‹ La politique européenneChapitre 4 sur 16 · PAGES D'HISTOIRE CONTEMPORAINE · texte numérisé non relu

PAGES D'HISTOIRE CONTEMPORAINE

Deuxième Série

PARIS

Ancienne Librairie GERMER BAILLIKI'.K & G1C FÉLIX ALCAN, EDITEUR

108, BOULEVARD S AINT-GERMAÏN , 108

La semaine de Pâques. — Le Samedi saint. — La cathédrale de Séville. - Apothéose de la lumière. — Le cantique de gloire. — Caractère particulier de la Semaine sainte à Séville. — L'art sévillan. — Le ciel. — La foire de Séville. — La baie de Cadix. — Les manifestations organisées en mon honneur dans celte ville. — Discours de remer ciement. — Variété d'événements européens. — Incendie du Bazar de la Charité. — Mort du duc d'Aumale. — Revers de la Grèce. — La situation équivoque de la dynastie grecque. — Le sort des armes. — La solidarité des tyrauuies. — Salut à la Créée. — Conclusion.

Combien est humaine la divine Pâque de la Résurrection! Ce jour-là, au néant et au silence de la mort, succède tout à coup l'espérance universelle répandue comme un éther vivifiant à travers l'immensité de l'espace et l'infini du temps. Lorsque de la plante se détachenl les germes de nouvelles plantes; lorsque le noyau du fruit germe au sein de l'humidité des champs où il était tombé, abandonné H oublié; lorsque la froide chenille qu'emporté la bise, revêt les ailes du papillon dont l'émail aux reflets métalliques jette des rayons comme ceux d'une étoile; lorsque le nid, solitaire encore en mars, le mois des tempêtes, se réchauffe en avril sous l'aile de la femelle attentionnée et se rempli! d'oeufs prêts à se briser et à s'ouvrir pour livrer passage aux légers oiseaux de toutes couleurs dont on entendra partout les chants et Iframages; lorsque, sur les collines, fleurit le genêt jaune dans les blés le rouge coquelicot, le long des rives la modeste pâquerette : lorsque, au bord des ruisseaux au miroir scintillant, croissent côte à côte les lys argentés et les roses pourpres, — depuis les oliviers de la vallée couverts de petites perles, qui seront demain des olives el les dattiers charç du pollen qui fécondera leurs fruits, jusqu'aux Irène- et aux ormes de la montagne ornés d'une flore mystérieuse sans cesse perpétuée — tout, dans la nature, célèbre, dans l'inconscience sublime de la matérialité, une Pâque de résurrection, par des alléluias, des hymnes, des cantiques et des parfums. C'est pourquoi le cierge sacré qui brûle sur l'autel le Samedi saint, l'eau lustrale qui tombe des aspersoirs, telle un.- étincelante rosée du matin, les joyeux accents des trompettes célestes que font retentir les orgues des églises, débarrassées de leurs housses «le deuil, le flot de clarté déchirant l'obscurité funèbre qui transformait les temples

en tombeaux, et dont la gaîté s'unit à celle des cloches répétant, dans les hautes tours, l'alléluia des messes de la Résurrection, ainsi répercuté aux quatre coins du monde, nous apprennent, non seulement que le Christ est ressuscité, mais aussi que la saison bénie est venue : où l'hirondelle, exilée par le froid, accourt vers notre ciel plus riant ; où le rossignol chante, après un si long silence, parce que le printemps lui a communiqué son amour embrasé ; où la bienfaisante cigogne construit dans le clocher son nid formé de branches et de feuilles sèches devenues un foyer de nouvelle vie ; où la sève renouvelée, circulant par toutes les fibres des arbres, donne naissance aux feuilles et aux fleurs. En un mot, le jour de Pâques est arrivé, le jour où partout l'on célèbre le renouveau et qui surgit, à la joie de tous, comme un don inespéré du ciel, comme un miracle extraordinaire de Dieu.

Ce Samedi saint, je me suis rendu à la grand'messe. L'Eglise célèbre de nombreuses cérémonies poétiques; aucune n'est comparable à celle-ci. Quand du haut du lutrin, après le sublime prélude, le chef de la maîtrise entonna le magnifique récit de la création de l'âmelumière inondant de sa splendeur et de ses rayons toute la création qui s'anime et qui s'éclaire, je crus entendre le poème cyclique des Yédas, sous la splendeur du ciel des Indes que reflètent ces ondes du Gange, toutes étincelantes avec leurs plaques gélatineuses, sources de tant de germes d'êtres multiples et de mystérieux protoplasmas formant tant d'organismes variés ; la psalmodie des bergers chaldéens scrutant dans les nuits lumineuses les étoiles du firmament, et interrogeant les astres de feu pour qu'ils leur révèlent le secret des soleils symboliques; le chant orphique qui précise le lien entre les nombres et les astres et apporte à l'homme, encore plongé sous le matérialisme des sphères inférieures, le souffle de l'idéal ; les paroles symboliques du mage Zoroastre divinisant la lumière resplendissante, et expliquant comment, dans son foyer, tout s'avive, s'embrase et brille; un Te Deum triomphal entonné par des chœurs célestes. Cette symphonie, aux notes semblables à des vibrations d'électricité magnétique, hymne à l'Être des êtres, au Créateur sublime, semblait venir des sphères infinies. Après ces bénédictions et ces louanges à la gloire de la divine clarté, rien n'explique mieux la transmission de notre vie que l'évocation du mystère de la transmission de la lumière. Lorsque, au cours de la messe de Pâques, le thuriféraire allume, à l'aide de modestes bougies, les flambeaux des autels et la lampe solitaire suspendue à la voûte de la crypte, on se rappelle le grand mystère d'une autre communication, celle de l'esprit humain ; cet embrasement de cierges fait songer aux langues de feu desquelles les âmes sont formées et qui se sont allumées pour errer, fugaces émanations, à travers les âges, jusqu'à ce qu'elles reprennent leur essor, après de courts passages — tels les corps pesants entraînés vers leur centre de gravité — vers l'Éternel Créateur. Les flambeaux étant allumés, le cierge pascal placé dans son candélabre et le récit des prophéties commencé, c'est toute l'histoire de l'homme qui passe sous les yeux, depuis son apparition sur notre planète jusqu'à la mort, avec, comme fin commune de tous les êtres, le dernier jugement survenant, terrible, tel un nouveau chaos,

et nous ensevelissant tous dans ses profondes ténèbres. En extase, j'écoutais ces chants traditionnels, appelés par l'Église, dans la messe du Samedi saint, des prophéties; mais, en entendant les paroles du grand Ezéchiel dans sa vision, il me semblait ouïr la réponse irréfutable aux plaintes de Prométhée, de Job et de ilamlet, sur l'origine du mal. Elle est donnée par ces cimetières désolés où gisent des monceaux d'ossements oubliés et comme glacés, mais qui, à un seul souffle, se lèvent se rejoignent, reforment des statues vivantes; des squelettes animés voient une nouvelle moelle les remplir, un nouveau sang les arroser, de nouveaux nerfs les recouvrir, une enveloppe à ces nerfs se tisser et même un cerveau sphérique, semblable à la voûte céleste, se former : car l'infini ne peut être saisi que par l'idée et c'est seulement par le moyen du Verbe que l'idée se confond et s'identifie avec Dieu.

Quand on a lu Ezéchiel on ne peut conserver aucun doute sur la résurrection. C'est pourquoi l'Eglise, avec sa merveilleuse conception esthétique, par la vertu de laquelle elle conservera éternellement la domination sur les âmes, arrive par de subtiles transitions, après le chant de cette prophétie qu'ont précédé la bénédiction de l'eau lustrale et les litanies, au moment sublime et capital de la messe. La première émotion de ma vie, dont je me souvienne, est précisément celle que je ressentis à une messe de Samedi saint, en mil huit cent trente-neuf, dans la paroisse du Rosaire de Cadix. Je n'avais pas encore six ans alors et mes yeux d'enfant fixaient plus, je le crois, le front et le regard de ma mère que les splendeurs de l'autel. Le contraste entre les nappes de velours et les fleurs, les lumières; entre ce silence qui fait de l'autel un sépulcre et les glorias, les alléluias, me semblait un miracle. Bien des années se sont écoulées depuis cette première émotion; mais je retrouve dans mon cœur cette même vivacité de sentiment et cette même expansion de joie de ma lointaine enfance. Quand le prêtre s'est mis à entonner le Gloria dans la chapelle de Séville, ce dernier Samedi saint, et qu'à ces joyeux accents les flèches de bronze de la gigantesque « Giralda » ont répondu par leurs chants harmonieux; quand l'autel, jusque-là couvert, s'est dépouillé de son voile noir, pour nous laisser voiries anges et les séraphins battant des ailes, dans les espaces infinie autour de la Vierge mère, statue d'argent couronnée d'un diadème d'or; quand, les voiles s'écartant, les vitraux apparurent, resplendissants de lumière irisée, et couvrirent de leurs cercles de toutes nuances les hauts piliers aux ogives sculptées; quand enfin la voix puissante des orgues s'unit à l'alléluia universel, répercuté même par les pierres el accompagné par le son des cloches, — j'ai cru être revenu à mon enfance et j'ai senti que la foi de mes premières aimées m'envahissait de nouveau, une foi à laquelle est venue s'ajouter une confiance inébranlable et sans limite dans le progrès universel. Le monde moderne conserve, dans les archives de ses gloires, deux pages inspirées par le Samedi saint et la Pàque. pages qu'aucune ne surpassera jamais en beauté. Le carillon des cloches célébrant la Résurrection, dicta à Victor Hugo l'une de ces deux pages d'une sublimité ('gale à la voûte de la cathédrale de Paris et aux accents de ces tours sonores, dans les grands jours de fête.

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- i lain, par ses alléluias, avec l'univers et avec

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milieu des acclamations enthousiastes, el entranl dans la cité éternelle parée et fleurie en son honneur. Ici le torrent du Gédron esl figuré par un fleuve merveilleux, tel une voie lactée tracée sur le sol; une rue serpente, où l'on n'entend que des propos gracieux, où brillent les étincelles des yeux noirs et assassins: la rue de l'Amertume; le monl des Oliviers étale enfin ses jardins embaumés par les ûeurs d'oranger, <|ui brillent comme des émeraudes el qui respirent la gloire. Le cantique suprême produit en ces lieux l'effet d'une sérénade d'amour telle que n'ont pu en créer ni Mozart, ni Rossini, dans leurs deux immortels opéras. Séville, placée tout à l'occident, esl une Florence orientale. L'arl et la nature se sont donné la main pour faire d'elle une cité vraiment unique sur notre planète. Aussi Murillo a-l-il laissé bien loin derrière lui le Corrège el Rembrandt, par l'éclat de la lumière dans ses tableaux. A l'exemple de l'autre divin Sévillan, Velasquez, i. a emporté avec lui dans la tombe le secret de reproduire sur une froide toile toute l'énergie de la vie humaine dans toute sa vérité. Je ne croi- pas qu'on puisse voir sur la terre un plus beau ciel que celui que je contemplais ces jours derniers à Séville. On eûl dil parfois une gaze céleste, parfois un plafond de cristal vénitien. Il esl impossible qu'aucune mosaïque de synagogue, ni qu'aucune pierre de leurs voûtes azurée-, soient comparables à un atome de ces couchants qui semblent, non pas I arrivée de la nuit, mais l'aurore nuancée el merveilleuse d'un nouveau jour. Quand on aperçoit au ciel tant d'étoiles el dans les esprits tant d'idi quand, à coté d'une" végétation aussi florissante el aussi parfumée, s'élèvent, comme une autre végétation, des édifices colossaux ornés de souvenirs bénis; quand, d'un côté, chantent les rossignols et de I autre les poètes, tous exprimant l'amour, les uns par leur- gazouillements, les autres par leurs vers inoubliables; quand, au spectacle de la lourd.' l'Or, de la Giralda, de l'Alcazar et de la gigantesque cathédrale, s'unissent les toiles immortelles de peintres, autres anges gardiens de la création; quand tant d'attraits se trouvent réunis dans notre Séville, est-il étonnant qu'elle soit l'objet de la curiosité el de l'envie de toutes les cites du monde?

Je ne crois pas aussi qu'il existe dans |e monde un spectacle semblable à celui qu'offre Séville un jour de foire. La renommée l'affirme; mais en ce cas, la réalité surpasse encore I.' renom. Aucune exposition ne peut présenter un tableau du genre de cette fête. Là se dressent la Giralda des Abbassides, la Tour de l'Or, construite par les Alarifs mudjars, el le premier sapotillier d'Amérique planté par la main prévoyante de Fernand Colomb; le développement de noire architecture nationale y peut être admiré dans les pyramides de la manufacture de tabac, comme aussi dans le palais de San Telmo, dont les pierres rouges sont unies aux marbres blancs; les palmiers africains s') penchent sur les orangers de Chine, et leurs palmes, agitées par la brise, murmurent des mélodies sans lin. tandis que les orangers, sous la chaleur du soleil, exhalent de pénétrants el enivrants parfums ; les arcs-boutants élancés et les chapiteaux d'une cathédrale gothique y côtoient les créneaux et les minarets d'un alcazar mahomélan. Aussi peut-on dire que la nature el

l'art se sont unis pour produire une synthèse de végétaux animés et de pierres vivifiées, à nulle autre pareille aujourd'hui ni à aucune époque sur toute la surface du globe. Je n'oublierai jamais, jamais, le premier jour de foire de cette année, quand bien même je vivrais jusqu'à cent ans. Sous un ciel de Chaldée, sous des torrents de lumière — tels ceux qui durent inspirer aux Sabéens leur dogme de l'âme-lumière — on voyait de belles femmes, parées de blanches mantilles retenues par de petits peignes de nacre et sous lesquelles resplendissaient, en gracieux bouquets, des touffes d'oeillets et de roses. Plus loin, des bohémiens, d'une couleur variant entre le noir et le jaune comme le teint de Géopâtre, aux yeux lançant des éclairs comme ceux de Sémiramis, exerçaient la chiromancie et l'astrologie. On rencontrait enfin à chaque pas des groupes de Ginetes, cavaliers dont les montures sont originaires du Guadalquivir, formant une armée considérable qui sème sur son passage, non pas la mort dévastatrice, mais l'amour vivifiant. Les tentes semblaient des cages : il y vibrait des voix harmonieuses, voix de chanteurs et de chanteuses, rivalisant en nombre et en talent avec les oiseaux des bois ; on y voyait de charmantes danseuses obéissant à la musique comme les rosiers au zéphyr, et il y résonnait des guitares touchées par des doigts divins qui font frissonner les cœurs. En un mot, nous étions à Sévilie, parmi ses tapis de fleurs et sous son diadème de tours, au sein d'un printemps sans égal, grâce à la fécondité de la nature et à la fécondité de l'art.

Je ne dis rien de la baie de Cadix. Il n'a rien vu celui qui n'a jamais contemplé la ville phénicienne sur son sombre piédestal de formidables murailles. Elle resplendit avec sa couronne de tours contre la face desquelles le soleil vient briser ses rayons et les rend semblables à de colossaux diamants. Dans sa baie paisible, se croisent les voiles grecques et latines innombrables, telles les mouettes du ciel. Battue par l'Océan, cette baie reste cependant si immobile, tel un vaisseau aux amarres puissantes et aux ancres solides, qu'elle peut, bien que retenue seulement par une étroite bande de terre, résister pendant toute une éternité à l'ouragan et à la tempête. Jamais, non jamais, je n'oublierai mon séjour dans cette cité si belle, où abordèrent mes pères, naufragés des tempêtes essuyées pour notre sublime liberté : car ce fut là que, comme si pour la première fois la lumière venait frapper mes yeux, je sentis s'éveiller en mon cœur le premier amour des idées de progrès qui sont la lumière de mon siècle; là prit naissance mon culte constant par des principes auxquels j'ai toujours été fidèle pour l'honneur et la gloire de mon nom et de ma vie. Je suis petit par mon talent comme par ma stature; mais il n'est pas d'homme qui ne devienne grand s'il réussit à s'unir à une grande idée. Or, si l'idée de liberté a été celle de ma vie, n'est-ce pas naturel, puisque je suis né dans la cité qui inaugura le siècle par les Gortès constituantes, auxquelles elle donne un nom immortel par la proclamation, jetée dans sa baie sans rivale, des grands principes qui sont comme Téther de la lumière et comme l'oxygène de l'air? Aussi bien les habitants de Cadix viennent de me faire une si belle réception, que je leur ai adressé un discours dont voici la copie textuelle :

Sur ma prière, nous voici réunis ici ce soir. J'ai cédé au désir de dire toute ma reconnaissance au peuple de cette ville pour son accueil qui a dépassé toutes mes espérances et qui a tant honoré ma personne. Ne pouvant exprimer à tous mes sentiments de gratitude, par suite de l'impossibilité que m'opposent le temps et l'espace, j'ai prié votre digne président de vous rassembler, vous tous qui représentez la société de cette belle cité, afin que vous transmettiez à chacun de habitants en particulier, mes chaleureux remerciements pour les l< l'organisées à mon intention. Je vous charge donc d'être mon interprète auprès d'eux, en réalité auprès de tous les Gadilains qui m'ont présenté avec une si grande sincérité des hommages que je n'Qublierai jamais. Je vous prie de me prêter maintenant toute votre attention. Quand on adresse à une personne des regards tendres et muets avec une vraie el honnête sincérité; quand il monte de la poitrine des acclamations irréfléchies que seule la lèvre retient afin de ne pas troubler le calme et la tranquillité d'une suave atmosphère; quand il n'y a eu ni plan ni préparatifs d'un comité ou d'un parti toujours guidés par des mobiles intéressés et poursuivant des fins particulières ; quand les bravos et les acclamations sont adressés à une personne par d'autres personnes rencontrées par hasard, quoique celle-là ne les mérite pas et ne croit même pas les mériter, — la reconnaissance, sortant de ses limites naturelle-, -'accroît jusqu'à se centupler. Quant à moi, en me voyant l'objet de démonstrations si flatteuses et si gracieuses, je les ai prises, non pour ma propre personne, mais pour l'histoire de ma vie, qui prouve que j'ai lutté dans la modeste mesure de mes forces et de mes facultés pour la défense de la liberté sans restrictions, de l'ordre public sans abus, du progrès humain sans secousses, de la démocratie sans excès, de l'intégrité et de l'indépendance de notre patrie à l'intérieur, et, à l'extérieur, de tous les sacrifices possibles qu'exigeaient l'honneur de son nom et la grandeur de son œuvre dans toutes les régions du monde.

Obéissant à la courtoisie, comme à l'affection, je dois consacrer mes premières paroles à la femme. Je ne dirai rien de nouveau en répétant que ce qui m'a toujours empêché de venir à Cadix, c'est un souvenir dont la piété emplit pour moi tous ces espaces, le souvenu d'une sainte femme, souvenir que j'ose à peine invoquer, car si je m'y arrêtais quelques instants seulement, mes forces me trahiraient, mes yeux se voileraient de larmes et la voix expirant dans ma gorge sérail impuissante à prononcer une seule parole.

Ici, chaque pierre du sol, chaque étoile du ciel, chaque souffle du vent et chaque vague de la mer me taxent d'ingratitude. Se peut-il, lorsqu'un être aimé a égayé l'aube de notre vie avec son sourire; lorsqu'il a tenu les yeux lixés vers le ciel, afin d'intercéder auprès «le l'Eternel, pour notre bonheur; qu'il a consenti à ion- le- sacrifices pour la santé de notre corps el la culture de noire esprit; qu'il s'esl consacré à embellir notre pensée par l'amour de l'art et. par l'amour du bien, notre cœur; qu'il a été le modèle de toute- les vertus, - se peut-il, tlis-je, que cet être soit mortsans que nous l'ayons suivi dans la tombe, alors que ses soupirs ont formé l'atmosphère que nous respirons, et

que ses regards nous ont communiqué la chaleur qui a vivifié notre âme ?

L'homme semble être un monde en abrégé, qui vogue dans l'élher céleste, l'éther, un amour infini, répandu sur toute la création, et l'amour enfin une émanation divine qui descend de l'âme féminine jusqu'à l'abîme des sentiments et des affections de l'homme, sentiments et affections qui ne peuvent s'étendre ni se dilater, pour accomplir leur ministère matériel et social, s'ils ne sont guidés par l'étoile de l'idéal féminin, inséparable du cœur de notre sexe, comme notre planète l'est de son beau satellite, la lune. L'histoire a un caractère féminin, et ce caractère est même indispensable à son caractère masculin autant qu'un sexe est nécessaire à l'autre. Aussi tous les systèmes historiques modernes sont-ils d'accord pour reconnaître que les sociétés n'ont pas commencé par le régime patriarcal, comme nous le croyions, mais par le régime matriarcal, et cela pour une raison bien simple, c'est que, par la loi naturelle, les mères se sont toujours trouvées plus près de leurs enfants que les pères. La tradition homérique du triomphe d'Achille sur les Amazones est le symbole de la victoire de la société patriarcale ou masculine sur la société matriarcale ou féminine. Les fables elles histoires n'iront pas chercher si loin, mais ce qu'on ne peut nier, c'est que les temps ont leur période masculine et leur période féminine. En vertu de cette loi, nous voyons à chaque époque différente une femme se lever pour marquer une nouvelle phase de l'esprit humain, et mettre ainsi en évidence son immortalité. Au berceau du monde, c'est Eve ; à la rédemption d'Israël, Marie, lorsque, dans son inspiration, elle entonne le cantique de Moïse, si semblable à nos hymnes démocratiques. Au pied de la croix, c'est la Yierge-Mère ; au commencement des âges classiques, Hélène, et, à la fîn,IIypatie ; en face des Césars et de leurs cirques, que de femmes subissent le martyre, pour te christianisme, au sein des catacombes! A coté de saint François, nous trouvons sa sœur en religion, la mystique sainte Claire ; la passion inextinguible de l'amoureuse Héloïse apparaît à l'aurore de l'idée philosophique. Yittoria Colonna brille à l'époque de la Renaissance comme avaient brillé Béatrix et Laure au Moyen âge. Contre la réaction religieuse et ses horreurs, s'élève la voix de sainte Thérèse ; sous la Révolution, nous trouvons des femmes aussi courageuses que les premières chrétiennes, mais je dois taire leurs noms, car nos discordes sont d'hier. En faut-il plus pour prouver que vous êtes, nobles femmes, les Pythonisses, les muses, les inspiratrices de l'homme, que vous portez sur vos fronts un reflet du ciel : la beauté, et dans vos cœurs un éther vivifiant : l'amour?

Mais, quel que soit le rôle social de la femme, au sujet duquel on a soulevé une question très controversée à l'heure actuelle, on ne peut nier qu'aujourd'hui elle tienne en main l'éducation du genre humain. Tout physiologiste désireux de connaître le cœur d'un grand homme, commence par s'informer de sa mère. Pourquoi cela? Parce que tout enfant, en interrogeant s;i nature, trouve en lui deux sortes d'affections contradictoires qui, parfois, se maintiendront en harmonie, mais qui, par-

fois, peuvent aussi se combattre sans trêve. Voyez les hommes quand ils haïssent, quand ils luttent, quand ils guerroyent, quand ils combattent, et remarquez que tous leurs penchants belliqueux sont dus à leur sexe, tandis que, s'ils sont poussés par un sentiment de charité vers les malheureux, s'ils désirent la consolation des affligés, s'ils partagent leur pain et leurs habits avec le pauvre, s'ils écoutent l'appel des arts qui bravent les malheurs de la vie, s'ils prient, s'ils sentent parfois montera leurs yeux de douces larmes, si leurs cœurs vibrent comme des harpes, c'est que toutes ces cordes mélodieuses onl été placées dans leur poitrine par l'âme d'une mère.

Je l'ai déjà dit bien des fois, mais je veux ici le confirmer el le répéter : la mère reçoit pour ses enfants, du ciel et de la nature, une science infuse et intuitive dont l'homme ne pourra jamais lui disputer la possession. De même que les femmes seules peuvent nourrir de lait leurs enfants, ce ne sont également que les sentiments féminins qui peuvent être les éducateurs de l'enfance humaine. Les naturalistes racontent que la mère de l'imperceptible insecte qui produisait autrefois la pourpre, extraite aujourd'hui du charbon, donnait tout son sang, c'est-à-dire toute sa vie, sans restriction, à sa progéniture; puis, après un tel sacrifice, ne pouvant rien faire de plus jusqu'à sa mortelle, voulait avec son propre cadavre, avec son squelette transparent, restes d'un amour maternel désormais éteint, préserver ses petits des inclémences de la nature. Une mère sait, dans sa physiologie prévoyante, ce qui convient à la nature de son fils; elle sait l'hygiène qu'il doit suis re pour éviter les maladies; la médecine par laquelle il doit être soigné ; la morale intuitive qui conduit au bien; la philosophie que peut donner une religion rendue chère par la foi maternelle qui y reste attachée. Elle possède encore la science d'inspirer des idées élevées par les refrains de sa composition qu'elle chante autour des berceaux, et l'art de faire de ses contes des germes de science jetés dans les âmes. Enfin, après avoir défendu et préservé les fruits de son amour des colères du monde, elle devient sublime à son heure dernière quand, les mains jointes, recueillie, elle tourne ses regards vers le ciel pour demander au Créateur qu il protège ses enfants dans cette vie et qu'il les prenne ensuite auprès de lui dans la félicité éternelle.

Ce que je dis ici de la femme est si positif, que nous la regardons d'habitude comme la personnification de toutes les meilleure-, des plus belles entités du monde. Aussi allons-nous parler, à présent, d une autre femme, bonne et belle aussi, de notre cité, de notre mère, de Cadix, notre patrie. Qui pourrait dire combien il y a de relations entre les diverses aptitudes de l'âme et l'espace, où l'âme apparut pour la première fois? La philosophie moderne cherche à expliquer l'origine mys lérieuse des espèces par l'espace qui les entoure, par l'air vivifiant qu'elles respirent, par le sol qui les nourrit. Indubitablement, nous aurions dû naître sur un écueil de l'Océan infini, nous autres hommes prédestinés aux luttes politiques : car s'il y a des cyclones sur I Oc. 'an. ils ne sont jamais aussi épouvantables, aussi violents, aussi terribles, que ceux qui bouleversent les États; s'il y a sur la mer des tourbillons

et des troubles, jamais ils ne sont aussi terrifiants que le bouillonnement des passions humaines; s'il existe des abîmes, jamais ils ne sont aussi profonds que les abîmes sociaux; s'il y a des tourmentes, jamais elles ne sont aussi dangereuses que la calomnie et le mensonge. Aussi, celui qui eut à lutter pendant un demi-siècle pour la liberté absolue, pour la démocratie progressive, pour la souveraineté nationale, devrait-il, afin d'être capable de résister aux injures et aux outrages que le mal suscite sur le chemin du bien, avoir son berceau à l'endroit même où il lui faudrait d'abord combattre la tempête et l'ouragan, pour qu'il fût par eux formé et accoutumé, dès sa naissance, aux colères du ciel et aux injustices du monde.

Considérons maintenant notre patrie au point de vue historique. En l'examinant sous cet aspect, nous devons reconnaître qu'elle a rendu d'inoubliables services à l'humanité. Pour un observateur des choses humaines, qui approfondit les questions et connaît leur raison d'être, une cité ne peut périr comme pourrait le faire un assemblage confus d'êtres, unis les uns aux autres par le hasard, qui en a fait une masse compacte. Si les peuples et les nations ont un caractère propre, les villes en ont un également. Chaque grande cité historique a sa personnalité, même au point de vue de l'art, et dans un ordre d'idées plus élevé que l'art, au point de vue de la philosophie. Les systèmes philosophiques viennent à l'appui de mon dire, puisqu'ils prennent le caractère et le nom des cités différentes où ils ont germé et où ils se sont épanouis. On appelle encore « Ecole d'Athènes », l'école philosophique qui prit naissance sur les bords de la mer hellène, à l'ombre des platanes du Pirée. A plus forte raison, ce qui se passe pour la philosophie se passe-t-il pour l'art. On donne le nom « d'Ecole florentine » à une série de peintres illustres nés à Florence, et celui d'<( École sévillane » à la série de peintres célèbres qui naquirent à, Séville. Quant à Cadix, elle constitue, pour ainsi dire, un centre d'attraction dans le domaine des relations commerciales. Depuis les bergers nomades du vieux monde chaldéen, comme Abraham, surveillant leurs troupeaux et portant leurs tentes sur leurs épaules, jusqu'aux audacieux explorateurs, comme Colomb, découvrant un nouveau monde, tous ont reçu de Dieu le génie créateur.

Par combien d'évolutions progressives a dû passer l'homme, et que d'efforts titaniques il a dû faire pour aller de son désert immobile au mouvant Océan; de la tente, dressée sous le ciel chaldéen, à la barque qui vogue sur les fleuves; de cette barque au vaisseau méditerranéen, de ce vaisseau au navire interméditerranéen, de ce navire au navire océanique, et de ce dernier au navire interocéanique, qui sillonnera toutes les eaux, et connaîtra tous les cieux, laissant derrière lui une traînée lumineuse, telle une étoile spirituelle, et dont les reflets stimuleront la civilisation et la culture humaines! La tente d'Abraham, c'est la société patriarcale et nomade; la barque de Ninive et de Memphis, tente mobile, indique l'établissement des relations entre les hommes, par le moyen des fleuves, relations nées d'abord le long de l'Euphrate, puis étendues jusqu'en Egypte. Le site où s'élève

Tyr marque le début de la culture orientale méditerranéenne. Le site où s'élève Carthage, le début de la culture occidentale méditerranéenne.

A leur suite, on voit venir: Athènes, qui. nous apporta L'art humain; Alexandrie, le Verbe divin; Jérusalem, l'Homme-Dieu; Rome, l'unité complète du droit civil et l'unité de la race humaine; — ainsi de suite, jusqu'à ce que la civilisation océanique commence, c'est-à-dire jusqu'au jour où Gadès, se levant comme une cité révélatrice sur les écueils de l'Océan, vint illuminer, par les splendeurs du son génie, la sortie de La Méditerranée et l'entrée de l'Atlantique, portant ses reflets depuis la petite langue de terre gaditaine jusqu'aux îles Fortunées recouvrant le paradis perdu, les Atlantides, et préparant, siècle par siècle, la découverte de l'Amérique.

Mais si les actions glorieuses de Cadix sont nombreuses dans les temps passés, elles lui ont conquis, dans les temps modernes, une plus grande gloire encore. On ne trouverait pas, à mon avis, dans les annales des Parlements, une réunion aussi glorieuse que celle des Cortès, auxquelles Cadix donna leur nom désormais inoubliable. Je ne voudrais blesser aucune conviction; je sais qu'il peut s'en trouver de diamétralement opposées dans un auditoire éclairé et distingué : là où une centaine de personnes se trouvent réunies, elles appartiennent forcément les unes à la droite, d'autres au centre, et les autres à la gauche, en ce qui concerne la politique. Cependant, quelles que soient nos opinions, il nous faut convenir qu'il existe dans l'âme de nos générations contemporaines, une croyance commune en la nécessité absolue, pour la société, du régime parlementaire moderne auquel nous devons la sécurité de nos esprits et celle de nos foyers. Or, où donc est né ce régime parlementaire constitutionnel, dont les racines ne pourront jamais être arrachées au sol de la patrie, et qui brave les efforts ambitieux de la démagogie? C'est à Cadix. Ces jours derniers, j'entrai à Saint-Philippe, le lieu où se réunirent les Cortès. En y revenant, je n'ai pu me défendre d'une certaine émotion, comme si je contemplais le foyer principal où s'est concentré l'éther des idéaux progressifs de l'humanité. Pour exprimer toutes mes sensations, il me faudrait étudier le régime social qui existait avant la constitution de Cadix, et ensuite reporter mes regards vers le monde nouveau qui suivit l'apparition de cette constitution. Recueilli en moi-môme, je me disais : avant de se réunir ici, ces législateurs inspirés, — en qui on ne sait quoi admirer Le plus de la lumineuse science de leur pensée progressive et créatrice, ou de la morale pure et complètement désintéressée qu'ils professaient, — étaient des fervents adorateurs de la liberté et de la patrie, mais tellement circonspects dans leurs innovations qu'elles exaltèrent certains penseurs et les rendirent semblables à des hommes enivrés d'un vin doux qui n'a pas assez vieilli.

Avant la réunion de ces vrais Titans, une femme avait ouvert nos lignes de défense naturelles, les Pyrénées, el nos forteresses, à l'envahisseur, à l'étranger, poussée par l'ambition de donner une couronne royale à son favori. Quand tant et de si sublimes législateurs eurent

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accompli leur œuvre, une telle infamie était désormais devenue impossible : n'avaient-ils pas protesté contre la transmission de la couronne par voie héréditaire, qui faisait des royaumes un héritage, et des sujets un troupeau de bétail, susceptible d'être échangé ou vendu? N'avaientils pas proclamé la grande, la lumineuse idée, — qu'ils appelaient le principe des principes, le dogme des dogmes, le droit des droits, — de la souveraineté nationale? L'encre avec laquelle nos serviles maîtres avaient signé à Bayonne la cession du pays à l'étranger était encore fraîche que déjà délibéraient les délégués réunis dans ce cénacle des idées progressives, à l'ombre d'un autel; ce fut là qu'ils instituèrent l'ensemble de toutes les libertés contenues dans un seul dogme, celui qui mettait un terme aux cessions maudites, aux fractionnements féodaux, à l'échange des territoires entre rois, dangers si menaçants pour la grandeur de notre histoire, qui décidait enfin que la nation espagnole ne serait jamais le patrimoine d'aucune personne ni d'aucune famille. C'est grâce à lui qu'ont été maintenues, intactes et inviolables, notre intégrité et notre indépendance.

Quel était l'étal de l'Espagne avant les Cortès de Cadix? Sur chaque citoyen pesait une terrible contrainte, on pourrait dire la mort; sur les campagnes, la tyrannie. Les substitutions désolaient les foyers; le fléau des privilèges, ce véritable cancer, produit par l'inégalité, rongeait le sein des familles. Après la réunion des Cortès, devait prévaloir l'immuable principe sur lequel reposent les sociétés modernes, la propriété individuelle. Avant, c'était la taxe sur toute vente de produits, et les prohibitions frappaient la circulation et l'échange par l'abus de la douane intérieure; après, ce fut l'expansion libre du commerce sur tout le territoire. Avant, c'était le travail et les travailleurs organisés officiellement comme des bataillons, avec certains corps de métier privilégiés, mais souffrant de restrictions attentatoires à leur vie et astreints à la corvée et à la prestation féodales; après, ce fut le travail libre. Avant, c'était la limitation imposée de tous côtés à l'industriel dans l'exploitation de son industrie, sous la prudente autorité des pouvoirs constitués ; après, ce fut la voie de toutes les vocations ouverte à tous. Avant, il fallait la noblesse du sang pour obtenir la plupart des charges; depuis, tous les Espagnols ont le droit d'exercer les fonctions publiques. Avant les Cortès encore, le foyer était ouvert aux sbires; depuis, fermé aux terribles invasions, il est devenu le sanctuaire inviolable de notre personnalité.

Avant enfin, c'était l'Inquisition, consumant sur les bûchers la libre pensée; c'est, depuis, la liberté laissée à l'homme d'ouvrir ses ailes dans l'infini et de parcourir à son gré le pays de l'idéal, depuis les entrailles du globe jusqu'aux sommets de l'éternité. Aussi pouvons-nous affirmer que tous ces penseurs, choisis au milieu des dangers de la guerre et appelés, à l'heure du naufrage de nos conquêtes, à fonder une nouvelle et grande nationalité, pour remplacer celle qu'avait anéantie l'absolutisme, non seulement appliquèrent les principes philosophiques des sociétés modernes au bien-être public, à des institutions indestructibles, à des lois inaltérables, à des principes de justice éternelle, mais encore

firent passer dans le domaine réel, les transmettant ainsi aux générations futures, les principes créateurs du sermon sur la montagne et les dogmes sociaux de l'Évangile divin. J'ai contemple |., structure du temple où se réunirent les Portés el j'ai trouvé l'explication du trait saillant de cette période particulière \ j'y ai vu l'influence «lu peuple gaditain sur la constitution gaditainc. La disposition de l'édifice permettait de placer la chaire présidentielle à l'endroit où l'autel se trouve aujourd'hui situé, la tribune à l'endroit où se trouve la chaire, |, >s députés à l'endroit où se rangent aujourd'hui les fidèles; enfin, comme le. premiers chrétiens dans les basiliques, au cours des audiences romaines dans les trois rangs de galeries, les unes tout en bas, les autres touchant la voûte, le peuple trouvait sa place toute marquée. De là, il influai! par ses applaudissements ou ses protestations, expansions bien naturelles en ces temps d'effervescence patriotique et de nouvel idéal progressif, sur les législateurs et la législation, indiquant à ceux-là l'opinion publique et le sentiment général de la cité, Muse et Pythonisse «le toutes les libertés. L'Océan immense, le vent déchaîné et libre, les ondes que ne peuvent dompter les forces humaines, le travail qui purifie tout, le commerce qui élargit le ciel connu de notre planète par se- voies el communications et qui étend en môme temps les horizons de l'art el de la pensée, ces pilotes rompus aux combats, ces pèlerins qui parcoururenl tous les climats, jusqu'au roi philosophe Charles 111, jusqu'aux Encyclopédistes qui inculquèrent au peuple une grande quantité de philosophie progressive, — tout et tous furent les facteurs de celle œuvre qui portera toujours le nom de premier Code fondamental espagnol : de la constitution de Cadix, puisque Cadix le dicta par sa pensée el l'anima de son esprit.

Jl ne sera jamais plus utile qu'aujourd'hui de rappeler les Coi les de Cadix, car ces Cortès ne se contentèrent pas de proclamer la souveraineté nationale, ils partirent d'un principe encore plus élevé el plus vivifiant, celui que nous devons évoquer aujourd'hui plu- que jamais et pour la conservation duquel je vous demande toute la loi de vos intelligences et toute l'ardeur de vos cœurs: la sainte intégrité, l'éternelle unité delà nation. Et quelle folle réaction ont voulu soutenir aujourd'hui plusieurs insensés de la droite et de la gauche ! Un dirai! qu'ils veulent provoquer un retour vers le Moyen âge, retour qui aurai I pour résultat certain une nouvelle chute dans le système féodal, En effet, les organes essentiels à la patrie se désorganiseraient comme dr> monuments disloqués et cet oxygène que notre vie doit aux grands législateurs du siècle s'évanouirait comme un rêve, lui qui représente notre âme mère et toutes nos forces vives: l'unité nationale, .l'ai dit à Séville, il y a quatre ans, et je le répète à Cadix aujourd'hui : j'ai toujours admire profondément l'Andalousie. Elle est la lête du continent européen, elle qui a découvert et conquis le Nouveau Monde. Elle j"iiil de la situation géographique la plus heureuse el du plus fertile climàl de toùl l'Univers avec, au nord, sa couronne faite, semble-t-il, de métaux précieux, el avec sa ceinture de mers au midi, placée comme elle l'es! sur cette uiuantesque émeraude que nous appelons le détroit d'Hercule. Elle

a, à son côté, l'Afrique, en face d'elle l'Amérique; on dirait vraiment que les mondes les plus opposés lui doivent un tribut. Elle a tiré un haut degré de culture des plus anciens documents qui survivent dans la mémoire des hommes : Homère et la Bible. Elle a vu se succéder sur son sol quatre civilisations lumineuses, la phénicienne, la romaine, la sémitique, la moderne. Elle a donné des poètes et des penseurs à Rome, à Damas et à la Sicile ; les uns conçurent le testament du Stoïcisme, les autres firent renaître le génie grec et furent la dernière lueur du crépuscule de l'idée classique, permettant ainsi à des chefs-d'œuvre comme la Somme, les Parties et le poème de Dante, de se produire. Elle est portée ainsi sur les ailes multicolores d'artistes sans égaux dans les annales de l'histoire. Personne, en effet, n'a peint l'éther comme Murillo, personne non plus la vie comme Yelasquez. Par son ciel semé d'astres, qui lui sert de ceinture, par son manteau de fleurs, qui la recouvre, elle est, avec sa noblesse dans le temps et sa beauté dans l'espace, une nation unique. Jamais elle n'a abrité de régionaliste ; tous ses enfants, étrangers aux exagérations réactionnaires et démagogiques, véritables ténèbres unies dans l'abîme d'une pensée chaotique, veulent être, avant tout, Espagnols, et l'Espagne leur apparaît dans toute sa grandeur, — car nous, Espagnols, pouvons pécher, mais l'Espagne est impeccable; nous, Espagnols, pouvons nous tromper, mais l'Espagne est infaillible ; nous, Espagnols, pouvons mourir, mais l'Espagne est immortelle. Vierge et mère, environnée d'une lumière céleste, écrasant sous son talon le serpent du mal, enveloppée de son manteau azuré, elle reçoit encore du ciel l'idée qui éclaire tout, et l'amour qui crée et vivifie tout.

En parlant de l'unité et de la souveraineté nationales proclamées par la constitution de Cadix, je me garderai bien de déclarer cette constitution parfaite et le modèle achevé de toutes les autres. Par contre, pour répondre à une objection élevée contre elle par les réactionnaires qui la qualifient de constitution trop démocratique, je dois dire qu'elle proclame trois principes fondamentaux de la civilisation moderne : le principe de la souveraineté nationale, celui de la liberté politique, celui de l'égalité civile. Mais ces trois grands principes mis à part, il ne faut pas craindre d'avouer à tous qu'elle a payé à l'évolution, aujourd'hui tant en faveur, ainsi qu'aux circonstances qu'on appelle en politique opportunisme, le tribut qu'elle leur devait. Elle a transigé avec la monarchie traditionnelle, bien que les rois eussent livré à l'étranger la patrie; elle a proclamé l'intolérance religieuse après avoir aboli, aux applaudissements de tous, l'infâme Inquisition. En jugeant la merveilleuse constitution de Cadix, il faut peser d'un côté ce qui provient de son essence propre, et d'un autre côté ce qui ne fut que le produit des circonstances dans lesquelles elle fut formulée et écrite. Cette Assemblée constituante n'avait pas seulement pour mission d'arracher la nation des griffes de l'absolutisme traditionnel, elle devait la retirer aussi des serres du César conquérant. Pour arriver à ces deux fins, il ne fallait pas penser à enlever aux Espagnols les deux forces traditionnelles qui faisaient encore d'eux un seul corps, par l'unité monarchique, et un seul esprit, par l'unité religieuse. Toutes les armes sont bonnes pour

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repousser l'envahisseur; ces savants politiques ne pouvaienl se priver de l'appui du sentiment catholique pas plus que du concours du sentiment monarchique : ces forces n'étaient-elles pas nécessaires en I du César et de ses armées envahissantes? Pour ma part, j'aurais donné alors au pouvoir public les caractères (l'amovibilité el de responsabilité toujours préférables; j'aurais mis en tête du Code fondamental le droil de penser et de créer librement; mais cela était impossible aux législateurs de Cadix. L'œuvre politique des Cortès lui la création d'une Chambre unique, afindene pas rompre l'unité nationale, el pour la conserver dans toute sa plénitude. Dans le domaine juridique, cette Chambre alla jusqu'à la plus grande égalité possible, après avoir rendu àl'Empire les hommages qu'exigeaient tes circonstances et la situation, et après avoir fait de grandes concessions à ce qu'il contenait de réellement bon. Il résulta néanmoins de tous ses efforts un organisme qui permettait à toutes les fatalités humaines de se produire, les législateurs étant dans l'impossibilité d'arriver à émanciper la pensée nationale forcée d'obéir à une nécessité impérieuse contre laquelle ne peuvent jamais rien les forces les plus considérables ni même les idées les plus progressives. Alais ils purent émanciper et émancipèrent en effet la volonté collective, la volonté nationale; rappelez-vous, en effet, qu'avant les Cortès de Cadix, l'Espagne était un grand empire, et que c'est seulement depuis leur réunion, qu'elle est une grande, une libre et une vraie nation.

Je ne connais pas de gloire parlementaire plus pure que celle de nos Cortès nationales. Quatre parlements, imbus des théories de progrès et analogues à ces Cortès, les précédèrent dans le temps ri suivirent parallèlement Je môme cours d'idées, accomplissant chacun une œuvre constituante libérale. C'est, premièrement, le Parlement d'Angleterre qui combattit la réaction religieuse et déposa les Stuarts; le second fut l'Assemblée constituante de Versailles qui détruisit la Bastille du régime féodal et proclama les droits de l'homme et la souveraineté nationale; ce fut, en troisième lieu, l'Assemblée législative de 92 qui déclara une guerre impitoyable à la réaction européenne, H déposa la royauté absolue; ce fut enfin la Convention française qui soutint, glorieusement et vaillamment, une lutte implacable contre le démon de la tempête, et proclama la première République française. Tous ces parlements, je le répète, présentent des analogies avec nos Cortès de Cadix, qui ont également travaillé au développement du progrès et de la liberté humaine dans la mesure de leur science cl de leur intelligence. Les Cortès de Cadix parvinrent, en effet, à servir le même idéal et les mêmes théories progressives avec un dévouement donl on ne trouve aucun autre exemple dans l'histoire du droil el <\r la liberté universelle. Le parlement anglais, lorsqu'il combattit le fanatisme religieux des calvinistes, après avoir purifié son sein de la superstition, se laissa aller à des proscriptions terribles, fit dresser de sinistres échafauds pour assouvir ses haines politiques, et alluma d'épouvantables guerres civiles, jusqu'au jour où la liberté tomba — telle une idole profanée — aux pieds de l'implacable dictateur.

