ils demeurent partout et nulle part.
Les d^ux dernières catégories de vagabonds peuvent se diviser elles-mêmes en diverses sections, dont les principales sont les suivantes :
1° Les vagabonds ouvreurs de portières, qui stationnent généralement aux abords des églises, des théâtres, des restaurants en renom et partout oîi une fête attire des personnes venant en voiture ;
2° Les vagabonds mendiants, qui profitent de toutes les cérémonies pour implorer la charité publique, qui tendent la main aux passants dans la rue ou qui vont de maison en maison quêter chez les concierges et les boutiquiers ;
3** Les vagabonds voyageurs, qui vont de ville en ville explorant la province, couchant dans les fermes et vivant aux dépens des gens qui les hébergent;
4** Les vagabonds colporteurs, qui parcourent les campagnes en vendant de menus objets et des gravures, dessins et livres obscènes ;
5° Les vagabonds conducteurs d'animaux féroces, qui voyagent dans les villages et y exhibent des ours, loups ou autres carnassiers ;
6° Les vagabonds dits Ramonittchels ou Bohémiens, qui parcourent tous les pays de l'Europe souvent avec une mauvaise guimbarde ; ceux-là stationnent aux abords des villes et excitent la pitié des passants par l'exhibition d'enfants (quelquefois volés) vêtus de loques et souffreteux ; cette catégorie n'a pas de nationalité ; beaucoup ignorent môme leur lieu de naissance et leur origine ; les femmes se livrent généralement au vol au rendez* moi, et les hommes n'hésitent guère à commettre un crime quelconque quand l'occasion leur parait prospice ;
7* Les vagabonds filous, qui, sans avoir les moyens de
payer, se font servir à boire et à manger dans les crémeries et les débits (ie vins ;
8° Les vagabonds voleurs à l'étalage, qui se nourrissent aux dépens des marchands de comestibles ;
9^ Les vagabonds voleurs roulottiers, qui flânent dans les rues et enlèvent ce qu'ils peuvent sur les voitures de fournisseurs stationnant sur la voie publique, pendant que les conducteurs livrent des marchandises ou vont boire chez les marchands de vin ;
10** Enfin, les vagabonds souteneurs et voleurs au poivrier, qui rôdent la nuit en compagnie de prostituées et dévalisent les ivrognes racolés par celles-ci. Les vagabonds de ce genre couchent chez les femmes qui les entretiennent, et, quand ces dernières ont un client pour la nuit, ils restent dehors jusqu'au départ de celui-ci. A ce moment, ils rentrent et se glissent à la place encore chaude du « miche ^) qui vient de s'éloigner. Quand il est obligé dépasser une partie de la nuit dehors, le vagabond souteneur n'hésite pas à commettre une attaque nocturne ou à dévaliser une boutique s'il en trouve l'occasion.
En résumé, à part' les nécessiteux de la première catégorie, les vagabonds sont une véritable plaie sociale et un danger permanent pour la sûreté des citoyens et de leurs biens. La nécessité d'un côté, les instincts pernicieux et le mauvais exemple de l'autrcrles poussent souvent à commettre une foule de méfaits et quelquefois des crimes très-graves.
En principe, tout vagabond possède l'élofTe d'un malfaiteur et le devient tôt ou tard.
D'après la jurisprudence établie par le Tribunal de la Seine, tout individu qui justifie d'une nuit passée, en l'espace de dix jours, soit dans un garni, dans un établissement charitable, soit sous un hangar ou dans une voiture de déménagement, n'est point considéré comme vagabond, fût- il dans l'impossibilité matérielle d'indiquer quelles sont ses ressources.
Du reste, les vagabonds de la catégorie dangereuse ont presque toujours de l'argent, produit de rapines, de jeux
de hasard (bonneteau, parfaite et aulres)^ de chantage, d'escroqueries, de vols au rendez-moi, à la roulotte, au poivrier, à Taide de fausses clés, d'effraction, d'attaques nocturnes et même d'assassinats, car les délits et les crimes constituent leurs seuls moyens d'existence. C'est parmi eux que se recrutent la plupart des criminels.
Voici un aperçu des homicides (ou tentatives graves) commis à Paris, depuis 1872, par des individus sans résidence fixe ni moyens d'existence réguliers :
30 novembre 1873. — Assassinat de Faath, brocanteur. — Auteur : Boudos. — Condamné à la peine de mort et exécuté.
Décembre 1872. — Assassinat d'un lieutenant de gendarmerie trouvé poignardé dans la Seine. — Auteurs présumés : une bande de pédérastes dirigée par le jeune Gélinier, chef de malfaiteurs âgé de 15 ans.
24 mars 1873. — Assassinat du jeune Pavie, garçon boucher, âgé de 15 ans, trouvé dans un champ, à Saint- Ouen, la tête coupée. — Auteurs : D... et D..., pédérastes. — Arrêtés tous deux.
2 octobre 1874. — Assassinat de la veuve Rongier. — Auteurs : Maillot, Chauvin et Georges. — Arrêtés et condamnés à la peine de mort (commués).
8 novembre 1877. — Assassinat du sieur Simoni. — Auteurs présumés : C.et B..., sujets italiens. — Arrêtés, puis relaxés faute de preuves suffisantes.
19 décembre 1877. — Assassinat de la veuve Crémieux.
— Auteurs : Hodister (sujet belge), Desquiens etGaudoin.
— Arrêtés et condamnés aux travaux forcés à perpétuité.
3 janvier 1879. — Assassinat de Lecercle. — Auteurs : Abadie, Knobloch et Kirail. — Arrêtés et condamnés aux travaux forcés.
17 avril 1879. — Assassinat de la femme Bassengeaud.