L'Assemblée constituante, destructrice éternelle cl infatigable de

l'absolutisme et de la féodalité, poussa si loin ses réformes, qu'en pénétrant jusqu'au fond des consciences, elle provoqua une lutte religieuse contre l'âme catholique ; son chemin fut dès lors semé de ruines et le soleil de la salutaire et féconde Révolution en fut profondément obscurci. L'Assemblée législative, au sein de laquelle retentirent les discours les plus éloquents qui soient jamais sortis des lèvres humaines, ne sut pas, d'autre part, appliquer la Constitution dont elle avait reçu le dépôt, ni obtenir que la loi punit les fautes royales, les trahisons envers le peuple, pas plus qu'elle ne sut réprimer les actes de violence des émeutiers déchaînés. La Convention, elle, sauva la France sur le point de tomber aux mains de l'étranger, mais ce fut au prix de mille crimes, en se souillant de sang et en favorisant ainsi une réaction militaire et césarienne. Les Cortès de Cadix, au contraire, eurent une double tâche à remplir, et accomplirent des efforts surhumains. Il leur fallait édifier la loi humaine sur les ruines de l'absolutisme expirant, et repousser en môme temps l'invasion du plus grand guerrier qu'aient vu les siècles. Elles défièrent cependant les bombardements dévastateurs et les pestes homicides. Placées entre les bouleversements du sol et les orages de l'air, entre les sinistres lueurs des assiégeants et l'horrible empoisonnement de l'atmosphère, elles surent éviter toute guerre civile et empêcher qu'il fût inutilement versé une seule goutte de sang. Elles ne prononcèrent d'autres paroles que des paroles de charité, de concorde et d'amour; et, tout en réussissant à nous préserver de la dictature et de l'empire, elles rédigèrent une constitution qu'acclamèrent d'abord la Suède et la Norvège, lorqu'un nouveau régime y fut inauguré, comme un germe de progrès certain. Plus tard, cette môme constitution fut réclamée par l'armée russe soulevée à la mort de l'empereur Alexandre Ier ; elle apporta une nouvelle sève de vie à l'indépendance hellénique; elle devint l'étendard du progrès constitutionnel en Sicile, et la base fondamentale du régime parlementaire pour le Piémont et la Sardaigne, centres de l'unité italienne. Tous les peuples, au sein de leurs crises suprêmes, soit qu'ils aspirent à l'indépendance, soit qu'ils défendent leur intégrité par tous les sacrifices, des bords de la Seine et du Rhin jusqu'à ceux du Céphyse et de l'Alphée, s'inspirent des premiers accents de la parole créatrice des discours d'Argûelles et des vers de Quintana; ils ont profité de l'élan donné par Cadix, joint à celui donné par Santiago, Saragosse, Bruch et Gérona, qui avaient déjà montré comment on secoue le joug des despotes, comment on lutte, et comment on meurt pour la liberté et pour la patrie.

L'œuvre capitale du Congrès gaditain consiste dans l'union des deux grands principes de liberté et de justice en une parfaite synthèse. Le principe de liberté que beaucoup maudissent, ne tarde pas, quand il est entré dans la vie d'un peuple, à lui devenir indispensable. Que d'efforts n'a-t-il pas fallu pour que le végétal sortît du minéral, l'animal du végétal, l'homme de l'animal, et aussi pour que l'homme passât d'une sphère à une autre, tour à tour initié à tous les systèmes de l'Etat, du Droit, de l'Art, de la Science, de la Religion et de l'Idéal! Si l'homme se confond et s'identifie par le côté matériel de sa double nature

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au monde inorganique et organique, ainsi que les autres êtres, j'estime que, par le côté spirituel, celui qui croit et qui pense se rattache aux anges du ciel. Par son essence propre, autonome, indépendante, substantielle, il se distingue nécessairement des êtres soumis uniquemenl a la fatalité ou, pour le moins, assujettis à l'instinct. La liberté lui est nécessaire ; elle est sa caractéristique et le faitdifférer de toute la nature inorganique et de toutes les autres espèces du règne animal. Lorsque, maître de sa propre vie, l'homme sait apprécier et utiliser son libre arbitre, il proclame ainsi sa propre raison d'être à la société donl le but est d'étendre les libertés individuelles; la raison d'être de l'État, destiné à servir d'ancre de salut à la libre individualité; celle de l'art, qui ne peut ouvrir ses ailes que sous une inspiration libre et volontaire cl qui n'atteint qu'à cette condition l'idéal et l'infini; celle de la pensée H de la science indispensables pour permettre à la raison d'atteindre la vérité pour développer l'étude de la morale et de la religion, pour «'-lever la conscience, car ni l'art, ni la philosophie, ni la morale ne pourraient exister chez les hommes, ni s'exercer sur la terre, si, au lieu d'être des hommes conscients et libres, nous n'étions que des machines ou «1rs animaux, faisant le bien non volontairement, mais de force. De plu-. sans la liberté, que serait l'âme, sinon une ombre ; que serait, la vie, sinon un mystère incompréhensible, une impossibilité absolue?

Mais il ne suffisait pas de jeter à bas l'édifice ancien, d'établir un principe aussi vital que celui de la Liberté, il fallait compléter ce principe par celui de l'Egalité. Or, ce dernier régna en maître sur la sublime Constitution qui donna, à cette heure désormais immortelle, Cadix à l'Espagne. N'était-il pas contenu tout entier clans le suffrage universel établi dans le but de faire un choix réfléchi parmi les citoyens qui devaient être délégués à la Chambre nationale. L'Egalité? Mais elle était affirmée déjà par le droit accordé à tout. Espagnol d'occuper une charge publique, par le renversement des seigneurs féodaux et des privilèges politiques accordés à la noblesse. La persévérance dont lit preuve la Chambre, une et isolée, sans tenir compte des conseils de l'expérience anglaise dont avaient profité jusque-là des Constitutions républicaines, montre clairement qu'en elle étaient entièrement confondus, dans une suprême unité, ces trois principes, trilogie lumineuse : la souveraineté nationale, la liberté politique et l'égalité civile. Et, en effet, partout où la liberté existe pour les uns et pas pour les autres, on voit surgir les privilèges contraires au droit humain le plus élémentaire, incompréhensible dérogation à la justice qui creuse des abîmes entre les citoyens, les sépare par d'absurdes distinctions, fomente la discorde entre les différentes classes de la société, et présente les mêmes caractères d'hostilité acharnée qu'une guerre civile éternelle. Nous qui appartenons à une génération qui s'eiface peu à peu devant l'aurore d'une génération plus libre et plus heureuse, nous avons pourtant poussé cette égalité, née dans les Cortès de Cadix, jusqu'à ses dernières conséquences uaturelles, en établissant le droit individuel placé sous le contrôle du peuple, jn suprême, et le suffrage universel souverain pour tous, sans exception — sauf dans les. cas où il est naturellement impossible — el en détruisant

d'odieux privilèges. Mais là ne s'est pas arrêtée notre œuvre. Nous sommes allés plus loin encore. Par la mer immense, voguait la barque du négrier; nous avons débarrassé cette céleste étendue de cette bête immonde. Sur les côtes africaines, les pauvres noirs étaient jusqu'alors traqués comme des fauves; d'atroces pirates au cœur de requin les arrachaient avec cruauté de leur sol natal, de leur foyer paternel. C'est nous qui avons supprimé pour toujours ces pirateries. Aux Antilles, où nos conquérants apportèrent le Christianisme, on vendait en public, aux enchères, avec les bêtes de somme, les créatures humaines rachetées par le Christ. C'est nous qui avons fait fermer ce marché d'esclaves babylonien. Nous avons soutenu le saint principe de l'égalité humaine fondée par le Christ lorsqu'il nous donna son propre sang et sa vie en communion pendant la nuit sublime de la Cène, et qu'il scella ce pacte de concorde par son cruel sacrifice dans la funèbre nuit du Calvaire. Je sais bien que nous avons été payés d'ingratitude; une grande partie des noirs s'est détachée de l'Espagne et s'est même retournée contre la génération qui les avait rachetés, tentant de souiller et de déshonorer nos colonies par une guerre épouvantable. Par l'influence de notre parole et par les efforts de notre politique, n'avons-nous pas cependant obtenu l'abolition de leur esclavage? Que Dieu ne leur tienne pas rigueur de leur crime, qu'il leur pardonne, car ils ne savent pas ce qu'ils font. S'il voulait les châtier comme ils le méritent, il les remettrait sous les fers que la chaleur de nos cœurs a fondus. Notre œuvre fut sainte et rédemptrice ; nous ne nous repentirons jamais de l'avoir accomplie, quelle que soit la façon dont nous en sommes récompensés. Notre conscience en conserve une plus profonde satisfaction encore, et, pour être payée d'ingratitude, notre généreuse intervention n'en sera que mieux conservée dans les annales de l'histoire.

Toutes les fois que nous songeons aux douleurs intenses qu'ont produites les deux dernières guerres, notre âme éprouve un sentiment mystique et notre corps est secoué de frissons. La douleur communique à nos fibres des secousses terribles; quoique nous les supportions avec patience, comme la mort, elles nous obligent à lever les yeux vers le ciel où toutes les tragédies de la terre se dénouent, principalement celles dont la grandeur et la durée n'ont trouvé de place ni dans le temps ni dans l'espace, et qui ne se dénoueront que dans l'éternité. L'apologie de la liberté proclamée par les législateurs de Cadix, m'a conduit à l'apologie de l'égalité et cette dernière à l'apologie de l'acte glorieux accompli par notre génération : l'abolition de l'esclavage. Ce sujet m'a naturellement rappelé l'ingratitude des noirs, la guerre de Cuba, puis celle des Philippines, et, tandis que j'étais pris d'un frisson nerveux, j'ai été envahi par des sentiments mystiques que je confesse ici en toute sincérité. Si je parle de mon culte religieux, à propos des maux qui nous accablent, c'est que nous, vieux démocrates, n'avons pu- l'habitude d'être en odeur de sainteté auprès des femmes catholiques comme celles qui m'écoutent aujourd'hui avec une si grande attention. Depuis mon enfance, cependant, j'ai considéré la démocratie comme inséparable du christianisme. C'est un véritable mariage; il peut avoir

ses tristesses et ses querelles, mais il n'admet, en aucune façon, [e divorce définitif. J'ai soutenu celte opinion à la tribune, et, lorsque j'étais au gouvernement, ma politique l'a confirmée. Rappelez-vous que j'ai rétabli les relations de notre éphémère République avec le Saint- Siège, lors de ma présidence au pouvoir exécutif, et que je dois à celle démarche le vote parlementaire qui me chassa du gouvernement, au moment môme où l'empire germanique organisait sa dictature théologique, où la démocratie française recommençait une campagne formidable contre la religion, dictature et campagne <|iii se terminèrent par une entière réconciliation de ces deux Etats avec l'Eglise catholique, ainsi que je l'avais prédit. Je crois, en effet, la religion indispensable à tous les peuples et la religion chrétienne surtout indispensable aux nations civilisées.

Je prétends qu'on ne peut se passer de dogmes, pas plus qu'on ue peut se passer de l'État, de l'art, du droit et de la science. Les forces matérielles de toute société ont besoin, pour leur garde et leur défense, du soldat qui veille, lorsque nous dormons; qui travaille, lorsque nous nous reposons; qui souffre, en un mot, avec abnégation, et donne sa vie en holocauste pour la patrie. A mon avis, les forces morales «lune société ont besoin du prêtre : pour protéger le berceau du faible enfant en le plaçant sous les ailes protectrices de l'ange gardien; pour consoler les mères en deuil en leur expliquant comment les existences qui, déception amère, ont été fauchées dans leur fleur, remontent vers l'Empyrée et entrent dans d'autres chœurs célestes; pour qu'une prière s'élève au milieu de l'agitation des passions humaines; pour qu'il offre aux désespérés une espérance infinie et aux affligés une suprême consolation; qu'il subvienne par sa charité aux nombreuses nécessités du pauvre; qu'il rappelle aux heureux qu'ils doivent à l'infortuné une partie de leur fortune comme aux naufragés du monde, tels les navigateurs se prêtant secours les uns aux autres dans le naufrage: pour qu'il sanctifie les foyers et bénisse les familles; qu'il apporte ses secours spirituels au mourant; qu'il se souvienne des défunts abandonnés dans l'oubli par des ingrats tandis qu'ils s'enfoncent davantage dans l'abîme de l'éternité, et qu'en s'humiliant devant un cadavre privé de couleur et de vie il nous fasse voir que nous ne mourrons pas tout entiers; que si nous sommes, comme les autres êtres, exposés à des souillure- et à des taches, nous ressemblons à ces larves qui se réveillent un jour et se revêtent d'ailes multicolores et forment des papillons ; que c'est dans un autre monde que nous trouverons l'amour infini, dont la -"if insatiable dévore notre cœur, et la vérité absolue qui doit remplir l'abîme effroyable de notre vaste intelligence.

Je ne dis pas cela pour le seul plaisir de le dire, je ne le dis pas davantage pour flatter agréablemenl les oreilles de ceux qui m'écoutent, mais pour mettre une force spirituelle considérable au service d'un désir que vous et moi portons dans le cœur, au service d'un désir intense qui palpite au plus profond de noire être ,-t qui fait partie de nos plus nobles aspirations.

Ce silence ininterrompu des espaces, cette énigme encore indé-

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chiffrée de la mort, cet abime insondable de l'infini des mondes, cet air qui entoure et vivifie notre planète, sont autant de régions que peuvent occuper seules les révélations qui descendent de ces espaces insondables et les prières qui montent de nos âmes croyantes. Je crois à la science qui vient en aide aux pouvoirs publics; je crois à la sagesse que prouvent les longs travaux et les nombreuses expériences du Gouvernement ; je ci ois à l'habileté de notre diplomatie ; je crois au patriotisme de notre glorieuse tribune et de notre presse quotidienne; je crois à la vertu et à l'efficacité de toutes les réformes proposées aujourd'hui et réalisables dans l'avenir; je crois au courage de notre soldat, tant sur mer que sur terre, patient comme les martyrs et hardi comme les héros, et qui voit les traces de son sang béni se changer en traînées de lumière et de gloire éternelle; — mais je crois aussi et surtout au secours que peut nous apporter la prière. C'est pourquoi je prends la liberté de vous demander, à vous, femmes, qui m'écoutez, d'adresser une prière au ciel, une prière parfumée de vos soupirs et resplendissant de l'éclat de vos yeux, pour que nous voyions cesser ces temps maudits où se poursuivent, se détruisent et s'enlretuent, en d'horribles batailles, nos compatriotes d'Orient et d'Extrême-Occident ; pour que nous entrions dans une période de paix perpétuelle et que, enfin, pour toujours et partout, prennent fin ces supplices qui aujourd'hui font souffrir et déchirent notre patrie. S'il v a une cause juste au monde, c'est celle de notre union étroite avec les peuples d'Amérique, qui restent encore à l'ombre de notre glorieux pavillon et qui doivent servir de traits d'union entre les deux grandes fractions de la terre, le Vieux et le Nouveau- Monde. La Palestine et Israël fondèrent la religion chrétienne sous laquelle nous vivons et à laquelle nous croyons. La Grèce et Athènes produisirent l'art qui nous distrait et la science qui nous éclaire. L'Italie et Rome formèrent l'unité de notre droit, dictèrent les canons de notre église ; mais plus qu'elles toutes encore, l'Espagne créa, par sa parole, l'Amérique, toute l'Amérique, la tirant pour ainsi dire du sein des mers. En effet, elle eut comme prophètes un écrivain tragique espagnol, Sénèque, et un savant espagnol, Lulle; ces astrolabes, semblables à ceux inventés et construits par nos pilotes majorcains, furent ses premiers guides.

C'est dans un port voisin de Cadix, lieu favorable à la méditation et à l'étude, que s'élabora le divin plan de la découverte du Nouveau- Monde: on en jeta là, les premiers jalons; un monastère, celui de la Rabide, fut le saint lieu où la flamme de l'inspiration descendit sur la tète du divin explorateur; ce fut. véritable concile, la réunion présidée par Mendoza à Grenade qui anéantit l'opposition hétérodoxe «les scolastiques à l'existence des antipodes ; un marin tic Huelva, Pizon, fut le premier organisateur de l'entreprise; un matelot nommé Rodrigue fut le première apercevoir la terre convoitée; un Grijalba, le premier à faire flotter le drapeau espagnol sur les eaux du golfe du Mexique; où se développa la nouvelle Espagne civilisée; uni guerrier, qui portait la croix de Grenade sur sa poitrine cuirassée, fut enfin le premier à découvrir la source du Mississipi, llcuve qui fait vivre au-

jourd'hui tant et tant de peuples. Deux croisés de la féconde Estramadure furent, d'autre part, les premiers à détruire, rien qu'eD tnettanl les pieds sur le sol où elles s'élevaient, les idoles des anthropophages, les autels souillés par les sacrifices humains; ils furent eu même temps les premiers à civiliser ces cannibales qui, d'après le journal de Colomb, mangeaient de la chair humaine, n'avaient de communications avec personne et vivaient toujours en guerre. Un lialboa fui le premier a découvrir cet isthme où l'Atlantique et le Pacilique se touchent presque et entre lesquels sa main bénie étendit les deux bras de la Croix coupée dans La foret vierge et plantée sur la haute montagne. Cesonl deux de nos pilotes qui, les premiers, donnèrent leurs noms aux détroits qui séparent les continentset aux étoiles qui brillent dans l'hémisphère austral : une île des Antilles, Cuba, fut la première terre où fut célébrée la première messe du Nouveau-Monde. Si nous avons détruit des civilisations qui, tant s'en faut, n'avaient pas dépassé celles, si brillantes, de l'Assyrie et de l'Egypte; si nous y fûmes forcés par la nécessité qui veut qu'on n'édifie jamais sans commencer par détruire, en échange nous avons apporté là une civilisation comme celle de la Renaissance, produit de plusieurs siècles d'efforts humains. Ainsi, nous avons donné à une population, si longtemps plongée dans la barbarie, depuis le pain el le vin dont elle se nourrit aujourd'hui, jusqu'à sa religion et sa science, ainsi que la plus riche, la plus sonore, la plus belle de toutes les langues. De même que l'esprit divin plana sur le chaos, si les deux océans se refermaient sur l'Amérique et la submergeaient, au-dessus des solitaires espaces de ce désert mouvant et sous les astres de l'horizon étonné flotteraient encore pour toute l'éternité le nom et l'esprit de la grande créatrice, notre mère patrie.

J'ai déjà consacré vingt années de ma vie à l'œuvre de la liberté et je veux consacrer le peu d'années qui me restent encore, à l'œuvre de la paix. Ma conscience ne me reproche rien de ce que j'ai fail depuis 1873 jusqu'à nos jours, en faveur de la liberté : ma conscience ne me reproche rien non plus, de ce que j'ai fait depuis 1888 jusqu'à nos jours, en faveur de la paix. La première œuvre était une œuvre politique, aussi l'ai-je entreprise dans les domaines politiques, acceptant la présidence, d'une part, et luttant de toutes mes forces, forces auxquelles j'unissais la plus grande somme possible d'efforts individuels et collectifs que je pouvais recruter parmi mes coreligionnaires. La seconde œuvre, celle d'aujourd'hui, n'est pas politique; elle est puremenl morale. J'ai donc renoncé sans réserve à la politique, afin de ne compromettre aucun homme d'Etat dans une entreprise à laquelle je compte employer uniquement ma plume et ma parole, et semer par elles des idées humaines qui porteront leurs fruits et se réaliseront comme d'ailleurs se -ont réalisées, sauf une seule, toutes mes idées politiques. En entreprenani ma campagne pour la liberté, je me suis recommandé à Dieu pour qu'il la fasse prospérer. A présent, à chaque effort nouveau que je lente pour l'œuvre de la paix, je me recommande encore à Dieu, el je la lui confie afin qu'il la fasse fructifier et qu'il établisse une divine harmonie entre les sociétés humaines dans le monde, comme il l'a fait pour les

brillantes étoiles dans le ciel. C'est ainsi que j'ai composé une sorte d'oraison à Dieu, oraison que j'ai récitée dans presque tous mes discours en faveur de la liberté. C'est par elle que je veux terminer ce discours pour la paix :

Dieu de la liberté qui fis sortir les captifs d'Egypte et submergea les orgueilleux dans les ondes bouillantes de la mer Rouge; Dieu qui mis un frein à la bouche des tyrans et qui fis de ton peuple privilégié un peuple républicain commandé par des juges et dirigé par des prophètes; Dieu qui as relevé les humbles dans le Sermon sur la montagne et qui as uni tous les hommes dans le Testament de son divin Evangile; Dieu qui renverses les idoles et les despotes de leur piédestal, et fis monter les martyrs des catacombes jusqu'au trône; Dieu qui mis sur le front des enfants de l'Italie l'astre des arts, et sur le front des fils de l'Espagne le flambeau de la victoire au cours de tous les siècles ; Dieu qui accomplis à nouveau la création en poussant par ton souffle et guidant par tes révélations les vaisseaux espagnols qui découvrirent l'Amérique cachée comme un de tes secrets dans la solitude de l'Océan; Dieu qui tressas une couronne immortelle dont les fleurs étaient des idées de salut, et qui s'étendit depuis la démocratie du Christ dans Florence et sa vallée, jusqu'à la démocratie des saints colons à Philadelphie ; Dieu qui nous donnas les principes vivifiants en dehors desquels il n'existe plus rien, et sans lesquels nous retournerions au chaos; Dieu qui nous a tous divinisés par l'hostie et le calice de la Cène en mettant ton sacrifice volontaire à la place des sacrifices sanglants agréables aux divinités barbares; Dieu qui fus pour nous le David des nations, le David vainqueur, à Bethléem, du Goliath conquérant; qui fis sortir la Grèce de l'esclavage que lui imposaient les tribus orientales, et qui libéras l'Italie, pour l'indépendance de laquelle lutta tout l'Occident. Dieu de la liberté, complète maintenant cette grande œuvre de rédemption, complète-la en y ajoutant la paix qui achèvera notre rédemption. ,\ous le méritons par notre fermeté clans la lutte, par notre patience au jour de l'infortune. Dieu des rédempteurs, Dieu des martyrs. Dieu des malheureux, nous avons suspendu dans tes temples saints et déposé au pied de tes autels sacrés les chaînes dont nous avons délivré des milliers d'êtres. Ne refuse ni ta puissance ni ta providence à notre œuvre dont le but est d'appliquer ta parole aux sociétés, ton idéal aux intelligences, tes sentiments de charité aux cœurs et hâter la venue du règne spirituel que tu nous as promis, par la vertu de la liberté, de l'égalité et de la fraternité sur le sol de notre humble planète.

Que d'événements se sont produits au cours de ce mois de mai! Il serait impossible de les exposer en détail et de les relier entre eux.

Une catastrophe qu'on ne peut dépeindre dans toute son horreur, un terrible incendie au Bazar de la Charité, à Paris, a fait jaillir ses sinistres étincelles, pareilles à des éclairs de l'enfer, alors que nous sommes en mai, ce mois de la lumière, caresse des yeux; du miel, régal du palais; des suaves parfums, jouissance de l'odorat; des gazouillements d'oiseaux, charme des oreilles ; — un mois qui semble, en un mot, nous rappeler à la

vie et écarter de nous l'image de la mort. Un sentiment profond et solennel a débordé de tous les cœurs en l'ace de cet effroyable spectacle qui nous montre combien la douleur est commune et combien le mal esl répandu sur notre monde. Ceux qui n'admettent pas l'égalité absolue du droit, sont du moins forcés ici de reconnaître l'égalité de tous devant la mort mystérieuse. S'il en est qui paraissent se moquer du destin, ceuxlà doivent le subir aussi bien que les autres. Sous le diadème comme dans les fers, au sein de la gloire comme au sein de l'obscurité, nous sommes tous poudre et cendres une fois rendus à la terre notre mère.

A la nouvelle d'une telle catastropbe, un haut personnage, de race royale, le duc d'Aumale, est mort, frappé par ce coup.

La famille des d'Orléans est une et unie. Elle offre un caractère bien défini. D'origine royale, et portant le nom des Bourbons, elle est en hostilité avec des Bourbons de la première branche. Cependant, elle a, par ses principes, rompu autant qu'elle le pouvait avec l'atavisme dont elle avait hérité, et s'est ralliée depuis longtemps à des doctrine- et à des partis politiques divers, souvent même opposés et ennemis. Le prince de Joinville, marin avant tout, ne dédaigne pas notre régime parlementaire dont l'établissement coûta à son aïeul paternel. Philippe- Égalité, l'honneur et la vie. Mais, par contre, le duc de Nemours s'est placé sous le drapeau légitimiste, et volontiers il serait allé combattre en Vendée pour ses vieilles idoles ou se serait dirigé vers Coblenlz avec les aveugles émigrés qui soutinrent des croisades en faveur de l'absolutisme français et de la réaction européenne. Tel n'était pas le duc d'Aumale. De caractère chevaleresque, militaire par vocation, il étail aussi prompt à mettre la main à l'épée qu'à la plume. Entre tous les d'Orléans, il représente une personnalité marquante.

Son rêve était de constituer une magistrature spéciale, capable de conserver quelque splendeur monarchique en elle-même et capable, en même temps, de servir de trait d'union entre l'ancien régime et l'inévitable République.

Lorsqu'éclata la révolution de 48, qui proclama la République, le duc, qui commandait à Alger un nombre considérable de troupes, aurait pu attaquer les nouvelles institutions. Il préféra les accepter, ne cherchant à légitimer le trône de sa famille que par un principe tout différent du principe héréditaire, le seul qui eût pu empêcher que le titre d'usurpateur ne lui fut attribué; ce principe était républicain eu soi, puisqu'il s'appuyait sur le respect de la souveraineté nationale Quoique la troisième République ne l'ait pas admis dans son sein sous l'étiquette de républicain, le duc d'Aumale soutint le pavillon tricolore , il s'opposa d'abord à ce que sa famille prît part à des complots réactionnaires, dont les procédés ressemblaient fort à ceux des antiques conspirateurs ; il ne voulut pas non plus qu'elle donnât au monde le spectacle des conjurations anciennes. Cette double affirmation de sa politique eut le don de lasser la patience du comte de Paris, vieux partisan de l'ancienne dynastie légitime qu'il ensevelissait dans son dru peau blanc.

Elle l'indisposa aussi contre le duc d'Orléans, dont il réprouvai t les alga-

rades, un peu semblables aux serments et aux pronunciamentos classiques.

Aussi le duc d'Aumale ne figura-t-il pas aux honneurs funèbres rendus au Roi légitime, et pour cause : le comte de Paris, bien qu'il fût son cousin, ne lui aurait pas permis de les présider, malgré sa proche parenté avec le défunt et son titre de roi légitime héréditaire. Lorsque, plus tard, eurent lieu les funérailles du comte de Paris, le duc d'Orléans ne lui permit pas non plus de prendre le titre de chef delà maison royale de France, pour se conformer aux principes de son père, pour ne pas reconnaître le duc d'Aumale comme un véritable prétendant. Celui-ci, ne pouvant diriger la République, voulut du moins être abrité par elle.

Ne pouvant, d'autre part, trouver parmi les Français des sujets comme il pensait en avoir dans sa jeunesse, il se contenta de les considérer comme des concitoyens. Il se montra ainsi vraiment français, et, pour prouver qu'il préférait l'estime de son pays à celle de sa famille, il lit un cadeau magnifique à une illustre corporation dont je fais partie depuis plusieurs années, comme membre honoraire étranger : il la dota d'une véritable résidence royale, le domaine de Chantilly, qui contient des musées, des bibliothèques et des jardins, comme il n'y en a certainement pas de plus beaux en France. Avec de tels antécédents, des politiciens superficiels eussent pu trouver naturel et juste que le duc d'Aumale fût appelé au pouvoir, afin de préparer la restauration d'une royauté parlementaire et constitutionnelle.

Mais ceux qui pensèrent ainsi méconnaissaient une chose simple, évidente, qui saute aux yeux lorsqu'on examine un peu attentivement l'esprit de la France : ce pays sera loujours régi par une démocratie et jamais par autre chose. Cette démocratie peut admettre le césarisme impérial, la dictature militaire, la République conservatrice ou radicale; mais elle n'admettra jamais une monarchie bourgeoise. Or, le duc d'Aumale n'avait à proposer que cette monarchie-là, édifiée sur le suffrage restreint, et contraire par là au premier de tous les principes démocratiques modernes : le suffrage universel.

Comme il est absolument nécessaire d'ajouter au droit de suffrage des classes moyennes celui des classes populaires, la monarchie écroulée des d'Orléans ne sera jamais restaurée. Qu'elle repose en paix avec ses ambitions, puisque celles-ci sont contraires aux aspirations du peuple français aussi bien qu'aux décrets de la divine Providence.

L'incendie du Bazar de la Charité et la mort subite du duc d'Aumale ont détourné un moment l'attention générale du problème turco-hellénique. Si l'on avait dit à nos glorieux prédécesseurs, les publicistes de l'an II, qu'à la fin de ce siècle, si fécond en œuvres libérales et progressives, le Turc avancerait et vaincrait le Grec en Epire comme en Thessalie ; si on leur avait dit que ce triomphe ferait osciller la Grèce, — ils ne l'auraient pas cru ; ils auraient maudit et traité de fourbe, de menteur, celui qui leur aurait fait d'aussi sinistres et d'aussi invraisemblables propiiéties. Combien est grande notre désillusion, à nous qui espérions voir avant notre mort la croix de Constantin placée de nouveau par les Hellènes dans la Basilique de Justinien, et le crois-

sant d'Osman rejeté vers son ciel naturel, vers les contrées d'Asie! Le contraire se produit, et, devant l'évidence, il n'y a ni protestations, ni réserves qui tiennent.

Les mômes lieux qui virent se jouer le destin de L'Empire avec César et de la République avec Pompée, en une formidable bataille, sonl retombés sous le despotisme de la Constantinople turque, méprisée par les Arabes mômes. Aussi cette nouvelle conquête sur la Grèce a-t-elle épouvanté l'Europe chrétienne, qui craint un retour à la barbarie si le droit de la force se substitue à la force du droit, si les cannibales d'Arménie et d'Anatolie, qui ont fait du tiers de ces régions des charniers humains, parviennent à anéantir la Grèce. Cette patrie n'est-elle pas notre mère intellectuelle? ne lui devons-nous pas les plus imposants modèles de notre architecture, les colonnes de nos monuments et les idées philosophiques qui ont éclairé notre science et animé notre esprit? Je jugeais la dynastie de la Grèce incapable de procéder comme elle I a fait, de méconnaître ses devoirs supérieurs pour complaire au peuple Sachant qu'elle ne pouvait compter sur aucune alliance ni sur aucun allié, n'aurait-elle pas dû calmer l'effervescence des esprits, au lieu de l'exciter davantage? Dès que l'autonomie de la Crète a été reconnue et proclamée, elle aurait dû se contenter, pour le moment, de ce progrès et s'efforcer d'obtenir le retour de la Crète à la Grèce, retour tant désiré par les Cretois, non par les violences stériles des champs de bataille-. mais parles conseils sages et bienveillants de l'Europe. Si les hardiesses des exaltés, si les surexcitations, plus héroïques qu'utiles, des volontaires l'empêchaient de s'exposer aux témérités commises ou provoquées, la Royauté devait suivre les exemples d'abnégation donnés en France par Grévy et par Casimir-Perier, afin de ne pas permettre aux républicains de pouvoir dire que toutes les dynasties se ressemblent, et qu'ayant à choisir entre les intérêts dynastiques etles intérêts nationaux, elles préfèrent toujours rechercher sans scrupule les intérêts dynastiques, au détriment des intérêts nationaux, pour l'éternel déshonneur du nom qu'elles portent. Dès le début de la guerre, j'ai déclaré que les Grecs n'avaient pas à compter sur les liens existant entre Georges I et son beau-père le prince de Galles, ni sur les parentés entre la Reine et son cousin le Tzar, entre la princesse héritière et son frère I Empereur d'Allemagne, entre la dynastie grecque et presque toutes les maisons royales d'Europe, car les rois n'ont pas de famille et soumettent Leurs sentiments particuliers aux sentiments politiques.

D.Pedro 1er fut assassiné par son beau-frère, l'Infant D. Henri de ïranstamare; Marie Stuart fut décapitée sur l'ordre de sa très pioche cousine, Isabelle ïudor; Jacques II fut détrôné par son gendre, Guillaume d'Orange; le prince Charles et Ferdinand VII furent emprisonnés par leurs pères, Philippe 11 et Charles IV; ce fut un des plus grands débiteurs de Louis XVI, Philippe-Égalité, qui, à la Convention, vota La mort immédiate du roi. Des lois aussi inhérentes à la monarchie pouvaient-elles aujourd'hui rester lettre morte? le caractère monarchique pouvait-il varier à ce point, pour servir la plus artificielle et la plus exotique des dynasties, la dynastie grecque ?

Les Grecs, le colonel Vassos à leur tête, marchèrent à la défense de Candie avec la conviction qu'ils allaient recommencer la marche sublime de Garibaldi et remporter, comme lui, la victoire. Mais si Garibaldi dut son succès à ce fait qu'il ne trouva, dans les eaux de la Sicile, aucun obstacle, puisqu'il jouissait de la complicité de la flotte française et du concours effectif des vaisseaux anglais, Vassos, par contre, se heurta à un blocus contraire aux lois internationales et à l'appui accordé par les puissances aux barbares qu'il voulait chasser, deux obstacles dont l'Europe entière doit se reprocher le déshonneur, et qui font craindre que le concert européen n'ait fait le jeu d'une association rétrograde en faveur des tyrans.

Quelle grave erreur ont commise les démocrates allemands, apôtres de l'unité germanique, en croyant que cette unité serait favorable au progrès universel ! N'a-t-elle pas revêtu la forme d'un empire conquérant incompatible avec ses propres origines et la destinée que ses fondateurs lui réservait? Cet empire, pour se créer une organisation en rapport avec sa nature, dut posséder un armement militaire des plus ruineux, desservir la liberté en s'alliant à des despotes féroces comme ceux qui ordonnèrent les tueries d'Arménie, et épouvanter par ses exigences arbitraires et despotiques la Turquie elle-même. En vain les Grecs ontils montré de l'héroïsme; en vain leurs meilleurs soldats se sont-ils rués, un contre cinq, dans de terribles combats; en vain ont-ils lutté avec une ardeur digne de leurs plus grands héros. En Crète et dans la montagne, ils ont sans doute conservé l'avantage ; mais dans les plaines de l'Epire et de la Thessalie, ils ont été forcés de reculer devant la supé riorité du nombre. Les tigres de Janina hurlent tous maintenant, la gueule ensanglantée. Le Pinde frémit d'avoir à constater la victoire des fils des ténèbres et l'immolation des fils de la lumière. Les défilés de Tempe, où les pierres elles-mêmes chantent la liberté, ont été épouvantés lorsqu'ils ont vu passer des troupes de cavaliers féroces^ de hideux chasseurs d'hommes, emmenant en Asie leurs captures qui seront demain des esclaves mutilés. Ce siècle, qui a inauguré, aux accents de la Marseillaise, le triomphe des démocrates sur les despotes coalisés, risque de se terminer par le triomphe des despotes que salueront les hennissements du cheval d'Attila ressuscité, symbolisant, comme les chevaux de l'Apocalypse, la fin de l'humanité et celle de la terre.

Le mois de mai et des anniversaires. — Souvenir de la Commune révolutionnaire «le Paris — La place de Grève profanée et l'Hôtel de Ville incendié par les Communards. — Les caricatures du baisemain monarchique, faites par le Prétendant au trône de France. — Canonisation et fêtes de canonisation au Vatican. — Les malheurs des Grecs. — Le souvenir des Therinopyles. — Le despotisme asiatique représenté par la Turquie liberté occidentale représentée par la Grèce. — Le monde chrétien envahi par le m. unie musulman. — Inspirations universelles contre le Koran. — Persistance héréditaire des qualités grecques.

Mois de mai, mois des papillons et des fleurs, quels terribles anniversaires l'Humanité n'a-t-elle pas à célébrer, tandis que tes jours s'écoulent sereins et fleuris ! Nous ne voulons rappeler — à quoi bon en rappeler d'autres? — que ceux qui sont fêtés actuellement avec tant de fracas par les Communards français; l'anniversaire des incendies el des meurtres qui ravagèrent et remplirent Paris de ruines en 1871, alors qu'à l'horreur de la guerre étrangère se mêlait l'horreur de la guerre civile, guerre comparable à celles que se firent, d'après une triste et célèbre légende, les fils de l'aveugle Œdipe, frères malheureux qui se poursuivirent de haines atroces, et qui s'entr'égorgèrent avec leurpropres épées. Infandum, regina, jabes renovare dolorem. Oui, douleurs terribles, celles auxquelles je fais allusion, douleurs collective- el sociales qui engendrèrent des hallucinations extraordinaires parmi des peuples entiers, des hallucinations ayant pour cause non seulement la Religion et l'Art, mais encore l'Histoire et la Science'. Une idée générale régna en France le jour où la France proclama la République actuelle; l'idée qu'il suffisait de prononcer bien haut ce nom prestigieux pourvoir surgir les anciens volontaires de la liberté, ces volontaires dont les accents, lorsqu'ils chantaient la Marseillaise, jetaient, grâce à refrains magiques, la terreur dans le cœur des ennemi-, el dont les baïonnettes, en pénétrant dans le flanc des défenseurs de l'absolutisme, épouvantèrent tous les rois de l'Europe et arrachèrent à leur front leurs traditionnelles couronnes, qui volèrent comme des bolides éteints, à travers le lugubre horizon en feu de la Révolution.

Si cette idée prédomina chez tous les Français, spécialement chez les jeunes gens qui, dès leur plus tendre jeunesse, avaient voué un culte à la République, une autre idée se fixa dans le cerveau des Français exaltés : l'idée qu'il suffisait d'entrer au Conseil municipal de Paris, plein de traditions révolutionnaires, de constituer une nombreuse assemblée, — comme celle qui fut constituée le malin du tu août 17'.^. sous le nom de Commune révolutionnaire, — pour voir se renouveler les prodiges de la première Commune dont les légions improA isées - emparèrent des Tuileries, dernière Bastille de l'Absolutisme, et demandèrent

l'établissement de la Convention, de cette Convention qui, si elle déchaîna à l'intérieur de la France une terreur comparable à celle qu'inspirent les meurtres commis par les despotes de l'Asie et par les triumvirs, fondateurs de l'Empire romain, répandit au dehors de la France une multitude d'apôtres du progrès qui laissèrent, sur le sol de l'Europe, des traces lumineuses de leur passage et semèrent dans les consciences des idées impérissables.

Quel jour mémorable que le mercredi 23 mai 1871! Les troupes du Gouvernement de la République, établi à Versailles, prenaient possession de l'édifice de la Bourse. La population était souriante, comme déchargée d'un fardeau immense; d'innombrables drapeaux tricolores flottaient dans l'air parfumé de printemps; on entendait des cris de joie qui se mêlaient aux échos delà musique, — lorsque, soudain, le sol trembla, l'atmosphère s'assombrit, des colonnes de fumée s'élevèrent vers les nuages, rayées de sinistres éclairs, comme si une tempête inattendue se fût déchaînée sur la cité en guerre.

Et, immédiatement, avec la rapidité d'une traînée de poudre, les voisins, sous le coup de cette calamité subite, se dirent les uns aux autres que les Tuileries brûlaient, que Paris était en feu aux quatre coins, qu'il pleuvait du pétrole incandescent, que les latrines pleines de poudre éclataient dans les airs, et que tous les monuments, minés en dessous, étaient détruits et calcinés. Une indicible explosion de rage éclata. Point de quartier! s'écrièrent les foules aveugles du centre; et la menace s'adressait aux foules non moins aveugles des extrêmes. El, en effet, les prisonniers sans armes furent tués à coups de fusils, sans qu'on puisse invoquer la moindre provocation pour justifier cet irréparable châtiment.

De nombreuses personnes savaient qu'une nouvelle catastrophe menaçai l la ville, si éprouvée déjà par tant d'horreurs. Pour l'éviter, il n'existait qu'un seul moyen : entrer instantanément par toutes les portes à la fois; occuper, en même temps, tout Paris, à travers lequel on se répandrait avec la vitesse d'une avalanche qui se précipite dans la plaine; ne pas différer d'un seul instant l'accomplissement de ce coup d'audace terrible; monter sur les toitures et descendre dans les égouts; se grouper autour des grands monuments, et les arracher, autant que possible, à la dévastation et à l'incendie. C'est ce que tentèrent les troupes de Versailles. Pour arrêter leur marche, elles ne trouvèrent devant elles, comme ennemis, que les torches incendiaires. Et pour montrer combien aveugles et combien insensés étaient les Communards, il suffit de dire qu'ils incendièrent le Palais de la Commune, c'est-à-dire l'Hôtel de Ville, témoin des luttes et des gloires du peuple de Paris. Actuellement encore, la cessation du travail des ouvriers lorsqu'ils ne sont pas contents de leurs patrons, s'appelle, dans la claire et élégante langue parisienne, une grèxe, comme pour indiquer par là que cette place de la Grève, sur les côtés de laquelle s'élève le Palais de la Cité, est le noyau où se groupa et se condensa la vie et la liberté des serfs. C'est à l'une de ses extrémités que se produisit, pour la première fois, la navigation de la Seine.

Les prévôts des marchands, qui opposèrent à l'orgueil du monarque à l'orgueil du clergé et à l'orgueil de la noblesse l'orgueil du peuple' vinrent habiter là. De leurs appartements, s'échappèrent, de même que des grottes d'Eole l'ouragan, les idées qui semèrent les germes de la Fronde et, avec eux, les innombrables germes républicains, à travers toute la France. C'est là que Paris mit à la boutonnière du vêtement que portail Louis XVI, la fameuse cocarde tricolore, alors que ce monarque se croyait encore roi absolu; et, en arborant ainsi le signe du ralliement de ses sujets, ce prince, cela n'est pas douteux, humilia plus profondément la monarchie que ne purent le faire plus tard aes bourreaux sur i'échafaud. C'est de là que partirent ceux qui, loin en allant prendre et détruire la Bastille, réussirent à ruiner irrémédiablemenl la société ancienne. Ce fut sa cloche qui, l'une des premières, sonna le glas funèbre de la royauté, la nuit du 10 août, nuit mémorable qui vit naître la démocratie moderne. Le gouvernement de Robespierre el son Comité du salut public, qui vainquit toutes les réactions du continent, se formèrent, d'ature part, dans le Palais de la municipalité, qui lui aussi, pendant quelques temps, le piédestal du Titan des révolutions, du géant Danton. Ce fut sur le palier de son grand escalier que La Fayette proclama la déchéance définitive des Bourbons, el Ledru- Roliin la république de Février. Et si Lamartine, aussi grand orateur que grand poète, réussit là, grâce à sa parole divine, à contenir les excès de la démagogie, et s'il y déploya le drapeau rouge, ce fut là aussi que parurent ceux qui détruisirent l'empire de Napoléon el assirent définitivement sur la monarchique terre de France les fondements définitifs d'une durable république. Dans la dernière guerre, pendant laquelle la France, fut envahie par les Allemands, on ne vit pas surgir les volontaires invincibles de 1792; cependant, dès que fut proclamée la Commune révolutionnaire de Paris, leurs crimes trouvèrent des imitateurs; mais ces imitateurs ne furent pas capables de répéter les miracles de là commune révolutionnaire de 1793. Pourquoi? Les Français n'ont pas changé; ils sont aussi intelligents et aussi courageux que leurs pères. Ce sont les temps qui ont varié, et, avec le temps, le milieu ambiant dans lequel se produisirent ces faits : la société.

Nos temps sont plus positifs que les temps de la Révolution française, et les générations actuelles sont beaucoup plus réfléchies que les générations de la Révolution; c'est pourquoi elles sont bien moins avides d'idéal et bien moins héroïques; mais si on les compare les unes aux autres, on trouve que les premières sonl [dus laborieuses el plus sérieuses que les secondes.

Nos pères de 1792 proclamèrent la République au milieu des éclairs d'un Sinaï sublime; mais, bien qu'inspirés et pleins d'héroïsme, ils ne surent pas la conserver. Elle avorta comme les fruits précoces qui tombent avant l'époque de leur maturité. .Nous, leurs descendants, nous l'avons conservée. C'est en vain que la monarchie cherche à se rétablir, au milieu d'efforts continuels, sur un sol qui la repousse, el à s'emparer, à l'aide de sophismes trompeurs, d'une conscience qui la maudit. Chaque jour amène de nouvelles désillusions. Le puissant duc d'Aumale esl

mort dans le courant de ce mois de mai. A l'occasion de cet événement, ses neveux, les prétendants à un trône désormais inaccessible, se sont donné l'innocent plaisir de célébrer des baisemains présidés par la prétendue future reine, qui a recueilli de nombreux salamalecs de la part de royalistes presque fossiles, et reçu avec orgueil quelques bouquets qui lui ont été remis par les dames de la Halle, toujours prêtes, en vertu d'un atavisme constant, à montrer leurs figures dans toutes les cérémonies, quel que soit leur objet, qu'elles soient organisées par le défiant libéralisme d'un d'Orléans, ou par le non moins défiant déisme d'un Robespierre : pourvu qu'elles se remuent et qu'elles parlent, ces dames sont contentes. Parmi les nombreuses scènes de la comédie jouée pour ramener le rétablissement des d'Orléans, les monarchistes, profitant de la cérémonie bien triste des funérailles du duc d'Aumale, ont choisi précisément la plus risible que l'on puisse imaginer, parce qu'elle est la plus grotesque et la plus ridicule. De tous les moyens, si nombreux, de réclames mis à la mode par les Barmans, le plus usilé consiste à tirer à un très grand nombre d'exemplaires le portrait en chromolithographie de quelque cabotin et de le coller à chaque coin de rue pour attirer l'attention du public, avec cette mention : il viendra ou bien, il arrive. Eh bien! les royalistes ont employé le même moyen grotesque en faveur de leur roi. Et l'on a vu des portraits du duc d'Orléans dans tous les quartiers du Paris républicain. Le préfet de police, loin de faire arracher ces pasquins séditieux, les a laissés en place; et, interpellé par la fraction avancée du Sénat sur son inertie et sur son incroyable incurie, accusé de s'être détaché de la République, il a répondu qu'il avait attribué aux ennemis du prétendant cette peinture clownesque, inoffensive d'ailleurs puisqu'elle annonce la venue de celui qui ne doit jamais venir. Il lui avait paru prudent d'imiter ce chien de l'une des fables les plus populaires de la France, traduite en espagnol par un célèbre poète du siècle passé, ce chien qui, en termes réalistes dont je demande pardon au lecteur, s'exprimait ainsi : « Je lève la patte, j'arrose et je poursuis mon chemin. »

Levons nos regards vers des choses plus belles. Plus belle, en effet, est la canonisation de deux pieux mortels qui vient d'être célébrée dans la basilique du Vatican. Pour la première fois depuis la suppression du pouvoir temporel, une telle magnificence a eu lieu en public. Elle a été accompagnée de toutes les cérémonies propres au splendide culte romain qui joint aux spirituelles splendeurs de l'idée chrétienne le luxe magnifique et le cérémonial compliqué des cours et des palais des César sous l'ancienne Rome. Imaginez-vous le plus beau temple de la chrétienté, sous la voûte duquel entrerait aisément la Giralda tout entière de Séville, offrant aux regards, non seulement ses mosaïques classiques qui reproduisent de superbes et éblouissants tableaux, mais encore ses marbres et ses porphyres, ses bronzes et ses agates, rehaussés d'une ornementation de pourpre, au milieu desquels resplendissent les blanches statues d'albâtre, et se dessinent les noirs sarcophages, semblables à de gigantesques masses de jais, et les bronzes brillants comme de l'or, dont les surfaces brunies et écla-

LA POLITIQUE El ROPÉENNE :;i

tantes reflètent la flamme d'innombrables bougies. Quelques efforts que vous fassiez, quelque puissante que soit votre imagination, vous n'arriverez jamais à vous représenter l'exacte et incroyable réalité.

J'ai toujours regretté que Luther, dans la campagne romaine, se soit montré comme un géomètre, et, dans la Cité éternelle, comme un employé de la statistique municipale. Luther n'admire pas le côté esthétique de la campagne et le côté religieux des monuments; il mesure la superficie de la première, et calcule la proportion des secondes. Si quelqu'un doutait de l'exactitude de mon observation, il n'aurait qu'à lire quelques-unes de ses descriptions contenues dans ses célèbres Mémoires, qui comptent parmi les meilleurs livres qu'aienl produits le génie et l'art de l'Allemagne. Quel lieu aurait-il été plus propice que les catacombes, pour inspirer des idées sublimes au théologien et ascétique Luther? Et, cependant, la description de ces catacombes se réduit, chez Luther, à une statistique. Pour lui, dans une seule galerie, gisent huit mille martyrs; son église renferme les cendres de cenl soixante-huit mille saints, et les sarcophages de quarante-cinq papes; la nécropole, quatre-vingt mille fidèles et quarante-six évoques.

Si l'on voulait imiter la méthode de Luther pour donner une idée de la pompe et de la magnificence déployées à l'occasion de la récente canonisation, il faudrait dire que quarante mille personnes sont entrées dans la Basilique, et dix mille dans les tribunes; que le cortège était composé, pompe et compagnie du souverain Pontife comprises, de quatre mille fonctionnaires tant civils qu'ecclésiastiques; que lecorh a mis plus d'une heure pour défiler devant Sa Sainteté Léon XIII, et que vingt mille bougies étaient allumées dans Je temple. Mais ce qu'il y a surtout à retenir de cette cérémonie, c'est que le Pape a manifesté une tendance à s'entendre avec le Gouvernement italien, en ouvrant à double battants les portes de la Basilique, et en se montrant sur sa Sedia gestatoria, à l'entrée du vestibule et devant la place du Bernin, tout comme lorsque le Pape bénissait la Cité et l'Univers tout entier du haut des balcons de Saint-Pierre.

Nous n'irons pas plus loin sans raconter les malheurs des Gi et en rappelant les malheurs de ces derniers, n'oublions pas qu'ils viennent de se concentrer au fameux défilé des Thermopyles; et, en évoquant les Thermopyles, songeons que, sur la terre fraîche qui les supportent, poussent toujours les verts lauriers dont on tresse des couronnes qui ne se fanent jamais. Léonida< exprima là le véritable sentiment de tous les Grecs en y organisanl une résistance désespérée el sans merci. Tous les effluves de démocratie et de liberté exhalés par cette terre se concentrèrent dans cet homme supérieur, qui -avait quelle provision d'héroïsme pouvaient renfermer pour l'avenir la poussière soulevée dans ces combats terribles el le sang versé par les hommes libres qui luttaient avec lui. Thespiens et Thébains, les derniers survivants, jurèrent de mourir à côté et en compagnie de leurs camarades, afin que leurs cadavres pussent servir, eux au— i. comme d'une égide morale à la patrie, à la liberté el à la gloire de tous. Les marins de Xerxès abordèrent sur le rivage, tandis que les soldats d'Ydarnez descen-

;{o LA POLITIQUE EUROPÉENNE

dirent du haut des crêtes. Le soleil se levait lorsque Léonidas et ses compagnons quittèrent leurs obscures retraites et sortirent en armes, pleins d'ardeur, à la recherche de la lumière et de l'air pur. Les secrètes tranchées des Grecs restèrent seules dans l'ombre et le combat s'engagea. Tous savaient qu'ils allaient à la mort, mais à une mort due ; non à une servile et triste résignation, mais à de glorieux et suprêmes efforts au milieu de combats opiniâtres, avec la palme du martyre comme récompense. La bataille décisive eut lieu dans la partie la plus élargie de cet étroit défilé. Les Grecs, furieux, sans pitié, avec l'acharnement qui caractérise le désespoir, décidés à mourir après avoir causé des ravages incalculables dans les rangs ennemis, foulaient aux pieds des entrailles sanglantes au milieu des rochers, semblables au vigneron qui écrase les rouges grappes dans le pressoir. Chaque Grec avait plusieurs cadavres à ses pieds, telles ces statues symboliques de l'héroïsme et du combat qui s'élèvent au-dessus d'un monceau de morts. L'image de leur patrie et le sentiment de leur liberté les excitait, tandis que le despote asiatique était obligé de placer derrière ses phalanges, lourdes et inertes, ses courtisans et ses satrapes armés de verges et chargés de frapper ses esclaves, afin de les pousser, grâce à ces honteuses blessures reçues par derrière, au combat et à la mort pour la défense de leur détesté et détestable maître. Il est peu de scènes aussi instructives dans l'histoire, peu de parallèles qui fassent aussi bien ressortir l'abîme qui existe entre la liberté et la servitude. Ici l'honneur, et là le fouet.

La lance effilée des Grecs s'enfonçait avec fureur dans les chairs de l'ennemi et semblait posséder une partie du courage et de la force des héros qui la maniaient. En présence de l'animation des bommes libres, les esclaves asiatiques restaient comme pétrifiés sous leurs chaînes. Ceux qui ne formaient qu'un petit groupe paraissaient nombreux, à cause de leur supériorité intellectuelle et morale ; ceux qui étaient nombreux ne paraissaient qu'un petit groupe à cause de leur peu d'ardeur au combat. C'est ainsi qu'une grande partie des Perses restaient comme aplatis au milieu des rochers, tandis qu'une autre grande partie tombaient en roulant du haut des crêtes et allaient se précipiter dans la mer. C'est en voyant seulement ceux qui venaient de la plaine et ceux qui descendaient des sommets qu'on put se rendre compte de leur nombre.

La horde orientale vainquit par une fatalité mécanique, purement mécanique, dans cette rencontre, la petite légion grecque; mais celle-ci fit mordre la poussière à vingt-neuf mille barbares. Xerxès fit placer sur une croix le cadavre de Léonidas. Les croix, ainsi élevées le long des chemins de l'histoire, représentent, dans la perspective du temps et dans les jugements de la postérité, les sommets de l'esprit humain.

Nous nous sommes arrêté devant les Thermopyles et les souvenirs qu'ils rappellent, parce que les Thermopyles et leurs rochers son! aujourd'hui le dernier asile des Grecs, qui se sont réfugiés dans leur défilé. C'est uniquement en défendant les lieux illustrés parle sacrifice de Léonidas qu'on peut, encore empêcher les cruels Asiatiques, non moins féroces que ceux qui obéissaient au commandement de Xerxès, de pénétrer dans la plaine de l'Attique et de s'emparer, en barbares, de

la ville d'Athènes. Mais notre cœur se fend à la pensée que ce siècle ouvert par les jeunes philhellènes qui avaient noms Byron, Goethe Chateaubriand, Victor Hugo, va se clôturer, après la disparition de 1 génies de nos horizons sensibles, au milieu d'une barbarie si épouvantable qu'elle aura peut-être pour effet d'imprimer au fer rouge la marque du croissant sur les bras des Grecs, enchaînés sur les galères turques comme autrefois nos captifs, ou entassés, comme le peuple de Dieu, sous les saules et les cyprès d'un fleuve étranger, dans les cachots d'une nouvelle Babylone. Nous croyons que la légende exagère, dans le recul des siècles, l'abominable despotisme de ces colosses antiques tels que Pharaon, Baltazar, Nabuchodonosor, Sardanapale. El cependant, sous nos propres yeux, dans notre propre histoire et pendanl le cours de notre vie, sur ce continent européen que nous considérons comme le lieu où brille du plus vif éclat l'esprit humain, où réside la pensée qui éclaire et réchauffe tous les peuples, il existe encore des despotes, comparables à ceux qui vivaient dans les palais, les temples, les forteresses, les cités des bords de l'Euphrate, ou encore à ceux que protégeaient dans leur sommeil le sphynx de pierre, élevés au milieu des plaines de sable qui entourent Memphis et Thèbes.

Constantin fonda l'empire grec afin qu'il jouât parmi les familles et les tribus de l'Orient le rôle que jouait l'empire romain parmi les familles et les tribus de l'Occident, qu'il fût un véritable foyer de lumière chargé de répandre les idées et un véritable noyau de races groupées pour acquérir de la force. Et là, précisément, entre l'Asie et l'Europe, à côté de l'archipel dont les îles servirent de berceau à la culture humaine, est étendu mollement, sur un lit asiatique, un tyran, un despote, rendu fou par les vapeurs d'une omniscience qu'il croit divine, alors que tout despotisme humain est une offense envers Dieu ; un despote que corrompt une toute-puissance qui, croit-il dans son orgueil, lui permet de bouleverser, non seulement les lois morales que peut enfreindre le libre arbitre de l'homme, mais encore les lois physiques fondées sur la fatalité; un despote privé, à la fois, de raison et de conscience; un despote généralissime, bien qu'on ne le voie jamais à la tète des armées; un despote pontife suprême ou calife, bien qu'il ne pontifie jamais; un despote uléma, interprèle du koran et dépositaire de tout savoir, bien que les admirateurs de son despotisme civil repoussent son despotisme religieux, croyant que ce dernier est le lot des véritables croyants, c'est-à-dire des Arabes, remontant par leur ascendance à Mahomet et à Ali, et non celui des Mongols, descendant-; d'Attila et de Tamerlan, ces fléaux de Dieu. Se souvenant par atavisme des exploits de ces derniers, des profondeurs mômes de son harem, où les cassolettes avec leurs parfums irritants lui l'ont tourner la tête, où les odalisques, avec leurs honteuses sensualités, lui brûlent le sang, ce despote donne l'ordre d'exterminer, un jour les Arméniens, un autre jour, les Anatoliens, les Cretois et les Grecs eux-mêmes, comme si ses armées étaient des légions d'anges exterminateurs, et comme s'il avait la Morl pour premier ministre. Et ce despote, après avoir pendant deux hum consécutives renouvelé les meurtres des temps et des peuples les plus

sauvages, depuis les sources de l'Euphrate et les défilés de l'Ararat jusqu'aux rivages de la Méditerranée et jusqu'au pied du mont Ida, exerce aujourd'hui sa rage contre ceux qui fondèrent la civilisation universelle, contre ceux qui nous donnèrent ce qui caractérise essentiellement notre esprit, nous fait faire un pas en arrière vers la barbarie et nous promet, pour toute consolation, une guerre continuelle, proposant comme solution à nos problèmes sociaux le barbare et asiatique régime d'une conquête perpétuelle. Le progrès ne suit jamais une ligne absolument droite et ses retours en arrière ne sont pas rares; la liberté n'a jamais brillé d'un éclat si durable qu'elle n'ait pas dû parfois tomber dans les ténèbres, semblable en cela aux astres matériels. Et, de même que les rois du dix-huitième siècle expièrent, au prix de cent révolutions et de cent guerres révolutionnaires, le crime d'avoir enseveli sous leurs trônes la triste Pologne aujourd'hui disparue à jamais, et troquèrent leurs couronnes historiques contre des couronnes parlementaires, de même il est à redouter que les peuples n'expient, eux aussi, à la fîn'du dix-neuvième siècle, au prix de cent réactions terribles et de cent guerres révolutionnaires, le crime d'avoir assassiné la Grèce, et ne perdent leurs droits et leurs libertés populaires qu'ils troqueront contre ie dures chaînes qui les soumettront au plus féroce des despotismes.

Et pour que nos craintes de retour en arrière ne soient pas taxées d'exagération, il convient de rappeler la nature de l'Islamisme et de dire qu'il occupe encore une partie considérable de notre planète que souille cette secte sanglante, qu'il forme une confédération de races sous les coups desquelles peut sombrer toute la chrétienté, car ses bataillons s'étendent depuis l'isthme de Suez jusqu'au détroit de Gibraltar, depuis les déserts de la Tartarie, au fond des territoires barbares de la Mongolie, jusqu'à la mer Adriatique, au sein même de notre plus ancienne et de notre plus brillante civilisation européenne. Un tempérament séculaire, comme le tempérament belliqueux des Musulmans, se réveille et reprend vie dès que la moindre excitation extérieure le pousse à montrer le fond de sa pensée. Le Califat n'a été sur la terre, au cours de l'histoire, qu'un sacerdoce pontifiant au milieu des armes et opposant, en signe de contraste, à la croix des apôtres et des humbles, le yatagan recourbé des conquérants et des guerriers. Croire la prédication vaine, l'apostolat inutile, la persuasion indigne d'hommes sérieux ; considérer l'Etat comme un conquérant naturel, la religion comme une conseillère de guerre, les généraux comme des prêtres ; avoir la certitude que celui qui succombe en combattant voit s'ouvrir devant lui les portes de la vie future; voir dans le service militaire et l'obéissance passive les instruments de toute domination, — n'est-ce pas là l'esprit qui a produit ces dogmes et formé ces tempéraments, qui a créé une âme à l'intérieur et à l'extérieur, un corps destiné à conquérir le monde tout entier, et même, si c'était possible, le ciel lui-même? C'est ainsi que, depuis la Perse, dominée par les sectateurs de Zoroastre jusqu'à la Bétique dominée déjà par le catholicisme romain, et depuis la Bétique et les Goths jusqu'à la Sicile et ses habitants gréco-romains, se fonda, sous l'impulsion des premiers mahométans, une civilisation qui fit couler des ruis-

seaux de sang, versé par ses armes, à travers l'Egypte, laSyrie, l'Arabie et la Palestine, qui ne purent pas résister à la guerre el à la conquête. Et non seulement les Musulmans manifestenl ce tempérament impétueux et guerrier dans certaines circonstances de leur vie, mais encore ce tempérament se conserve longtemps, très longtemps chez eux ; ils l'ont d'ailleurs preuve à ce point de vue d'une persévérance qui esl devenue historique à l'égal des plus grandes puissances morales dont les annales de la mémoire humaine gardent le souvenir. Par conséquent, il ne faut exciter l'Islamisme dans aucune partie du monde, si l'on ne veut pas voir surgir immédiatement un danger, et un danger très grave, dans toute la Chrétienté.

Pendant ces derniers jours, les mahométans redoublaient de prières, de macérations et de jeûnes, afin qu'Allah accordât, à l'étendard vert du sage prophète Mahomet et au croissant du sultan Osman, la victoire, promise par le destin aux fidèles croyants, sur les chiens de chrétiens. Et comme ces fanatiques croient que Dieu est partout où se trouve un vainqueur, et comme le vainqueur est avec eux, — le victorieux Edhem- Pacha ayant eu vite raison de la frêle personne du Diadoque grec, — l'empire turc retentit d'hymnes de victoire, et ces hymnes ('veillent dans le cœur des derniers musulmans, assis dans le désert à l'ombre de leurs chameaux, une aspiration indestructible vers une guerre sain le et une conquête colossale. Des voyageurs, arrivés d'Orient et d'Occident, les uns ayant assisté au bouillonnement des passions mulsumanes au pied même du mont Thabor, et les autres ayant vu le même spectacle sous les tentes de Tanger, m'ont avoué que, d'une extrémité à l'autre du monde musulman, s'est répercuté l'écho des victoires turques comme un aiguillon qui pousse au combat et comme une espérance 1res certaine et très fondée d'une nouvelle et prochaine victoire.

Et aujourd'hui, il n'est pas de peuple européen qui n'ait à redouter quelque complication grave avec des populations ou de sang musulman ou de sang africain. La nation que préoccupe le moins la politique coloniale, malgré ses récentes acquisitions au delà, des mers la nation allemande, a eu de nombreuses difficultés avec l'Angleterre à l'occasion du sultan de Zanzibar et de non moins nombreuses à l'occasion de la noble république des Boërs, transportés des marais du territoire septentrional de la Hollande au milieu des plaines du territoire austral de l'Afrique. C'est le moment où l'on peut redouter de voir partir en guerre les deux Jetais libéraux du centre, la Fiance et l'Angleterre, pour se disputer la suzeraineté sur les Egyptiens etsur l'Egypte; c'est également le moment où ont vainement tenté de se réconcilier l'Italie et la France, la fille et la mère, brouillées à cause de la conquête française de Tunis.

Le célèbre albanais, vêtu encore comme l'indique la légende, avec la toque grecque sur la tête et sa cartouchière brodée, me! son fusil sur l'épaule et son yatagan au côté et cherche une occasion propice pour attaquer les soldats autrichiens qui sont maîtres de la Bosnie el de l'Herzégovine. La paix ne peut exister d'autre part entre la Russie el la Turquie, bien que, pour le moment, ces deux pays aient conclu un armistice assez

extraordinaire. La Turquie possède l'Arménie que la Russie convoite tout entière; cette dernière a posé assez de jalons pour laisser deviner son désir de se l'approprier. La Turquie possède l'Anatolie que laRussie convoite, parce que la belle et historique péninsule russe de Crimée est enclavée entre l'Anatolie et l'Arménie. La Turquie possède la vallée du Jourdain, considérée comme une excellente ligne stratégique, supérieure à ce point de vue à la vallée du Nil, et elle possède encore la terre de Palestine sur laquelle la Russie trouve des satisfactions religieuses pareilles à celles que trouvent les musulmans à la Mecque. La Turquie possède Constantinople, dont les formes soni dessinées sur la rétine de tous les Slaves, lesquels érigent des rotondes byzantines à la fois sur le Danube et sur la Neva, placent des croix d'or à trois branches sur ces multicolores rotondes, espèrent voir entrer, par la mystérieuse porte que fermeront les anges, le prêtre du dernier matin de Byzance, encore vivant pour continuer la messe interrompue par le coutelas turc, et comptent entendre le Credo et le Te Deum qu'entonneront les Grecs à' Sainte-Sophie, ressuscitée après quatre siècles de servitude pire que la mort et plus ténébreuse que le sépulcre, dans une Pàque de résurrection semblable à la Pàque de résurrection célébrée dans toutes les églises. Et ce que je dis de la Russie, je le dis également de l'Angleterre : protectrice des hauts plateaux de l'Afghanistan sur lesquels se montrèrent les premières tribus mongoles : souveraine sur le Gange d'un nombre de musulmans plus grand que celui des musulmans sur lesquels domine le Sultan lui-même; première puissance islamite, comme elle s'appelle elle-même ; protectrice du Nil et du canal de Suez plus importants pour le monde musulman et même pour le monde européen que la Thrace, que le Bosphore de Thrace et même que les Dardanelles si convoitées.

Et nous ne parlons pas des nations latines; nous savons pourtant combien d'assauts et d'embûches a eu à subir de la part des Madhistesla Kassala des Italiens, car nous n'ignorons pas que ceux-ci désirent ardemment la Tripolitaine; nous avons aussi connaissance des soulèvements musulmans que redoute la France de son Algérie et des guerres nombreuses qu'elle s'attend à soutenir contre le Maroc. Enfin, nous n'avons pas perdu le souvenir de la guerre espagnole d'Afrique, et chacun sait combien nous, Espagnols, nous nous enorgueillissons de notre épopée nationale qui nous représente combattant, des Pyrénées jusqu'à Ceuta avec l'ardeur que l'on connaît, les conquérants Arabes; chacun sait avec quelle constance nous avons rejeté l'Islam au delà du détroit, dans ses retraites en plein désert de Lybie et dans les défilés de l'Atlas.

Aussi, dans l'intérêt de la défense de notre idéal de progrès, imitant en cela nos pères, dans l'intérêt de noire propre sécurité, puisque ia civilisation chrétienne est menacée par l'invasion possible .le la barbarie islamite. notre unique devoir est de défendre la Grèce de tous les conseils de l'Europe, de la protéger contre le Turc, de lui assurer la possession de son territoire toul entier, dont elle a besoin pour sa défense; car elle ne peu! perdre un seul pouce de terrain sans avoir à en souffrir personnellement el -ans que tous les chrétiens aient à en souffrir,

eux aussi, à leur tour. Pour mon compte, moi qui n'ai jamais ene la Grèce à entreprendre Ja dernière guerre, à cause de l'horreur que j'éprouve pour toutes les guerres, je réclamée l'Amérique et à l'Europe, à tous les peuples civilisés et chrétiens qui vivent sur notre planète, une intervention unanime en laveur de la Grèce, afin qu'elle soil intangible et qu'elle soit maintenue dans l'état où elle se trouvai! avant ses récentes infortunes. Et je réclame, non pas une intervention plus nu moins diplomatique, accompagnée d'une intervention plus ou moins armée, mais une intervention de l'opinion publique nationale de chaque pays et de chaque gouvernement intéressé, afin que tous accourent et sauvent la terre qui garde les plus beaux litres de noblesse «lu genre humain, où il s'est séparé de l'être primitif pour revendiquer la libre personnalité, but que nous indiquent les statues humaines de la Grèce, bien différentes de ces sphynx de l'Orient qui monlrent à chacun combien, avec leur tête de femme et leur corps de tigre, l'homme était confondu avec l'animal, avant la venue de la Grèce, au sein des populations panthéistes de l'Asie.

L'opinion publique de tous les pays d'Europe doit et peut faire beaucoup. La Grèce actuelle aurait-elle jamais été créée sans ces légions de philhellènes dont les généraux étaient des poètes? J'ai entendu conter à des Italiens méridionaux que les livres de Gladstone ont plus l'ait [jour eux que le débarquement de Garibaldi. Jamais Napoléon III n'aurait dégainé l'épée des Césars français dans les campagnes de la Lombard ie. s'il n'avait été mù et guidé par le chœur des grands génies fiançais, comparables à ces légions d'anges qui, du haut du ciel, précèdent les légions des combattants dans les peintures mystiques. Les Czars de Russie, peu portés, enbons Germains, vers les races esclavone-. se virent cependant dans l'obligation d'émanciper la Bulgarie et la Serbie, parce qu'ils y furent invinciblement poussés parles livres apocalyptiques des deux génies jumeaux de Ja Russie, des deux lus et respectés esclavophiles qui s'appelaient Katkofl" et Atkassoff. De telle sorte que cette croisade de l'876, fort semblable aux croisades de la chrétienté pendant le Moyen âge ; le passage permis aux Russes dans les rives du Danube par nos cousins latins de Roumanie ; l'épique ascension des Balkans accomplie par Gdurko, rappelant l'ascension <\o> Alpes par Annibal et Bonaparte ; les assauts de Plewna, qu'on peut qualifier de troyens en raison de la patience des assiégeants et du courage des assiégés; les conditions imposées aux vaincus à San-Stéfano, faubourg de Gonstantinople, d'où l'on sentait l'odeur de l'encens de Sainte-Sophie; tous les efforts, eu un mot, qui honorent l'une des plus grandioses campagnes que l'on connaisse, trouvèrent parmi les publicistes et dans la presse périodique des admirateurs d'un idéal non inférieur à celui de saint Bernard, et d'un ('dan qu'on peut comparer à celai que détermina dans les foules Pierre l'Ermite au moment dr> croisades du Moyen âge.

Eh bien! nous devons suivre ces brillants exemples. Il n'est point nécessaire, pour le moment, de prendre les armes pour voler au secours de la Grèce: il suffit de manier les plumes inspirées; de faire résonner le timbre éclatant de notre éloquence politique; d'ériger au-dessus de

chaque tribune parlementaire comme un paratonnerre destiné à arracher au ciel orageux l'étincelle électrique qui menace de frapper la divine mère du Verbe humain, et d'arrêter ainsi la marche du barbare vainqueur. Il faut que celui-ci accepte les conditions d'un véritable armistice; qu'il renonce à verser les dernières gouttes du sang qui coule dans les veines du peuple auquel nous devons notre civilisation; qu'il n'impose pas au vaincu un tribut de guerre que celui-ci ne puisse pas payer; et qu'il n'exige pas que les terres de Thessalie, où se groupèrent les dieux rédempteurs de la personnalité humaine, et les terres de l'Épire, où la lumière matérielle fut convertie en lumière spirituelle, passent du dogme du Christianisme, dont elles avaient préparé la venue, au dogme du fatalisme qui empoisonne tout. Et si, après tout, il est nécessaire de faire subir une rectification aux anciennes frontières, que ce soit pour mettre la Grèce à l'abri de la barbarie turque et non pour livrer la Grèce à la barbarie turque. Car la patrie du génie et de l'art apparaîtra toujours comme une barrière opposée par l'Europe à l'Asie, et comme l'unique laboratoire d'idées qui puisse, par sa civilisation ei par son Église orientales, faire pénétrer le Christianisme en Orient.

IIÏ

La persistance héréditaire des qualités grecques. — La responsabilité de la dynastie. — La mauvaise direction diplomatique et la mauvaise direction militaire. — La situation en Europe. — L'état actuel de l'Espagne. — Sa crise politique. — Sa crise ministérielle. - Considérations. — Conclusion.

Les Grecs ont prouvé que les grandes qualités reçues de leurs ancêtres, le nom et le sang, n'ont point dégénéré chez eux, bien que le milieu ambiant actuel n'ait pas favorisé leur développement comme cela s'est produit dans les temps anciens. Il ne suffit pas d'être né à Rome pour dominer sur toute la terre; à Carthage, pour ressusciter le commerce et la navigation des Carthaginois; en Espagne, pour découvrir chaque jour un nouveau monde; à Florence, pour peindre de beaux tableaux; et de même qu'il faut des siècles pour produire un Cervantes ou un Franklin, de même il faut des circonstances miraculeuses, en quelque sorte, pour produire à Athènes un siècle comme celui de Périclès. Mais la Grèce vient encore de faire preuve d'amour pour la patrie. d'héroïsme, un héroïsme comparable à celui de ses ancêtres, de sentiments artistiques, d'abnégation de ses intérêts personnels en faveur des intérêts généraux de sa race et de sa civilisation, de foi et d'enthousiasme enfin ; si elle n'a pas eu les lauriers de la victoire, elle a donc eu tout au moins les honneurs de l'effort. Mais ce qui n'a pas été à la hauteur de ses grandes qualités et de sa valeur native, c'est la direction et le commandement des légions qui sont allées, tels des chœurs mélodieux, à la mort immortelle, comme les vainqueurs de Salamine et de Platées; et ce qui en est résulté, c'est la privation du fruit d'efforts surhumains parfois, mais inutiles, d'inutilité absolue, lorsqu'ils ne sont pas dirigés par un pouvoir formidable et par une véritable compétence. A plusieurs reprises, la marche en avant a été téméraire, et, à plusieurs reprises aussi, la retraite a ressemblé à une véritable panique. Après la victoire, on a vu les vainqueurs courir à la débandade, et, surdes champs où seule la victoire aurait dû étendre ses ailes, s'esl étendue la plus grande plaie que puissent avoir à redouter les combattants : le désordre, l'aveu d'homme à homme de l'invraisemblable déroute ayant pour cause la terreur personnelle de chacun et non le triomphe de l'ennemi. En outre, l'intervention excessive de l'élément populaire dans les opérations, bien qu'elle ait communiqué une certaine chaleur dans l'esprit et soufflé le courage dans les âmes, bien que, chez les soldats de la liberté, elle ail remonté les nerfs qui commandent aux muscles cl donnent des forces extraordinaires aux héros, a empêché de garder le secret nécessaire

dans une guerre et a porté un rude coup à la discipline, indispensable dans les armées. Le guérillero, s'il doit prêter son concours dans une guerre savante et régulière, a pour devoir, soit de se détacher du gros de l'armée pour en défendre les flancs à l'aide de ses escarmouches et pour préparer les voies en présence de l'ennemi, comme le faisait Garibaldi dans la guerre franco-autrichienne dont la cause sublime était l'indépendance de l'Italie, soit de se mêler au reste de l'armée, et, dans ce cas, de faire preuve d'une soumission aveugle qui le rend semblable à une machine et qui lui enlève toute spontanéité dans le combat et partout ailleurs, — chose grave lorsqu'il s'agit de volontaires et de guérilleros. On trouve, chez les Garibaldiens improvisés, — appelons-les ainsi, — beaucoup de grandeur héroïque et de traits d'abnégation extraordinaire qui compteront toujours parmi les plus beaux dont puisse s'enorgueillir la nature humaine: mais le corps d'état-major royal n'a pas disposé des forces d'assimilation nécessaires pour les faire entrer d'une façon parfaite dans les rangs de l'armée régulière; il lui a manqué également cotte direction supérieure qui supplée au nombre, qui tire des forces de sa propre faiblesse et qui, grâce à son intelligence, sait adopter une tactique et une stratégie capables de réagir contre les fatalités mécaniques du combat et de changer la déroute en victoire. i\ul ne peut s'étonner maintenant des anathèmes fulminés contre le duc de Sparte, car, en acceptant le commandement et la direction de tout, celui-ci a assumé également la responsabilité de tout; vaincu, il doit recueillir les fruits amers de la défaite, de même que, vainqueur, il aurait eu toute la gloire et tous les honneurs du triomphe.

Depuis longtemps, la Grèce aurait dû savoir si elle pouvait compter ou non sur l'appui de l'Europe; en outre, elle aurait dû savoir si les peuples des Balkans pouvaient lui prêter un concours sérieux venant s'ajouter à l'appui de l'Europe, si elle pouvait compter sur la complicité effective des populations de Macédoine et d'YLpiro. Mais la diversité des races qui habitent ces deux régions rendait très difficile, sinon impossible, tout calcul fondé' et toute prévision certaine sur ce point; et cependant, ces calculs et ces prévisions sont nécessaires lorsqu'il s'agit d'entreprendre une campagne politique quelconque et surtout une campagne militaire. Cavour n'aurait pas pu mettre, sur la balance où se décidaient, en 1856, les destinées de la nation italienne, le poids de l'épée française, s'il n'avait pas été assuré d'avance que l'Italie tout entière se soulèverait lorsqu'elle verrait le pantalon rouge des zouaves se découper sur le fond noir des mélèzes et sur le fond blanc des neiges éternelles du Mont-Cenis. Bismarck n'aurait pas pucanonner les t loupes du Danemark, comme il le fit en 1862, s'il n'avait pas compté sur la complicité manifeste de l'Autriche, paralysée d'une façon inévitable par cela seul qu'elle faisait partie à titre honoraire de La Confédération germanique; ei il n'aurait pas exclu l'Autriche de la Confédération germanique, s'il n'avait pas prévu la faible résistance que devaient opposera sa marche triomphale à travers la Bohème les premiers soldats de l'Empire autrichien, les Hongrois, aussi intéressés que les Prussiens au succès des armes de la Prusse.

FA POLITIQUE EUROPÉENNE il

Pour se rendre compte de l'appui que l'Europe pouvait prêter à la Grèce, il était indispensable d'étudier avec un grand soin les caractères que présentait notre Europe contemporaine. D'abord, il était inutile de compter sur le sentimentalisme en faveur des nationalités, sentimentalisme qui, autrefois, était si puissant. Caria France, bien qu'au fond de son cœur, douée d'une générosité sans bornes, (die ne se repente pas du concours prêté à la Grèce et à l'Italie, la France a été soumise à la dure école de l'expérience; elle professe aujourd'hui, pour les nationalités, un tel mépris, qu'elle s'estmise d'accord avec le bourreau de la Pologne, de cette Pologne martyre en faveur de laquelle elle faisait des révolutions intérieures sous la seconde République, en faveur de laquelle elle fut sur le point d'entreprendre une guerre européenne sous Je second Empire. La Grèce, il est vrai, grâce au concours héroïque de ses enfants de prédilection, les Cretois, commença, en 1866, la guerre orientale qui devait se terminer, deux lustres plus tard, parla retraite non douteuse de la Turquie à San-Stefano. La Turquie, dans celte circonstance, fut sauvée par l'Angleterre, à la faveur de l'appui fourni par Berlin et d'une victoire de la chrétienté orientale remportée par les croisés que dirigeait le Czar, souverain Pontife, Empereur politique et religieux de la Sainte Russie.

Dans la répartition des dépouilles que la Turquie, au milieu de ses malheurs, dut abandonner à l'Europe, l'Autriche eut, pour sa part, la Bosnie et l'Herzégovine ; l'Angleterre, Chypre ; la France, l'autorisation nécessaire pour s'emparer de la Tunisie ; la Russie, la tant convoitée Bessarabie et une partie du territoire arménien. La Roumanie et la Serbie furent transformées en royaumes, et échappèrent à la dépendance, même nominale, de la Turquie ; le Monténégro obtint le port de Dulcigno arraché aux Albanais ; quant à la Grèce, elle ne reçut eu partage qu'une portion de l'Epire et de la Thessalie, avec des frontières mal déterminées. Et cette portion n'était autre chose qu'un démembrement si mal compris, qu'il devait finir — sorte de pomme de discorde jetée entre la nationalité hellène et l'empire turc — pardevenirla source d'une horrible guerre que le despote oriental entreprendrait pour reconquérir, sur le monde chrétien, cette terre musulmane, et dont les conséquences pourraient avoir pour résultat de nous conduire à un despotisme synonyme de barbarie.

Et bientôt, lorsque la Grèce, condamnée par les puissants de ce monde à supporter les dépenses considérables que nécessite la préparation d'une grande guerre, succomba sous le fardeau, — résultat dû non moins à son administration intérieure qu'à la politique qu'elle devait suivre inévitablement, — ses créanciers la maltraitèrent, voulurent la placer en tutelle, comme la Turquie et l'Egypte, et la menacèrent de lui imposer d'autres humiliations, sans lui accorder aucune compensation territoriale. Et lorsqu'elle voulut réclamer, on répondit à ses réclamations par un blocus infâme et déshonorant pour l'Europe, blocus auquel prirent part les nations civilisées et libres telles que là France républicaine el la parlementaire Angleterre, oubliant, en celte circonstance. que leur plus beau litre de gloire eût été la résurrection de la Grèce, qui

aurait redonné à cette dernière sa place parmi les peuples civilisés et fait reverdir ses lauriers dans l'Histoire moderne.

Les Grecs, avec leur grande intelligence et leur grand cœur, auraient dû deviner les difficultés insurmontables avec lesquelles ils allaient avoir à lutter dans les conseils de l'Europe contemporaine, aussi bien que dans les péripéties de la guerre qu'ils entreprenaient contre la Turquie; et ils auraient ainsi évité de se trouver entièrement à la merci d'une intervention qui devait diminuer leur indépendance, ou d'une déroute, mécaniquement inévitable, qui devait anéantir leur intégrité. Il ne servait de rien d'avoir une dynastie alliée à toutes les familles régnantes d'Europe, si cette dynastie n'était pas soutenue dans ses prétentions par ces familles ; et l'on sait que, pour le succès de ces prétentions, les intérêts politiques analogues ont une grande importance, tandis que les affinités entre rois en ont une bien petite. Et voilà précisément où commence la responsabilité morale des monarques hellènes qui ne devaient pas ignorer que, dans ce monde, il ne faut jamais compter sur l'appui des autres. Ces princes n'auraient pas eu besoin de réfléchir beaucoup pour comprendre immédiatement qu'il leur était impossible d'obtenir cet appui. Bien que les quatre peuples occidentaux de notre continent, la France, l'Angleterre, l'Italie et l'Espagne fussent en sa faveur, ils devaient se rendre compte de la situation dans laquelle chacun de ces pays se trouvait. La France se voyait paralysée, dans ses affections, par sa terrible amitié avec la Russie qui exigeait partout sa coopération, spécialement en Orient. L'Angleterre l'était aussi, par l'impossibilité absolue où elle se trouve de se mêler, comme elle l'aurait désiré, à la politique continentale, tant que, par des alliances quelconques, elle n'aura pas un pied en Europe, et elle n'a pas à compter sur la France, sa naturelle alliée, et elle ne le pourra pas tant que ne sera pas tranchée — et elle ne le sera jamais — la question de sa cotutelle sur l'Egypte. L'Italie, elle, se trouvait, par sa tradition gibeline et allemande, en contradiction avec la tradition guelfe et française qui la livre pieds et poings liés à l'empereur Guillaume ; enfin l'Espagne n'était pas moins paralysée par sa neutralité constante et par ses guerres, l'une à l'extrême orient, l'autre à l'extrême occident de notre malheureuse planète, guerres qui l'obligeront, pendant longtemps encore, à se renfermer en elle-même, si elle veut sincèrement retrouver les forces qu'elle a perdues.

Aux veux de la dynastie hellène, apparaissait évidente la complicité morale entre les deux seigneurs du nord et du centre, également intéssés ;i la conservation de la Turquie. Et cependant, mue comme par un désir insensé de suicide, cette dynastie déclara la guerre au sultan, alors que ce sultan se sentait fortement protégé à la fois par l'empereur d'Allemagne et l'empereur de Russie, maîtres de la situation, non seulement par l'étendue des immenses empires sur lesquels ils régnent, mais encore par l'incapacité absolue où était l'empereur d'Autriche de se mouvoir, landis que sa monarchie se rompt et se partage en deux 'parties, tandis que ses sujets, minés par une sourde colère, se font la guerre entre eux. déduisent et déshonorent l'unité de l'Empire.

En présence de ces deux protecteurs de la Turquie, l'un, le Czar Nicolas, qui ne peut pas permettre qu'on touche à une seule feuille de l'arbre qu'il ne peut accaparer tout entier; l'autre, intéressé à la conservation de la Turquie, parce que les banquiers allemands détiennent une bonne partie des fonds turcs et que ses officiers sont chargés de l'instruction de l'armée; — en présence, donc, de ces deux protecteurs, le Roi George n'avait rien à espérer de la fortune d'autant que, outre les ingratitudes britanniques en Abyssinie et les rivalités entre l'Angleterre et la France sur toute la surface du globe, depuis le nord de l'Amérique jusqu'au nord de l'Afrique, ces deux nations approuvent dans une certaine mesure les idées des deux jeunes Empereurs, si maltraités par Gladstone, lesquelles tendent à la réalisation du rêve de Napoléon : le blocus continental contre l'Angleterre.

Et si l'imprévoyante dynastie se voit jeter l'anathème an sujet de la partie diplomatique de sa campagne contre la Turquie, que ne doit-on pas dire au sujet de la partie militaire de cette même campagne? D'abord, les princes se forgèrent bien des illusions touchant la puissance maritime de la Grèce. Ils s'attendaient à voir le Sultan terrifié à la vue des escadres grecques qui devaient renouveler l'héroïque affaire de Salamlne ; mais, par suite de l'impéritie du commandement sans doute, la valeureuse et puissante marine de guerre ne répondit nullement aux espérances que le Roi avait mises dans ses manœuvres navales et ne produisit pas à l'heure suprême du danger les résultats prévus et espérés, résultats que tous les Grecs s'attendaient à apprendre, d'un moment à l'autre, comme une nécessité fatale de la géographie et de l'histoire des générations helléniques appelées par les desseins de Ja Providence à préserver l'Europe de l'Asie, de même que l'Espagne est appelée, par ces mêmes desseins, à préserver l'Europe de l'Afrique.

Les princes, qui avaient prévu les combats épiques qui pourraient se livrer sur la mer contre la Turquie, n'avaient nullement songé qu'il y aurait également à lutter sur terre. L'exemple de la Prusse, Ja véritable patrie de la dynastie, aurait dû leur enseigner de quelle manière procèdent les peuples relativement petits, lorsqu'ils sont destinés à faire la guerre à de grands empires; et, de même que la Prusse fut appelée, par le mouvement social, à se mesurer avec l'Autriche, aussi longtemps que cette dernière devait faire partie de la Confédération germanique, de même la Grèce est appelée, par le mouvement social également, à lutter avec la Turquie aussi longtemps que celle-ci conservera un pied sur le continent.

Pourquoi le Roi n'était-il pas prêt pour une pareille éventualité? Les improvisations ne réussissent jamais. On n'improvise pas une guerre contre un empire qui terrifia le Czar lors de son dernier choc avec la Russie. Dépourvu d'alliances, le Roi George devait posséder des forci1-. El pour posséder des forces, il aurait dû les préparer peu à peu et les tourner contre l'ennemi au moment opportun. D'ailleurs cette manière d'agir lui était imposée, en quelque sorte, par les agissements de la Turquie qui prenait avec opiniâtreté ses mesures de défense, bien que ses forces fussent en disproportion complète avec la faible armée des

Grecs, et suivait, au point de vue militaire, les conseils et les exemples de la Russie. Les Turcs, organisés dès le temps du grand Tamerlan pour la conquête, nés avec un tempérament destructeur propre à une race cruelle et conquérante, après s'être détachés de la Mongolie et avoir perdu leurs possessions de Tunis et de l'Archipel vénitien, ont obéi à l'évidence, ont reconnu leurs torts, ont abandonné leurs anciennes traditions et se sont pourvus de canons et de généraux en Allemagne, résolus à soutenir une guerre terrible contre l'Europe chrétienne: et déjà ils voyaient, dans la divine Grèce, lTphigénie propitiatoire qui devait leur assurer le succès.

Pendant ce temps, la dynastie grecque, au milieu de ses gaspillages, arrivait à la banqueroute, et, dans son imprévoyance, disposait ses troupes d'héroïques soldats en pelotons auxquels faisaient défaut la science, la discipline, l'organisation indispensables à tonte véritable armée. Ainsi s'expliquent les paniques après les triomphes; les retraites sans motif et sans objet; l'abandon de Larissa lorsque tout conseillait de s'y maintenir avec vigueur; la transformation des déroutes en victoires et des victoires en déroutes; les luttes aveugles entre armées grecques, à raison de l'ignorance où l'on était des positions de l'ennemi; les retraites successives, depuis les défilés de Tempe jusqu'aux défilés des Thermopyles; l'insuccès des opérations héroïques accomplies dans les champs historiques de Pharsale; le sacrilice inutile de tant de volontaires qui, s'ils ont imité les exemples deMiltiade et de Thémistocle, n'ont pas obtenu leurs triomphes; les plaintes du colonel Yassos, envoyé trop tôt en Crète, et rappelé trop tôt en Grèce; l'anathème de Smolenski jeté sur les of liciers de l'état-major général, au-dessus desquels dominait la figure du Prince héritier, et sur ce prince lui-même qui a été sur le point de se faire sauter la cervelle, et qui a été obligé de partir pour l'Angleterre, où il y dépensera, en cérémonies de courtisan, la grande activité dont il aurait dû faire preuve dans les combats; l'immolation inutile de quelques guérilleros, qui rappelaient les troupes de Mina, immortalisées par la science tactique moderne; le danger qu'a couru la dynastie, sauvée, non par la vertu efficace de ses propres mérites, mais par la prudence consommée de son peuple qui a enseigné au monde entier, en même temps que la philosophie et l'art, ia politique et les procédés de la politique.