— Auteurs : Abadie (déjà nommé) et Gille. — Arrêtés et condamnés à la peine de mort (commués),
Abadie et Gille étaient les chefs d'une bande de malfaiteurs, tous rôdeurs de barrière, lesquels ont été arrêtés et condamnés à diverses peines.
8 février !880. — Tentative d assassinat sur la personne de la femme Garin. — Auteur : Pestel, arrêté et condamné aux travaux forcés à perpétuité.
16 février 1880. — Tentative d'assassinat du sieur P... — Auteur : S.*, , jeune pédéraste, arrêté et condamné aux travaux forcés à perpétuité.
16 mai 1880. — Assassinat (par noyade) de F..., domestique. — Auteur présumé: X..., autre domestique, pédéraste. — Arrêté, puis relaxé faute de preuves suffisantes.
26 juillet 1880. — Tentative d'assassinat de Eisentaedler. — Auteur: Dabliot, son camarade. — Arrêté et condamné à vingt ans de travaux forcés.
9 décembre 1880. — Tentative d'assassinat . sur la personne de la veuve Gonye, logeuse. — Auteur : Ferry, bonneteur. — Arrêté et condamné à la peine de mort (commué).
10 mai 1881. — Tentative d'assassinat sur la personne du sieur Schmitt, marchand de vin. — Auteur : Gaillepond, dit Amy. — A la suite du crime, Gaillepond s'est fait arrêter plusieurs fois, pour vagabondage, sous le faux nom de Amy, et il a toujours été relâché sans passer en jugement. Arrêté enfin pour la tentative d'assassinat, il a été condamné à la peine de mort (commué).
13 juillet 1881. — Tentative d'assassinat sur la personne de la femme Bahu, âgée de 83 ans. — Auteurs : Métrol et Mariez, presque deux enfants. Arrêtés et condamnés à vingt ans de travaux forcés.
18 juillet 1881. — Assassinat de Gambournac, souteneur et bonneteur. — Auteur : Pigeonnot, autre souteneur et bonneteur. Arrêté et condamné à la peine de mort (commué).
27 février 1882. — Assassinat de la veuve Galsterrer. — Auteurs : six rôdeurs de barrière nommés : Lipps, Robert, Jean, Grosjean, Lauwens et Depauvv. Tous arrêtés et condamnés, les deux premiers condamnés à la peine de mort (commués) et les quatre autres à diverses peines, dont un aux travaux forcés à perpétuité.
1" mars 1882. — Renoux (Cécile), femme M..., fille soumise, demeurant rue Mercier, assassinée par un anarchiste vagabond allemand expulsé de France, nommé G..., lequel s*est suicidé dans sa prison, en Allemagne, en apprenant que sa culpabilité était connue.
21 mai 1882. — Assassinat de Seguin (étranglé la nuit, sur la voie publique, avec un foulard). — Auteurs : Coché et Pauly. Arrêtés et condamnés h la peine de mort (commués).
20 juillet 1882. — Assassinat du pédéraste T... — Auteur : Perrette. Arrêté et condamné aux travaux forcés à perpétuité.
Le 24 décembre 1882. — Reslinger (Adam), journalier, assassiné et dévalisé par un vagabond belge nommé X..,, lequel a été arrêté et condamné aux travaux forcés.
Le vendredi 10 août 1883, rue du Regard, assassinat de M. Ducros (de Sixt) et tentative d'assassinat sur la sœur de celui-ci par le soi-disant Gampi (Michel), sans domicile. Arrêté et condamné à la peine de mort, celui-ci a été décapité sur la place de la Roquette au mois d'avril 1884.
Enfin, au mois de septembre 1883, les vols et tentatives de vols à Taide d'escalade et d'effraction, la nuit, à main à armée, en bande, dans des maisons habitées, commis à Saint-Ouen et à Neuilly ; les tentatives de meurtre sur M. Vérillon, commissaire de police, le brigadier Wahaal et l'agent Leclerc, du Service de Sûreté; ainsi que l'assassinat de la femme Durand, cabaretière à l'Isle- Adam, le dimanche 28 octobre suivant, ont eu pour auteurs les vagabonds Marquelet, Cornet dit Teinen, Franque, Delbarry, tous repris de justice.
Ces quatre malfaiteurs ont été condamnés , le 24 août 1884, par les assises de la Seine : Cornet, à la peine de mort ; Marquelet, aux travaux forcés à perpétuité ; Delbarry, à huit ans de travaux forcés; Franque, malgré sa complicité avouée à l'un des vols de Neuilly, a été acquitté.
Ce dernier mérite, une mention spéciale. Marié, il avait quitté sa femme depuis longtemps, pour vivre avec des
prostituées et des vagabonds souteneurs; mais quand il a su qu'il était recherché pour les crimes de Neuilly, il a repris le chemin du domicile conjugal, espérant y trouver un abri contre les investigations du Service de Sûreté.
Je dois faire observer que la plupart de ces criminel? étaient de tout jeunes gens, ne vivant déjà que du produit du vol et de la prostitution.
Du reste, à l'exception du meurtre de Gambournac, qui était la fin d'une vengeance de souteneur contre souteneur, tous les crimes sus-énoncés ont eu le vol pour mobile.
Dans cette nomenclature je n'ai mentionné que les assassinats ou tentatives commis par ce genre d'individus ; mais de combien d'autres méfaits les vagabonds ne'se rendent-ils pas coupables. On trouve leurs traces dans les affaires de vols avec effraction, escalade ou fausses clés, escroqueries, filouteries, manœuvres de chantage (attribution spéciale des pédérastes), attaques nocturnes, vols au poivrier.
Envers ceux-là, l'Administration et la Justice doivent se montrer inexorables ou tout au moins les mettre dans l'impossibilité de nuire à la société, dont ils sont et se disent les ennemis déclarés et irréconciliables.