Il nous reste peu, très peu de place, pour nous occuper des autres affaires de l'Europe; mais nous les passerons rapidement en revue, nous proposant de les étudier avec plus de détails dans les articles suivants.

L'information parlementaire britannique sur la complicité secrète du gouvernemeni anglais avec les Interlanders, envahisseurs du Transvaal, ne parvient pas à dissiper les doutes conçus par beaucoup de personnes au sujet de cette affaire. On sait les scandales de la presse, de la rue cl des tribunaux auxquels cette dernière a donné lieu ; il résulte de tout cela <pue Labouchère, le procureur chargé de la défense de la Conscience publique, toujours prêta poursuivie impitoyablement toute immoralité, a compromis quelque peu sa réputation d'intégrité. Ces

informations parlementaires donnent parfois quelques résultats pratiques; mais toujours elles donnent Ar< résultats moraux, en ce sens qu'elles poussent la conscience publique à infliger aux coupables toute une catégorie de châtiments purement abstraits, d'autant plus terribles qu'ils ne sont à la merci d'aucune force coercitive et qu'ils régnent seulement dans les hautes sphères de l'esprit.

Avec ce procès parlementaire en Angleterre coïncide un procès politique en Allemagne. Le ministre des affaires étrangères, Marshal, très ennuyé par les manœuvres policières et les libelles calomnieux d'un certain sbire du nom de Taush, a voulu se débarrasser de cet importun collaborateur dont les témérités allaient jusqu'à falsifier les toasts de l'Empereur, et à divulguer la maladie dont souffre ce dernier, une sorte de gangrène cancéreuse de l'oreille; et, pour se débarrasser de cette désagréable collaboration, il a accusé le collaborateur. Comme le ministre est un progressiste, et l'accusé un courtisan, il est arrivé que celui-là est tombé en disgrâce qui était le plus haut placé dans l'appréciation de l'opinion publique, et que celui-là est entré en grâce • lui était placé le plus bas dans l'estime de cette même opinion publique : l'accusé a été acquitté, et le ministre a été renvoyé, preuve évidente que la réaction est très puissante dans l'empire d'Allemagne. Le retour des Jésuites, décrété par le Reichstag; les lois proposée^ contre le principe d'association, quoique non votées; les discours indignés prononcés contre la Chaire libre et contre les professeurs démocrates du puissant réactionnaire Sttur, discours publiés dans la Gazette malgré les protestations du ministre de l'Instruction publique qui défend la législation en vigueur, et dont la Gazette n'a pas voulu tenir compte; l'appui prêté, d'une manière non dissimulée, à l'empire turc ; l'inimitié avec le peuple si parlementaire, si libre et si libéral qu'est le peuple anglais. — prouvent que l'Allemagne est le représentant, non seulement de l'immobilité de la réaction allemande, mais encore de l'immobilité de toute la réaction européenne.

11 est vrai, cependant, que le gouvernement autrichien, ce gouvernement parlementaire qui est en perpétuel contraste avec l'Allemagne, n'est pas très décidé à suivre un pareil régime. Pauvre empire d'Autriche ! Juste à l'heure où s'ouvre la cruelle succession des I urcs, succession à laquelle l'Autriche a des droits incontestables et nombreux, ne voilà-t-il pas que ce colosse est en proie à des agitations terribles qui font croire qu'il ne va pas tarder à sombrer! Le pacte avec les Magyars devait être renouvelé; seulement, suivant que les charges publiques, que ceux-ci devaient supporter, allaient peser sur les uns et le- autres plus ou moins lourdement, le pacte se renouvellerait ou se romprait violemment ; et tout le monde sait que relie rupture entraîneraii avec elle la guerre. Tandis que Hongrois et Autrichiens discutent sur ce thème, une autre question, plus spirituelle, mais non moins dangereuse, est agitée entre Esclavons et Allemands, dépendant les uns et le- autres de l'empire d'Autriche, mais plus acharnés entre eux que les Allemands et les Français, condamnés à une perpétuelle guerre. Nous sommes étonnés généralement de l'exemple donné par la Convention, en 1793,

qui fit plus que Saturne ; car, tandis que ce dieu des tempêtes de l'Océan dévora ses propres fils, cette déesse des tempêtes sociales se dévora ellemême, et plongea profondément, l'insensée! ses griffes dans ses propres chairs. Le Parlement de la Couronne impériale d'Autriche fait aujourd'hui pire que la Convention : il se déshonore lui-même en déshonorant sa représentation et ses représentants. Séances tumultueuses, insultes de tavernes, injures lancées par certains députés à la tête d'autres députés, séances suspendues par la violence et à coups de poing, présidents évanouis sur leurs fauteuils comme de faibles femmes, soufflets donnés et crachats lancés au visage : en un mot, la Hévolution la plus troublante, sans les combats héroïques et sans sa tragique grandeur. Tout cela n'apparait-il pas comme un signe de dissolution?

Tardivement, très tardivement, arrivent sous ma plume, fatiguée par un si long travail, les affaires de l'Espagne. Je vais rappeler les faits et donner quelques commentaires.

A la fin de l'année, commença à se produire une grande agitation, due. en partie, aux théberates, et, en partie, aux négriers, deux calamités dont n'a pu encore se débarrasser, malgré ses tentatives, notre noble et généreuse Espagne. Il faut que toute entité naturelle ou sociale soit entourée de maux, de même que les astres de la nuit sont entourés de ténèbres, au sein de l'éther. Les théocrates vivent dans l'archipel des Philippines, et les négriers à Cuba où ils représentent ce qui reste du maudit esclavage nègre. Et le mal, lorsqu'il est constaté, ne nuit pas seulement aux générations qui en sont responsables ou qui l'ont établi, il se fait encore sentir, alors qu'il a déjà disparu, depuis longtemps, sur les générations qui viennent dans la suite, en vertu d'une sorte d'hérédité morbide, semblable à l'hérédité qu'a transmise Adam aux mortels, ses lils, hérédité dont, depuis notre naissance jusqu'à notre mort, nous portons des traces indélébiles et nombreuses.

Un général, le général P»lanco, commandait tranquillement aux îles Philippines, satisfait delà situation du pays et sûr de lui-même, lorsqu'une terrible révolte éclata contre l'Espagne, contagion de l'exemple donné à l'extrême orient par l'extrême occident de notre empire si étendu. Le général, cependant, avait commis une grave faute, conséquence et continuation de la faute commise par ses prédécesseurs: il avait maintenu une guerre non indispensable dans l'île de Mindanao, guerre inspirée par les Jésuites, dirigée contre d'indomptables tribus mahométanes que les Jésuites veulent dominer par la force, de la même manière que le Prophète Mahomet exerça sa domination sur les Chrétiens.

Mais, en dehors de cette grosse faute. Blanco n'en commit pas (I autre: il se montra prudent et vigilant même, malgré une certaine inertie dont il lit preuve et qui était due. en partie, à son tempérament naturel, et, en partie, aux infirmités qui faisaient cortège à sa vieillesse. Toutefois, iorsqu'il se vit attaqué, lorsqu'éclata cette subite et inattendue révolte, il racheta ses fautes, en présence de ces maux, en prenant de décisives et d'énergiques mesures; et c'est à cela que nous devons la conservation de cette île et le triomphe rapide qui a couronné celle

héroïque et formidable campagne. Dès que tous les réactionnaires, représentés en réalité par les frères Dominicains, — une véritable plaie pour la civilisation, — enfermés dans l'Escurial d'où ils exercent une grande influence à l'extérieur, virent le général Blanco aux prises avec le malheur,— exemple non unique dans notre histoire, — ils l'attaquèrent avec acharnement et le jetèrent à terre, en l'accusant de complaisances envers les francs-maçons, d'accord avec les démocrates aux méfaits desquels ils attribuaient le mal, cela sans songer au peu d'influence que pouvaient avoir des innovations et des tendances connues seulement dans la capitale et de quelques centres peuplés, en présence d'une puissance comme la leur, datant de quatre siècles et s'étendanl sur tous les points et jusqu'aux extrémités de l'île. De même que la tache faite par une mûre s'enlève avec une autre mûre, qu'un clou chasse un autre clou et qu'il n'y a pas pire lit que celui qui est fait avec le même bois, les réactionnaires cherchèrent partout un général pour l'opposer à Blanco ; et, à la vérité, ils trouvèrent, sans motif, sans raison et san^ fondement, le général Polavieja ; du général Polavieja, ils liront leur porte-drapeau et leur oracle.

C'est en vain que celui-ci se maintint toujours à l'écart de la politique; c'est en vain qu'il montra des préférences libérales dans ses agissements ; c'est en vain qu'il accomplit ses devoirs religieux, comme le font dans celte vie tous les autres Espagnols, par habitude héréditaire ou par foi naturelle, sans exagération et sans grimaces ; la réaction en fit sa chose, lui donna ses goûts et ses aspirations et appela le général Polavieja, le général chrétien, comme si nos autres généraux étaient musulmans. Et, après lui avoir donné ce caractère, établissant la confusion entre les mots si disparates de catholicisme et de réaction, ils eurent une autre témérité non moins dangereuse, la témérité incroyable d'attribuer à l'initiative de la Reine une pareille nomination qui, suivant les réactionnaires, aurait été contrariée par M. Canovas, président du Conseil.

Le général partit, en etïet, et unissant la valeur de notre armée à sa valeur personnelle, appliquant un plan médité d'avance et plein de sagesse, il poussa activement la campagne qui prit fin. pour ainsi dire, quelques jours après son arrivée par la prise de Cavité, où il écrivit une date glorieuse dans les annales impérissables de nos gloires historiques. Mais si le sort des armes lui fut favorable, il n'en fut pas de même de son sort personnel, puisque, malade, il dut bientôt demander de rentrer dans sa patrie. De là une recrudescence dans les préférences réactionnaires en faveur de Polavieja; au milieu de ces manifestations, furent lancés des anathèmes contre M. Canovas que l'on supposait en désaccord avec Polavieja et avec la Reine, comme s'il n'avait pas. de sa propre autorité, nommé Polavieja, comme si, de sa propre autorité, il n'avait pas accepté sa démission en règle et s'il ne lui avait pas accordé l'autorisation de rentrer dans la péninsule. Aussi, à son retour, on lui prépara une manifestation toute en faveur de sa personne et de la personne de Sa Majesté, et toute dirigée contre le gouvernement et principalement contre le président du Conseil. Celui-ci ne pardonna pas

cette manifestation, il ne l'excusa même pas, non point tant parce qu'elle était dirigée contre lui, que parce qu'elle visait le pouvoir dont il était dépositaire et pour lequel il professe un véritable culte.

Dans le cours de la manifestation, commencée à Barcelone et terminée à Madrid, il se passa un fait spécial d'un caractère singulier. En arrivant dans la capitale, le général Polavieja alla droit au Palais-Royal. et, lorsqu'il en sortit. Sa Majesté se mit au balcon qui donne sur l'entrée principale : cet acte de sympathie envers le général fut la source de clameurs enthousiastes en faveur de la Reine et de cris hostiles contre le ministère. Une manifestation de confiance de la part du pouvoir irresponsable envers le pouvoir responsable, et de la part du pouvoir responsable envers le pouvoir irresponsable est toujours nécessaire, mais surtout lorsque les nations traversent des crises suprêmes, comme celle que traverse la nation espagnole en ce moment. A la suite de cet événement. M. Canovas crut, ou que la Reine devait lui retirer publiquement la confiance royale au nom de laquelle il gouvernait, ou qu'elle devait l'autoriser à expliquer, dans la presse, que le fait en question était la chose la plus naturelle du monde, et qu'il n'avait aucun caractère d'hostilité, ni contre son gouvernement, ni contre sa personne. Mais les ennemis du Ministère n'ajoutèrent pas foi à ces explications et proclamèrent bien haut qu'un dissentiment très grave existait entre la Couronne et la présidence du Conseil.

Sous ces auspices, les Cortès se réunirent à la fin du mois de mai, et les esprits s'aigrirent, sous le coup d'une terrible excitation. C'était, je crois, à la seconde où à la troisième séance du Sénat. Un homme très expert en matière de droit, le Dr Comas, avait annoncé son intention d'interpeller le gouvernement à propos des relations existant entre les Etats-Unis et l'Espagne, dans le but exclusif de critiquer la politique suivie par le ministre d'Etat espagnol. Un peu avant de prononcer son discours, ou de développer son interpellation, comme nous disons dans notre langue parlementaire, les sections se réunirent ainsi que le prescrit le règlement; et c'est dans cette réunion que s'est produit le fait qui a déterminé, d'abord, la retraite de l'opposition, et ensuite une crise ministérielle qui fut sur le point de se transformer en une crise politique.

Les couloirs ou passages qui existent entre la salle des séances et les immenses galeries du Sénat, vaste édifice très commode, par suite bien différent en cela du Congrès, qui est petit et laid, étaient remplis de monde. Et là, en se rendant à la séance, discouraient le ministre d'Etat et M. Abarzuza. Leur entrelien était intime et roulait sur les difficultés politiques du jour; mais il ne leur était pas possible de parler à voix basse <>u en secret, car ils avaient à leurs côtés plusieurs membres du Parlement. Le chef des libéraux venait de prononcer un grand discours; il v avait mis toute l'ardeur de son caractère passionné et de son ardente éloquence. Dans ce grand discours, Sagasla déclara rompre l'armistice conclu entre les deux fractions du parti gouvernemental: la guerre entre les deux émules était prochaine; la révolte carliste

était très menaçante; les vieux et innocents régionaux étaient exaspérés et la situation de la guerre à Cuba laissait à désirer, par suite de sa mauvaise direction politique et de sa mauvaise direction militaire cent fois pire que la direction politique. En état de guerre, la justice ne peut jamais régner; on a beau vouloir être impartial, on ne peut toujours éviter l'aveuglement. Le ministre, dans des conversations privées, répondait, lui aussi, avec injustice et avec aveuglement aux phrases anières du chef des libéraux espagnols. Du moment que l'un exagérait, l'autre se permettait également des exagérations analogues, notamment celle-ci qui était énorme, à savoir que ce discours exercerait une influence su." la décision du Sénat américain relative à la reconnaissance de la qualité de belligérants aux rebelles de Cuba. Or ce discours n'était pas encore prononcé lorsque le vote du Sénat s'était déjà prononcé favorablement sur cette question; on avait, en effet, appris, le matin môme, par un càblogramme de Washington, la nouvelle qui annonçait ce vote.

En entendant cette énormité, Comas intervint dans cette conversation privée, relative à un fait public, et se livra à certaines considérations exaltées qui démontraient chez lui l'existence d'une grande irritation. Cependant quelque grande qu'elle fût, elle n'était pas suffisante, raisonnablement parlant, pour qu'en aucun cas le duc de Tetuan perdît la tête et se permît de donner un soufflet à son interlocuteur. Ce soufflet donna lieu à une réponse du même genre; et cette avalanche de soufflets, à une provocation en duel; et cette provocation à un procès-verbal dans lequel il était déclaré que, puisque les torts étaient mutuels et que le soufflet donné avait été rendu, il n'y avait pas lieu de poursuivre l'affaire et que les deux adversaires devaient se trouver, l'un vis-à-vis de l'autre, dans le même état que devant.

Mais la minorité du Sénat ne se contenta pas des satisfactions accordées au sénateur libéral; elle exigea également une satisfaction politique, et annonçant que, si on ne la lui accordait pas, elle était décidée à ne plus prendre part aux séances du Sénat, recourant ainsi au moyen suprême employé par les partis espagnols, la retraite. M. Canovas ne voulut pas que le duc de Tetuan se retirât du Cabinet, et les libéraux ne voulurent pas rentrer au Sénat. En présence de ce reins. les dissidents du parti conservateur, obéissant à l'influence de M. Silvela, résolurent, eux aussi, de ne pas y rentrer. Cette retraite étant décidée, il ne restait plus à M. Canovas qu'à essayer de mettre un terme à la crise, et, pour cela, il devait poser, au pouvoir irresponsable, la question de confiance en faveur du pouvoir responsable. Et la question de confiance posée devant le pouvoir suprême, la Reine, après avoir consulté les chefs officiels de la politique du gouvernement, tant militaires que civils, a confirmé sa confiance à M. Canov;is et lui a permis de rester à la tète de l'ancien ministère. Durant celle longue crise, au cours de ces consultations verbeuses, le public a cru tantôt à l'arrivée d'un ministère Sagasta, tantôt à l'arrivée d'un ministère intermédiaire, mais jamais au retour d'un ministère Canovas. El lorsqu'on a vu revenir M. Canovas, sans même avoir sacrifié le duc de Tetuan, les passions

sont arrivées à un diapason dïrritation très élevé et les esprits sont

,a„ll d autant plus qu'en se portant mutuellement des coupai s che chaienl tous à atteindre ma personne qu'ils ont ainsi fort maltraitée. MaTs U est de mon devoir de dire aux libéraux de faire une bonne opposition libérale, et aux conservateurs d'inaugurer un bon gouvernemen conservateur, priant les uns et les autres d'agir, dans 1 accomplissement de leurs devoirs, conformément an droit, de ne pas .use. ter a guerre dans l'opinion publique ; car il y aurait à craindre qu on allât trop oin el qu'on ne fût obligé d'opter entre deux solutions aussi horribles 1 une que l'autre : l'anarchie ou le despotisme. Vivons en paix et en liberté !

L'Hospice des orphelins militaires faits par la guerre de Cuba. — Encouragements à La charité sociale dans le but de le soutenir et de le doter. — La démocratie et la patrie. — Proposition d'annexion de l'archipel Hawaï aux Etats-Unis. — Dangers de ce plan à l'intérieur et périls possibles dans l'avenir. — Démenti donné par Mac Kinlev à un programme. — Dénaturalisation des États-Unis s'ils acceptent l'annexion. — Le Jubilé de Londres. — Inamovibilité de la monarchie en Angleterre et amovibilité de la monarchie chez les peuples latins. — Comment l'Angleterre a eu aussi ses révolutions. — Caractères constitutionnel et parlementaire de Victoria. — L'influence du prince Albert. — Démocratisation de l'Angleterre. — Réjouissances. — Fédération des colonies anglaises. — Disputes auarchiqnes entre les Allemands et les Slaves d'Autriche. — Guillaume II et sa funeste politique à l'intérieur et à l'extérieur. — Le Sultan et l'Empereur. — Hostilités eu Grèce et appui en Turquie. — Conclusion.

Dieu nous apprend qu'il peut affliger un peuple par la plus grande des calamités, la guerre, parce que ce fléau entraine après soi tous les maux : les pillages,, les vols, les ruines, les incendies, les massacres, en un mot la désolation de tout un territoire, en même temps que l'extermination de tout un peuple. De même, les diverses religions chrétiennes, quand elles célèbrent la commémoration de l'avènement naturel de notre planète et l'inévitable fin dernière de notre espèce, nous montrent, précédant les anges exterminateurs chargés par les colères célestes de l'accomplissement de la sentence capitale sur la tète du genre humain, le cheval de l'Apocalypse, — dont la crinière distille des gouttes de sang noir aussi brûlantes que des gouttes de plomb fondu. — qui, en faisant retentir les mondes du bruit de ses hennissement, nous donne l'illusion et l'incarnation de la guerre. Il n'est pas un Espagnol, en effet, qui, sentant son foyer désert et son cœur inquiet, puisse dormir en paix tant que durera le spectacle désolé qu'offrent aux regards, là-bas, nos plaines tropicales dévorées par les incendies, et notre sol cubain livré à la dévastation de la plus injuste et de la plus injustifiée des rébellions que les temps aient jamais vues. Les dégâts causés par cette terrible rébellion, joints aux dégâts causés par un climat implacable, font surgir dans les campagnes désolées des nuées de rebelles qui, invisibles comme les microbes dans l'eau et les miasmes dans l'air, assaillent traîtreusement notre malheureux soldat. Ce n esi plus la lutte contre l'homme qui le terrasse, puisque sa valeur plane au-dessus des guerres humaines, mais c'est ce quelque chose d'intangible, né de la rébellion tenace, qui l'affaiblit, l'exténue, l'achève. Dans de tels conflits, qui sont comme l'expression de Vanatke antique, il n'y a pas de lutte possible, parce que l'inévitable fatalité, du haut des atomes inaccessibles et des masses géantes, préside alors aux destinées

de l'Univers. Lorsque le plus funeste et le plus puissant à la fois de nos monarques, de sa retraite pareille à une tombe, reçut la nouvelle de la déroute de son « Invincible Armada », il prononça cette phrase que l'histoire a enregistrée : « Je l'ai envoyée pour lutter avec les hommes et non pour lutter avec les éléments. » Or, la Nation a envoyé à Cuba des soldats avec la mission non seulement de combattre les éléments, mais encore de les vaincre : la rébellion restera à jamais vaincue, et Tile, à la suite de cette terrible épreuve, grâce aux innombrables sacrifices consentis par tous les citoyens, restera espagnole aussi longtemps que l'Espagne restera l'Espagne.

Mais, hélas! à quel prix! Les ressources du pays ont toujours alimenté, dans la mesure nécessaire, notre Trésor qui se voit obligé d'augmenter les charges contributives au lieu de les diminuer, ainsi que l'aurait l'ait une paix perpétuelle, comme celle que je désire tant depuis la double réinstallation du citoyen dans ses droits et du peuple dans sa souveraineté. La dette de Cuba, malgré toute la générosité de la métropole, générosité qui sera, comme toujours, très grande, pèsera d'un poids accablant sur le budget de File. L'embrasement promené sur les champs par la torche de l'invasion, en dépit de l'incroyable fécondité de cette terre du tropique, étouffera dans leur germe, pendant des années et des années, les moissons confiées aux solitudes du désert. Les fabriques et les usines, érigées par l'Industrie, avec l'aide de la Nature, et détruites par la main des rebelles, amoncellent leurs ruines dans ces espaces tourmentés. Pour les relever, il faudra du temps, bien que pour cette réédification nous fondions de grandes espérances sur la vertu créatrice d une liberté sans restrictions et sur l'effet salutaire d'une paix durable et profonde. Personne non plus ne pourra rendre la vie à ces innombrables cadavres qui ont servi à engraisser tous les animaux carnassiers de l'île et sur les os blanchis desquels se sont étendues les lianes et toutes les plantes parasites et grimpantes, le ténu entrelacement de leurs racines inextricables et de leurs épaisses frondaisons, l'oubli — commune conséquence de la disparition totale de la richesse de ce sol — et tout ce qui, jusqu'ici, avait, en surabondance, rempli la vie a produit la mort. Dans la Péninsule môme, les terres et les villages eurent à souffrir : celles-là à cause du manque des bras nécessaires à l'exécution des travaux auxquels ils avaient été préalablement condamnés; ceux-ci à cause de tous les estropiés ou tuberculeux, et de tous les moribonds, de tous ces malheureux enfin qui, livrés à eux-mêmes et incapables de s'adonner à un travail quelconque, doivent encore renoncera l'illusion et à l'espoir de se créer des foyers aimés. La guerre, de loin, détruisant les uns, empêchait donc les autres de cultiver, de sorte que, par suite de l'abandon forci'1 qu imposait l'Espagne à ses enfants valides, la mauvaise herbe croissait dans les sillons.

.Mais les victimes les plus malheureuses de ce terrible conflit que traverse notre patrie ne sont pas là, hélas! elles sont ailleurs. Je me rappelle, entre toute- les vives affections de ma lointaine enfance, les émotions qu'éveillèrent en moi la vue de certaines maisons d'un village du Levant. Hermétiquement closes ainsi que des tombes pendant plu-

sieurs mois, elles ne laissaient échapper au dehors, ni une rumeur ni une voix dénature à permettre de supposer que la vie visitail ces foyers qui ne s'ouvraient que les jours de dimanche et de fête, une heure durant, pour livrer passage à d<>* êtres vêtus de noir, en larmes el souffrants, pareils à des fantômes plaintifs, lesquels rires, armés de lanternes pour pouvoir se diriger à travers l'obscurité de la nuil finissante, s'en allaient aux rayons encore incertains du crépuscule matinal vers quelque église dans le but d'y entendre la première messe, puis revenaient aussitôt, drapés dans leurs funèbres vêlements, s'enfermer jusqu'à la semaine suivante dans leurs solitaires tumûlus. Qu'étaient ces maisons? Des maisons de deuil. Qui les habitait? Des veuves. Ces veine- offraient au mari défunt non seulement le plus rigoureux des deuils, mais elles enseignaient encore à ses pauvres orphelins le néant de leur malheureux sort en leur montrant tout ce qu'ils avaient perdu en perdant leur père qui paraissait avoir été destiné par Dieu pour les guider el les soutenir dans les premières voies épineuses de la vie! Que de foyers pareils ne verrat-on pas maintenant, au sortir de cette criminelle insurrection? Les miasmes mortels des eaux paludéennes ont jeté, dans les défilés du labyrinthe inextricable des Antilles, la fleur de notre jeunesse militaire en pleine possession delà vie à son printemps, et lui ont fait échanger, contre une couronne de cyprès, sa couronne de fleur d'oranger tressée le jour de ses noces récentes, et contre un cercueil d'enfant mort-né, le nid joyeux qui avait vu naître tant d'illusions sous les ailes des pures el légitimes amours.

Il est impossible de concevoir une douleur égale à celle sous laquelle succombe une mère qui se trouve tout à coup seule avec les tils de ses entrailles sombrant dans l'abîme où disparaissent à la lois la paix et la vertu de l'âme, après avoir caressé pour eux. du vivant de son époux, un avenir tranquille et sur dont les roses horizons s'ouvraient à la chaleur des baisers paternels. Celui qui, par sa nature délicate et tendre, souffre avec ceux qui souffrent et pleure avec ceux qui pleurent : celui qui, au plus léger événement imprévu, tremble comme une feuille. etau moindre soupçon de malheur, baisse la tête ainsi que la rose éphémère son calice, que ne souffrira-t-il pas à la pensée que la mort par la faim peut être le sort réservé à son petit enfant donl la gracieuse image est à ses yeux comme une prolongation de sa propre vie el la frêle existence comme un abrégé de sa propre existence, parce qu'il 1 aime plus que lui-même et le considère comme l'entraille «le ses entrailles, l'être de son être, l'âme de son âme. Tour ce motif, on ne saurait donc trop compatir aux souffrances de ce martyr qui meurt en combattant pour l'accomplissement d'un devoir militaire, héréditaire, en rapport avec les facultés propres à son sexe fort, et aux souffrances de celle veuve qui ne sait pas même haïr les auteurs de son veuvage dans l'abandon, la pauvreté el la solitude où elle est réduite avec ses fils donl elle habille encore le corps el alimente encore l'estomac avec les habits et les aliments qu'économisa jadis le compagnon de sa vie; à présent l'adversité la contraint à des travaux qui sonl au-dessus de ses forces, à de> calculs pour lesquels son entendement

n'est point exercé, à des soins et à des veilles qui lui brisent le cœur, de pareils soins et de telles veilles devant incomber aussi bien au père qu'à la mère dont la coopération est ne'cessaire au commencement de l'enfance pour compléter l'éducation de l'âme par celle du corps et former une existence complète et parfaite.

Indubitablement, la société a des devoirs collectifs à remplir pour suppléer aux devoirs particuliers qui incombent à l'Etat, et, si elle vouai I à les méconnaître ou à les oublier, elle ne mériterait pas de se dire libre ou civilisée. L'Etat a beaucoup fait, il a peut-être fait plus qu'il n'a pu en allant au-devant de l'orphelin et de la veuve dans ces ramilles dont les chefs s'immolent et se sacrifient pour la patrie.

Mais, pour pourvoir à l'éducation de tous ces orphelins militaires dont le nombre croit sans cesse comme celui des morts, d'une façon démesurée, dans des circonstances si cruelles, il ne peut venir à l'idée de personne d'augmenter encore les charges du budget de la guerre qui supporte déjà si péniblement les dépenses exceptionnelles indispensables pour étouffer cette maudite insurrection cubaine. Dans ce but, le Comité protecteur du Collège des orphelins militaires, présidé par un général illustre et composé de patriotes éprouvés, doit subir, pour son œuvre d'humanité, l'impulsion du sentiment national, et le sentiment national saura répondre à son appel, comme sait répondre en Espagne, aux heures difficiles, la divinité qui veille dans le plus précieux et le plus durable des temples, c'est-à-dire dans le cœur de ses fils. Les riches qui ont donné leurs économies à nos souscriptions et à nos emprunts; la presse qui a monté une garde vigilante autour de nos malades et a combattu leurs infirmités avec une sollicitude soutenue par le sentiment exalté de la charité publique; nos frères du Nouveau-Monde qui, des déserts de la Patagonie au sein du Mexique, parlent et sentent comme nous, tous ceux qui, en un mot, ont affirmé l'unité de la famille nationale par des efforts et des sacrifices dignes d'un peuple aussi glorieux que l'immortel peuple espagnol, sauront se rappeler ceux qui souffrent et ceux qui pleurent, parce que toute œuvre de charité, qui est d'avance méritoire aux yeux de Dieu, le deviendra beaucoup plus encore du moment qu'elle a pour but de soulager la grande détresse des veuves et des orphelins.

0 mères qui êtes heureuses et riches, qui êtes privilégiées par la fortune, lorsque vous voyez vos iils parés de dentelle de Flandre ou de Venise, montrant avec orgueil leurs cheveux bouclés ou leurs plumes multicolores^ courir sur les pavés de mosaïque, reproduire dans les glaces leurs frais visages, caressés par foutes les fantaisies et toutes les faveurs mondaines, souvenez-vous de l'enfant que brûlent sous son tissu léger les rayons d'un soleil caniculaire et à qui sa mère veuve attribue une part du pain qu'elle a gagné dans les larmes; soulagez ces infortunés dont, la vertu rehaussera votre dignité dans l'histoire; détachez pour ces êtres une perle de vos colliers, une boucle de vos oreilles, car le bien orne et embellii la femme plus que ne peuvent le faire tous les joyaux et Ions les ornements du monde. Mais une telle prière devient inutile aujourd'hui, que les listes de souscriptions faites au profit de

l'hôpital des orphelins militaires et insérées dans la Gazette avec les noms des donateurs, nous ont prouvé à quel point nos puissants seigneurs et nos nobles dames s'intéressenl aux douleurs de la veuve et à l'avenir de l'orphelin. La démocratie doit aussi concourir à relie œuvre. Notre offrande individuelle sera moindre parce que nous sommes les plus pauvres, mais la somme totale sera plus considérable, parce que nous serons nombreux. La démocratie ne consiste pas à rappeler la conquête et la possession du droit humain pour tous et pour toujours, elle consi t< à démontrer, dans la pratique et d'une manière spéciale, que les pri\ilèges exceptionnels et les classes privilégiées ne sont pas indispensables aux nations pour rester grandes, et que nous autres, les humbles, les descendants des générations esclaves, plébéiens et ouvriers, nous savons, comme nos maîtres, sentir l'art national, apprécier la dignité nationaK maintenir l'unité et l'intégrité nationales en accourant au secours des orphelins de la patrie comme s'ils étaient nos propres fils, parce que tous les Espagnols sont égaux dans le giron et dans l'amour de l'Espagne, notre mère idolâtrée.

M. le Président de la République des Etats-Unis, en demandant récemment aux Chambres l'autorisation d'annexer à la République saxonne l'archipel d'Hawaii, a causé dans tous les pays civilisés une profonde surprise. La question est sujette à controverses. En tout cas, elle forme un singulier contraste avec le caractère intrinsèque et la mission providentielle du grand peuple américain. Nous espérons encore, nous qui sommes ses amis, que ce projet d'agrandissement trompeurestconcii dans le but de jeter une amorce indigeste aux prétentions ambitieuses d'un parti dément, prototype réactionnaire, assez analogue à noire parti ultramontain qui semble s'être engagé à ressusciter en Espagne la politique de casse-cou. De même que le premier prétend inaugurer, là-bas, une politique moyenâgeuse, le second, ici, essaie d'imposer à notre société laïque une politique d'aventure sur les mers qui doivent être ouvertes pour la paix et pour la liberté du travail et de l'échange en même temps qu'elles doivent rester complètement fermées à la guerre et à la conquête.

Imaginez-vous que vous caressez la toison d'un agneau, et supposez, que cette toison, qui doit vous fournir une laine soyeuse, se convertisse soudain, comme par l'effet d'un art magique, en soie de sanglier; imaginez-vous encore que vous regardez le ciel dans l'espoir de voir revenir au pigeonnier un pigeon voyageur dont vous avez pu oriente] la course aérienne grâce à l'instinct que vous avez développé en lui et. à l'éducation que vous lui avez donnée en propre, et supposez que vu Ire pigeon se métamorphose subitement en un milan au bec recourbé comme la pointe d'un cimeterre, aux griffes acérées, aux veux sanguinolents, aux cris sinistres, qui menace d'exterminer les espèces volatiles industrieuses et pacifiques, — vous aurez l'image de l'Amérique de ces jours, car la prestidigitation avec laquelle elle essaie de changer un organisme de progrès vers l'idéal humain en un organisme de réaction vers l'esclavage et la barbarie, nous cause un étrange étonnement. L'Angleterre est un pays de liberté, bien que placée sous une forme monarchique qui

comporte nécessairement des acquisitions violentes comme n'en peut comporter une forme républicaine. Cependant, les libéraux anglais s'alarmèrent lorsqu'ils virent ce fantaisiste écrivain d'origine sémitique et de sang oriental, qui présidait un jour le parti conservateur, proposer le rêve poétique de former par dépêche, avec toutes les agglomérations lointaines, un grand empire britannique, sans tenir compte que la réalité constitutionnelle de chacune de ces agglomérations était opposée, contradictoire au régime parlementaire peu apte, en vérité, à supporter, avec son organisation fragile et compliquée, une dignité asiatique qui mènerait L'Angleterre au despotisme comme le titre d'Impératrice des Indes.

Si un nom sans relief a pu effrayer les libéraux monarchiques de l'Angleterre, jusqu'à quel point un fait réel, effectif, ne doit-il pas effrayer les républicains sincères de l'Amérique! En premier lieu, une conspiration digne d'une cour, indigne d'une démocratie, a présidé au traite en question; en second lieu, on s'est servi de procédés machiavéliques tels que ceux qui servirent en tout temps à fonder les monarchies absolues et à ruiner les républiques; en troisième lieu, on a pénétré dans une terre indépendante, gouvernée par des races autochtones, étrangères, d'un sang autre que le sang de l'envahisseur, d'un esprit autre que l'esprit qu'on veut approprier à la physiologie collective de ces peuplades, en se proposant avec une persévérance de conjurés, non de les améliorer et de les soutenir comme le feraient de bons et prévoyants colonisateurs, mais de les faire mourir de consomption par le chagrin causé par un système dévastateur pour une administration étrangère. Et les descendants des illustres pèlerins adopteraient ce projet d'aventuriers? Que d'exemples furent contraires à l'exemple de Washington que les Américains ont coutume d'évoquer comme l'idéal auquel doit se conformer la politique d'une société de progrès, de même que la moralité de notre vie doit se conformer à l'exemple du Christ! Washington, avec la justesse de ses vues, avec l'expérience acquise, avec sa compréhension personnelle, esclave d'un pouvoir né de la confiance populaire, conseilla toujours à ses concitoyens de ne jamais réaliser des extensions territoriales ou des agrandissements transatlantiques de peur de nuire à la démocratie américaine en l'exposant, dans sa perfection, à des dangers pires que ceux que peuvent courir, dans des cas analogues, les peuples réactionnaires et monarchiques.

Mais que dire du temps de Washington? Les leçons données au monde par la Présidence des États-Unis ne doivent-elles pas être utilisées au profit de cette même Présidence dans ses relations avec l'univers. Lorsque Mac Jvinley lut son dernier message en prenant possession de la haule dignité à laquelle il venait d'être élevé, il émit de tels apophtegmes quant au droii politique et au droit international, que même les plus pessimistes dans leurs présages et les plus implacables dans leurs jugements reculèrent, de sorte qu'il ne recueillit qu'une seule louange pour- tant de science pratique dépensée. La proclamation des principes de la paix perpétuelle témoignait d'une des plus généreuses utopies qu'aient caressées les représentants les plus haut placés clans

l'humanité, et entrait d'emblée dans la vie quotidienne d'un puissant état moderne aux cimes duquel elle s'efforçait de parvenir par la bouche d'un

gouvernement saxon expérimenté.

Le développement d'une théorie comme celle de l'arbitrage donnait

un certain prestige à ces sentiments optimistes et inspirait un débat où il était décidé que la violence de la Lutte armée analogue aux haines aveugles des espèces inférieures poussées à la guerre par la faim et leurs rivalités cruelles serait remplacée dans l'avenir par le principe juridique de la divine justice qui proclamait pour chaque peuple l'intégrité de son territoire et lui attribuait une part proportionnelle du droit commun. Ces anathèmes explicites fulminés contre la guérie qui trouble tout; fulminés contre les extensions territoriales qui ne peuvent que convenir à des empires despotiques comme ceux qui tyrannisenl et abrutissent l'Asie ou à des dictatures sauvages qui surgissaient dans les régions des pampas, aux temps du tyran Rosas; fulminés contre la conquête qui engendre un recul dans les voies triomphales de la liberté et un retour à la barbarie, — rendaient impossible au dehors toute annexion, violente dans ses moyens et césarienne clans son caractère, telle que l'Histoire en enregistra souvent. Qui croira à la parole des hommes après un tel démenti infligé à l'Idée par le premier magistrat inamovible et responsable qui se trouve à la tête des Républiques du globe ?

L'opinion européenne craint que la plus grandi' plaie du monde américain ne réside dans ces politiciens officieux qui ont réussi à se faire recevoir à la Maison Blanche et, audacieux aventuriers, sont parvenus à jeter le Président dans les plus folles aventures. Ce protectionnisme frappé au coin des procédés arbitraires de la pensée égoïste et inspiratrice de lois contraires aux lois du libre-échange et du commerce; cette ploutocratie créant'des syndicats pour des missions ridicules comme l'achat de Cuba, alors qu'il serait plus facile et plus expéditif de fonder sur ces terres libres des syndicats avec la mis-ion d'acquérir la lune; cette, tendance à se livrer par ennui aux aventures belliqueuses avec l'intention de décapiter des peuples comme jadis les Césars se rendaient au Cirque pour voir décapiter les gladiateurs; ces mesures insensées dans le genre de celle qui avait pour but de reconnaître une belligérance à des rebelle- ne possédant pas d'autres terres que celles qu'ils foulaient et ne pouvant fonder ni une maison de crédit, ni un gouvernement; tous ces attentats au droit politique et au droit international nous inspirent la crainte que les États-Unis, entraînés par une minorité ambitieuse, ne retournent au temps de leurs irruptions au Mexique, de leurs accaparements en < lalifornie, de leurs pirateries à Costa-Rica. de leurs négoce- à Saint-Thomas, du scandale provoqué par l'achat de Sanama, delà tentative d'intervention au Chili, pour rouvrir une ère d'aventures et de pirateries qui, aux premiers soupçons, donna jadis naissance à une ligue formée par toutes les nations hibéro-américaines contre la puissance du Nord que l'on considérait comme la Russie du Nouveau-Monde, c'est-à-dire comme une puissance de tempérament belliqueux constituée par le despotisme, ce fruit naturel des conquêtes immodérées.

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Je ne puis comprendre comment les hommes (TEtal du gouvernement américain ont pu aller à Rome, sans s'arrêter, anachroniques révolutionnaires, devant aucun genre d'obstacle, selon qu'en ont l'habitude les improvisateurs d'une politique qui sont généralement aussi mauvais que les improvisateurs d'une poésie. Il faut une certaine audace pour oser réformer tout le droit moderne écrit ou résultant de la coutume, dans un pays comme l'Amérique où il se trouve établi, accrédité, mis en vigueur. Borner ainsi la vigilance saxonne promulguée par la célèbre législation américaine sur le modèle de l'antique législation qu'elle avait su s'assimiler en prenant la résolution de protéger l'homme jaune pour introduire chez lui, bientôt après, le cheval de Troie, sous la dénomination d'annexion de l'archipel d'Hawaï, n'est pas l'œuvre d'un peuple souverain et réfléchi, mais bien celle d'un despote insensé dans les lobes du cerveau duquel s'est installée l'idée sardanapalesque de son omnipotence absolue. Protéger ainsi le Japon dans sa puissance maritime pour le frapper, aussitôt après, à l'endroit le plus sensible, c'est faire preuve d'un manque complet de sens commun. Ne pas vouloir tenir compte des frontières géographiques d'un territoire comme d'une échelle précise dans l'entre-croisementde tant de navires marchands en pleine mer, et ethnologïquement considéré comme la propriété d'une race qui se croit autochtone et que les Etats-Unis devront exterminer pour la supplanter dans sa propre demeure, alors que d'autres copartageants émettent des prétentions à sa succession comme ayant droit, sinon à son sol même, mais du moins à ses productions, à son industrie et à son commerce, c'est vouloir créer un labyrinthe inextricable et des sirtes pleins d'écueils, car, outre le pouvoir moral de l'opinion américaine, trois autres pouvoirs, effectifs et matériels ceux-ci, le Sénat, le Congrès, le Président, doivent concourir à la rédaction et à la validité d'un traité qui sera tout au profit de l'Amérique et des Américains. C'est ainsi que, sur toute l'étendue du globe, les hommes qui veulent la liberté la trouvent toujours dans la paix universelle.

XII. — A présent que les jingoïstes américains prennent plaisir à nous accuser de ne pas donner des libertés suffisantes à Cuba, qui est pourtant dotée de tous les droits humains, grâce à une législation progressive, c'est le moment de signaler leur nouvel empire territorial qu'ils privent des droits égaux à ceux des autres régions, et dont ils limitent trop manifestement la souveraineté politique en même temps que l'administration locale. On constate de grandes infériorités dans les catégories de citoyens, soit dan- les i.lals de l'Union qui ont donné naissance à des guéries, soit dans les Etats, au contraire, qui, par leur position géographique ou leur population spéciale, sont incapables de se gouverner eux-mêmes. Dans une pareille situation, il leur manque la vie parce qu'il leur manque l'oxygène de la liberté, et ils tombent au rang de colonies ou de dépendances qu'on substitue à d'autres Etats placés sou- un gouvernement commun. Un de ces territoires ue reconnaît pas à ses habitants le droit de voler ni pour nommer les députés, ni pour nommer le Président. Gouverneur, juges, employés émanent tous du pouvoir central, au lieu d'émaner de la souveraineté populaire, comme

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cela arrive dans les Etats autonomes. Bien que, en vertu du droit d'expansion du régime local el des coutumes ataviques, ce territoire doive avoir des Chambres et en possède, aucune résolution parlementaire ne peut avoir force de loi si elle ne porte pas la sanction du gouvernement central et du parlement central. Un délégué de chaque territoire assiste au. Congrès fédéral, mais avec La seule mission dedonner son avis quand on le lui demande, le droit de voler lui ('.tant retiré. 'Ions les pays qui se sont révoltés autrefois contre l'Union ont formé des territoires. Tous les pays que les Indiens habitent encore à l'heure qu'il est forment des territoires, car les Indiens sont tellement opprimés en Amérique par les propriétaires du sol. que les indigènes donnent à leurs territoires le surnom de centres de la désolation et de la mort. Ils ne peuvent, eu effet, s*exposer à commettre une seule faute, parce qu'ils sonl prévenus que leur tète est mise à prix toutes les foisqu'ils succombent à la tentation de s'enfuir. On voit sur les murs et les reliefs du Capitole leurtribus représentées sous le symbole d'un sauvage qui est placé au bord Vertigineux d'un abîme insondable.

Malgré ce que je viens de dire, le monde ne cessera pas d'admirer les Etats-Unis, ni de séparer, dans ses sévères jugements, l'élément dit j ingoïste de l'élément saxon et puritain qui est l'élément propre à ce peuple laborieux'. Tandis que le jingoe représente une démagogie inquiète et belliqueuse, le puritain incarne la plus liante dignité qu'il soit possible d'obtenir sur cette planète, du moment que chaque citoyen possède ses droits individuels et que l'ensemble des citoyens possède la puissance républicaine, conséquences sociales du christianisme et de la philosophie. Et, comme résultat de tout cela, si l'Allemagne personnifie la science, l'Italie l'art, la France la démocratie. l'Angleterre le commerce, l'Espagne la création du Nouveau-Monde, on peut affirmer que les Etats-Unis personnifient la science et ses progrès dans leurs applications à l'industrie avec le paratonnerre, la vapeur, le télégraphe, le téléphone, le phonographe, la lumière électrique, toutes les merveilles, comme le démontrent, dans leur souveraineté sur la Nature, l'Homme et l'Etat qui se dirigent eux-mêmes et se gouvernenl dans la plénitude de leurs droits. Mais les Etats-Unis cesseront de sentir cette inspiration le jour où ils perdront leur caractère municipal et l'échangeront pour le caractère césarien. On a découvert le papier danun municipe hispano-arabe après la chute du califat de Cordoue : on ;i découvert l'imprimerie dans une ville séparée de l'Empire germanique par des coutumes traditionnelles el sous un gouvernement libre comme celui des villes hanséatiques, à Strasbourg; on a découvert la lettre de change sous la République de Florence; on a découverl lagruesous la République dç Pise ; on a découvert la banque à Genève, la boussole à Amalli, la peinture à l'huile dans la démocratique Flandre, comme, dans les anciennes villes helléniques, on avait découvert la statue et l'idée, ces inspirateurs de la liberté qui réclament, pourexister, le travail, le commerce el l'industrie, alors qu'ils fuient la guerre et la conquête qui n'engendrent que des Césars pour diriger I Etat, et, en bas, dans la société, des peuples nés pour l'esclavage et la misère.

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Celui qui croit que le monde en a fini avec les ferventes dévotions, les sincères enthousiasmes, les grandes espérances, ne se souvient plus que l'Angleterre vient de célébrer avec ardeur le Jubilé de son auguste Reine, dont le règne a heureusement atteint la moitié d'un siècle plus deux lustres. Je ne crois pas qu'il y ait, sur le globe, un peuple qui soit aussi royaliste et aussi libre que le peuple anglais. La Reine est une mère pour tous ses sujets, comme si la civilisation, qui remplit aujourd'hui l'univers, ne connaissait pas d'autre souveraineté que le matriarcat préhistorique auquel les historiens modernes attribuent la première tutelle sur les races primitives lesquelles ne sont arrivées à l'autorité sociale du père ou patriarcat, qu'après une longue période de temps écoulée sous la protection des mères. Un véritable Anglais s'intéresse à la vie privée de sa fille ou de sa femme. Quand une princesse de la Maison royale contracte mariage, il se constitue, dans chaque maison, une sorte de conseil de famille pour s'entretenir de ce sujet comme d'un sujet domestique. Les dissidences entre l'Angleterre et l'Allemagne, nations sœurs par les origines, par l'histoire, par la religion, par le sang, dérivent plutôt des contradictions entre les intérêts et les idées, que d'une hostilité contre la princesse royale britannique, femme de Frédéric le Bon. Les âpres empereurs allemands ont toujours ressenti, pour leur bru, une hostilité analogue. Quant à Bismarck, sans être ni le beau-frère, ni encore moins la belle-mère, il n'a jamais pardonné le virus libéral et parlementaire qui s'est trouvé répandu à la Cour et parmi les courtisans de Prusse, grâce à la naissance et à l'éducation de Victoria. On ne vit rien de si ingénu, ni de si candide que Pétonnement du peuple anglais quand il prit fantaisie à Guillaume II de lancer ses anathèmes contre l'irruption de Jameson au Transvaal. parce que le prince croyait qu'il pouvait substituer à son caractère de petit-fils de la Reine celui d'empereur d'Allemagne. IL n'y a que le moujik russe qui soit aussi royaliste que le citoyen anglais.

imaginez-vous la surprise des Latins en ce siècle expirant, où les rois durent si peu et valent si peu. Pas un seul des dauphins ou des princes héritiers de France, depuis 17112, n'a ceint la couronne qu'il croyait avoir trouvée dans son royal berceau. Le dauphin de Louis XYI, le Roi de Rome, le petit-fils de Charles X, le comte de Paris, le fils de Napoléon III, tous ont eu la même destinée. Le canon des Invalides tonna à leur naissance et l'exil cruel fut témoin de leur mort et garda leurs cadavres. Nous avons vu détrôner Charles IV, Ferdinand VII, Marie-Christine de Bourbon, le duc d'Aoste. On a eu besoin de s'appuyer sur toutes les erreurs de la Révolution et des révolutionnaires, depuis l'erreur d'aller chercherun roi à l'étranger, jusqu'à l'erreur de proclamer la République fédérale, pour permettre à don Alphonse XII de Bourbon de mourir sur le trône de Philippe Y. Et, aujourd'hui, (fui peut affirmer que son lils mourra sur ce même trône? Tous s'accordent à dire que si Alphonse XIII moule sur le trône à sa majorité, il ne s'y fera pas vieux. Les Italiens, pour obtenir leur monarchie constitutionnelle, mil dû dévorer les Farnèse, les Bourbons, les Autrichiens, et le peuple le plus républicain de tous les peuples latins supporte à présent une

royauté issue de la révolution progresse et de la souveraineté nationale. L'Anglais possède un avantage inconnu aux autres peuples européens. Il a fondé sa liberté avec la dynastie d'Orange cl de Hanovre, tandis que nous avons fondé la nôtre, nous, contre nos dynasties les Hongrois contrôla dynastie <\r> Habsbourg; les Prussiens; contre la dynastie des Brandebourg, obligée par la colère populaire de saluer les morts que ses résistances réactionnaires avaient couchés dans les rues; les Italiens du Midi contre leur infâme roi Bomba qui employait la torture, et ceux du Centre contre leurs ducs de Parme et de Modène qui surnommaient « quadrupède alliance » la quadruple alliance des nations constitutionnelles. Tue seule dynastie, une dynastie révolutionnaire, caractérisée dans les Pays-Bas par ses attaque- contre les légitimes héritiers de celle couronne, les ducs de Bourgogne, et, en Angleterre, par ses attaques contre les légitimes héritiers du trône anglais, les Stuarts, prévalut, grâce à la Révolution et à la liberté. comme descendants des rebelles de la maison d'Orange, mais dut transiger avec une souveraineté supérieure à la sienne, la souveraineté nationale, et reconnaître le plus républicain de tous les pouvoirs modernes, le pouvoir parlementaire.

L'Angleterre, malgré tout, a autant souffert que nous en passant du régime absolu au régime parlementaire : elle passa, elle, du régime courtisanesque et absolutiste des ïudors et du régime jésuitique des Stuarts, aux institutions libérales et parlementaires. Ces Anglais, si libres d'esprit, enrayèrent le mouvement des nouvelles idées; leur sol, si ferme, oscilla comme un sol équatorial ébranlé par un tremblement de terre ; leurs rois résistèrent jusqu'à la démence, leurs tribuns innovèrent jusqu'à la témérité; les utopies du pouvoir absolu naquirent sur les cimes du trône et les utopies d'une égalité absolue jaillirent des abîmes où gît l'intelligence du peuple; les poignards de l'assassin s'escrimèrent sans pitié sur la personne des ministres et la hache dès bourreaux tomba sur la nuque des rois; les conseils militaires disposèrent du sort des dépulés et les baïonnettes des prétoriens imprimèrent sur le sol l'honneur et la majesté de la tribune; les partis religieux et leurs sectes allumèrent toutes les passions et unirent, à la tempête universelle, les horreurs du fanatisme; le sang des cavaliers, des puritain-, ■les lètes rondes, des utopistes coula, tachant les dalles des temples, les portes des parlements et l'hermine de la cour; aux révolutions démesurées succédèrent les dictatures sans frein et aux dictatures >ans frein les restaurations fanatiques, parce que l'Angleterre fut comme un navire échoué sur un banc de sable et battu par les flots, subissanl sans profit les inconvénients de l'inertie et du mouvement, les inquiétudes et les naufrages sans qu'il lui fût possible de jeter par-dessus bord un poids inutile, le poids des vieilles idoles, ni de retenir dans ses voiles un vent favorable, le vent vivifiant de la liberté.

C'est pour cela que nous devons dire du peuple anglais qu'il ne fêta pas la souveraineté de -a reine, mais bien sa propre souveraineté. Si le pouvoir monarchique dirigé par quatre primats seulement y résolvait seul les crises ministérielles et politiques; si le prestige de

la maison royale y était vanté par les publicistes les plus distingués comme le seul capable de gouverner le peuple; si les orateurs les plus éloquents, les plus écoutés y sollicitaient, au quinzième et au seizième siècle, la charité de rois habiles comme Ilenri VII, ou puissants comme Isabelle ; si les partis avancés entraient au Parlement pour y préférer les intrigues de palais aux discussions politiques; si des manifestations anli-gouvernementales s'y organisaient avec la complicité de la reine; si les conservateurs s'y voyaient si longtemps interdire l'accès de la tribune dont usaient, vers la même époque, nos propres conservateurs ; si des phénomènes analogues à ceux qui sillonnaient les peuples du continent s'y remarquaient, c'est qu'il y avait autant de républicains qu'on en peut voir dans certaines nations où cependant, par la faute de tous, le pouvoir monarchique ne s'éleva jamais à cette salutaire neutralité et à cette olympienne indifférence qu'il atteint aujourd'hui dans la libre et souveraine Angleterre. L'Anglais, ainsi qu'un témoignage de loyauté pour ses rois, conserve au Parlement nombre de modèles de serments féodaux prêtés par nous à la monarchie, mais il a la précaution de jurer avec ces formules empruntées au moyen âge qu'il ne reviendra jamais aux coutumes religieuses de cette époque, qu'il n'acceptera jamais aucune restriction à son pouvoir parlementaire, qu'il ne tolérera plus le despotisme des Stuarts. Telle est la formule du serment de chacun, quelque démocrate et républicain qu'il puisse être.

La liction romaine qui sert aux Anglais à personnifier l'Etat dans la reine est extrêmement curieuse; de même que nous employons le mot u royal » à la place du mot « national » pour désigner le théâtre de l'Opéra et les six Académies, bien qu'ils soiejit entretenus aux frais du budget général de l'État et non aux frais de la liste civile du souverain, l'Angleterre, dans, son langage monarchique, appelle « royal » tout le public. Même le bon temps, en dehors de toute influence humaine, s'appelle temps de la Reine comme nous appelons, nous autres, terre de Sainte-Marie notre sol andalou. Les Français ne se conduisirent pas avec autant de respect pendant leur Révolution. A peine eurent-ils enfermé au Temple leur dynastie tombée du trône, qu'ils effacèrent toutes les dénominations royales. Nous autres, Espagnols, avec notre révolution de septembre, nous ne nous préoccupâmes pas de terrasser du premier coup la Monarchie, mais bien de renverser les couronnes dans lesquelles nous apercevions moins un symbole commun à tous les rois, qu'un symbole particulier et exclusif à la famille des Bourbons. Ceci me rappelle mon premier voyage de propagande républicaine. Lorsque j'arrivai à la gare de Nava del Rey, les révolutionnaires me reçurent au son des cloches et au bruit des fanfares et m'informèrent que désormais leur cité s'appellerait Nava de la Libertad. C'est ainsi que les Français de la République dénommèrent la rue de Bourbon, rue de Scylla, la rue des Dauphins, rue de la Constitution, la place Louis, place delà Liberté, les trois rues royales, rue des Moulins, rue de la Révolution et rue de la République, tandis que les Anglais, qui tirent une révolution beaucoup plus radicale que toutes les révolutions françaises puisqu'elle comportait non seulement un change-

LA POLITIQUE EUROPÉENNE r,;i

ment politique, mais encore un changement religieux, placèrent leurs institution- nouvelles sous l'appellation monarchique dans la croyance que leur liberté avait besoin d'un vernis antique, puis repoussèrent le bonnet phrygien, exhumé de Grèce par Brissot el donné à la France pour lui substituer une couronne redorée par l'électricité révolutionnaire et ointe de 'l'huile des traditions transmises par le moyen â°-e à nos temps comtemporains.

Lorsque j'étais enfan] et que l'on m'apportait un « Bethléem », je lui supprimais les rois. En France, durant toute la première République, le gâteau que l'on tire la veille des Rois cessa de s'appeler le gâteau des Rois. Les Anglais ont adopté une autre méthode. Us font beaucoup de cadeaux à la Reine pour le plaisir de la récréer. Aujourd'hui, ils viennent de lui faire don d'un hôpital qu'ils ont construil conformément à toutes les lois hygiéniques et aux plus récentes découvertes médicales. Certain village anglais ajouta une montre neuve aux horloges publiques et envoya à la Reine un télégramme où le donateur exprimait l'espoir qu'un tel cadeau rencontré au seuil de sa promenade lui ferait plaisir. Le corroyeur tanne, le forgeron forge, le musicien compose et annote, le doreur dore, l'architecte bâtit, tous les producteurs exécutent des travaux personnels qu'ils dédient à la Reine, mais quelaReinene remarque pas. Ces royalistes exaltés croient de bonne foi qu'ils augmentent le prix de leurs produits en les baptisant du mot «royal » ou en les destinant à des usages à dénominations royales, et qu'ils en tirent honneur et profit. Beaucoup d'Anglais s'imaginent que la Reine augmente, de cette façon, son trésor particulier, et il n'\ a pas un paysan qui ne passe à AVindsor ou à Balmoral sans demander à voir l'àne delà Reine qu'il adore, comme on dit que les Arabes adoraient autrefois la jument du prophète. Mais ne troublons pas ce respect en en atténuant le caractère et reconnaissons que ce sentiment royaliste esl un sentiment national. Et si l'on ne voit pas les Irlandais participer à un tel enthousiasme et prodiguer leurs hommages à la Reine, c'est que pour eux, Victoria, loin de représenter la Nation, représente la conquête saxonne sur la nationalité celtique.

La reine Victoria a toujours eu en politique des convictions profondes et des préférences marquées. Durant tout le temps de sa jeunesse, elle préféra, aux idées conservatrices, les idées libérales, soutenue à l'intérieur par la grande influence libérale de lord Melbourne et à l'extérieur parla non moins grande influence libérale du roi Léopold de Belgique, elle combattit, autant qu'elle le put, les tendances et les personnalités du parti torry transgressant quelquefois ses devoirs constitutionnels. C'est ainsi qu'elle livra de gaieté de cœur une vraie lutte d'influence à la camarilla courtisanesque qui l'entourait et qui faisait partie de l'administration ou du gouvernement, d'ailleurs respectés et respectables de sir Robert Peele. Les résistances d. .nietiques furent si tenaces et les intrigues des courtisans -i embrouillées, que Peel, craignant un moment que les dames du Palais ne jouassent à son égard le rôle qu'avaient joué autrefois à l'égard de Turgol les dames de Versailles, et qu'elles ne précipitassent une révolution comme

les révolutions françaises, dit à la Reine qu'elle l'avait acculé à la nécessité de lui faire connaître que si elle ne le laissait pas gouverner à sa guise il lui céderait la responsabilité de son ministère, et il enferma sa volonté dans ce dilemme : ou elle se retirerait ou il s'en irait. La politique de la seconde partie de sa vie fut de tous points contraire à la politique de la première partie. Excessivement libérale au temps de sa jeunesse, elle se lit excessivement conservatrice en devenant vieille. La politique un peu romanesque de l'écrivain Disraeli éblouit de ses lentilles poétiques son imagination féminine, absolument comme l'œil tranquille de l'alouette se laisse éblouir, dans son vol rapide, par les réverbérations des petits miroirs placés dans les filets dont on se sert pour rattraper, sortes de chaînes mélodieuses propres à retenir ces prophétesses de l'air. Puis, les idées puritaines de Gladstone, en dépit de son éloquence merveilleuse, ne lui plurent pas. La science calviniste de ses harangues à la Knox choquèrent son anglicanisme exempt d'impureté. Les tendances du sublime orateur à démolir les Eglises traditionnelles élevées contre sa volonté sur les épaules des peuples celtiques, et sa démocratie légèrement teintée de socialisme, heurtèrent son sentiment patricien et son pouvoir historique.

Elle a également eu des idées spéciales et personnelles sur la politique étrangère. L'année dernière elle inclina beaucoup vers la France et l'alliance française. Pendant que les rois du Nord s'arrêtaient devant l'usurpation de Louis-Philippe qu'ils croyaient digne de son aïeul le régicide, Victoria ne cessait de voir des analogies évidentes entre les Orange et les d'Orléans, visitant l'usurpateur dans ses palais où il venait do supplanter par la révolution les rois légitimes rejetés loin du trône en exil. Elle eut de môme des relations avec Louis- Napoléon Bonaparte. Quoiqu'elle réprouvât la hâte de Palmerston à reconnaître le coup d'Etat qui remplaçait le Parlement et la République par l'Empire improvisé, elle se réconcilia subitement avec l'Empereur, poussée par le désir d'empêcher la Russie, avec la guerre de Crimée, d'avancer trop vite sur Constantinople et de mettre un frein en Asie à ses conquêtes inquiétantes. Cependant le détrônement de Louis-Philippe la surprit en inimitié avec ce monarque à cause du mariage de Louise d'Orléans avec le duc de Montpensicr, mariage dans lequel elle croyait voir revivre le pacte antique de la famille des Bourbons qui avaient juré de combattre l'Angleterre comme dans le siècle antérieur. Le détrônement de Louis-Napoléon la surprit également en inimitié avec ce monarque à cause de son opposition impériale à l'unité allemande, unité qu'elle préconisait pour empêcher le retour des guerres el des conquêtes du premier Empire. Il suffit de lire ses mémoires pour noter, à chaque ligne, à quel point ses superstitions anglicanes' et britanniques développent sa haine contre tous les peuples catholiques et méridionaux, à l'exception cependant du peuple italien qu'elle estime un peu plus que nous qui sommes, avec les Français, l'obstacle qu'il convient de renverser conformément au critérium historique de sa race. Nous sommes à vrai dire excusables, nous autres, les Espagnols, parce «pic nous obscurcissons encore l'Angleterre avec l'ombre de Philippe II ;

parce ([ne nous avons à rombattre les Anglais sur toutes les mers du globe, parce que nous avons armé avec un effort surhumain l'Invincible Armada; parce que nous avons succombé avec une gloire surhumaine à Trafalgar; parce que nous sommes les démons du Midi d'après la conception universelle protestante. Victoria ne pardonne pas davantage aux rois et aux princes de Portugal, malgré que leurs veines charrient, entre le sang lusitanien et le sant;- germain, du sang de Goboure ni plus ni moins que les propres fils de la reine d'Angleterre.

Avec des idées' propres, avec des superstitions enracinées, elle reste le modèle des reines constitutionnelles. Elle se convertit occasionnellement au parti conservateur pendant que le chef des conservateurs, Peel, se convertissait soudain au parti libéral. Victoria a présidé nominalement trois grandes révolutions, c'est-à-dire qu'elle a prêté l'autorité de son nom et l'ombre de son règne à trois révolutions profondes ; une révolution religieuse, une révolution politique et une révolution économique. La révolution religieuse s'incarna dans le bill célèbre qui émancipait les catholiques en détruisant, dans leur essence, les privilèges anglicans; la révolution politique s'incarna dans le nouveau régime électoral qui se compléta par l'adjonction, en séries graduées, d'une bourgeoisie plus ou moins restrictive et placée sur les frontières du suffrage universel ; la révolution économique s'incarna dans le décret relatif aux céréales qui consomma une métamorphose sociale en préférant au féodalisme agricole les ouvriers, les industriels et les commerçants. Elle ne s'opposa à aucun de ces progrès qui se réalisèrent tous contrairement à ses dogmes, mais avec sa sanction royale aux attributs simplement honoraires de la couronne britannique. Dogmatique el militante dans ses préférences politiques, Victoria avait sacrifié ses idées personnelles de reine à la dignité du peuple anglais. Grande admiratrice de Gladstone, bien qu'entraînée par sa merveilleuse éloquence, je l'ai dit, elle ne pouvait s'entendre avec lui au point de vue politique. Cependant, non seulement, elle l'agréait quand le peuple anglais, par son vole, le lui désignait pour la Présidence du Conseil, mais elle admettait dans le Parlement des jeunes gens qui se distinguaient par leurs attaques réitérées contre la liste civile et par leurs apologies de Mazzini. Elle signait la nomination de Labouchère, un républicain rigide tel que peut l'être un véritable Anglais, lorsque Gladstone, plus dévoué encore à la reine Victoria qu'à la monarchie anglaise, dans le but d'éviter à la reine el ;i la monarchie une grande contrariété, refusa d'assumer la responsabilité personnelle d'une telle exclusion du Conseil des Ministres. Pour tout cela,, Victoria reste le plus parfait modèle des souverains constitutionnels qu'il y ait en Europe.

Dans aucune circonstance de la vie. elle ne montra autant de qualités supérieures que dans son mariage d'amour avec le prince Albert qui eut la première place dans son cœur et la seconde sur son trône. Une femme doit témoigner d'un caractère élevé pour se résoudre à marquer une limite aux ambitions de l'homme aimé par-dessus tout ''I pour qui elle donnerait plus que la couronne, la vie. Le premier (huiles préférences de Victoria, le premier dans l'intimité du foyer, le pre-

mier dans la famille, il était le dernier pour ainsi dire de la dynastie, sous les apparences et les honneurs monarchiques qui cependant ont tant de séduction sur les monarques.

Les Anglais ne lui permettaient pas même, bien qu'émus par son culte pour l'unité royale, de jouer au titre de roi-adjoint, comme cela était permis aux époux des deux reines, ses contemporaines, l'époux d'Isabelle 11 en Espagne et l'époux de Marie I1"' en Portugal. Elle sut le diminuer avec une délicatesse extrême devant le public ainsi que l'ordonnaient les superstitions politiques de l'Angleterre, pour l'élever comme une idole au foyer, dans l'intimité, ainsi que l'ordonnait l'amour exalté de son cœur royal. Je crois qu'aucun dialogue politique ne peut être comparé, par la largeur des vues el la science profonde, à celui de ces deux époux qui s'aimaient si tendrement et qui se séparaient sans cesse en considérant leurs dissentiments comme nous avons coutume de considérer ceux de notre conscience, puisqu'ils formaient une seule et même âme n'ayant qu'un seul et même esprit. Le prince Albert domina, en privé, la reine Victoria par l'amour et la paternité comme le patriarche biblique domina sa femme, mais en public il se trouvait le second vassal de sa femme, placé après le prince de Galles, autant qu'il est permis de traiter de vassale une autre personne sous un régime parlementaire et libéral. Souvent le prince Albert souffrait amèrement de cette condition intérieure qui lui était faite, mais la force de la tradition en Angleterre et la délicatesse des procédés, chez Victoria, firent un mariage constitutionnel d'un mariage conforme à la foi propre aux époux et à leurs anciennes croyances.

L'Angleterre s'est démocratisée sans renoncer à son caractère apparent de monarchie, et surtout de monarchie aristocratique. En fait de liberté religieuse, non seulement elle a émancipé les catholiques, mais elle a encore largement étendu aux Juifs et aux libres penseurs le droit de légiférer qui était jusqu'ici réservé aux sectes protestantes. L'antique haine criminelle, qui séparait les Eglises chrétiennes, s'est refroidie en de tels termes que le pape a pu traiter de la validation des bénéfices ecclésiastiques confondus dans le dogme et le rite des Eglises nationale et romaine. Le peuple celtique d'Irlande a été soustrait au joug odieux de ce clergé saxon qui a tant abusé de ses croyances et qui, parlemenlairement, s'est proposé d'arracher le peuple celtique de Galles à l'orgueilleuse et intolérable Eglise officielle anglicane. Les gouvernements locaux ont vu s'étendre leurs droits et, malgré les menaces récentes dirigées par l'oligarchie tory contre renseignement primaire, le retour en arrière qui a causé les progrès de cette oligarchie est devenu désormais impossible. La suprématie des conservateurs dans le gouvernement, et leur triomphe dans les comices, n'a [tas nui d'un iota aux libertés économiques, et en dépit de la crise mortelle que traversent le travail et la production agricoles, on n'a pas entendu prononcer le mol de réaction, désormais rayé pour toujours du dictionnaire anulai^. L'extension donnée au suffrage universel et l'avènement des couches populaires à la vie publique ont fait fondre aux rayons de la liberté toutes les utopies et tous les partis révolutionnaires. Là même

où les Carlistes, avec leurs partisans, ont été redoutables, le journalier forme la base de la société laborieuse et industrielle qui lutte, comme nous devons tous lutter, pour son amélioration sociale, non par les bontés et les richesses de l'Etat qui est réduit aux ressources nécessaires, mais par l'exercice de ses droits indiscutables.

Disons-le avec certitude : l'Angleterre n'aurail jamais atteint les bailleurs d'où elle domine l'Océan si elle n'avait opposé, en Europe, au régime absolutiste et militaire, le régime commercial et parlementaire.

Nous autres, les Espagnols, nous fûmes dans les trois derniers siècles la personnification directe du régime opposé au régime britannique. L'absolutisme, tout à fait étranger à l'Espagne, consuma nos forces en servant la maison de Habsbourg el l'Eglise de Rome pendant les seizième et dix-septième siècles, comme il consuma nos forces, pendant le siècle suivant, en servant la maison de Bourbon cl le pacte de famille, afin que la France établit sa domination sur toute l'Europe. Pendant que les puritains écossais unissaient effectivement l'Ecosse à l'Angleterre, unis nominalement sous les Stuarts, les Jésuites nous payaient de nos cruels sacrifices pendant les guerres religieuses, en nous enlevant le Portugal et en faisant que sa malheureuse dynastie s'opposât sur terre et sur mer à tous les progrès réclamés par la Péninsule et s'alliât contre nous avec tous les ennemis de la Péninsule. Pendant que l'Ecosse et l'Angleterre s'unissaient sous un pouvoir commun, l'Espagne et le Portugal se séparaient définitivement. Mais l'Espagne et le Portugal se séparaient parce qu'elles n'avaient pas su vaincre, en politique, le régime de la dynastie, et, en religion, le régime du moyen âge, alors que l'Ecosse et l'Angleterre secouaient hardiment le joug des Jésuites. Les Stuarts, aussi étrangers au peuple anglais que les Autrichiens et lés Bourbons au peuple espagnol, fondaient un régime commercial qui a donné à l'Angleterre le sceptre des mers, et en a fait la première puissance industrielle du monde. Comparez-la avec les nations absolutistes et conquérantes, avec la Russie et la Turquie.

Les fêtes splendides du Jubilé eurent un triste écho dans la pauvre Irlande. Sa douleur a augmenté avec d'autant plus de raison que, grâce au Verbe lumineux de l'Angleterre des temps actuels, grâce à Gladstone, elle avait caressé jusqu'ici l'espérance d'arriver au gouvernement d'elle-même dans le sein de la grande puissance celto-saxonne, dont la parenté et l'affinité avec son propre sang irlandais ne peut être contestée. Mais il lui a été impossible d'obtenir le gouvernement personnel (self government) pour plusieurs raisons. A la suite des classes populaires, les patriciens britanniques craignirent qu'un Parlement en Irlande n'entraînât un Parlement en Ecosse et un Parlement dans le pays de dalles. Tous ces Parlements auraient causé un grand préjudice à l'Empire de la Grande-Bretagne parce qu'ils auraient émietté, en un fractionnement féodal, son Parlement national. Gladstone fut d'abord renversé par la Chambre des Lords, ensuite par le- Comices d'Angleterre, d'Ecosse et de Galle-;. Mais, bien que le parti conservateur eût présenté devant les Chambres des réformes sociale- extensives

à l'Irlande el une identification du gouvernement local de cette île avec le gouvernement local de l'Angleterre, il avait dit à la belle Erin d'avoir à renoncer pour toujours au projet d'une Chambre séparée, de même qu'au régime de l'autonomie. Aussi, pas une lueur ne s'éleva des rues de Dublin, pas un feu de joie ne jaillit des cimes de l'Irlande, ainsi que cela arriva pour les plus hautes montagnes et les plus humbles coteaux de l'Ecosse et de l'Angleterre, et le Te Deum du Jubilé y l'ut remplacé par les rogations du clergé en temps de calamité ; les discordes réciproques et séculaires avaient désormais un aliment de plus. Ceux qui étudient avec attention le régime politique de l'Angleterre, attribuent les malheurs pour ainsi dire irrémédiables de l'Irlande à son défaut d'assimilation commerciale et industrielle de l'Angleterre et de l'Ecosse. Mais, à qui la faute ? A l'Irlande qui n'a pas voulu se soumettre au régime commun, ou à l'Angleterre qui n'a pas voulu lui ouvrir les portes de son régime mercantile.

Au sujet de la législation commerciale donnée par les Anglais à l'Irlande à l'époque de leur association étroite avec l'Ecosse, Lesky écrit : « Si l'on interdit l'exportation des troupeaux d'Irlande en Angleterre; si l'Irlande se plaint du commerce de la colonie; si l'exportation de la laine brute sur le continent et de la laine préparée en tous pays a pour unique résultat la ruine et la faim, cela résulte de la ruine où sont tombées les fabriques. » Par contre, les Anglais prétendent que l'Irlande doit sa ruine autant à la malpropreté qu'à la pauvreté de ses habitants, et ils rappellent, à ce propos, les paroles du grand idéaliste Berkley qui affirme à ses compatriotes qu'il est « chose triste d'avoir à vivre entre des oisifs et des mendiants ». De toutes façons, l'Irlande a projeté une ombre néfaste sur les réjouissances de l'Angleterre.

Les fêtes dont se réjouit l'Angleterre pour célébrer les lustres passés sur le trône par Victoria sont magnifiques en vérité. La population de Londres compte déjà cinq millions d'habitants; le glorieux anniversaire lui en apportant trois de plus, on peut dire que jamais on n'a vu sur la planète, en un seul endroit, autant de gens réunis. Bien que les planchers posés sur le parcours du cortège et couverts de toiles multicolores ne brillent pas par leur poésie et par leur beauté, ils mesurent des dimensions si grandes et supportent des spectateurs si nombreux qu'ils constituent une exception appréciable et digne de la visite de l'Univers à Londres. C'est une satisfaction pour tant de monde de se voir assemblés là comme une mer humaine où viennent se jeter, ainsi que des fleuves, des légions de mortels de tous les pays, sur le pavé sablé de la rue, au bord des trottoirs d'où s'élèvent jusqu'aux toits des gradins, les troupes militaires les plus merveilleuses qui soient; les fenêtres sont ornées de festons et les balcons sont ornés de bouquets dont les multiples nuances égayent la cité et dont les délicieuses odeurs parfument l'atmosphère. Les guirlandes dérobent aux yeux les façades blasonnées; les pavillons el les bannières ondoient au vent ; les coins de rue -oui décorés de mille symboles; les musiques militaires résonnent dans l'espace. Jamais solennité si magnifique ne s'était encore vue. pas même lorsque les monarques asiatiques assemblaient leurs liardes et

leurs satrapes dans ces palais soignés qui s'appelaient Babyloneet Ninive, pas même lorsque les Césars romains, maîtres de tous les hommes et compagnons de tous les dieux, passaient de la Voie Sacrée à la Voie de Flaminius sous les arcs de triomphe, s'arrêtaient au Cirque, montaienl au Forum pour contempler, entre ses entre-colonnements, le Sénat au complet et les Ambassadeurs du monde entier, escaladaient le 'Capitole pour offrir à Jupiter, qui représentait le Ciel, tous les hommages de l'Univers incarnés dans les légions romaines et dans les empereurs romains.

Mais ce qui, dans cette étonnante manifestation, la rehausse et la montre encore plus étrange et plus originale peut-être que toul ce qu'on a vu et rêvé, c'est de se reporter, par comparaison, <>u imagination, aux temps de Londres, alors que l'Espagne et le Portugal n'avaient pas complété la découverte de la planète en l'entourant de leurs mains prévoyantes, et en la ceignant d'un zodiaque de gloires pour que le temple fût digne de l'esprit humain et que ce temple s'appropriât l'âme. A côté du Maltais si célèbre au moyen âge, du Chypriote si savanl sur toutes choses, de l'Egyptien à l'air sacerdotal, de l'Arabe endurci au soleil de la Syrie et drapé dans son manteau de laine et de lin, dans cette procession coloniale dont seuls nous aurions pu surpasser la splendeur quand nous possédions, avec Philippe II, les Indes orientales, on voyait, présents ou représentés, le Nègre marmoréen de la Nubie, le Hottentot difforme de la Nigritie, le puissant montagnard de l'Afghanistan, voisin des cimes de l'Himalaya et 'gardien vigilant contre les Mongols des sources d'où s'écoulèrent les eaux sacrées de l'Inde, sous la pression de la race jaune qui est aussi froide et aussi lustrée que ses porcelaines; on voyait également l'Arien du Gange, qui se croit le père de* dieux ei des hommes, le paria de tous les pays qui se croit inférieur à l'humanité, le Canaque vivant comme un sauvage dans les forêts impénétrables des archipels océaniens, le Cipaye qui a rempli tout le pays depuis les fiefs de Birmanie jusqu'aux ruines du temple de Jupiter Ammon que consultait Alexandre le Grand, le Cafre du désert austral et le citoyen des bouches de l'Orénoque, les naturels des îles, les habitants du cours des Amazones au Sud de l'Amérique et ceux du cours du Mississipi au Nord jusqu'aux populations qui entendent la chute du Niagara, car la couronne britannique est comme un immense serpent de mer qui s'est enroulé autour de l'Arbre de Vie.

Avec des races si opposées, si contradictoires, qui s'étendent des sables brûlants de l'Afrique méridionale aux glaces éternelles du Pôle nord, l'Angleterre a constitué une fédération — couronne magnifique — que pourraient examiner avec fruit les Esclavons et les Allemands d'Autriche, eux qui sont condamnés, malgré leurs affinités historiques, à des discussions perpétuelles et qui se trouvent, en conséquence, par suite de ces discordes réciproques, paralysés non pas seulement dans leur intention d'assembler des matériaux pour édifier un Etat un et fort, indispensable à l'égalité du droit, mais même dans leur projcl de fonder une confédération passable el durable.

Cela est si vrai que le comte Badeni, homme d'Etat d'origine polo-

naisé, n'a eu qu'à proposer l'égalité des langues à l'usage officiel des diverses races pour que les Allemands soulevassent à la Chambre un épouvantable scandale et provoquassent, parmi tous, des bouleversements pareils à une révolution. Ce fut en vain que des hommes d'Etat proposèrent d'instituer le suffrage universel lorsque les facteurs plébéiens apportèrent, au sein de leurs groupes, l'idée d'égalité qu'ils opposent à l'idée de castes, et, lorsque les facteurs séparatistes, presque féodaux, étouffèrent dans le sein de leur parti l'idée universelle qui sert de base au socialisme dont les aspirations commencent par des aspirations humaines, seulement les communistes, qui prétendent effacer les frontières du droit, se sont égarés au point de distinguer dans leur sein des idées de nationalité correspondantes à l'idée inférieure de tribu, idée orientale et primitive, et contradictoire à l'idée supérieure de personnalité sociale née de nos progrès persévérants. 11 n'y eut pas moins de cinq groupes décidés à niveler, en des jardins universels, l'esprit humain et le globe terrestre, de manière que le droit devînt égal pour tous et que, conformément à cette égalité de droits, la terre entière se constituât en propriété collective pour tous. Ces cinq groupes allemand, italien, polonais, tchèque et slave, unis dans l'idée socialiste, laissaient de cotés les Magyars pour fonder un seul parti sous l'étendard de l'idée utopique du travail commun et de l'idée utopique d'un empire universel, comme si la vie ne se constituait pas avec le bien et le mal et comme si le monde était possible sans la variété dans l'unité et réciproquement.

Guillaume II porte si haut l'idée de l'unité allemande, que l'Allemagne finira par en mourir. Il demande un matériel maritime incompatible avec les forces du contribuable germain; il revient au féodalisme agricole et industriel, représenté par la personnalité réactionnaire du fabricant Sturm, qui ressemble à un potentat promoteur de la révolution religieuse paysanne ; il menace dans sa chaire le professeur indépendant, en le frappant d'interdictions, qui montrent les progrès effectués dans l'évolution économique, nécessaire à l'avènement de la démocratie ; il oppose un veto aux tentatives des autorités législatives qui veulent empêcher l'Allemagne de se transformer en une caserne : il met des restrictions au droit d'association, au point de le livrera la merci et à l'arbitraire d'une politique sans intelligence et sans entrailles; il provoque des crises de cabinet, pour donner le portefeuille du Ministère de l'Intérieur à un réactionnaire, Puttka'mer, et le portefeuille des Affaires étrangères à un renégat, Miqucl ; il disgracie un mini-Ire, Marschall, parce qu'il n'a pas voulu se mêler aux inlrigues des courtisans, ni pardonner aux sbires de la cour; il fomente un esprit néo-luthérien bien plus redoutable pour la liberté que notre imprudent dogmatisme néo-catholique; il retourne aux jésuites et à leurs doctrines, dans le but d'appliquer aux libéraux quelque chose comme la révocation de l'Edit de Nantes ; il lutte contre tous les éléments progressiste et succombe! à la tentation de revenir aux réactions violentes: voilà ce que nous offre un pouvoir dont la transformation prétend nous délivrer des tendances libérales de l'Allemagne, comme si une puis-

LA POLITIQUE EUROPÉENNE 7i

sance humaine pouvait changer en Césarisme son caractère intrinsèque et faire, d'un César, un despote par le caractère politique et social de sa mission démocratique dans le monde.

Si la direction que Guillaume II donne à la politique intérieure est mauvaise, celle qu'il donne à la politique étrangère esl bien pire Guillaume, semblable aux Césars romains dans leurs multiples aptitudes, se sépare d'eux dans leur culte pour la Grèce. Les générations futures auront de la peine à croire qu'il ait existé au \i\ siècle un I lésar qui se soit réjoui de voiries Musulmans exterminer les Chrétiens sur le territoire hellénique même et promener, sous les cieux de la Thessalie. le croissant d'Osman qu'obscurcissent de nombreux holocaustes. Jusqu'ici, les Empereurs allemands avaient porté l'ép'ée de Charlemagne au côté, le globe d'or couronné d'une croix à la main, la couronne de pontife sur la tête, pour montrer que leur ministère symbolisait la défense du Christianisme. Qui aurait donc cru que le Sultan, à son entrée en Grèce, aurait donné à tenir les brides de son cheval apocalyptique au jeune César allemand, au plus grand de tous les monarques chrétiens. Luther ne pourra pas comprendre, dans la vie éternelle, comment la victoire de l'empire luthérien des Brandebourg sur l'empire catholique des Hapsbourg aura pu servir uniquement au triomphe de la Turquie en Orient, quand lui-même proposa, de son vivant, à l'approche des Turcs sous les murs de Vienne, de faire taire subitement toutes les haines religieuses pour permettre aux princes chrétiens de s'unir en un faisceau solide sous les aigles espagnoles et catholiques de Charles-Quint et de chasser, de la vallée du Danube, la Turquie déjà victorieuse des Hongrois et prête à marquer du croissant d'Osman l'Empire germanique, le défenseur-né de toute la Chrétienté.

C'est en vain qu'une mère en larmes a demandé à Guillaume II de préserver sa fille d'un si grand malheur tel que la perte du trône de Grèce, que sa situation en Allemagne lui avait méritée. Or, ce trône est exposé aujourd'hui à se rompre en mille pièces, lancé qu'il est dans le vide par les artilleurs allemands attachés au service de Constantinople. En présence d'un péril semblable. Guillaume li n'a pas su faire autre chose sinon exciter les musulmans contre les chrétiens et servir d'aide au bourreau de la Grèce, mis en demeure de servir sa famille impériale, sa sieur et sa mère ou le harem turc, il a servi le harem turc. Et pendant qu'il sert ainsi les intérêts de la Turquie, il dessert les intérêts de l'Angleterre. Malgré, en effet, l'éclat du Jubilé auquel son aïeule payait tribu avec les innombrables sujets el les nombreux vassaux que la reine Victoria possède sur notre planète, Guillaume II n'a pas été du nombre des princes qui ses.wit rendus à Londres où se célébrait une incroyable apothéose en l'honneur de -on sang et de sa famille. Il ne s'est pas même fait représenter par son frère cadet, le prince Henri de Brandebourg, celui qu'on appelle., en lion saxon, le marin de la dynastie. Tout au contraire, si l'on en cn.il certaines indiscrétions publiées par les journaux. Guillaume II. en dépit de son penchant naturel pour le Coran, se compare à un empereur romain dont

la mission dans le monde est de terrasser la nouvelle Carthage qui, sous prétexte de commerce et de navigation, prend peu à peu possession de l'Océan et menace de nous submerger tous; et, dans cette pensée, des qu'il abandonne la palette du peintre, ou le fusil du soldat, ou la vergue du marin, ou la composition du musicien, ou le vers du poète, ou le bréviaire du prédicateur, il s'empare d une mappemonde et trace en imagination les frontières d'un blocus continental contre 1 Angleterre analogue au blocus rêvé en d'autres temps par Napoléon le Grand. Ont

Dieu le garde '

Livres allemands et français sur Henri Heine. — Caractères psychologiques et physiologiques de cet éminent écrivain. — Voltaire et Heine. — Les sophistes grecs el le poète allemand. — Heine, qui est trop Allemand pour les Français et trop Français pour les Allemands, est immortel pour tous. — Ses négations philosophiques et religieuses. — Son amour pour la liberté. — Musique contemporaine philosophique. — Amitié paternelle entre Niestzche et Wagner. — Causes philosophiques de cette amitié. — Un musicien qui prétend éduquerles hommes pour en faire des supra-hommes. — Politique universelle. — Déroute des Turcs vainqueurs et victoire des Grçcs vaincus. — Menaces de dissolution dans l'empire d'Autriche. — Difficultés rencontrées par les deux Présidents du gouvernement central autrichien et du gouvernement particulier hongrois. Antisémites, Polonais, Madgyars, Transylvains, Dalmates, Serbes, Croates. — Pouvoir moral de l'Empereur. — Faiblesse matérielle de l'Empire. — Guillaume II. — Son caractère psychologique. — Tendances vers la Turquie. — Politique intérieure. — Difficultés énormes. — Réaction universelle. — Observations. — Conclusion.

L'intérêt qu'éveillaient autrefois Fart et la poésie d'un écrivain juif et allemand aussi étrange et original que le fut Henri Heine est loin d'être épuisé. Deux livres viennent, en effet, d'être publiés sur son œuvre et sur sa vie. L'un de ces livres, écrit en langue allemande, a été édité à Zurich ; l'autre, en langue française, l'a été à Paris. Le génie de ce poète fut une des plus étranges énigmes que l'histoire littéraire puisse offrir. Comme penseur, il joue, en beau joueur, avec la pensée, de la même manière que, dans les cirques, les clowns jouent aux marionnettes. Les idées lui servent pour se divertir et divertir son public. Et pourtant, pour ces idées-là, des milliers de batailles ont été livrées et des millions de martyrs ont souffert qui exposaient parfois la planète au risque de sombrer complètement dans des mers de larmes et de sang. En le voyant ainsi se divertir avec ses propres penser- ou les pensées des autres, on aurait été tenté de le prendre pour un Dieu qui aurait créé les soleils des grandes constellations et les aurait dorés dansl'élher des célestes espaces uniquement pour s'en amuser, pour jouer comme avec des billes de billard ou des fiches de loterie. On a appelé llenri Heine le Voltaire allemand, et ce qualificatif lui est couramment appliqué, à tort, par toutes les littératures, parce qu'on oublie que Voltaire se moquait seulement des idées théocratiques ei réactionnaires, tandis que Heine se moquait de toutes les idées. Il apparaît plutôt comme un élève des écoles sophistiques de l'ancienne Grèce avec cette originale différence que les sophisles. classe très spéciale de penseurs, soutenaient le pour et le contre de tous les problèmes, alors que lui, Heine, se moquait du pour cl du contre avec une égale ^iùc<> et une égale hilarité. A ces changements dans sa nature psychologique, il unissait un caractère physiologique très nerveux qui le rendait, par

cela même, sujet à des infirmités variées. C'est ainsi qu'il entrait, dans sa psychologie, comme facteur principal, une sorte d'affection fatale qui le conduisait à blasphémer toutes les religions, alors que, dans sa physiologie, il entrait une sorte d'affection neurasthénique qui, loin de l'attaquer au cerveau, dans les facultés intellectuelles qui enfantent l'idée, l'attaquait dans les forces locomohiles qui déterminent le mouvement. Ce génie, à la pensée si merveilleuse, aux émotions si contradictoires, qui vibrait continuellement dans ses nerfs comme si sa tète eût été un volcan en irruption éternelle, s'il ne savait pas croire, savait parler et aimer. Son imagination avait des ailes qui le soulevaient jusqu'au septième ciel de l'inspiration poétique; sa sensibilité de cœur était extrême, ainsi que sa capacité à acquérir toutes les formes littéraires imaginables dans chacune de leurs perpétuelles métamorphoses. Il gisait, cloué dans un fauteuil, sans pouvoir remuer un pied, condamné ainsi à n'apercevoir qu'un morceau d'horizon gris, à ne recevoir qu'un rayon de tiède chaleur, à travers les nuages, par la fenêtre d'un étroit <;il»inet contigu à une modeste chambre qu'il avait louée à un petit étage d'une maison située à Paris, et cela quand il rêvait si fréquemment de s'élever au rang d'un sultan de la création pour boire l'essence de la vie, pour se baigner dans la lumière incréée jusqu'à se croire un Dieu, jusqu'à prendre les proportions d'un Dieu qui lui permît d'avoir tous les hommes pour eunuques dans son harem et toutes les femmes pour odalisques dans son lit.

Il faudrait un volume pour enregistrer les phrases célèbres de cet immortel poète, en matière religieuse, philosophique et politique. Issu d'une race qui est la plus croyante et la plus opiniâtre qu'on puisse imaginer, il entretenait avec ostentation tous ses doutes qu'il exprimait par des négations et par des blasphèmes. Ces négations et ces blasphèmes partaient de ses mains comme des flèches, visaient d'abord la Bible, qui est la base de toutes les croyances monothéistes; visaient ensuite, dans la religion chrétienne, le catholicisme, qui est la croyance la plus ancienne et la croyance fondamentale ; visaient aussi toutes les Eglises hétérodoxes et schismatiques sans exception ; visaient enfin la philosophie qui a commenté et divulgué ces principes spiritualistes de l'existence de Dieu, de la liberté de l'homme, de la substance spirituelle de l'âme humaine et de l'immortalité de la vie dans un autre monde.

« Chrétiens, disait Heine en raillant les traditions bibliques, vous devez croire à tout ce que je crois, mais moi je ne suis pas tenu de croire à ce que vous croyez. »

Quand il passait l'été à Cologne, il avait coutume de faire la sieste sur un banc de la cathédrale, et, au réveil, sous la fraîcheur des voûtes de <<'tl<' église, il se plaisait à dire : « Quelle religion d'été délicieuse que le catholicisme! » Certain jour, il aperçut un petit âne qu'un paysan cruel bâtonnait : « Soutire, souffre, dit-il en s'adressant au pauvre animal, pendant que tes parents mangent en paradis le grain dont on te prive. » Mais toutes ces incroyables atrocités de son génie, qu'il dirigeait contre les choses les plus sacrées et les plus respectables qui fussent au monde, contre les croyances dogmatiques, en un mot,

n'étaient rien compare'es aux écrits par lesquels il attaquait les idées philosophiques modernes et les penseurs les plus inspirés du siècle. En matière de religion, le respect universel professé par l'Humanité pour les prophètes et les rédempteurs, le retenait quelquefois; mais, en matière de philosophie, contrairement aux maîtres qui défendent avec acharnement leurs opinions contre les contradictions des prêtres de toutes les églises et des fidèles de toutes les sectes, il se débarrassait de tout scrupule, non seulement en maudissant les idées philosophiques, mais encore en outrageant les philosophes dans leurs personnes et dans leur vie. « Je me crois tout permis, avait-il coutume do dire, depuis que mon maître Hegel m'a prouvé que j'étais moi-même un dieu en chair et en os. » Et aussi : « On dit que Schelling distribue des hosties à Munich, mais s'il en distribue, il ne peut distribuer que des hosties empoisonné) Et encore : « Dans le Paradis des luthériens, les tournesols sont des pâtés et les oiseaux y tombent sous vos pas tout cuits et tout truffés avec du thym au bec. » Puis, ce sophiste, qui se moquait, avec son immense légèreté, constamment, de toutes les idées qui animent les problèmes sociaux, même en politique, soutenait avec un amour exalté, avec une éloquence tout hellénique, avec une grâce vraiment aristophanesque, une grâce digne des premiers libellistes, une grâce à la Camille Dixmoulins, tous les principes libéraux et démocratiques, dans sa lutte à mort contre la tyrannie historique et ses odieux tyrans : « Nous avons en Allemagne trente-quatre rois, s'exclamait-il, et nous appelons patrie la terre sur laquelle ils régnent par droit divin ! »

Je ne dirai jamais que Heine fut un homme d'Etat, en politique, non, mais il fut un voyant. Il lui manquait absolument la mesure ei la circonspection, c'est-à-dire le double art d'apprécier les événements et de regarder autour de soil'art qui caractérise les vrais hommes politiques : mais s'il lui manquait ces qualités secondaires, subordonnées, il possédait à un haut degré les qualités créatrices, c'est à-dire Ja sensibilité toujours en éveil, l'intuition prophétique, la flamme de l'éternelle passion, l'éclair d'idées, dont le resplendissement augmentait l'ombre avec laquelle il avait coutume de les voiler, l'art de trouver dc> analogies entre les objets les plus disparates; en résumé, il était doué de tous les dons qui constituent ce quelque chose de mystérieux et d'indéfinissable qu'on appelle génie.

Et n'étant pas un véritable homme d'État, il apparaît comme un prophète en politique. Il annonça l'unité allemande bien avaul qu'elle se réalisât; il annonça jusqu'au sang qu'il (allait verser pour le triomphe d'un principe caressé par tous les purs Allemands. Il décrivit, bien avant qu'elle eût lieu, avec des touches apocalyptiques, l'invasion prussienne en France. Stipendié par les hommes politiques français durant la Monarchie de Juillet, il prophétisa, dans ses correspondances payées par la Monarchie, l'avènement de la République telle qu'elle surgit de la llévolution de Février 1848. Il dit comment les monarchies étaient destinées à progresser avec des ministres républicains et les républiques à rétrograder avec des gouvernements monarchiques, les républiques ayant besoin d'un frein comme les monarchies ont besoin d'impulsion. L'âme

de Heine était, à la vérité, une âme multiple et variée; mais, avec cette variété et cette ondulation, elle restait une âme de poète. Je ne connais rien d'aussi profondément poétique que le quatrain où Heine peint l'arbre boréal chargé de neiges éternelles et se souvenant, comme en des rêves végétaux, du palmier captif et incendié par le soleil des déserts lybiques. Quel singulier homme ! Les Français qui le recherchaient et l'admiraient beaucoup, ne purent lui pardonner d'être né allemand, et les Allemands, de leur côté, ne peuvent pas encore lui pardonner d'avoir été Français d'adoption. Néanmoins, son àme avait l'universalité propre à la race qui a répandu, par ses prophètes, ses orateurs et ses généraux, le culte religieux de l'idée monothéiste. Par le moyen d'une telle vertu, il comprenait notre Romancero populaire et notre miraculeux théâtre comme un Espagnol ; il parlait de Shakespeare comme l'Anglais le plus enthousiaste de sa patrie en aurait parlé; il s'extasiait devant les vers de Camoëns comme un écrivain de la Lusitanie; il souffrait de la philosophie nuageuse de l'Allemagne et mêlait à ses pensées profondes des clartés latines. Et, avec tous ces caractères objectifs qui auraient pu le rendre capable d'une épopée humanitaire et philosophique comme celle que tenta Gœlhe dans la seconde partie de son Faust, il apparaissait bon sémite, le plus subjectif poète de notre poésie lyrique, le mieux doué pour suggérer des idées et des croyances, bien qu'on l'appelât le Railleur de l'idée comme on appelait Sellamô al Calavera, don Juan le Railleur de Séville, et il suggérait des idées et des croyances toutes les fois que son génie et son style s'élançaient sur les ailes de la vraie poésie, pour essayer d'atteindre au sublime de l'art.

L'Allemagne n'aime pas Heine parce qu'elle se plaint d'avoir été cruellement maltraitée par son acerbe satire; de même, l'Angleterre n'aime pas Byron parce qu'il l'a maltraitée dans ses traditions et ses mœurs. Mais, avec tous leurs défauts, ces deux génies appartiennent à l'Humanité, dont ils illustrent les annales. Durant les jours créateurs de la Révolution universelle, les Titans français qui assaillirent l'Olympe de la réalité pour renverser les faux dieux, montrèrent comment on ouvre une ère nouvelle en concédant le titre de citoyens libres, de citoyens d'un régime républicain, àKant, Klopstock, Schiller, à tous ceux qui avaient lutté pour les droits de l'Humanité. Avec ces génies divers, Heine appartient à tous les temps parce qu'il sut croire et crut en la liberté. Mais, puisque nous parlons de poésie allemande, aussi bien allons-nous parler un peu de musique allemande dans ces articles où nous prétendons passer brièvement, en revue le mouvement général de l'idée contemporaine. Si Heine fut un extravagant pour son temps, le célèbre philosophe Niestzche, l'est encore plus pour le nuire. En ces temps de foi vive comme l'étaient ceux du poète allemand Heine, ce dernier opposait ses doutes moqueurs aux sciences; et, en ces temps de concentration sociale comme sont les nôtres, le philosophe allemand Niestzche oppose au socialisme intuitif contemporain une individualité exagérée, presque sauvage, assez analogue à celle que notre divin Calderon de la Barca a décrite dans a la Vida es sueno » (la Vie est un songe). Ainsi (loue, l'astre qui guidait dans ses recherches le philosophe,

devenu fou pour son malheur et le noire, en pleine maturité d'intelligence, dans la période et pour le but qu'il caressait comme les lins naturelles de son esprit et de ses efforts, était l'idée d'un homme supérieur à l'homme, qu'il appelait le supra-homme el qui devait dériver de l'homme comme celui-ci, d'après les naturalistes les plus compétents, dérivant du singe, ne serait, dans le monde organique, par conséquent, qu'un supra-singe. Et pour contribuer à la formation de cet architype, le supra-homme, destine à transformer l'espèce humaine en espèce surhumaine, Niestzche voulut se prévaloir de l'art le plus compréhensible pour tous, de l'art musical. En effet, la poésie et la musique se tiennent de la môme manière que les notes du penlagrammc avec les couleurs du prisme.

C'est ainsi que le « Guillaume Tell » de Schiller servit au poème lyrique de Rossini, que le « Faust » de Gœthe servit au poème lyrique de Gounod, que le célèbre roman de \Yalter Scott, « les Puritains », servit au poème lyrique de Bellini, que la merveilleuse production du duc de Rivas, « Don Alvaro », servit au poème lyrique de Verdi. Le seul compositeur éminent, à la fois poète et musicien, qui ait mis ses propres œuvres en musique, fut l'immortel Wagner dont le génie, en dépit de la résistance qu'on met à le proclamer, doit être placé dès aujourd'hui au rang des esprits les plus élevés de l'espèce humaine considérée dans l'ensemble de son développement. Eh bien! Niestzche voulut recourir au musicien-poète par excellence pour ciseler le suprahomme futur, et produire ainsi une àme individuelle parfaite, capable de servir dans l'avenir à la génération de l'espèce surhumaine, que la philosophie seule aperçoit aujourd'hui, niais que l'histoire enregistrera demain. C'est pour cela que Wagner fut, pendant longtemps, l'idole de Niestzche. L'universalité des idées manifestées dans son « Tannhauser » et la coupure artistique de son « Rienzi », donnèrent au penseur l'espoir que le musicien lui servirait pour la création de son prototype, d'où sortirait l'espèce surhumaine qui, relevée dans son système nerveux par la musique et la poésie, aurait l'art et la science pour religion, le globe soumis à sa volonté pour temple, et le ciel de l'idéal semé de pensées lumineuses pour espérance. Mais, après la guerre franco-allemande, Wagner s'élant montré catholique réactionnaire dans son « Parsifal •>. patriote exclusiviste dans « l'Or du Rhin », et royaliste dans sa vie de courtisan, Niestzche mettait l'âme du grand compositeur dans l'enfer de la réaction anathématisée par le progrès universel et indéfini qui devait changer l'homme d'aujourd'hui, en supra-homme futur, et l'espèce inférieure dérivée du singe en une espèce supérieure dérivée de l'homme.

Il y a, parmi les animaux de notre espèce, des hommes si démesurément développés et avancés dans l'échelle progressive de l'être, qu'ils rompent les mystères du silence et des ténèbres avec leurs têtes plongeant dans les hautes régions, et faisant naître la lumière de l'immense obscurité, si bien que Niestzche s'imagina un jour que Wagner appartenait à cette classe d'êtres; puis, quand il le crut patriote exclusiviste, et fanatique réactionnaire, il le chassa pour toujours de son Eglise, brisa même entre eux une amitié vieille de nombreuses années, amitié dont

les tendres et mutuels effets avaient été pour tous deux un vrai bonheur et un honneur réciproque. Or, en voyant cette œuvre de progrès humain suspendue par la mort ou l'insuffisance de Wagner, et par la triste folie de Niestzche, un nouveau poète compositeur caresse aujourd'hui l'entreprise de la continuer en écrivant un poème symphonique intitulé : Le supra-homme et la surhumanité. Je souhaite que Dieu lui permette de mener à honne fin un projet où échoua Niestzche. Mais que le nouveau poète veuille bien se rappeler que la Tour de Babel reste démantelée, que Nabuchodonosor n'a pas recouvré la raison, et qu'Icare gît encore sur le sol, parce qu'on ne peut pas dépasser les limites signalées au genre humain, sans tomber dans la démence et clans la mort.

La question orientale, qui traverse en ce moment une crise suprême, se présente à nous sous divers aspects intéressants. La Turquie, excitée par l'Europe entière contre la Grèce, réclame aujourd'hui le bénéfice de ses combats et de ses conquêtes à ceux-là mêmes qui la déterminèrent avec leurs conseils et leurs encouragements à combattre et à conquérir.

Le monde chrétien, pour témoigner de son unité intérieure, se forma en confédération en face du monde musulman qui, lui aussi, est un puises dogmes sinon par ses gouvernements. Cette confédération eut, dans ses entreprises, des deslins variés; elle a existé, d'ailleurs, depuis le onzième siècle jusqu'à nos jours en perpétuelle métamorphose avec des formes différentes. D'abord, les Croisades furent un premier résultat de cette confédération où entraient des rois et des peuples. Une seconde conséquence d'une telle confédération se produisit ensuite avec la terreur qui s'empara des âmes chrétiennes lorsque la Serbie et Constantinople tombèrent au pouvoir des Turcs; et, si cette terreur ne fut pas assez forte pour donner naissance à une croisade pareille aux Croisades du moyen âge, elle le fut du moins assez pour entraîner les souverains de la chrétienté à lutter continuellement contre les Turcs depuis Kossovo jusqu'à Lépante et depuis Lépante jusqu'à Navarin. Les monarques très chrétiens qui composaient cette fédération religieuse, voire même les papes, curent parfois des hésitations, voire même des égards, pour les sultans despotes avec lesquels ils caressaient des projets diplomatiques; mais, en dehors delà, l'expulsion des Turcs du territoire oriental européen, où le Croissant ne peut se perpétuer sans déshonneur pour la Chrétienté sur la llèche des minarets de Sainte-Sophie, a toujours été le thème commun de tous les efforts qui ont pour objectif l'Europe aux Européens. Le sentiment chrétien, distribué entre les races fondamentales qui se partagent l'Europe, après que les schismes d'Orient et d'Occident eurent rompu l'esprit d'unité religieuse représenté par le catholicisme, demeura entier et plana intact au-dessus des schismes pour ameuter contre les Turcs de vastes coalitions qui, si elles étaient moins bruyantes que les Croisades par leur aspect extérieur, étaient au fond bien plus solides et bien plus persévérantes. Tous, Grecs el Esclavons de l'Eglise orientale; Allemands, Scandinaves <'l Anglo-Saxons des Eglises réformées; latins de l'Eglise catholique, tous, aous sommes dans les mêmes idées et dans les mômes sentiments à

l'égard de la Turquie et des Turcs. Quand, par suite de circonstances fortuites, les deux grandes nations occidentales, la France et L'Angleterre, prirent fait et cause pour les Sultans contre les populations de la Thrace, elles furent déçues dans leurs espérances, car, leur intervention au lieu de favoriser les intérêts du Sultan, réduisit son Empire, sur notre continent, à cette région vaeue et incertaine appelée Anatolie, et suggéra aux peuples chrétiens du Danube, la Roumanie, la Serbie et la Bulgarie, l'idée de leur autonomie respective qu'elles finirent par obtenir plus lard.

Toute idée religieuse, comme toute idée métaphysique, produit, à la longue, un mouvement politique, transcendental aux sociétés dans leurs développements respectifs; et les premiers thaumaturges de notre calendrier se présentent à nous comme les grands moteurs de l'unité chrétienne et les grands ennemis du monde musulman, aussi bien dans leurs prières que dans leurs œuvres qui, dans la réalité et dans l'histoire, semblent légendaires et miraculeuses. Elle apparaît miraculeuse, en effet, la facilité avec laquelle saint François d'Assise obtint du Sultan d'Egypte l'autorisation de fonder un monastère franciscain h côté du Saint-Sépulcre; elle apparaît non moins miraculeuse la présence à Jérusalem de Saint-Ignace dans le but de s'en emparer avec ses seules forces individuelles, au nom du catholicisme; elle apparaît également miraculeuse cette idée de Colomb tendant à réaliser la conquête du territoire sacré de la Palestine. Ce thaumaturge laïque, dans ses rêves mystiques de prophète et dans ses calculs arithmétiques de négociant, envisageant l'entreprise au double point de vue religieux et commercial, entrevoyait des montagnes d'argent, des neuves d'or, des navires de perle-, 'des filons de brillants et d'émeraudes qui lui procureraient les moyens de rebâtir la ville de Godefroy sur le Jourdain, et la ville de Constaiitinople sur le Bosphore. Or, ce sentiment hostile à la Turquie n'allait pas, surtout dans les derniers temps, sans être accompagné d'un sentiment favorable à la Grèce. Le sentiment général et l'idée universelle qui prédominaient au commencement de notre siècle, à l'heure où le Verbe divin des plus belles conceptions aspirait à se faire chair humaine, étaient que la Turquie fût limitée au vieux monde asiatique et que la Grèce s'étendit des îles" de l'Asie iMineure chantées par Homère aux frontières adriatiques reflétant la croix grecque. Qui eût dit alors que la première confédération diplomatique qu'aurait formée l'Europe se serait traduite en une excitation de tous les gouvernements en faveur de la Turquie et en une menace à peine croyable contre la Grèce afin que celle-ci consentit à ramener ses frontières en deçà du défilé de Tempe et du cours du Pénéc, pour abandonner l'Olympe de ses dieux et les temples sacrés de nos arts au pouvoir des Tarlares et des Mongols?

Quand des erreurs très graves se mêlent à la politique, on n'en note la gravité qu'après les faits accomplis. C'est ainsi qu'on se trouve frappé aujourd'hui par l'idée réactionnaire mise en pratique par Guillaume II, qui soutint le despotisme turc parce qu'il représentait la stabilité sous son grossier aspect, et se dressa contre le libéralisme grec parce qu'il représentait le progrès et que ses victoires pouvaient entraîner

tous les peuples qui sont tous solidaires, à lutter pour le progrès, — car quiconque brise une chaîne quelque part, brise toutes les chaînes dans le monde. C'est grâce à cet encouragement que la Turquie se permit de mettre en œuvre tout ce que son fanatisme lui dictait au sujet de l'Arménie, de l'Anatolie, de la Crète, et de se jeter aux travers de la stabilité de son empire, qui couve tant de révolutions profondes en dépit d'un pouvoir absolu qui prétend arrêter le mouvement de la terre et s'aveugle au point de méconnaître les réformes indispensables au bien-être de ses peuples. Un tel aveuglement a fait passer Marie Stuart, Charles 1er et Louis XVI, du trône à l'échafaud, et la mémoire universelle, à cause de cet aveuglement coupable des rois, a absout leurs bourreaux. Les mains audacieuses du jeune César allemand dirigèrent, contre les Grecs, les Ottomans, qui s'imaginèrent alors, leurs barbares triomphes étant de cette façon justifiés à leurs yeux, être autorisés à marcher de victoire en victoire jusqu'à Athènes, pour de là menacer toute la chrétienté d'un esclavage universel. Mais la politique turque étant la politique de la force, rien ne démontre autant son impuissance morale que le tyran qui, parce qu'il aperçoit du haut de son trône les gens très petits au-dessous de lui, caresse l'espoir de soumettre tous les hommes au joug de son incontestable omnipotence. Dès que les peuples virent le Turc en Thessalie, ils le menacèrent par leurs gouvernements, et le Turc s'arrêta.

J'ai, sous les yeux, le Livre jaune où la Chancellerie française a réuni les documents relatifs au conflit turco-grec. Je les ai parcourus attentivement et j'ai acquis la conviction de la responsabilité directe de la Turquie, et de la responsabilité indirecte de l'Allemagne dans la récente guerre. Dans sa dernière croisade en faveur des peuples chrétiens des Balkans, la Russie souleva l'île de Candie. Cette situation amena le rachat dé la Bulgarie, l'indépendance de la Serbie et de la Roumanie, l'agrandissement de la Grèce, pendant qu'elle plaçait la péninsule dans l'horrible alternative de provoquer une guerre civile dévastatrice, ou d'accepter la constitution d'Ilalepa, dont la Russie confia la garde au Sultan, ce qui revenait à confier un troupeau non au berger, mais au loup. Le Code constitutionnel alors s'en alla en pièces et les Cretois, désespérés, ne purent que se résoudre à patienter en attendant l'heure de la revanche. Quand vint le contlit arménien, chaque peuple dépossédé de son droit par la violence pouvant en appeler aux armes, les Cretois se soulevèrent, et ce ne fut pas inutilement, car le Sultan céda, rétablit la constitution d'Ilalepa, et nomma administrateur de l'île un gouverneur chrétien du nom de Carathéodori. Par la réalisation d'un tel accord, en mil huit cent quatre-vingt-quinze, l'avenir paraissait sourire à la Crète. Mais le Sultan, obstiné dans ses projets criminels, fit le possible et l'impossible pour rendre illusoire le pacte intervenu en tyrannisant ce petit peuple affamé. La Constitution ne fut jamais observée, le gouverneur jamais obéi. Des assassinats ordonnés parle Sultan furent perpétrés par des gendarmes turcs, sans autre objectif que celui de démontrer l'inutilité d'une Constitution moderne en Crète, l'inanité d'un gouverneur chrétien et l'incapacité des Cretois à se gouverner eux-mêmes. Carathéodori déclina la mission

qui lui avait été confiée en voyant l'impuissance de L'Europe devant les massacres des chrétiens en Arménie et en Asie Mineure, et il lui remplacé par Turkan-bey, que nous avons connu ambassadeur de la Sublime- Porte à Madrid, où il jouissait de l'estime générale à cause de son intelligence et de son aménité. Natif d'Albanie, mahométan de religion, Turkan-bey confondait ses qualités naturelles et personnel les avec les avantages que lui assuraient une instruction supérieure et sa réputation européenne, de telle sorte que, aux yeux des Chrétiens, il passait pour trop favoriser les Turcs et aux yeux des Turcs pour trop favoriser les Chrétiens. C'est alors qu'éclata, en Crète, cette insurrection qui n'est pas encore apaisée. Dès mil huit cent quatre-vingt-seize, l'Autriche, voulant rendre justice aux chrétiens de l'île, soumit à l'Europe un modus vivendi, mais l'Allemagne s'y opposa. Cependant, une sévère observation de la Constitution dlialepa permit d'arriver à une entente. Mais, à peine l'île fut-elle pacifiée, que les musulmans renouvelèrent leurs troubles et leurs crimes à l'instigation des gouverneurs impériaux. La Crète, poussée à bout, se souleva en masse et le soulèvement fut formidable. Une sorte d'intelligence européenne s'ébaucha alors, mais non sans que l'Allemagne y résistât et s'y opposât. La première preuve palpable d'un tel accord, tut l'organisation d'une garde nationale européenne qui ne servit à rien. Quand le roi de Grèce vit cela, il exposa aux puissances que si le courant européen n'arrivait pas à réprimer immédiatement les insolences des Turcs, il ne pourrait empêcher les Grecs de s'emparer de la Crète. L'empereur d'Allemagne demanda alors, en son langage turcophile, qu'il fût permis à la Turquie de pacifier elle-même la Crète pendant que l'Europe, de son côté, bloquerait la Grèce. L'Europe répliqua qu'elle n'avait pas de motif pour bloquer la Crèce, mais qu'elle pouvait bloquer la Crète pour interposer son autorité entre les chrétiens et les musulmans, afin d'abréger l'insurrection et empêcher la guerre. Mais l'Allemagne réserva son opinion el se refusa à envoyer, dans les eaux Cretoises, son contingent de navires el d'armes. Durant ces pourparlers, la Grèce accourut au secours de la Crète et la Turquie attaqua la Grèce. Voilà comment prit naissance et se développa la dernière guerre.

Cependant, à la fin, l'opinion rationnelle et le sentiment publie, réussirent à déjouer les manœuvres de l'empereur d'Allemagne, et à arrêter les victoires du calife de Byzance. Celui-ci a vainement promené son triomphe de la Macédoine en Thessalie, franchi les frontières de la Grèce, violé l'intégrité du territoire ennemi, répandu la panique parmi les troupes chrétiennes en les délogeant de Larissa. arboré l'étendard du Croissant dans les champs de la Thessalie si propice aux tyrans, réduit le peuple grec à placer ses espérances dans ses navires comme aux temps de Salamine, et à se défendre dans les défilés des Thermopyles, comme aux temps de Léonidas et de ses trois cents Spartiates; il a dû, réduit au rôle de chien de chasse, lâcher sa proie, bon gré mal gré, sur l'ordre d'un esprit impossible à conjurer, sur l'ordre de l'Europe. C'est en vain que l'infâme vainqueur invoque, comme raison de ses victoires, les conseils de son grand-vizir qui déclare ne

pouvoir répondre de la tranquillité de l'Empire, si un pouce de terrain conquis est restitué, la menace de démission du général Edhem-pacha, qui prétend être dans l'impossibilité de revenir à Constantinople avec une armée victorieuse sans les dépouilles dues à son triomphe, la prédication des ulémas dans les mosquées se plaignant que le Sultan renonce aux fruits de sa conquête, comme si cette conquête était une déroute, ses efl'orts s'évanouissent comme s'évanouirent les efforts de Julien l'Apostat en lutte contre le pauvre Galiléen, ce vainqueur des vainqueurs, parce que, de ses mains clouées sur la croix, il rompit les fers de l'implacable destin, du générateur de la servitude universelle, et, avec la liberté, l'égalité et la fraternité, fit connaître le royaume de Dieu à notre espèce et à notre planète.

Une indemnité insignifiante, une légère rectification de frontières, le maintien de l'ancien code international des capitulations, satisferont l'orgueilleux conquérant qui devra se convaincre, et convaincre son impérial complice, le roi des rois chrétiens, que, désormais, il ne suffit plus de tenir un sabre victorieux pour triompher, mais qu'il faut encore un atome de justice, si minime soit-il, et servir en quelque sorte la cause impérissable du progrès humain. Et ce qui vient d'arriver à la Turquie, en Grèce, lui arrivera un jour en Crète. Cette merveilleuse île, placée au centre du cœur de notre Méditerranée, fait entendre ses plaintes à l'Europe entière. Celte dernière, dédaignant d'accorder deux principes aussi incompatibles que l'intégrité de l'empire turc et l'indépendance du peuple crétois, s'est prévalue d'un expédient qui ne satisfait pas tout le monde, mais qui tend à unir l'île à la métropole dans un avenir meilleur. La Crète restera sous l'autorité nominale du Sultan, mais elle obtiendra son autonomie réelle avec, pour gouverneur, un homme d'Etat européen, choisi par les puissances chrétiennes.

Ce choix d'un homme d'Etat pour l'administration de la Crète autonome, à cause précisément de la rareté du cas dans les annales de la diplomatie moderne, nécessite de mûres réflexions. 11 est de tradition dans les hauts conseils de l'Europe, lorsque les protocoles diplomatiques ont constitué une nationalité, d'appeler au gouvernement de ce peuple un prince de sang royal, généralement né sur les marches d'un tronc, dont les ambitions ont été déçues ailleurs, et dont la soif du pouvoir reste inextinguible. Quand on fonda la Grèce, on lui donna pour la gouverner un infant catholique de Bavière ; quand on fonda la Belgique, on lui donna un prince allemand de la secte de Luther, indiquant, par cet acte, qu'on voulait accomplir une révolution religieuse; quand on fonda la Roumanie, on lui donna un Brandebourg, un étranger, pour le substituer à un prince danubien ; quand on fonda la Bulgarie, on lui donna d'abord un Battenberg, qui fit son entrée dans les fourgons de la Russie, ensuite un Cobourg qui fut à la solde de l'Autriche. Quand les questions britanniques surgirent, des prétendants royaux se présentèrent, laissant à croire que leur arrivée serait le signal d'un véritable triomphe. Il se présenta, d'abord, un prince danois qui était le frère du roi George de Grèce, ensuite un prince Napoléon Bonaparte qui était le représentant de la célèbre seconde branche de

l'Empire français, et tous deux s'imaginèrent que l'Europe allait s'empresser de leur forger un diadème splendide pour les sacrer monarques régnants. Hélas!... Le désir de régner est si grand chez les princes de sang royal que l'un d'eux, du rang et du caractère du duc d'Edimbourg, a abandonné, avec le titre d'amiral anglais, un véritable empire sur les mers, pour accepter d'être un roi minuscule dans une principauté allemande, où il n'a, pour ainsi dire, pas d'autre territoire que les espaces occupés par sa propre habitation et celle de ses courtisans, pas d'autre escadre que les barquettes de ses lacs, pas d'antre armée que les ustensiles de ses cuisines.

Le gouverneur choisi aujourd'hui par la diplomatie pour le gouvernement de la Grèce est un républicain d'une intelligence lu mineuse et d'un grand caractère, c'est mon ami Numa Droz, qui dirigea longtemps la Suisse dans le Conseil fédéral. C'est une étrange institution que ce Conseil! Modifiable à de courts intervalles, chaque membre éligible et rééligible pour deux ans, il se renouvelle dans les formes et aux époques fixées par la constitution qui est inamovible, comme le serait la constitution d'un gouvernement à vie. Il est issu du Parlement et le Parlement le perpétue dans de telles conditions qu'il comprenait encore des membres nommés pour la première fois en quarante-huit lorsque je fis, il y a quinze ans, le voyage de Berne, où je connus Numa Droz que le Conseil fédéral venait de choisir pour Président, et, par conséquent, comme Président de la Confédération helvétique. C'est la forme que revêt le pouvoir exécutif dans une telle Constitution. Et Numa Droz, qui fut délégué fédéral à Berne très jeune par le canton de Neuchâtel, grandit, et s'instruisit sur les marches du pouvoir. C'est un conseil Icitrès écouté qui possède l'estime de toute la représentation fédérale. Autrefois radical pendant ses luttes contre les prétentions prussiennes sur son canton de Neuchâtel et la domination d'une oligarchie renversée par les lois, mais doux dans ses mœurs et modéré dans les questions religieuses, Numa Droz est aujourd'hui un républicain, un démocrate, un conseiller fédéral conservateur.

Et je l'appelle conservateur, parce que les innovateurs de sa patrie se trouvent parmi les collectivistes. Les collectivistes croient faire prospérer les systèmes anarchistes; en réalité, ils ne font que faire prospérer les idées césariennes. Grâce à cette contradiction, on s'explique que, désireux d'arracher au gouvernement la direction de la société, ils lui livrent les droits de l'individu et leur racine terrestre, la propriété privée, confondant l'niat avec la société et la société avec l'Etat. Ainsi, les véritables physiologues des sociétés contemporaines qu'on appelle socialistes, ne se présentent pas sous ce nom, ni sous celui d'amis de la société qu'ils détruisent, mais sous le nom d'amis dé l'Etal qu'ils violentent et exagèrent. En français, on rend cette nouvelle forme d'infirmité politique par le mot de Étatisme, qu'il n'est possible de traduire en espagnol que par cet autre mot, Estadisme, que mes compatriotes accepteront difficilement. Et Droz se trouvant à la tête d'un peu pic dont la liberté est illimitée et dont la démocratie est directement placée sous les auspices d'une République fédérale, s'est vu contraint, par le

cours des idc-23 qui est parallèle au cours des faits, de combattre tous ceux qui veulent taire avec une telle substance sociale et un tel organisme, un Empire comme celui que Bismarck a fondé et un gouvernement puissant et omnipotent comme celui qu'exerce à l'heure présente Guillaume II. Or, c'est à cette lutte qu'il a engagée, d'abord contre les Césars envahisseurs de sa patrie qu'ils renient, à celle qu'il a engagée ensuite contre les oligarchies dressées sur cette constitution qu'ils corrompent, à celle qu'il a engagée enfin contre les partisans d'une centralisation césarienne et d'un régime qui aurait moins les apparences d'une République que celles d'un Empire, que Droz doit l'honneur d'avoir été choisi par les gouvernements européens pour gouverner un peuple naissant. Les Cretois pourront considérer Droz pour sa science, mais, ce qui vaut mieux, ils pourront le considérer pour sa conscience.

Il fut un temps où, dans le parti républicain espagnol, on se disputait sans trêve sur la question, de caractère scientifique et étrangère à la politique quotidienne, de savoir si nous devions déclarer consubstantiel ou non-consubstantiel avec la forme républicaine, le développement d'une fédération imposée non par les conceptions et les vœux d'un peuple actif et libre, mais par les idées objectives de la pensée abstraite.

Les uns disent que le principe fédératif est consubstantiel à la République; mais les autres disent le contraire, en montrant la France en République sans fédération, et l'Allemagne, l'Autriche et la Russie en monarchie avec fédération. Il est inutile de dire que ce bref parallèle justifiait le raisonnement de ces derniers, c'est-à-dire des unitaires. Ils auraient dû ajouter que pendant que la République française, seule nation unitaire philosophique et révolutionnaire, — la Suisse ayant une autre origine et d'autres caractères, — pouvait montrerai! monde la plus puissante nationalité libre qu'on connût, les empires fédératifs allemand, surtout l'autrichien, se trouvaient en voie de dégénération et de dissolution. Non, un Etat comme l'empire d'Allemagne n'est pas une nation; une agglomération de races hostiles, comme celles qui composent l'Autriche et la Russie, n'est pas une nation. Un peuple libre, uni, qui se gouverne, s'organise et se dirige lui-même seul est une nation. Ce n'est pas un effort de Louis XIV, dont le pouvoir absolu laissa hors de la patrie commune le Comté d'Avignon sous la domination des Papes et les fiefs d'Alsace sous la tutelle des Empereurs, qui constitua l'unité et la nation françaises,, ce fut un sublime élan de la Révolution en annexant le Comtat Venaissin et en passant le niveau de l'égalité sur les restes de la monarchie de Bourgogne, des duchés de Provence, des fiefs d'Allemagne et des anciennes divisions territoriales. Elle eut l'inspiration géniale de subdiviser la France en départements en les subordonnant à un gouvernement central comme les nerfs et les muscles sont subordonnés dans le corps à la tète, faisant ainsi de ce pays un Etat puissant avec la République française qui déclara une guerre éternelle aux aristocraties et aux tyrans. Comparez la France d'aujourd'hui aux Antisémites deVieime qui s'efforcent de restaurer les colères et les persécutions religieuses du vieux temps; aux Croates, qui soupirent après un gouvernement autonome et séparé de tout contrôle; aux Transylvains et aux

LA POLITIQUE EUROPÉENNE s;;

Madgyars qui son! unis en apparence par les lois, mais séparés en réalité par les sentiments; aux Polonais mi-Slaves au souvenir de leurs aïeux et anti-Slaves au souvenir du despotisme russe qui pèse sur leurs frontières; aux Tchèques de Bohême, qui rêvent une union avec la Hongrie, et aux Allemands de Bohème, qui rêvent de séparer, dans L'empire de Guillaume II, l'élément allemand et l'élément prussien; aux Moraves qui se rapprochent des solutions Slaves; aux Tyroliens, qui ont un peuchant pour l'Allemagne, s'ils appartiennent au versant nord des Alpes et un penchant pour l'Italie s'ils appartiennent au versanl sud de ces montagnes; aux Dalmales, qui se souviennent du temps où ils vivaient unis sous l'autorité de Byzance; aux Vénitiens, aux Bosniens, aux Albanais, qui se souviennent du temps où ils vivaient unis sous la soumission des Turcs, à cet assemblage de races qui s'étendent des monts Karpalhes à la mer Egée et à la mer Adriatique, dans ce pandémonium qu'on dénomme Autriche, cet empire placé, non point à la tète d'une armée fidèle et obéissante, mais à la tête décent armées indociles qui se font les unes aux autres une guerre acharnée et perpétuelle.

Le but social assigné par les lois historiques aux empires allemands, n'a jamais consisté à former des nations, mais à faire coexister ensemble des tribus plus ou moins nombreuses, voisines ou annexées, et à les défendre toutes contre une invasion étrangère, contre une invasion de la France à l'Ouest, contre une invasion de la Russie au Nord-Est, et contre une invasion de la Turquie au Sud-Est. L'Empire catholique et méridional des Hasbourg remplit ce ministère pendant un certain temps, aujourd'hui il remplit le même ministère en Orient, après avoir déposé, entre les Brandebourg luthériens du Nord, la couronne de fer, le sceptre de Charlemagne et les anciens attributs du Saint-Empire allemand. A la vérité, autrefois, il était aisé aux Empereurs de remplir, du haut de leur trône, un tel ministère politique, comme, d'ailleurs, toute autre fin sociale, parce que les diverses tribus qui se trouvaient réunies à l'ombre de leur sceptre restaient dans une mobilité absolue el dans une béatitude patriarcale ; mais aujourd'hui, il n'en est plus de même, parce que ces mêmes tribus aspirent à se constituer en nations et à se gouverner selon une constitution spéciale, afin que les deux formes de l'activité humaine, la liberté de la pensée et la liberté du travail, puissent s'exercer sous un droit démocratique commun, de nature à laisser aux hommes et aux peuples la liberté de développer leurs facullés natives el d'accomplir leurs fins historiques.

Ainsi, par exemple, alors que la Bohème, la Hongrie et la Croatie se croyaient être seules élevées au rang d'Jitats, avec les formes appropriées au régime patriarcal auxquelles elles étaient soumises, il était on ne peut plus facile, à l'aide de liaisons royales ou de cessions décrétées à la suite de conquêtes territoriales et d'héritages princiers, d'entrer dans le cercle de l'empire de Charles-Quint, el de se prévaloir de sa force, à la condition, toutefois, de lui apporter en échange des contingents de troupes pour le défendre en commun contre les Turcs menacés, d'un côté, par les Cosaques, et, de l'autre, par les Mongols, dans celle fermentation de sangs variés et cette agglomération de races opposées qui formaient

comme les levains de la vie mystérieuse, comme les germes des futurs Etals et des futurs gouvernements dans l'énigmatique et indescriptible Orient. Mais, du jour où ces tribus ne se contentèrent plus de vivre sur leurs territoires respectifs en paix avec un pouvoir d'origine antique et lointaine, et se sentirent des aspirations à se constituer en nationalités sur ces mêmes territoires qui, auparavant, étaient des ijtats, elles se virent inévitablement contraintes à proclamer leur existence nationale et à se séparer les unes des autres, mais en reconnaissant cependant qu'elles ne seraient indépendantes que lorsqu'elles seraient souveraines, l'empire patriarcal autrichien devant plutôt disparaître que de favoriser ces grandes aspirations qui étaient la négation de son autorité.

Et elles ne signifient pas autre chose qu'une prochaine dissolution de l'Autriche, ces deux aspirations capitales existant au sein même de l'empire d'aujourd'hui, celle qui prétend constituer des nations autonomes avec la Hongrie et la Bohème et celle qui prétend réunir les diverses races à leurs peuples d'origine : les Allemands à l'Allemagne, les Italiens à l'Italie, les Transylvains à la Roumanie, les Serbes à la Serbie, les Albanais à la Turquie, en constituant, avec les Croates, les Slaves et les Polonais, une grande Esclavonie du Midi qui se dresserait en face de TEsclavonie du Nord, en face de la Russie. L'Histoire naturelle et l'Histoire humaine, quand elles traitent des évolutions physiques et sociales, montrent comment elles constituent en même temps un mouvement progressif et un mouvement réactionnaire. Il y a des Autrichiens qui songent à fonder en Autriche de nouvelles nationalités en s'appuyant sur un idéal philosophique et révolutionnaire, tandis qu'il y en a d'autres qui veulent fonder des nationalités en s'appuyant sur un idéal absolutiste et réactionnaire ; mais que les formes et les organismes du passé soient favorables à l'un ou à l'autre idéal, cela n'empêche pas que tous ceux qui les représentent réclament la séparation parce qu'ils se trouvent unis à l'Autriche seulement par des liens historiques qui se relâchent chaque jour, ou bien par des intérêts temporels qui vont chaque jour diminuant jusqu'à ce qu'ils disparaissent de la façon la plus complète.

L'Empereur, qui est aimé et écouté par ses peuples autant au moins que l'est la reine Victoria par les Anglais, est l'unique obstacle à ce divorce menaçant et irréparable. Ilestaisé de régner parlementairement et constitutionnellement sur des races accidentelles, mûries pour un gouvernement autonome par leur science et leur expérience consommées; mais il est moins aisé de régner patriarcalement sur des fragments de races que le lemps a annexées à l'Autriche sans parvenir à les identifier avec l'empire; sur des tribus qui primitivement avaient besoin de puissantes tutelles; sur des religions conlradictoires qui vont des églises catholiques aux églises grecques, des communautés moraves aux sectes mystiques, de l'Evangile puritain à l'Islam belliqueux; sur un territoire dont tous les voisins se disputent avec acharnement les parcelles; sur deux classes de citoyens dont celle qui se croit progressiste rêve d'aller au socialisme et à la révolution, et dont l'autre, qui se croit conservatrice, rêve de retourner à l'esclavage et à la barbarie.

Quoique François- Joseph ait perdu, par sa rencontre avec les

Français dans les plaines de l'Italie, et par sa rencontre avec les Prussiens dans les plaines de la Bohême, la couronne delaLombarbie, la souveraineté de la Yénitie et la présidence héréditaire de la Confédération germanique, ses vassaux ne cessent de croire en son taleni el eu son étoile d'empereur qu'ils entourent d'un respect religieux. Mais ce culte qui se représente constamment dans toutes les questions autrichiennes et qui est reconnu par tous les historiens contemporains, n'empêche pas les difficultés de croître et de grandir jusqu'au point de rendre impossible l'existence de l'Empire et de ses innombrables races sous la tutelle impériale. François-Joseph ressemble au roi des légendes asiatiques. Enfermé dans une tour très élevée dominant un immense désert, inaccessible à tous les hommes et à tous les éléments, ce roi, qui se croyait dans une sécurité absolue, constata qu'une certaine nuit néfaste comme celles qui étendent à l'improviste leur drap funèbre sur le front des immenses empires en décadence, la mer avait tracé le sillon de son lit dans les plaines de sable et s'était avancée jusqu'au pied de son palais. Pour arrêter ses progrès et apaiser son courroux, le roi lui jeta d'abord son manteau, puis son épée, puis son sceptre, puis son anneau, ne se réservant que la couronne, pour perpétuer le symbole de sa dignité royale; mais les eaux continuèrent à s'élever en rugissant et les vagues vinrent tourbillonner autour de sa tête jusqu'à ce qu'elles lui eussent emporté sa couronne dans leurs abîmes obscurs et leur sein bouillonnant. Or, chaque jour François-Joseph fait une nouvelle concession à la marée des passions bouillonnantes qui entourent son trône, et chaque jour cette concession en bat les marches, comme une mer qui monte en rugissant, jusqu'à ce que ses vagues le submergent, emportant dans leurs abîmes le diadème impérial.

Celui qui doute de telles affirmations n'a qu'à observer les événements récents et à juger. Quelques efforts que fasse François-Joseph, il ne réussira pas à renouveler le pacte avec la Hongrie dont le terme expire. Et il ne le renouvelle pas en apparence pour des raisons économiques, mais en réalité pour des raisons politiques, qui ont. pour mobiles, d'intenses passions révolutionnaires. Imaginez-vous que l'Angleterre se refuse à maintenir la constitution traditionnelle qui sert de base aux relations entre ses peuples et la Couronne, entre la Couronne et les Chambres, entre les Chambres et le gouvernement, quelle révolution! Eli bien! c'est quelque chose d'analogue à la constitution britannique qui représente le pacte entre l'Autriche et la [Hongrie qu'on a établi sur une entité sociale supérieure comme base, à laquelle on a donné le nom de monarchie austro-hongroise. Ii résulte de là que François-Joseph a deux ministères: l'un en Autriche et l'autre en Hongrie. Le Ministère de Vienne demande au Ministère de Pesth qu'il augmente sa quote-part dans le budget commun, et le Ministère de Pesth, qui n'entend pas de cette oreille, reste sourd à toutes les propositions du Ministère de Vienne.

Dans cette querelle, où les intérêts de chacun sont enjeu, les deux chicaneurs marchent à la ruine commune. Un grand parti séparatiste se forme. Il marche au combat sous les ordres de l'héritier de Kossuth,

lequel se sent incapable de conserver à l'Empereur et à la grande œuvre de Deak leur vrai symbole par considération pour son glorieux père qui, ayant dévoré les multiples amertumes d'anciens désastres, savait apprécier à leur juste valeur les nouveaux triomphes. Le Ministère hongrois est présidé par Banfïy, qui est partisan du statu quo et l'ennemi implacable de tous ceux qui cherchent à pousser son gouvernement vers la droite ou vers la gauche. Il veut arriver à une transaction à la fois avec l'Empereur et avec le tribun Kossuth, mais il n'obtiendra pas d'autre résultat que de s'affaiblir considérablement et à s'épuiser d'une manière incurable dans des perplexités et des incertitudes faciles à contracter, même pour les hommes d'Etat les plus avisés, lorsque, allant au-devant des catastrophes et ne pouvant les empêcher, ils ajournent les réformes, abusent des délais et aggravent une -situation dont ils ne peuvent éviter le dénouement.

C'est ainsi que tout va de mal en pis. Parmi les nombreuses races qui composent son empire, François-Joseph a choisi chez les Polonais son chef de gouvernement impérial en la personne du comte Badeni, qui apporta à Vienne ses procédés de gouvernement appliqués autrefois en Galicie, cette portion de la Pologne, qui, avec la République de Cracovie, fut domptée par la famine et arrachée à la nation martyre par la cupidité de l'Autriche. Badeni est régionaliste. 11 procède donc, dans son administration, d'après une informe méthode de décentralisation théocratique qui tient du moyen âge. et que les réactionnaires espagnols voudraient voir appliquer dans leur pays, une méthode incohérente qui ne permet pas que dans ses mains s'accordent l'élément séparatiste et l'élément fédératif, car, dans ses tergiversations, il pratique un culte égal pour les deux éléments, donnant satisfaction aux Tchèques, dans la question des langues officielles, — question difficile et compliquée, parce qu'elle contient une part de cette force centrifuge de l'empire qui fractionne sa chaotique et incompréhensible agglomération en imperceptibles aérolithes. comme une planète qui se décomposerait dans l'insondable immensité du vide. Alternativement ami et ennemi du démagogue Lueger, aussi affligé de l'intolérance religieuse que de l'utopie communiste, il le combattit d'abord avec ardeur, pour l'écraser ensuite en le flétrissant, sans lui laisser le temps de se reconnaître entre son expulsion de l'ilôtel de ville de Vienne et son châtiment par la cité qu'il opprimait et troublait. Badeni a excité les races de l'empire les unes contre les autres, en leur refusant le droit commun et le moyen indispensable de coexister: iJ a donné de la recrudescence à la rivalité des Teutons et des Slaves qui m1 veulent pas reposer dans le môme cimetière, comme si leur- atomes devaient se combattre dans les sépultures à la faconde leurs idées dans la vie ; il a suspendu les sessions des Gortès après avoir déchaîné des querelles matérielles entre les députés qui se crachaient au visage el se souffletaient ainsi que des bambins qui se seraient battus à coup- de pierre, présage d'autres nombreuses et sanglantes batailles; il a provoqué d'une façon exagérée les prétentions germaniques, au point que les Allemands réclament une suprématie morale et politique aussi grande et aussi étendue que celle dont ils supposent avoir joui

sous leur antienne civilisation,; il a suggéré à la Bohême l'idée de compliquer le dualisme austro-hongrois en formant une troisième o n t i l é ; il a soulevé de telles difficultés que toul le monde s'écrie : Finis Austriœ. En présence de la dissolution de ce vieil empire qui tyrannisa si longtemps le inonde entier, nous nous enorgueillissons d'appartenir à une face d'égalité et d'unité comme noire race latine, chaque jour plus glorieuse et à une démocratie de progrès comme la démocratie espagnole, certain qu'elle ne verra pas les horizons do l'avenir se fer r

devant ses yeux, ni sa vie exubérante s'épuiser avec le sang de ses veines. C'est une effrayante énigme que le génie de Guillaume II! Les comparaisons avec llamlet sont devenues aussi coma nies que celles avec Œdipe, Prométhée, Job et Don Quichotte; elles sont tombées des cieux des lettres humaines dans le cœur des langues vulgaires en passant par le crible des colloques intérieurs, dans les conversations privées, comme par celui des articles politiques dans les feuilles quotidiennes. Mais si la comparaison précitée n'était pas devenue un lieu commun, nul n'aurait pu servir de comparaison au potentat allemand comme le prince danois, ce produit du génie de Shakespeare traduit dans toutes les langues humaines et admiré sans réserve par tous les hommes dans toute la succession des siècles. Ses contradictions perpétuelles, ses brusques saillies, sa contemplation éternelle d'une ombre vénérée comme le fantôme, agrandi par la mort, de Guillaume Ier; ses soubresauts qui vont des doutes les plus philosophiques aux ferveurs les plus mystiques, la mésalliance des récréations mondaines avec les austérités cénobites; son passage des planches des théâtres aux pierres dos cimetières, ses apologies de l'amour qui crée et de la mort qui détruit on les identifiant dans l'éternité ; son inclination à combattre comme le chevalier Lohengrin tous les maux et à châtier de sa magique épée tous les scélérats; sa sollicitude à boire le vin de la communion dans le Saint-Graal rehaussé d'or comme un calice éthéré dans les abîmes azurés du mystère; son exaltation pour la propagande de l'Evangile pendant sa jeunesse, suivie, durant son âge mûr, de sa protection pour le Coran, lui impriment, dans notre prosaïque histoire contemporaine, si tachée d'impuretés contingentes à la réalité, un aspect et un caractère tellement étranges que s'il nous apparaît, soit avec ses explorations sur un navire fantastique dans les mers polaires illuminées d'aurores boréales, soi! avec ses phrases extatiques qui élèvent jusqu'aux étoiles des idées confinant à celles contenues dans les mélodies sublimes du Tannhauser, soit avec ses harangues aux chevaliers tontons coiffés de constellations, vêtus d'aube et décorés de la croix rouge, comme un héros légendaire de quelque drame romantique, comme un Barberousse sorti de son loinbeau, comme un Carlovingien revenu de l'éternité pour se rendre à Jérusalem, comme un Souabe ressuscité d'outre les morts pour venir venger le premier martyr de l'Allemagne; et, suivi de vieux pairs réveillés de leur sommeil éternel par le heurl dos âmes, il nous apparaît aussi comme un personnage tangible dont le génie surnaturel s'intéresse aux problèmes ordinaires el don! le gantelet de fer donne l'impulsion à notre vulgaire politique contemporaine.

Il serait d'un difficile problème psychologique de rechercher les moyens tortueux que l'esprit de Guillaume a suivis pour arriver à se convaincre que lui était échue, en lot, la protection de l'empire ottoman si près de sa chute, malgré les faciles et passagères victoires qui paraissent l'avoir ranimé, alors que, en réalité, elles n'auront fait qu'avancer l'heure suprême de son agonie et de sa mort. De quelque côté qu'on se tourne, les ombres de l'énigme augmentent et, avec elles, la confusion qui en est la conséquence. Les privilégiés de la fortune, placés par le destin aux sommets de la politique, s'arrogent un ministère providentiel dont les impulsions déterminées ont pour cause des raisons philosophiques ou des raisons historiques, La science et l'expérience entrent pour une égale part dans une telle prétention à l'accomplissement des grands travaux politiques d'où dépendent le sort des peuples, et où se renouvellent les phases des siècles. Victor-Emmanuel dut entendre des voix mystérieuses qui fixèrent sa destinée, en faisant naître en lui le désir invincible de combattre et de mourir pour l'unité italienne. Le dernier roi de Prusse, le premier empereur protestant d'Allemagne dut, à son tour, entendre des voix pareilles, car, comme Victor-Emmanuel, il offrit en holocauste sa tête couronnée à l'unité allemande. La pensée philosophique de notre siècle, qui créa ces entités appelées nationalités, et la conséquence héréditaire de tant de combats livrés, dans la succession des temps, par les deux maisons de Savoie et de Brandebourg, pour arriver à chausser les éperons et à ceindre les épées des chevaliers errants d'Italie et d'Allemagncs, les poussèrent à ces grandes aventures légendaires pour tenter l'impossible et risquer leur vie en se haussant à la taille et à la gloire de leurs colossales entreprises. Mais d'où a bien pu venir au jeune Guillaume l'idée de mettre l'empire allemand au service de l'empire turc qui se meurt? C'est que cette protection aura précisément un résultat contraire à celui qu'on croit. Autrefois, pour être protégés contre les Turcs, les Etats et les roitelets allemands se jetèrent dans les bras de Charles- Quint; pour être protégés contre les Turcs, les Magyars, d'un côté, et les Tchèques, de l'autre, annexèrent les couronnes de leurs rois à la couronne impériale; pour être protégés contre les Turcs, les Slaves se soumirent au joug des empereurs sacrés de l'Occident en leur demandant d'être à leur égard comme des Tzars méridionaux; et aujourd'hui, en vertu de systèmes philosophiques qui ont été vulgarisés par l'histoire, le jeune empereur d'Allemagne s'imagine qu'il est le chef de tous les monarques allemands, qu'il est destiné à rouvrir les portes de Sainte- Sophie pour y restaurer les traditions chrétiennes sans l'appui desRomanoffs, se- éternels compétiteurs, en y restaurant l'antique trône des deux Constantins, le premier et le dernier du nom, sur les bords enchanteurs du Bosphore racheté, et sous les cieux splendides de Constantinople rebaptisée dans une l'àque nouvelle qui s'appellera la résurrection de la Grèce el <!<' l'immortel Hellénisme.

Je ne puis expliquer l'énigme qui est contenue dans cette conlradiction entre les origines et les destinées de l'Empereur allemand qui, aujourd'hui, sans tenir compte du passé ni regarder l'avenir, suit une politique étrangère favorable à la Turquie, qu'en l'attribuant à des

motifs de politique intérieure chaque jour plus absolutiste en Prusse el plus réactionnaire en Allemagne. A l'exception d'un certain penchant héréditaire pour l'Italie, l'empereur Guillaume nourri! pour les peuples progressistes, la France républicaine, la Grèce restaurée et l'Angleterre libérale surtout, une hostilité déguisée née dune part de ses convictions personnelles, et, d'autre part, des convictions que lui impose son passé héréditaire corrompu. C'est ainsi qu'il protège tous les gouvernements réactionnaires pour que toutes les réactions universelles justifient sa politique de réaction à l'intérieur de son empire. Et, de tous les Etats réactionnaires, pas un ne pousse aussi loin le mouvement de retour vers les siècles disparus que cette Turquie qui, pétrifiée dans son Coran, sans autre instrument de gouvernement que le sabre, est digne de la succession d'Attila et de ses Huns. Bismarck prétendait que le premier Slave des Balkans ne valait pas les os du dernier grenadier de laPoméranie et Guillaume croit, au contraire, que le Sultan vaut la gloire du nom chrétien etl'oflrande du glorieux destin que les héroïques fondateurs de la maison de Brandebourg portèrent si haut dans la défense de la chrétienté. Et il le croit, non pour des raisons de politique extérieure, mais pour des raisons de politique intérieure. Décidé a calquer l'Allemagne d'aujourd'hui sur l'Allemagne féodale de jadis, il croit avoir besoin, dans le colossal mouvement de recul qu'il imprime à son empire, de tous les facteurs réactionnaires qui se trouvent à sa portée, afin de noyer, dans son œuvre de réaction, les protestations et les exemples que peuvent lui opposer les nations progressistes. Et, à cette réaction intérieure, intense et formidable, qu'il inaugure, il veut une réaction extérieure correspondante pour sacrifier les peuples émancipés à une stabililé despotique, à un despotisme ottoman. Au printemps de sa vie el au commencement de son règne, il cultivait les idées nouvelles, il affichait des prétentions au titre de fondateur du socialisme, puis il convoquail à Berlin, dont il faisait une Nicée pour la circonstance, un concile œcuménique ayant pour programme de fixer les dogmes réactionna ires el d'enchaîner le verbe socialiste. Ses juvéniles aspirations pour la liberté ne tardèrent pas à s'effeuiller, ainsi que des Heurs qu'un vent du Nord emporte, et sa vie d'empereur est devenue une menace perpétuelle contre toutes les libertés, surtout contre la liberté de penser. Des législateurs libéraux rêvaient de faire accorder le code militaire et le code pénal, il opposa son veto à cette importante réforme. Il a remplacé des ministres libéraux par d'autres ministres qui, traîtres à leur passé, justilient la confiance de leur monarque en persécutant la liberté. Les camarillas militaires et cléricales sont toutes-puissantes à la Cour. Il soutient des projets de lois qui mettent en interdit tous les droits d'association et de réunion : il s'est mis à la tète, en un mot, de la plus violente réaction qui ait jamais clé constatée dans les sphères législatives et gouvernementales d'un pays de nos jours.

Pour se convaincre à quel point nie- observations se trouvent justifiées par les faits, il n'y a qu'à examiner avec attention les événements qui se passent ebaque jour en Allemagne, depuis quelque temps. Un homme d'Etat comme Caprivi, petit-fils d'un exilé du temps

des persécutions religieuses, représentait, dans le gouvernement, l'esprit progressiste, l'extension des libertés parlementaires, la conliance dans le droit naturel. Opposé à l'idéal césarien incarné par Bismarck, il était l'appui résolu de toutes les libertés contemporaines. Grâce à l'iniluencc de «es grandes vertus politiques, son gouvernement apparaissait, dans l'Empire allemand, comme une oasis de progrès, lent et mesuré, il est vrai, mais continu et tenace. Aussitôt, les camarillas des courtisans se mirent à le combattre, avec tant d'acharnement et tant de bonheur, qu'ils l'obligèrent à descendre du pouvoir. En ce moment il promène ses tristesses et dévore ses amertumes sur les rives du lac Léman. L élément néo-luthérien, qui est aussi réactionnaire en Prusse que l'est, ici, notre élément néo-catholique; le pouvoir prétorien, qui est si fort que la société ressemble à un campement, et l'Etat à une caserne; le féodalisme agricole, qui a poussé de telles racines que les fermes se changent en châteaux seigneuriaux, comme ceux que les paysans soulevés rasèrent au temps de Luther; la cupidité protectionniste et jouisseuse, qui développe un véritable cordon sanitaire contre les produits de la France, à l'Est et contre ceux de la Russie, à l'Ouest; l'oligarchie industrielle, soutenue par l'implacable Sturmm, qui redoute que les peuples germains ne revendiquent les libertés nécessaires, en face des ouvriers constitués en sociétés libres et spontanées, forment un tel ensemble de causes réactionnaires que les Germanophiles les plus exaltés eux-mêmes craignent que l'Empire, ainsi conduit par les erreurs absolutistes, ne marche à une catastrophe irréparable. Le ministre Marshall combattit avec ardeur, et le chevalier Caprivi avec timidité. ces dispositions de l'empire allemand au suicide. Mais la timidité du second subit le même châtiment que l'ardeur du premier. Marschali fut déposé et remplacé par le piétiste Buloff; le chancelier, tenu en respect comme un malade dans une clinique ou un cadavre sur une table d'anatomie, pour avoir désiré réformer le code militaire, fut remercié et remplacé parle général AValderseé. qui personnifie la politique prétorienne et s'oppose à toute innovation militaire. Marschali voulait aussi modifier l'organisation d'une police qui est une aftliction pour l'Empire, mais L'Empereur lui en sut un si mauvais gré, qu'en congédiant l'homme d'Etat il combla de faveurs ses arrogants sbirres. Aujourd'hui, à coté du général Waldersee, le protectionniste et réactionnaire Miquel s'est entièrement emparé de lame de Guillaume II. Apôtre de la révolution avant de devenir ministre des Finances ; membre du parti qui, en 1848, proclamait dans les rues de Berlin, de Dresde et de Tienne, l'unité allemande, par le moyen de la démocratie et de la République ; disciple du célèbre Lasalle, ce socialiste aussi remarquable dans les exercices intellectuels de la pensée abstraite que dans les exercices pratiques de la politique réelle : organisateur, avec ce savant aussi grand par les idées que par l'action, du socialisme allemand moderne. Miquel met aujourd liui les trésors de ses longues expériences el de ses fortes études au service de la réaction en limitant, au point de l'étouffer, le principe social par excellence, le principe d'association.

Mais 1 Empereur craint de ne pas réussir dans les plans réaction-

naires dont il poursuit l'exécution avec tant de persévérance. Pour suivre la politique de Bismarck, il l'aul avoir la stature de cel homme d'Etat. Dans celle politique à la Bismarck, cette voie dangereuse où Guillaume s'est précipité à l'étourdie en s'imaginant qu'il cédait à la pression de l'opinion publique, s'il triomphe, l'honneur restera pour le chancelier de fer que la force implacable de la logique des choses ramènera un jour au pouvoir, et s'il échoue, la responsabilité sera pour lui seul. De même qu'il n'y a pas à se former des illusions au sujel du pouvoir personnel de César, il n'y a pas non plus à se former des illusions au sujet de la durée de l'unité allemande. Tous les peuples de l'Allemagne méridionale ne rêvent que de la séparation et insupportent le joug impérial et unitaire que parce que ce joug les défend, d'une part contre l'invasion étrangère et les maintien!, d'autre part, dans leurs droits respectifs. Si l'unité germanique n'était pas à ce point utile aux petits États dont les forces intellectuelles et physiques se meuvent en Allemagne comme dans un cachot où ils seraient enchaînés, ces jCitats, aujourd'hui, briseraient les portes de leur prison et reprendraient leur indépendance.

La preuve que mes appréciations ont un fondement solide, c'est que ces mêmes Etats opèrent, dans leur sphère, un mouvement particulariste absolument contraire au mouvement opéré par l'État central. En effet, tandis que ce dernier promulgue des lois de tendances réactionnaires et féodales sur les frontières de la Russie, pour ensuite en étendre l'application à tout l'Empire, ceux-là présentent, dans leurs Parlements respectifs, des lois d'un caractère vraiment progressiste et démocratique, dans le but de restreindre l'effet des projets réactionnaires et s'opposer à un retour en arrière qui produirait une révolution. Et Guillaume, sur les hauteurs vertigineuses de son pouvoir, au milieu des llalteries intéressées de ses courtisans, aurait tort de manifester du dédain à l'égard de ce mouvement particulier qui heurte le mouvement général, car l'histoire nous apprend comment un régime est exposé à tomber lorsque, comme le régime impérial allemand, il fausse la destinée pour laquelle il a été créé et renie le principe d'où il est sorti; lorsque, au lieu de suivre sa marche progressive naturelle, il essaie de rétrograder jusqu'à l'abîme où le passé agonisa et mourut. Et cette observation peut s'appliquer aussi bien au point de vue économique qu'au point de vue politique. Il n'y a rien de si séduisant, à première vue, comme celle croyance qu'en élevant une muraille de Chine aux frontières douanières d'un pays, on protège les produits nationaux et l'on nuit aux produits étrangers. Le paysan allemand qui se trouve aussi éprouvé par la surproduction nationale et la concurrence étrangère que le sont les agriculteurs des autres pays, pousse le gouvernement central à interdire sur le territoire allemand toute circulation des blés lusses. La Russie, simple et expéditive dans ses projets, par son caractère néjgatif si aisé à conduire, se révolte contre ces procédés qui peuvent avoir des conséquences très graves puisqu'ils touchent à des problèmes d'où dépend la stabilité môme de l'empire allemand. Aux alliances politiques se rattachent toujours, par quelque côté, les relations économiques. Les peuples.

après avoir lutté sur le terrain économique, finissent par lutter sur le terrain poli tique. L'Allemagne a plus à ménager la Russie aujourd'hui que jamais, parce que l'inclination moscovite pour la France place la couronne de l'Empire germanique entre l'enclume de ses frontières de l'Est et le marteau de ses frontières de l'Ouest. Il est impossible que Guillaume puisse maintenir la politique réactionnaire que lui conseillent les politiciens à courte vue de l'Allemagne, sans protéger le féodalisme territorial par une ligne de douanes prohibitives sur la frontière orientale; et il ne peut élever ces douanes prohibitives sans susciter, en Russie, des colères multiples; et il ne peut susciter ces colères sans restaurer, par l'union des forces de la Russie et de la France, l'hégémonie de cette dernière sur l'Europe; et il ne peut restaurer l'hégémonie de la France sans lui restituer l'Alsace et la Lorraine ; et il ne peut faire celte restitution sans remettre en question l'équilibre européen; et il ne peut remettre en queslion cet équilibre sans provoquer un conllit universel et sans briser l'unité de l'empire allemand.

Pour toutes ces raisons et d'autres encore, il convient que Guillaume s'arrête dans la voie de la réaction insensée où il s'engage. La force peut beaucoup, vaut beaucoup et signifie beaucoup dans le monde; mais elle ne peut, ne vaut, ni ne signifie ce que peut, vaut et signifie une grande idée. Le mouvement mécanique de l'Univers naît d'un facteur éthéré et impalpable comme la lumière. 11 faut lui rendre les hommages que sont accoutumées de lui rendre toutes les théogonies.

Pendant que vous servirez le progrès humain, vous serez forts. Si vous vous avisez de tomber dans la réaction, toutes les forces vous manqueront à la fois et toutes les générations vous maudiront. C'est l'opinion de la conscience et de l'histoire.

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Les découvertes récentes. — Nansen et le Pôle. — Andrée et son ballon. — Le télégraphe sans fils et Marconi. — Importance des découvertes au point de vue de l'Histoire universelle. — Dynasties d'industriels. — Traditions qui entourent l'origine des grandes inventions. — La mort et les morts. — Tristesse et solitude. — Mort du philosophe Vacherot. — Mort du Primat Monescillo. — Assassinat de Canovas. — Testament de ce dernier en matière de politique intérieure. — Agitation en Portugal.

Nous assistons aujourd'hui, plein d'admiration, aux innombrables et grandioses efforts qui sont tentés de toutes parts dans le but de procurer à l'homme la connaissance parfaite de l'Univers cl. sa domination, chaque jour plus grande, sur notre planète. Le nom de Nansen, nom du sublime navigateur norvégien qui consacre sa vie à la découverte, au milieu des glaces éternelles, désertes et inhabitables, du secret que nous cache le Pôle, ce nom, immortel déjà et qui dépasse en popularité les noms de tous les guerriers et de tous les conquérants actuels, n'ous prouve combien les idées historiques ont changé aujourd'hui et combien nous préférons les triomphes du travail aux triomphes des batailles. Un million de francs, tel est le chiffre qu'a rapporté, à l'argonaute de la science le célèbre volume historique dans lequel il raconte, comme Colomb dans son journal, les alternatives de ses espérances et de ses désespoirs, les efforts de ses bras, l'intensité de ses souffrances, les traces des pas découvertes à travers les neiges, cristallisées comme des diamants au milieu de la longue nuit d'hiver qui dure six mois, et que rougissent les aurores boréales, aux lueurs sanglantes desquelles on aperçoit les Esquimaux enveloppés, tels des ours blancs, dans leurs impénétrables peaux de bêtes, et les baleines qui s'ébranlent comme d'énormes masses de jais, à travers les glaçons transparents qu'agitent les secousses imprimées par les cétacés et qui sont renversés sur la surface cristalline de la mer, semblable à du marbre, dans un éboulemeni d'avalanche gigantesque.

Après le voyage de découverte de Nansen, nous avons eu le ballon d'Andrée, destiné également à aller vers le Pôle et comparable, dans sa forme cylindrique, à un poisson ailé qui serait appelé à voler et à nager au milieu d'une atmosphère sans lumière et à travers une mer sans mouvement.

Et, comme si ces efforts n'étaient pas suffisants pour démontrer les progrès que réalise l'homme chaque jour, grâce à ses travaux et aux

applications pratiques qu'il fait des découvertes de la science afin d'arriver à dominer sur toute la surface du globe, Marconi expérimente en ce moment, avec des chances de succès, le télégraphe sans fils dont les avantages seront immenses; car il permettra à deux personnes placées loin l'une de l'autre de communiquer librement sans avoir besoin de ce réseau conducteur immobile qui est indispensable aujourd'hui. On évitera aussi, grâce aux avis qu'il communiquera, les tempêtes horribles qui causent encore actuellement tant de naufrages. Admirons donc le travailleur et ne méprisons pas son travail.

Les combats précèdent Je travail. Les noms de Ninus, de Sésostris, de Nabuchodonosor sont prononcés plus souvent aux âges historiques que ceux de ces bienfaiteurs du genre humain dont les efforts nous ont permis d'étendre notre empire et notre domination sur la nature et sur la matière, si réfractaire en présence de notre volonté et de notre pensée. Imaginez -vous l'homme primitif se confondant, ou peu s'en faut, grâce à son existence presque végétative, avec le monde inférieur inorganique; n'ayant pas encore de feu à sa disposition, sans moyen aucun de battre et de forger le fer ; vêtu des filaments végétaux que lui fournissent les lianes des forêts gigantesques; armé d'une hache de pierre grossière dont le tranchant a été obtenu par un long frottement avec d'autres pierres ; habitant des cavernes ouvertes sous les eaux et semblables aux retraites que creusent les castors à l'aide de leurs instincts rudimentaires ; obligé de se nourrir, comme les bêtes féroces, de proies prises dans la course de ses chasses sans fin ; en perpétuel combat avec les éléments hostiles; en guerre sans trêve avec toutes les espèces inférieures; — imaginez-vous cet homme ainsi confondu avec la nature et élevé d'un degré à peine sur l'échelle animale; profitant de l'appui que lui prête parfois sa femelle ; sans pressentiment, en quelque sorte, de la postérité, et songez cà quelle hauteur au-dessus de la nature sauvage l'ont porté ses inventions, lorsque, sortant de ces misères, il a pu gravir les hauts sommets où il a saisi la foudre dans sa main et où il a pu donner à sa parole et à son écriture les ailes rapides de l'éclair.

L'histoire n'a recueilli ni les noms des premiers inventeurs, ni les actes des premières inventions; ce soin a été dévolu à la poétique légende, et ce sont des fables arabes qui nous les ont fait connaître ; mais malheureusement ces récits, en passant d'une bouche à l'autre, ont modifié et altéré la vérité. Le nom de Prométhée, du Titan qui dérobe son feu à Jupiter, le feu que ne sait se procurer aucune autre espèce en dehors de l'espèce humaine, est mêlé intimement à l'invention de la flamme du foyer, c'est-à-dire de l'élément éthéré dont la lumière nous éclaire et. dont la chaleur nous ranime. La légende bien connue, qui passe de mythologie en mythologie, légende personnifiée par Cérès, dont la lillc si tendrement aimée, si belle, si innocente, la déesse Proserpine, descend pendant une partie de l'année aux enfers et remonte pendant l'autre partie — la meilleure — à l'Olympe, nous enseigne simplement que les hommes ont découvert le froment, qui passe des ténèbres du sillon, sous les glaces de l'hiver, à la lumineuse

époque où les épis éclosent pendant les chaleurs du printemps. L'épisode biblique de Noé recueillie par la science moderne, telle qu'elle esl racontée dans le premier chapitre de la Genèse, parmi les légendes arabes delà Chaldée, représente el signifie l'invention du vin.

Ainsi donc, quiconque désire savoir à quel prix son! estimés les grandes inventions et les immortels inventeurs d'après la tradition orale, n'a qu'à se reporter à l'un quelconque des livres dans lesquels a été enregistrée et formulée cette tradition. Par exemple, l'histoire des Patriarches, depuis la Création jusqu'au déluge, est renfermée dans une demi-douzaine à peine de chapitres de la Genèse. Et, malgré sa brièveté, elle raconte les créations géologiques et les créations industrielles. Deux généalogies, dont la racine commune est Adam, parlent l'une de Caïn et l'autre de Seth et bifurquent bientôt en deuxdescendances, comprenant l'une et l'autre une série d'inventeurs. La généalogie de Caïn produit tous les grands industriels jusqu'à Tubal qui vécut au début de l'Age véritable du cuivre, et la généalogie de Seth engendre les grands agriculteurs jusqu'à Noé lui-même, le véritable inventeur du vin. Jamais la vigne n'aurait pu paraître sur la terre, si ces hommes extraordinaires n'avaient pas dompté les bêtes sauvages et s'ils ne les avaient pas courbées sous le joug. Et il ne su M il pas d'assujettir les animaux à l'homme après de longues et terribles résistances; il fallut encore fabriquer ces instruments de fer qui ouvrent le sein de notre mère la Terre, pour chercher dans ses entrailles le secret de la vie universelle. Etudiez la descendance de Caïn et vous verrez qu'elle laisse deviner, dès ses premiers représentants, tous les progrès qui seront accomplis par le travail comme couronnement de l'œuvre entreprise : l'épi de blé viendra jaunir sous les feux du soleil : la grappe de raisin rougira au milieu des pampres; et les arbres fruitiers se couvriront de guirlandes de fleurs odorantes et de fruits savoureux. Hénoch, fils de Caïn, élève un foyer. Saraï invente la tente que les tribus errantes emportent sur leurs épaules, et transforme plusieurs espèces sauvages en espèces domestiques. Tubal découvre la flûte dont les accords accompagnent le chant des oiseaux et se répandent en notes mélodieuses sous le ciel et à travers les campagnes; comme Cérès, il prépare le fer, et, ce faisant, il forge la pioche qui creuse les fossés el la charrue qui ouvre les sillons.

Dès lors, le monde, racheté en quelque sorte par ces grandioses efforts du travail, commence à entrer dans la période des harmonies de la civilisation. Il n'y a pas à en douter : l'humanité a attribué une grande importance à la découverte du vin. A la suite de tanl de siècles, après avoir été spiritualisé par les sages dans la mesure où nous le voyons encore aujourd'hui sous les voûtes de nos Cathédrales consacrées au Dieu-Esprit et dans l'atmosphère desquelles voltigent des essaims de pures pensées métaphysiques, le vin esl offert à Dieu sur les autels par le prêtre qui voit dans cette libation qu'il fait au ciel, la meilleure entre toutes les offrandes. L'antiquité classique a eu le dieu du vin; un dieu, venu après une longue pérégrination de l'Inde jusqu'en Grèce, suivi d'une foule de gens ivres, symbole des douces mélodies,

personnification des plaisirs, vrai type de l'excès dans la vie et delà plénitude de l'être.

A coup sur, ce ne sont pas les Aryas qui ont découvert le vin. L'invention de cette vivifiante liqueur est due aux Sémites. C'est pour cette raison que la poésie hébraïque et ses effusions lyriques ont chanté sur tous les tons la vigne, les jets ou sarments de la vigne, les pampres verts au printemps et pourpres à l'automne, le pollen des vignes, la belle grappe, la bienfaisante vendange, le pressoir parfumé où déborde le moût. Eh bien! tout cela veut dire, tout cela signifie en réalité que, si l'invention ou découverte du feu a trouvé son écho dans les traditions relatives à Prométhée, l'invention ou découverte du vin a, elle aussi, trouvé son écho dans les traditions relatives à Bacchus et à Noé. Telle est la trace profonde que laissent dans la mémoire des hommes les inventeurs utiles.

Combien l'homme préfère aujourd'hui savoir le nom de celui qui a inventé le moulin à farine que connaître celui qui gagna la bataille d'Arbelles ! Mais l'habitude de l'imitation est presque aussi impérieuse dans l'humanité que parmi les singes : un usage, contracté dès l'antiquité par les historiens, a composé l'histoire humaine d'une trame épaisse de guerres et de combats. C'est pourquoi, les découvertes sont restées dissimulées dans la pénombre des crépuscules et les récits qui en ont été faits ont acquis un caractère intermédiaire entre l'histoire et la fable. C'est à cela peut-être, à ce caractère, moitié fabuleux, moitié positif, que prend, en général, le récit des découvertes, qu'est due l'indifférence avec laquelle celles-ci ont été accueillies par le public et le peu d'importance que leur a reconnu l'Histoire. La vérité est que si l'on met en présence les volumes consacrés à la politique e.t à la guerre et les volumes consacrés au travail et à l'industrie, on est surpris, effrayé même, de l'incroyable disproportion qui existe entre eux.

Je comprends cela à une époque où l'on considérait le travail comme vil. et où l'on méprisait le commerce, abandonné aux gens de rien, aux gens qui ne pouvaient avoir aucun contact avec la noblesse. Mais, à notre époque elle-même, l'époque par excellence du travail et de l'industrie, on voit les noms des généraux sur toutes les bouches et en tous lieux, tandis que les noms des inventeurs se perdent injustement dans l'oubli. Pour un Galvani, pour un Franklin, pour un Daguerre, pour un Edison qui sont connus dans toutes les classes de la société et dans tous les pays cl qui ont placé leurs découvertes sous le sceau de leurs noms, que de gloires oubliées, que de gloires méconnues!

Lorsque nous voyageons en chemin de fer, comme emportés par les ailes du vent, nous ne nous souvenons pas de Watt qui appliqua la vapeur à la traction; nous ne pensons pas aux ingénieurs qui ont terminé la ligue qui va de Liverpool à Manchester, et qui date de 1830. Et ce qui se produit pour la vapeur, se produit également pour le télégraphe. Le miracle s'accomplit en votre présence : la parole confiée à un appareil quelconque de la Floride ou de la Patagonie, arrive instantanément à vos oreilles : le fait qui s'est passé au delà de la muraille de Chine ou sur les bords des fleuves de l'Inde, est connu de vous, aussi vile que s'il s'était

produit clans votre voisinage ou même dans votre quartier. Grâce à un mince fil de métal, qui se rit des climats et des océans, vous êtes semblables à des dieux, présents partout en même temps, et vous avez connaissance des sensations et des idées du genre humain, comme si vous ne formiez avec tous vos semblables qu'un seul et même corps. Et cependant vous ignorez tout du professeur de Gœttingue Lichtenberg, le premier qui ait appliqué l'électricité à la télégraphie; vous ne savez rien de l'industrieux Wheatstone, le premier qui ait établi une ligne télégraphique en Angleterre; ni de l'immortel Morse, mieux connu des gens du métier, des télégraphistes, que les précédents, mais inconnu du public, bien qu'il ait obligé la machine électrique à écrire, à parler en quelque sorte, à l'aide de ses sonnettes d'alarme : magiciens plus prodigieux et plus surnaturels que les chercheurs de la pierre philosophait', puisqu'ils ont découvert des richesses bien supérieures à l'or en centuplant les forces de notre espèce, et en étendant sur la création l'empire de notre intelligence et l'intensité de notre vie.

Les hommes de l'avenir ne seront pas aussi ingrats. Les premières années de notre siècle seront chères à la mémoire universelle, non, certes, à causes des victoires napoléoniennes, chantées par mille poèmes, mais pour une cause bien différente, pour cette pile de Volta, où l'électricité diffuse se condense, et qui tient en réserve dans ses liquides et dans ses métaux des forces telles qu'elle apparaît comme une réduction de l'Univers, comme un résumé des agents chimiques dont se sert la nature pour produire et conserver la vie.

Aujourd'hui même, lorsque vous entrez dans la cathédrale de Pise, sous ses voûtes semi-orientales, au sein de l'édifice original par excellence que nous a transmis le moyen-âge, vos yeux se dirigent, ainsi que votre esprit, vers cette lampe, suspendue à la pierre centrale du transept, dont la flamme vacillante, consacrée à Dieu, et dont les oscillations continuelles suggérèrent à l'intelligence de Galilée la théorie du pendule qui a permis à ce savant de démontrer la forme de la terre el d'affirmer qu'elle se meut au milieu des sphères célestes.

Sous peu, les peuples modifieront le but de leurs voyages actuel-. Pleins de reconnaissance pour leurs bienfaiteurs, ils iront visiter, par exemple, l'écueil voisin d'Alexandrie et connu sous le nom de Pliaros, cet écueil qui a donné son nom aux phares modernes, ces étoiles terrestres, ces lampes bienfaisantes, ces guides sauveur- qui montrenl aux navigateurs les côtes, et les invitent à lutter contre les éléments el à vaincre la force par le travail, victoire sans laquelle la vie n'a aucune valeur.

A la vérité, pour comprendre toute l'importance des découvertes, il faut changer entièrement le sens historique, jusqu'au sens poétique lui-même. Si, unjour, vous vous promenez à travers les vertes campagnes de Jativa, peu de personnes pourront vous dire que c'est là qu'a été inventé le papier moderne, si différenl du papyrus des uns el du parchemin des autres, dont l'emploi était exclusivement réservé, à eause de son prix élevé, aux grands et aux puissants de la terre. La mince feuille, passant entre toutes les mains, initie les hommes à L'émancipa-

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tion intellectuelle de l'humanité. Lorsque vous la prenez, lorsque vous lui couliez votre pensée et votre secret, jamais vous ne songez à tout ce qu'a fait celle matière légère, si peu coûteuse et si répandue, pour votre lente rédemption. Les Chinois, race bien peu religieuse, ont presque divinisé, plus que divinisé, immortalisé le troisième empereur de la dynastie Tag, parce qu'il a inventé le papier.

Mais tout le monde sait combien inutiles ont été pour nous les inventions des chinois. Isolé derrière sa muraille qui le sépare du reste du monde, ce peuple a ressenti les mômes besoins que nous et leur a donné satisfaction d'une manière analogue à la nôtre ; mais les inventions chinoises, la boussole, la poudre, le papier, n'ont pas été connues des autres parties de l'Asie, encore moins de l'Europe.

Au moyen âge, lorsqu'on découvrit l'eau-de-vie, tout le monde crut qu'on avait trouvé Pélixir d'immortalité. Son inventeur fut Abul Hasem qui avait son laboratoire au milieu de ces jardins voisins de Cordoue dont la beauté est célébrée dans les relations des chroniqueurs arabes. Ce médecin musulman fit part de sa découverte au savant Arnaud de Villeneuve, son disciple, et Arnaud à un de ses disciples, non moins illustre, Raymond Lulle; et, grâce aux relations continuelles établies entre la Catalogne, la Provence et l'Italie, elle ne tarda pas à être connue de toute l'Europe. Le papier et l'eau-de-vie, quelles inventions utiles ! Et cependant combien ignorée est leur histoire ! Et il en est de même pour tout. Le bruit des armes a été plus fort que celui des coups de pioche et du frottement de la charrue au contact du sol. Et jamais cependant nous ne serions devenus les maîtres de notre planète sans ces inventions admirables qui nous ont fait connaître sa constitution, sans la découverte de ses zones géologiques, de son continuel rayonnement, de son refroidissement graduel, de ses couches de terrains superposés et de tout ce que nous enseigne encore le progrès.

On dit ici qu'une longue vie es! le résultat des bénédictions céleste-, et qu'elle est, chez celui qui en jouit, un signe de vigueur du corps en même temps que de Pâme. J'ai soixante-cinq ans; si je considère l'état de ma santé, je puis espérer pouvoir descendre pendant quelques années encore le cours naturel de ce fleuve aux ondes agitées qu'on appelle la vie; pourtant, bien que la plupart regardent comme un bonheur d'arriver à une vieillesse avancée, je la redoute, moi, plus que je ne la désire. Et nul ne doit la désirer s'il a autour de lui des êtres aimés; il doit considérer que l'éternité est là constamment, prête à dévorer nos existences, à emporter avec elle, dans les profondeurs de ses abîmes, tant et tant de personnes chéries qui nous abandonnent et nous laissent seul- sur les triste- plages du temps, alors que nous nous croyions inséparables en pensant que la mort ne pourrait jamais trancher des liens que. dans noire cœur, nous regardions comme indissolubles et éternels.

Ces jours-ci, j'ai vu le cerveau de Canovas, naguère rayonnant et répandant autour de lui les effluves de la pensée éthérée, traversé par des grains de plomb et brisé en morceaux, telle une misérable brique

pétrie d'un pou de terre. J'ai vu, exangues, avec la pâleur de cire de la mort, ces lèvres rouges où vibrait le verbe de la plus haute éloquence. Je ne veux pas regarder plus longtemps, car de tels enseignements nous font désespérer de la destinée de noire espèce et non- font redouter de voir se rompre, dans le vide, l'échelle mystérieuse de Jacob par laquelle nous nous imaginions nous élever vers l'infini à la recherche «'I à ht possession de la perfection.

Que de morts! Et, lorsqu'on y songe, c'est en vain que le soleil brille, que le ciel sourit, que la mer répand l'écume de ses eaux célestes contre recueil taillé comme un diamant, que les arbres répandent dans l'air l'oxygène vivifiant de leurs jeunes frondaisons, que les montagnes révèlent de la teinte de la violette les prairies aux vertes couleurs. L'Univers tout entier nous apparaît comme un champ de bataille sanglant où règne la mort avec son empire absolu, et les mortels, comme des monstres marins qui. après avoir dévoré leurs semblables les plus faibles, se mangent entre eux au milieu d'accès de colère, dans des combals perpétuels, poussés par la voracité de ces bêtes fauves qui teignent de san^ la mer toute parsemée, cependant, de germes de vie. Et ils a^issenfen cela sous l'impulsion du génie des ténèbres qui nous dit combien la haine et le besoin d'extermination l'emportent, malgré notre arrogance et notre orgueil, sur l'amour et la charité.

Nous avons eu à déplorer trois morts, ces derniers jours : celle de Vacherot, celle de Canovas, celle de Monescillo; grand philosophe, le premier; grand homme d'État, le second; grand prélat, le dernier; tous les trois mes amis intimes dans cette triste vie. où je compte tant et tant d'amitiés solides et illustres, à côté d'inimitiés sans nombre.

Je me rappelle encore Vacherot. tel qu'il était en 1875, si réfléchi dans sa pensée et si clair dans son langage ; assis sur les plages de la Normandie, sur le sommet des hautes falaises, au pied desquelles bouillonnait la mer, nous causions de l'invisible et de l'infini dans un dialogue qui, pour sa part, non pour la mienne, pouvait être qualifié d'entretien scientifique à la façon de Platon. Cependant nous n'étions pas dans le lieu où les dialogues de Platon révélèrent au monde étonné le Verbe de Dieu et l'immortalité de l'âme; on ne voyait point resplendir là, sous le ciel méridional, les crêtes aux couleurs changeantes de l'Hybla recouvertes de miel at tique et animées par les cigales d'été et par les abeilles aux teintes d'or ; l'air n'était pas chargé de l'arôme voluptueux des roses et des jasmins helléniques; on ne voyait pas couler, entre les lauriers-roses d'Apollon, le ruisseau de Castalie sortant de sa source abondante, et sur les bords duquel les artistes se réunissenl el les poètes viennent chercher l'inspiration. L'horizon gris, les fougère- septentrionales, l'odeur des algues, le sol recouvert par la marée, l'air chargé d'orage, nous inspiraient une tristesse profonde, et nous amenaient à faire des considérations sur la mort. Ajoutez a cela que la France, après ses malheurs, vivait sous la République, dont le premier lustre allait bienlùi s'accomplir au milieu d'inquiétudes et d'alarmes suprêmes. Des revers tels que ceux que venait de subir ce pays, exercent leur

influence jusque sur des penseurs considérés comme des êtres abstraits. Vacherot, disciple de Hegel jusqu'à Sedan, de Hegel essentiellement Germain, cherchait une autre doctrine qui serait née sur des terres moins funestes pour sa patrie que celles de l'Allemagne. Je le félicitai de son patriotisme de tout mon cœur; mais j'accusai sa philosophie de manquer de circonspection. Parce que les Anglais gagnèrent la bataille de "Waterloo sur Napoléon, fallait-il remplacer la science du génial Newton par quelque autre explication due à un savant appartenant à une nation alliée à la France? Vacherot prononça devant moi un discours admirable, dans la forme et dans le fond, pour me dire qu'il avait trouvé sa nouvelle doctrine en lisant et en méditant un savant Anglais, Spencer. Il est à noter qu'existait encore alors le condominium de la France et de l'Angleterre en Egypte. J'ignore si, après l'occupation exclusive des Anglais, le grand maître français a changé encore de doctrine, comme il se crut dans l'obligation de le faire après le désastre de Sedan.

Mais il convient de rappeler que tout en se rapprochant de Spencer, mon illustre ami ne se détachait pas entièrement de Hegel. Il n'existe pas de doctrine qui n'ait point de mère. Toute idée produit une autre idée. Si le dogme de la concurrence vitale fut transporté par Darwin du domaine des principes fondamentaux du plus grand système économique moderne pour servir à l'explication de l'origine des espèces, le dogme de l'évolution universelle expliqué avec tant de précision par Spencer, est un dogme, tant dans son application spirituelle que matérielle, sortant directement des entrailles de la pensée hégélienne. Si la science de Kant et celle de Hegel n'ont pu se séparer de Platon et d'Aristote après tant de siècles écoulés, comment pourrions-nous, nous-mêmes, faire abstraction des doctrines de Kant et de Hegel?

Historien fidèle de l'école d'Alexandrie à laquelle il a élevé un véritable monument: profond commentateur de la philosophie contemporaine clans ses dialogues scientifiques ; sage politique dans sa démocratie, Vacherot, qui mit Spencer à la place de Hegel en matière de philosophie, transporta également ses préférences sociales de la Monarchie à la République; mais, en agissant ainsi, il obéit à des convictions profondes et nous laissa l'exemple d'une vie sans tache, d'une parfaite droiture, tant dans ses pensées que dans ses actions.

Je puis parler avec calme et sérénité de Vacherot; par contre, il m'est impossible de faire preuve du même calme et de la même sérénité en parlant de Canovas. Vacherot était un ami selon la pensée; Canovas, un ami selon le cœur. Vacherot était mon aîné; Canovas avait à peu près mon âge. Je professais un culte scientifique pour Vacherot; pour Canovas, je ressentais une amitié exaltée de condisciple. Impossible de comparer la douleur que j'ai ressentie à la mort naturelle de Vacherot, à la douleur que j'ai éprouvée à la mort violente de Canovas.

Notre perpétuelle contradiction en matière d'idées servait de lien à notre constante amitié. El il était merveilleux de nous voir sans cesse en contradiction et en dispute sans jamais nous battre. Si, pendant cinq ans, nous en sommes venus à ne pas nous saluer, cela doit être

attribué à nos partisans, et non à nos sentiments. Il y a eu des gens plus Canovistes que Canovas et plus Castelaristes que Castelar. .Nous passions l'un et l'autre pour très infatués de nos personnes; on le prenait pour un superbe à la façon des despotes, et moi pour un orgueilleux à la façon des artistes. Lorsque je lis ces jugements, je ne les contredis pas, je hausse les épaules et je m'écrie : à la grâce de Dieu.

Il m'arriva un jour d'écrire que j'avais rencontré dans nia vie deux amis illustres, l'un en France, l'autre en Espagne, exerçant l'un et l'autre la même influence sur leurs deux nations respectives, Gambetta et Canovas, doués de toutes les qualités que le ciel accorde à ceux qu'il aime, mais affligés d'une même calamité : ne pouvoir souffrir aucune contradilion. L'article avait paru dans un journal du matin; le soir même, il y avait bal à l'ambassade d'Angleterre ; Canovas et moi, nous y assistâmes tous les deux. A peine entré dans les salons, je me trouvai face à face avec Antonio, comme je l'appelais toujours avec tendresse.

En me voyant, il s'écria : « Comment, Emilio, oses-tu dire que je ne puis souffrir aucune contradiction, alors que je te supporte depuis quarante ans, malgré tes contradictions continuelles, dans le journal, dans le livre, au parlement, au foyer domestique? » — Pour mon compte, moins j'étais d'accord avec lui dans mes querelles intellectuelles touchant à ses idées monarchiques, et plus j'admirais son génie inépuisable. Canovas fut, toute sa vie, le premier polémiste de la terre. Lecteur infatigable, il lisait, en murmurant, tout livre qui tombait entre ses mains. Ami de ses maîtres plus que quiconque, il les combattait, ou, pour mieux dire, il combattait leurs idées dans les séances académiques du samedi, avec une dialectique serrée, servi par sa merveilleuse éloquence. Les paroles abondaient sur ses lèvres comme les idées ; mais, au milieu d'un apparent désordre, prédomirfail la méthode; au milieu d'amplifications sans lin, prédominait la pensée.

J'ai connu des intelligences télescopiques qui ne savent voir que l'infiniment grand; j'ai connu également des intelligences microscopiques qui savent seulement apercevoir l'infiniment polit. Canovas avait à la fois un télescope et un microscope dans son intelligence. Mais je ne vais pas plus loin. Lorsque le temps aura apporté quelque calme à ma douleur, j'écrirai son histoire avec une lidélilé scrupuleuse et je porterai sur lui un jugement serein. Maintenant, je le vois à travers mes larmes ! Permettez que je pleure.

Don Antolin Monescillo est mort presque en même temps que Canovas; informé de la cruelle fin de ce dernier, arrivée presque à l'heure de son agonie, il eut encore la force, au milieu des tortures suprêmes de son corps ei des consolante^ visions de son âme, d'adresser par écrit des compliments de condoléance analogues à ceux que devaient susciter quelques instants [dus lard sa propre mort.

Monescillo était un Celtibère chez lequel le caractère el le génie ibères dominaient sur le caractère et sur la métaphysique celtiques. Droit, le corps puissant, la longue robe qu'il portait lui donnait une véritable majesté et lui permettait de produire le premier de- effets oratoires, l'effet qu'avant même de parler produit une belle preslance;

car Monescillo, aussi bien en parlant qu'en écrivant, était un orateur véritable. Aussi professait-il une réelle amitié pour Canovas, pour Moret, pour moi, pour tous les autres orateurs connus, à l'exception toutefois de Pidal, qu'il détesta toute sa vie pour des raisons théologiques, croyait-il, mais, en réalité, pour des raisons purement politiques. Jamais ne se rencontrèrent avec autant d'accord un aussi grand nombre d'orateurs, consacrés, chacun suivant ses aptitudes et son milieu, au service de la religion et des sentiments religieux.

Stature élancée, geste ironique, regard pénétrant, lèvres fines, teint pale, cheveux châtains, Monescillo, avec la pourpre ecclésiastique, m'apparaissait toujours, par la distinction de ses manières, par l'éclat de son intelligence, par l'éloquence de sa parole, par le charme de son accueil, comme un de ces prélats qu'a fait revivre le pinceau du Pinturrichio dans la divine libreria'àe Sienne.

Aujourd'hui que les hautes classes de la société ne donnent plus à l'Eglise d'Espagne aucun prince ecclésiastique, que les classes moyennes fournissent seules les hommes consacrés au sacerdoce, que tous les prêtres ont la même origine que les soldats qui viennent du plus humble village, Monescillo, bien que rural par son extraction, était doué d'une distinction élégante sans jamais avoir appartenu à la Cour et, encore moins, à la catégorie des courtisans. L'objectif de toute sa vie, ce fut la mitre de Tolède; et c'est avec la mitre de Tolède au front qu'est mort le grand prélat. Pour l'obtenir, il manifesta quelque impatience ; mais il ne lit jamais de bassesses. Son premier écrit, — car c'était un écrivain classique, — celui qui le mit au rang de nos plus éminents Docteurs sacrés, alors que lialmès était déjà mort, ce lut la réfutation des anathèmes lancés, avec une foi de néophyte, par le grand Donoso Corles, contre la raison humaine ; et les dernières paroles que j'entendis de lui, il y a deux mois, dans son palais épiscopal, alors qu'il était déjà étendu sur son lit de mort, furent un éloquent éloge de Léon XIII, ayant pour fondement l'amour de ce grand pontife pour la liberté et les tentatives faites par lui pour établir un accord durable entre la République et la Religion en France. Les Carlistes prétendent qu'il lut toujours leur partisan ; moi, j'ai des raisons péremptoires pour affirmer qu'il appartint à la Démocratie. Après tout, s'il fut Carliste en ce monde, il a déjà pu se convaincre dans l'autre que Don Carlos ne triomphera jamais. Qu'il dorme en paix!

Les esprits supérieurs ne s'éteignent pas en s'envolanl au delà de l'horizon sensible, de l'horizon visible à nos yeux; depuis l'infini, c'est-à-dire depuis les espaces de l'horizon rationnel où ils se sont dissimulés, ils nous apparaissent dans notre vie de chaque jour, et ils nous révèlent des signes spirituels, non d'indéchiffrables énigmes, non des hiéroglyphes gravés sur la pierre d'une froide tombe, mais bien t\i>> foyers d'idées lumineuses et vivifiantes, semblables à des étoiles, à des soleils de première grandeur autour desquels les corps opaques, planètes, satellites ou aérolithes devront tourner, accrochés à eux afin que, dans le mécanisme social, ils deviennent des noyaux mystérieux, mais visibles, des centres de magiques, mais réelles attractions.

LÀ POLITIQUE EUROPÉENNE I0o

Les idées ne se comprennent pas et ae s'expliquent pas par elles-mêmes ; elles se comprennent et se définissent grâceà leurs contraires. Les synthèses résultenl des antitlièses.Les termes composanl un jugemenl forment d'irréductibles antinomies. Toute grande affirmation traîne après elle sa négation formidable, ci un nu1 la vérité accompagne l'erreur, le bien le mal. Ce que la raison abstraite ne peut pas démontrer, la raison pratique le démontre. Toute vie obéit à l'impulsion de principes qui, à première vue, paraissent faux, mais qui, vus de certains points spéciaux de l'espace et du temps, paraissent vrais, semblables en cela aux figures qui, se présentant à l'envers dans nos organes visuels, sercclilient bientôt et se redressent complètement au fond de notre intelligence. La pure logique, irréalisable entièrement dans certaines périodes et dans certains états sociaux, devient à la fin et fatalement une réalité, de même que les lois morales, que nous ne voyons pas s'accomplir tout d'abord, ne sont jamais privées de leur véritable sanction dans le cours indéfini de l'Histoire.

Nul ne comprend Canovas aussi bien que celui qui l'a combattu, et, en le combattant, a dû connaître et définir ses idées pour arriver à connaître et à définir ses propres idées personnelles. Canovas, au moment même où il allait mourir, se préparait, par une intuition naturelle à son génie, l'immortalité. En demeurant entièrement attaché aux principes conservateur-, absolus pour lui, qui reposent sur l'existence et la supériorité du trône historique, sur la grandeur du culte catholique, sur le respect des traditions anciennes, il en était arrivé à penser, en effet, que tout cela ne pouvait pas subsister s'il ne l'alliait pas aux droits individuels, au jury populaire, au suffrage universel.

Et celte conviction, il l'a gardée toujours, bien qu'il ait été attaqué avec rage par un grand nombre de ses coreligionnaires politiques. Cette constance de Canovas à soutenir toujours les principes démocratiques, je la déduis, non pas de paroles entendues dans des conversations privées, dont je n'ai pas le droit défaire usage, mais bien de l'exemple visible donné par sa politique du haut des sommets du pouvoir, où l'on est toujours molesté, incommodé et importuné par les rumeurs orageuses de la liberté. Il a dû assurément être tenté mille fois, tandis que l'on décochait sur son corps vivant les cruelles flèches de la calomnie, non moins homicides que les balles de l'infâme assassin, il a dû, dis-je, être tenté de rétablir, grâce à l'appui de majorités portées vers la réaction, les codes césariens de la première période de la Restauration, durant laquelle aucun de ses journaux ne put recevoir l'approbation d'aucun de mes partisan-, à cause des autorisations préalables qui étaient nécessaires et qui convertissaient le droit de tous en un privilège de quelques-uns; mais si quelque dessein de ce genre a parfois préoccupé son esprit, il l'an! reconnaître que s:i volonté ferme et son jugement sain se sont mis en travers de ces projets insensés; et la liberté de parler ainsi que la liberté d'écrire sont restées sauves, intactes et entières, entre les chocs de la guerre el les secousses de l'Etat, .le cite la liberté complète de la presse, parce que c'esl celle qui fait le pins de bruit et. en même temps, celle ijui donne le pins de souci aux hommes

d'Etat, et aussi parce que c'est entre toutes la plus utile. Mais il en a été de même avec une autre liberté, en laveur de laquelle nous avons livré autrefois de si rudes batailles, la liberté de l'enseignement, bien menacée, il faut le reconnaître, mais restée indemne toutefois pendant le cours de ce dernier et pénible passage de Canovas au gouvernement. Il fallait avoir une tète bien solide et une volonté bien ferme, au milieu d'attaques constantes de sectaires qui aiment mieux voir une taverne ou un tripot s'ouvrir qu'une église ou qu'une école protestantes, pour reconnaître à un professeur de Barcelone et à un professeur de Salamanque, l'un anathématisé par son évêque et l'autre congédié par son recteur, le droit de penser et d'enseigner selon leurs croyances, conformément aux décrets mis en vigueur par la révolution de septembre et restaurés par les gouvernements libéraux, au moment où notre démocratie a été en honneur.

En agissant ainsi, Canovas n'obéissait ni à l'entêtement, ni à un caprice arbitraire. Il agissait par pure conviction : car seule la conviction déterminait ses actes les plus complexes pendant la dernière période de sa vie et durant la dernière évolution de son esprit. Il était convaincu, en effet, que la politique espagnole exigeait qu'il y eût, à droite, un parti allégé de la réaction qui n'est bonne que pour faire naître des guerres civiles et des révolutions continuelles, un parti conservateur selon la conception anglaise, qui combattît avec ténacité les idées et les lois démocratiques, tant qu'elles sont encore à la période des projets et sujettes à la discussion, mais qui ensuite les acceptât et les soutint avec une égale ténacité dès qu'elles auraient été admises par le public, et qu'elles se seraient répandues dans la pratique journalière. La pensée humaine est douée de sa naturelle trachéotomie ; et on ne verra jamais se constituer une fraction politique ou une école philosophique sans qu'il ne se forme des groupes, comme si les idées étaient des atomes et passaient par la cristallisation des atomes, sans que ces groupes ne correspondent à la droite, à la gauche et au centre. Comme cela est inévitable, ainsi le veulent la chimie et la mécanique sociales, le parti conservateur a son centre, connu de tout le inonde, sa gauche, dont les extrêmes continent aux révolutionnaires, et sa droite, dont les extrêmes vont nécessairement jusqu'aux absolutistes et aux carlistes.

Canovas maintenait l'équilibre entre toutes ces forces contraires, la concorde entre tous ces esprits aux idées opposées; mais il inclinait vers la gauche pour appliquer avec elle les principes de la constitution de 1869, entrés, après de longs efforts, dans la doctrinaire constitution actuelle -race au triomphe de notre démocratie sur la réaction insensée.

Un exemple tout récent démontrera la réalité de ce que j'avance. On a organisé un immense Conseil de l'Instruction publique dans lequel, conformément à un usage fréquent mais absurde, qui est m vigueur dans nos corporations littéraires, prédominent les anciens principes, appelés, dans le langage contemporain, « régressifs », sur les principes lumineux et progressifs qui tôt ou tard deviennent une réalité et s'incarnent dans

les lois. Ce Conseil édicta un règlement relatif aux écoles normales absolument contraire aux principes démocratiques, à la liberté de conscience garantie par la déclaration qui permet aux Espagnols d'arriver à tous les emplois publics quelles que soient leurs croyances, déclaration dirigée contre l'intolérance religieuse qui mettait en pratique l'ancien principe de l'unité catholique. Eb bien, le ministre des Travaux publics n'approuva pas ce règlement. Et il ne l'approuva pas, pane qu'il était en contradiction avec la politique de Canovas, basée sur le respect scrupuleux des lois démocratiques en vigueur dans notre libre et progressiste société. Est-il possible de saisir plus sur le vif la politique du martyr que nous pleurons tous ?

Il existe des facteurs importants de notre politique qui cherchent à provoquer par une réaction légale menaçante , quoi que l'on dise et quoi que l'on fasse, des catastropbes innombrables. Je ne connais pas d'entreprise réactionnaire plus habile que celle que Ton présente sous l'aspect bien modeste de réforme du Code pénal, réforme ayant pour but : premièrement de mettre ce dernier en harmonie réelle avec les découvertes de nos sciences anthropologiques modernes ; deuxièmement de le mettre en parfait accord avec la Constitution qui nous régit.

In cauda venenum. Ce dernier facteur de la réforme contient tout le mal et tous les dangers de la réaction, mal et dangers comparables seulement à ceux qui résulteraient de la proposition d'élever sur le trône des monarques semblables à ceux du xve siècle, alors qu'on peut à peine tolérer, chez nous, les monarques spéciaux de notre siècle, monarques d'une si faible taille cependant, et alors que l'unique représentant de ces impossibles régimes du moyen âge est aujourd'hui Don Carlos.

La démocratie ne s'oppose pas à ce que notre Code pénal soit réformé pour être mis en harmonie avec les progrès modernes dont on doit toujours tenir compte; mais si elle entend dire qu'il y a lieu de faire cadrer le Code avec notre constitution, forte de son expérience, elle répond : « A d'autres! » La Constitution est doctrinaire et le Code démocratique. On veut habilement réformer celui-ci de manière à restreindre la liberté complète de croire, la liberté complète d'écrire, la liberté complète de se réunir; à abolir le Jury populaire, à limiter le suffrage universel. Tout cela ne peut pas se produire en Espagne.

S'il convient de réformer le Code démocratique pour le mettre en harmonie avec la Constitution doctrinaire, il est plus naturel de réformer la Constitution dans un sens progressif, dans un sens démocratique même, que de réformer le Code dans un sens régressif de manière à établir l'accord entre lui et des principes anéantis à jamais, des IVIieltes brisés pour toujours. Un jour cependant, ce dernier essai fut tenté par l'extrême droite du parti libéral qui était représentée dans le Conseil des ministres par un jurisconsulte illustre; mais la tentative n'aboutit pas, parce que l'unanimité du parti libéral accepte entièrement les principes démocratiques qui lui servent de base.

.Nous sommes passés — nous passons encore — par deux guerres, aussi terribles l'une que l'autre ; nous avons souffert et nous souffrons de calamités qui auraient suffi à une autre époque pour produire des

désordres -ans nombre; nous avons toléré, au milieu de notre mobilité méridionale, le gouvernement de deux partis et de deux hommes, dans un pays où il y a si peu d'hommes éminents et où il y a tant de chefs ; le culte de la stabilité a émis des racines telles que. bien que la République ait rendu le service militaire obligatoire, nul ne s'est révolté de voir les soldats exclusivement levés parmi les classes les plus basses du peuple; nui. en présence d'une armée de deux cent mille hommes, n'a entrevu dans ses rêves le fantôme de la dictature prétorienne, apparition si naturelle cependant pendant ces nuits où l'on ne compte que des morts et où les cloches ne sonnent que le glas funèbre. Cette tranquillité si profonde provient du triomphe de nos principes démocratiques, tels que nous les avons établis; mais si vous touchez à un cheveu seulement de cette liberté, redoutez la révolution.

Pendant tout le mois de juillet et môme pendant une partie du mois d'août, la presse européenne nous a tenus en suspens, nous annonçant à brève échéance une révolution en Portugal. Mais nous sommes déjà si loin de la période révolutionnaire que les deux peuples les plus remuants de l'Europe, l'Espagne et la France, demanderaient pour la rouvrir, soit la restauration d'une politique comme celle qui précéda la chute du trône d'Isabelle II, soit l'accomplissement d'une faute semblable à celle qui fut la cause de la guerre franco-prussienne, guerre ayant pour but de dorer le diadème d'une régence et d'inaugurer le règne d'un mineur. En Grèce, où se sont produites des choses horribles, il n'y a pas eu de révolution. Désastres sur désastres en Macédoine, en Thessalie, en Epire; arrivée des Turcs au pied du défilé des Thermopvles et retraite des Grecs, représentés par le colonel Vassos, en Crète ; domination sur la ville d'Athènes d'une société secrète analogue à la Commune révolutionnaire qui produisit à Paris, à la lin du sièclr passé., la révolution du 10 août, et, au dernier tiers de notre siècle la révolution du 18 mars ; désillusion du peuple en apprenant le peu d'influence qu'exerçait le roi ou sa dynastie auprès des Conseils royaux et impériaux de l'Europe; calomnies dirigées contre l'héritier de la couronne à cause de ses agissements à l'étranger qui le mirent à deux doigts du déshonneur et du suicide; insistance et persistance de la Turquie à vouloir garder les dépouilles de son infâme conquête: invasion de la Grèce par tous les éléments cosmopolites révolutionnaires, prêts cà renverser, obéissant à leurs instincts, un trône de plus; découragement de l'armée nationale et soulèvement des volontaires étrangers; condensation de la démagogie universelle sur ce sol affaibli par la cruelle déroute; — tout cela s'est passé en Grèce, et cependant, sur ce terrain si bien préparé, dans celte atmosphère chargée d'électricité, on n'a pas vu éclater la foudre d'une révolution menaçante que semblaient présager et la complication inextricable des événements, et la perturbation profonde des esprits surexcités.

Et, si l'esprit révolutionnaire ne se condense pas sur les hautes cimes, -i la révolution matérielle n'éclate pas dans les bas-fonds, c'est que le milieu ambiant nécessaire lait défaut, c'est-à-dire un milieu social propre à la production de si épouvantables phénomènes. Le- indi-

vidus convaincus, que nul ne pourra leur arracher les droits humains qui leur ont été reconnus; les peuples, que personne ne les privera de leur immanente souveraineté collective ; la réaction complètement conjurée; le régime politique, approprié à chaque peuple, établi déjà sans aucune tendance à un retour en arrière; la France, républicainel'Italie, indépendante; les principautés du Danube, dégagées de la domination qui pesait sur elles; l'Espagne, libre et démocratique; l'Allemagne, unifiée; les gouvernements Scandinaves, constitutionnels et parlementaires; — il n'existe point de ces courants électriques qui, autrefois, chargeaient le ciel d'orages terribles et ouvraient sur la terre de profonds abîmes après les continuelles secousses qui agitaient le sol. Aussi, quelques raisons qu'ait le Portugal pour se soulever, il ne se révolte pas encore ; il s'agite tout eu respectant l'ordre établi et les lois en vigueur. 11 n'est pas possible de parler de notre sol, des sentiments d'affection que ressentent tous les Espagnols pour le Portugal, sans que les Portugais, portés à l'exagération, n'attribuent ces sentiments affectueux à des rêves de conquête. Rien, en tout temps, n'a été aussi éloigné de l'esprit espagnol, et maintenant surtout, dans un moment où nos malheurs réduisent dans d'étroites limites nos ambitions, nous poussent uniquement à vouloir conserver notre territoire sans aucune diminution et sans aucune tache, tel que nous l'avons reçu, sous forme de legs intangible, de nos ancêtres.

Les Portugais devraient reconnaître qu'il est impossible de supprimer l'espace et le temps, qui se rattachent et se relient, non à l'Univers extérieur, mais bien à l'esprit humain, qui en est la mesure, sans nous supprimer nous-mêmes auparavant. Ils devraient également comprendre que les battements d'un cœur affecté, soit par un sentiment d'amour, soit par un sentiment de haine, soit par un grain d'ambition, soit par un rêve de conquête, ne peuvent pas changer ce qui est immuable, notre Géographie et notre Histoire.

11 n'est pas possible d'éviter l'identité de nos deux territoires; on ne peut empêcher les racines de nos arbres de se rencontrer sur le sol de nos patries, les lignes de nos frontières de s'effacer à travers des territoires communs, les eaux de nos mers et de nos fleuves de se rencontrer sur les mêmes plages. Il n'est pas davantage possible d'empêcher nos siècles passés de s'identifier dans la même Histoire, d'avoir les mêmes croyances, la même religion et, en quelque sorte, la même éternité, centre de nos âmes. Nous n'étions pas séparés, lorsque, dans les profondeurs des âges préhistoriques, nous reçûmes les caractères communs qui existent encore dans nos racés el dans noire essence fondamentale ; nous n'étions pas séparés lorsque, de Braga à Hispalis, d'Iîispalis à ïarragone, de Tarragone à Léon et de Léon à Lugo, se répandit la civilisation ibéro-latine , qui fui l'un des ornements de Rome, et, par suite, du monde entier; nous n'avons été séparés, ni sous la dominai ion arabe, ni sous la conquête chrétienne, ni lorsque les filles d'Alphonse VI s'assirent sur des trônes féodaux, bien que ces trônes fussenl ennemis, ni sous les rois-saints du treizième siècle, ni sous les rois-démons du quatorzième siècle, ni à l'époque des décou-

vertes intercontinentales et interocéaniques, ni sous la période des grandeurs du seizième siècle, ni sous la période jésuitique du dix-septième, ni sous la période philosophique du siècle dernier, ni sous la période libérale du siècle présent. Car il ne suffît pas qu'il existe deux gouvernements différents, pour diviser deux peuples identifiés dans î'espace infini par la Géographie, dans le temps éternel par l'Histoire, dans l'Univers matériel par le même rang, et dans l'Univers moral par le môme esprit, peuples issus, l'un et l'autre, du même protoplasma primordial et s'élevant, tous les deux, dans une marche constante, vers le même ciel, vers le Dieu éternel de nos pères.

Je ne dis rien de nouveau lorsque j'affirme que les affaires du Portugal m'intéressent autant que s'il s'agissait des affaires de l'Espagne. En raison de l'intérêt qu'elles m'inspirent, je me suis rendu compte que les maux dont souffre le Portugal n'ont pas un caractère politique, mais bien un caractère économique. Et les maux économiques ne sont pas de ceux que guérit ou qu'extirpe le fer rouge de la révolution.

Pour que les révolutions produisent des résultats économiques, il faut qu'au tond elles ne soient pas simplement politiques, mais bien sociales, très sociales. La révolution religieuse grandit l'Angleterre parce qu'elle fit passer les biens du clergé orthodoxe entre les mains de la noblesse; la révolution universelle de '1789 grandit la France parce qu'elle fit passer les biens de la noblesse entre les mains de la bourgeoisie, créant ainsi une classe moyenne qui défend aujourd'hui la démocratie, la liberté et la République.

Aujourd'hui, il ne peut pas se produire d'autre révolution sociale que l'évolution socialiste. Et l'évolution socialiste, essayée parmi des populations impériales par un tout-puissant ministre comme Bismarck et par un génial artiste comme Guillaume II ; essayée chez des peuples souverains par des gouvernements libres, comme celui de la libre Angleterre, et par une démocratie directe comme la démocratie suisse, a donné des résultats si mauvais, là même où le gouvernement compte de nombreux socialistes distingués comme l'Anglais Chamberlain et des républicains solides comme ceux qui composent le Conseil fédéral helvétique, qu'il ne vaut pas la peine de s'exposer aux malheurs qu'entraînent avec elles les révolutions, pour obtenir des réformes de la nature de celles qui ont déjà été acquises et qui ont pour résultat de vider le Trésor sans alléger les charges du peuple.

Au surplus, je considère comme une vulgarité d'attribuer à la faim des révolutions humaines, alors qu'elles ont toutes un idéal pour cause. Sous l'horrible système économique, propre à l'absolutisme, jamais la France n'a joui d'une prospérité supérieure à la prospérité obtenue sous le règne de Louis XYI. L'Encyclopédie, voilà la cause permanente et première de la Révolution; la corvée, voilà la cause occasionnelle et secondaire. Dans la série révolutionnaire, comme dans toutes les -.'ries logiques, l'aspect économique est un terme et rien qu'un terme postérieur, très postérieur à l'aspect politique.

Ou je nie trompe fort, au point de vue politique, en ce qui con-

cerne le Portugal, ou bien une révolution populaire était plus facile dans ce pays, sous les gouvernements antérieurs, que sous le gouvernement actuel. Il y a eu des gouvernements aux allures réactionnaires et dictatoriales, plus odieux au peuple que celui qui existe aujourd'hui, auquel, un jour, les républicains eux-mêmes ont prêté leur appui. Il faut connaître bien peu le monde pour ignorer que la brillante pléiade républicaine de ce pays est composée d'insignes penseurs, d'admirables polygraphes, de professeurs et d'ingénieurs de première marque, qui sont mieux que des hommes politiques, de véritables hommes d'Etat, tout prêts à former un véritable gouvernement. Certain philosophe anglais, très célèbre, entendant un jour un de ses collègues se plaindre du peu de science des gouvernants, le consolait à l'aide de cette observation : « Un philosophe, imbu d'idéal, qui arriverait au pouvoir, pourrait porter un grave tort à la société en lui concédant des droit- qui seraient susceptibles de nuire autant à un peuple, que nuirait à un animal né dans une atmosphère d'hydrogène, le fait de le transporter, en lui promettant vie et santé, clans une atmosphère supérieure, mais irrespirable pour lui, composée d'oxygène. »

Ah! ne demandons pas de faire respirer aujourd'hui dans l'air, des peuples accoutumés à respirer dans l'eau. La philosophie et la religion sont de tous les temps ; l'histoire appartient au passé, l'art à l'avenir, et la politique au présent. Si le Portugal a besoin d'économies, je ne connais rien d'aussi coûteux que la révolution. Moi, républicain de toute la vie, j ai dit : lorsque des tentatives révolutionnaires ont été faites sans aucune préparation et sans entente préalable par des conspirateurs, une guerre civile est plus chère qu'une liste civile. La République doit être fondée au sein de la paix et pour conserver la paix. On éprouve 1rs bienfaits des révolutions tard, très tard; on n'apprécie qu'aujourd'hui, après un siècle écoulé, les bienfaits de la Révolution française; de même qu'on n'apprécie également qu'aujourd'hui, après cinq lustres, les bienfaits de la Révolution espagnole du mois de septembre, que qualifient en ce moment de sage et de sainte les Espagnols les moins enclins à reconnaître les avantages du progrès universel et à proclamer les principes du droit humain.

Dans toute révolution, il y a des gens qui sont favorisés par le régime nouveau et d'autres qui ne le sont pas. Mais ces derniers ressentant rapidement le mal qui leur est fait, crient très fort, tandis que les premiers, ressentant tardivement la faveur qui leur est concédée, se taisent. C'est ainsi que les révolutions sont entourées d'implacables ennemis, auxquels rien n'est plus facile que de provoquer une épouvantable réaction.

11 se passe des phénomènes bien extraordinaires autour de nous. Tandis que croissent les moyens de communication grào- aux progrès des sciences appliqués à l'industrie, on voit diminuer les échanges et la circulation des produits. Les deux peuples destinés à répandre la lumière en Amérique et en Europe, les Etats-Unis et la France, deux Républiques, nous apparaissent maintenant, non comme xes auxiliaires du libre-échange dans la production et dans le commerce

112 LA POI [TIQl i: El EtOPÉKNiNE

universels, mais comme des prohibitionnistes chinois, ayant à leur lôte deux hommes bien connus en économie politique, le bon Mélineet le bon Mac-Kinley. Un empereur, le jeune utopiste qui règne sur l'Allemagne, capable d'essayer tous les progrès économiques pour bien faire constater la stabilité, ou plutôt la réaction impériale, linil par se livrer aux intransigeants de la féodalité agricole, préoccupés non seulement d'empêcher la circulation de la pensée humaine, mais encore la circulation des produits de 1 industrie humaine : entreprise aussi vaine que s'ils voulaient empêcher le mouvement de la lumière dans l'espace, la circulation de l'air dan- nos poumons, la circulation du sang dans nos \ eines.

L7 Angleterre elle-même fait un retour en arrière. Hier encore nous appelions cette nation glorieuse la patrie de Cobden; aujourd'hui, un membre de la Chambre de commerce de Manchester, la Rome du libre-échang proposer d'enlever l'image de l'apôtre de la liberté

commerciale, image qui se trouvait dans un salon historique bien connu où on lui rendait un culte semblable à relui que les dévots rendent dans les églises et les confréries au saint de leurs d< votions.

Hallucinés par le fantôme d'un empire universel, composé de leurs colonies unies par un échange intérieur de produits comme relui qui existe aujourd'hui entre les provinces d'un même pays grâce à nos révolutions qui "ni donné naissance à l'idée nationale et fait disparaître les douanes intérieures, les Anglais restreignent leurs relations com-: merciales avec le reste de II nivers cl dénoncent, à la demande <lu Canada leur traité avec 1' Allemagne, obéissant ainsi, quoi que l'on dise, à une impulsion franchement protectionniste.

El ce qui se produit en matière de protection commerciale, se produit égalemenl en matière de socialisme. Ceux-là même aux yeux desquels le socialisme apparaissait naguère comme un systèn lieux el abominable, le cultivent aujourd'hui comme un arbre à l'ombre duquel doit pouvoir vivre, dans sa triste condition, celui que le jargon révolutionnaire appelle si improprement I" quatrième étal . Lorsque I" socialisme de la chaire, formulé par un professeur fameux tel que Wagner et mis en pratique par le colossal Bismarck, fait faillite en Allemagne,

les Sui et les Saxons l'appliquent. Chamberlain, l'excellent ministre

des colonies, en Angleterre, passé des rangs du parti radical dans ceux «lu parti conservateur afin de donner à sa palinodie une certaine allure républicaine dans le sens, non de la démocratie, mais plutôt des toi propose la célèbre loi protectrice du travail dans les mines et du travailleur dans les mêmes mines, en substituant, au vieux principe individualiste de la libre entente entre les partie- une série d'interventions de I Etat dans les relations entre patrons et ouvriers, telles qu< qui sont réclamées par les communistes les plus exaltés et qui sont rêvées par les novateurs les plus hardis le principe divin de la

liberté humaine.

Ain ;ent, à leur lour, les radicaux suisses, idolâtres de l'entité

Etat, 'ai demandant l'assurance obligatoire imposée par les lois au capitaliste el à l'ouvrier, telle que la préconisa Lassalle, que la prop<

LA POLITIQUE El ROPÉENNE H3

Wagner, que la réalisa Bismarck et que vient d'anéantir cette grande pierre de touche constituée tanl en économie qu'on politique; l'expérience.

Il existe donc trois névroses dans notre Europe contemporaine, la névrose <lu protectionnisme, la névrose <lu socialisme, el enfin celle que je désignerai sous le nom de névrose de la colonisation. En vertu des tendances naturelles qui portenl l'Jiomme à l'imitation comme les singes, tous les peuples sont affectés de ces trois névroses: el le Portugal lui-même oe pourra pas échappera la conta-ion. Elles sont, ces névroses, toutes les trois fort coûteuses.

Les princes chrétiens du \v" siècle ('prouvèrent une glaciale indifférence lorsqu'ils apprirent la chute <le Constant) no pie ; non moins glaciale a été l'indifférence des princes chrétiens du xïxe siècle en présence des malheurs dont vient d'être victime la Grèce, cette terre mère de la civilisation, de la part de la Constantinople musulmane. Il est inutile de rappeler combien d'efforts a dû l'aire le concerl européen pour obtenir l'adhésion de l'Allemagne, ou, pour mieux dire, de l'Empereur allemand, — car l'Allemagne compte peu en diplomatie — Imites les fois qu'il s'est agi de décisions que la Turquie a pu considérer comme hostiles. Et, aujourd'hui, la paix n'est pas encore faite : la Grèce ne recouvre pas ses forces et ne retrouve pas sa sérénité; la Thcssalio n'est pas rendue à sa vraie patrie ; et tout cela parce que Guillaume exige, de la nation vaimne. des sacrifices incompatibles avec sa dignité, des sacrifices supérieurs à ses forces. La Grèce esl défaite, et elle doit subir la dure loi de son aven- le vainqueur. Apre- avoir dépensé des -munie- énormes pour se préparer à la guerre à laquelle le despo tisme turc le provoquai! chaque jour, ce malheureux pays se vofl dans l'obligation de payer, à la suite de ses désastres que l'Europe aurait pu, el forl bien pu éviter, une indemnité excessive qui, non seulemenl augmente le mal économique dont il souffre, mais encore rend impossible l'application d'un remède. Toutefois la Ciira'. désireuse de rentrer en possession de la belle Thessalie qui lui a été enlevée par les victoires turques, souscrit au chiffre île la rançon qui lui est demandée pour le rachat de l'immortelle captive: elle s'engagea faire tout ce qu'on exigera d'elle, convaincue que ses fils -auront montrer, en payant les lourds tributs, l'héroïque résignation et l'amour du sacrifice don! ils ont l'ait preuve dans les combats el dan- les ('preuve- de la récente guerre.

Tout ce que réclame cette nation martyre, c'est que le conquéranl abandonne bientôt son territoire. .Mais elle ne peut pas obtenir cette satisfaction, parce que le César allemand oppose des obstacles insurmontables à là réalisation de ses désirs. Ce jeune empereur, toujours

génial el extravagant, énigme vivante, tantôt éprouvani un ai ir

exalté pour l'Humanité, tantôt prêt a défendre la réaction féodale, protège aujourd'hui les propriétaires agricoles et les banquiers berlinois, en faveur desquels il l'ait voler des lois douanières très prohibitives el enipei- -e |;i libre divulgation des idées progressistes dans le pays de la libre-pensée. Cette manière de penser el d'agir, il la transporte de la

politique intérieure à la politique extérieure : il menace de ses fureurs des puissances libérales comme l'Angleterre ; il accorde sa protection à des puissances despotiques comme la Turquie. Dans ce but, il demande à ses Chambres des subsides considérables pour la construction d'une marine impériale, très coûteuse pour le trésor allemand. Il poursuit de ses terribles persécutions la Grèce à laquelle l'Angleterre prête son appui. Et c'est contre la Grèce et contre l'Angleterre que sont dirigées ses manœuvres. Les rectifications de frontière avaient déjà été arrêtées d'une manière définitive ; l'évacuation du territoire hellénique, accaparé, à titre de trophée, par la Turquie, était accordée ; le chiffre de l'indemnité, ayant donné lieu à des exigences excessives, d'une part, et à des offres hop minimes, d'autre part, avait été fixé; tout paraissait fini et arrangé, lorsque l'Allemagne survient et fait des propositions inacceptables ; elle déclare qu'elle ne signera le pacte que si la Grèce offre des cautions solvables aux créanciers ottomans, et offre une hypothèque pour la, sûreté du paiement de sa dette ; elle exige enfin l'intervention perpétuelle, en matière financière, d'un comité de banquiers étrangers chargé de percevoir les impôts et d'en surveiller l'emploi.

Ces exigences sont formulées en termes si formels ; elles sont soutenues avec une telle ténacité, que la convention gréco-turque ne peut pas devenir définitive avant qu'un long laps de temps ne se soit écoulé. Et, en attendant, le vainqueur musulman tient son genou appuyé sur la gorge du vaincu chrétien.

11 suffit de mentionner ces exigences pour laisser deviner les angoisses par lesquelles passent la nation et le gouvernement de la Grèce ; après les sacrifices énormes qu'ils ont faits pour la défense de leur indépendance politique, ils voient attaquer leur indépendance économique ; après avoir fait tout leur possible pour empêcher les étrangers d'entrer par la porte du territoire, ils les voient entrer par la porte de leur trésor. N'est-ce point décourageant ?

Il n'y a pas à espérer que ces circonstances changent. Tous les efforts que peut faire la France, le peuple rédempteur, sont paralysés par le pacte franco-russe dont tous les avantages sont pour le gouvernement moscovite, essentiellement réactionnaire, et tous les inconvénients pour le Gouvernement républicain, essentiellement progressiste.

Avant que le représentant de notre démocratie française, qui porte dans son sein les germes de la République universelle, ne fui parti pour Pélersbourg, capitale de la politique européenne, il y avait été précédé. d'abord par Guillaume II, représentant de l'empire d'Allemagne qui porte avec lui les germes d'un empire universel, ensuite par l'empereur d'Autriche, représentant, lui aussi, de ce régime de la conquête et du despotisme qu'on cherche à faire prévaloir sur le régime opposé, le régime de liberté, de paix et de progrès.

A la suite d'un banquet, semblable à celui qui fut offert plus lard au président Taure, pour lui souhaiter la bienvenue, on a entendu le choc des verres des deux jeunes despotes que Gladstone a qualifiés en termes juste- et pittoresques; et ce choc a été l'accompagnement des toasts qu'ils ont portés et dans lesquels, malgré Leurs réserves, on devine comme

un désir commun de protéger systématiquement le sultan et de luller non moins systématiquement contre l'Angleterre. A cela rien d'étonnant. L'empereur d'Allemagne ne veul pas que le Turc soit chassé de l'Europe ; car il lui a tendu sa main sanctifiée par le contact de Saint- Graal, et il lui a envoyé ses banquiers et ses soldats. L'empereur de Russie ne peut pas désirer davantage l'affaiblissement de la Turquie; car il a peur qu'une partie de l'héritage turc, cet héritage qu'il convoite toul entier pour lui et pour son empire, une partie maritime surtout, tombe entre les mains des Anglais, ses rivaux éternels dans l'Asie Mineure, dans l'Asie centrale et jusque dans l'Asie extrême. Il espère que. contre ces rivaux, contre leur puissance maritime, il pourra faire agir la flotte que la France augmente chaque jour, ainsi que la flotte réclamée en vain par l'empereur d'Allemagne à son Parlement. C'est ainsi que les empires européens se concertent, avec l'appui de la République française, contre la libérale et progressiste Grande-Bretagne. Et aujourd'hui celle-ci se voit exposée à un danger non moins grand que celui qui serait résulté pour elle du blocus européen rêvé par Napoléon. Mais ce blocus n'est réalisable que si l'on réussit à rassembler des escadres supérieures aux escadres anglaises ; ce qui est impossible pour le moment. Celte entreprise ne deviendra facile que si Guillaume II parvient, soit à l'aide de son Parlement, soit sans l'aide de son Parlement, à créer une armée de mer formidable pour la diriger contre l'Angleterre, comme Guillaume Ier parvint à créer une armée de terre formidable pour la diriger contre la France.

Un obstacle pourrait s'opposer a la réalisation de ce plan : l'intelligence de l'Italie et de l'Autriche avec l'Angleterre. Mais l'Autriche est liée à l'Allemagne par le traité de la Triple Alliance qui peut, un jour, avoir à lutter contre l'Angleterre. Quant à l'Italie, elle voit d'un mauvais œil l'Angleterre parce que l'égoïsme anglais l'a abandonnée à son malheureux sort, là-bas, en Abyssinie et dans ses possessions; au surplus, elle fait également partie de la Triple Alliance. Dans ces conditions, une entente est très difficile entre des peuples placés par leurs engagements antérieurs dans une position équivoque, alors que leurs indécisions et leurs perplexités les rendent hésitants et les mettent dans l'impossibilité aussi bien de contracter de nouvelles alliances que de faire honneur aux traités antérieurs.

Assurément l'Italie et l'Autriche ne sont pas. vis-à-vis de la Russie, dans les mêmes conditions que l'Allemagne qui est gênée par l'empire moscovite sur la frontière orientale de la Prusse; elles ressentent encore moins pour la Russie cette affection exaltée que la France éprouve pour elle dans un but de vengeance. C'est tout le contraire qui se produit pour elles. L'Autriche convoite Saloniqne, port de Macédoine, que la Russie délire également comme faisant partie de l'héritage turc. L'Italie prétend exercer, sinon sa domination, tout au moins son influence sur ces peuples esclavons que la Russie veut placer sous sa dépendance. L'une et l'autre, l'Italie aussi bien que l'Autriche, sont jalouses de toul progrès fait par la Russie sur le Bosphore ou sur le Danube; car ce progrès tend à diminuer leur action morale respective, soit sur la mer

de Trieste, soit sur la mer de Venise, soit sur toutes les parties de la mer Méditerranée qui touchent à leurs territoires.

Ce qu'il y a de certain, c'est que les principautés du Danube, retenues dans une invraisemblable inertie par l'influence de l'Allemagne et de la Russie, n'ont pas pu partir en guerre contre la Turquie pour défendre la (irèce.

Les princes du Danube et du massif des Balkans se sont fort remués pendant la période qui vient de s'écouler. Le prince Nicolas de Monténégro est entré dans la dynastie italienne; le prince de Bulgarie est allé également à Rome; entre l'Italie et la Grèce règne une grande fraternité due à la nature même de ces nations; car l'Italie a été la Grèce du monde moderne, de même que la Grèce a été l'Italie du monde ancien. Mais tout effort tenté par les Italiens, ou par les Serbes, ou par les Bulgares, ou par une des nombreuses puissances qui détestent la Turquie et aiment la Grèce, a été empêché d'un commun accord par l'Allemagne et la Russie, décidées, par des motifs divers qui les placent aujourd'hui dans des situations identiques, à maintenir le Sultan et l'Empire turc, malgré les traditions religieuses qui ne sont pas assez puissantes pour contrecarrer leurs intérêts politiques et leur désir de domination dans le monde.

11 est certain que la Bulgarie n'aurait pas existé; que la Serbie et la Roumanie ne seraient pas arrivées à constituer des monarchies indépendantes ; que le Monténégro ne se serait pas agrandi de Dulcigno, et l'Autriche de la Bosnie et de l'Herzégovine, si la Crète et, par suite, la Grèce, n'avaient pas levé, en 18GG, le drapeau de la révolte contre les despotes turcs et n'avaient pas prêté leur concours aux chrétiens esclavons. Et maintenant, lorsque la Crète a eu besoin de l'aide des Esclavons pour mener à bien des entreprises gigantesques, elle s'est trouvée abandonnée de tous, sans qu'aucun peuple racheté par elle n'ait répondu à son appel lorsqu'elle était malheureuse. Lorsque la Grèce a volé à son secours, on a pu ton t redouter ; mais on n'aurait jamais cru que les peuples chrétiens lui tourneraient le dos et la laisseraient envahir et mutiler — elle qui est le foyer où leurs libertés sont venues s'alimenter — par leurs féroces ennemis communs.

En ce moment même, le prince Ferdinand de Bulgarie, capable, comme tout bon Orléans, de toutes les bassesses imaginables pour conquérir ou pour conserver une couronne, se confond en salamalecs ridicules de vassal et d'esclave, dans lespays byzantins, aux pieds du Sultan, auquel ses victoires ont fait tourner la tête et qui attend, tout couvert de sang de la tète jusqu'aux babouches, l'heure où il pourra restaurer son empire balkanique et exterminer les chrétiens échappés à son pouvoir. Et pourtant le prince de Bulgarie est chrétien. Il est allié à une famille, la famille royale de l'arme, dans laquelle prédomine soit la parenté du comte de Chambord, soit la parenté de Don Carlos, qui tous les deux nous oui exposés, à trois reprises, aux horreurs de la guerre civile, parce qu'ils ne nous supposaient pas assez fervents catholiques. Il vient de remplacer le baptême catholique par le baptême grec; il a arraché son premier-néà l'Eglise catholique orthodoxe pour le faire entrer dans le

LA POLITIQUE EUROPÉENNE m

sein de l'Eglise schismatique, et cela pour qu'il domine, qu'il triomphe et qu'il règne.

Par conséquent, des circonstances qui ont précédé et suivi les préliminaires de la paix, il faut tirer cette conclusion qu'il n'y a pas à espérer que la Turquie cède le pas à la chrétienté dans les conflits orientaux. Cette même indifférence qu'éprouvèrent les princes chrétiens du quinzième siècle à la vue de l'empire grec détruit par les Mongols H les Tartares musulmans, les princes chrétiens du temps présent l'éprouvenl à leur tour en voyant l'Olympe des arts, la vallée sacrée de Tempe, les rives de la belle rivière Pénée, les plaines de Pharsale tomber entre les mains d'un calife qui peut, à sa guise, mettre d'une manière permanente, à feu et à sang l'Arménie, égorger l'Anatolie, lancer ses hordes de bourreaux dans les rues de Gonstantinople, rêver à la restauration de l'Islam., pour faire disparaître du globe l'Europe chrétienne.

Les prochaines élections en France. -- Merveilleux spectacle qu'offrent les réunions antérieures au comice électoral. — Différences entre les républicains gouvernementaux et les radicaux. — Assimilation des ultramontains par les premiers et des socialistes par les seconds. — Stabilité de la République en France. — Etat de la politique orientale. — Décadence de la Turquie dans le siècle dernier et dans le siècle présent. — Impossibilité d'un mouvement en retour vers sa reconstitution. — Illusions turques relatives à une réaction ottomane universelle. — Terribles procédés des puissances européennes à l'égard de la Grèce que ces illusions inquiètent. — Menaces contre les capitulations qui garantissaient la liberté aux Grecs résidant en Turquie. — Enormité du rachat de la Thessalie. — Impossibilité absolue de parfaire l'indemnité. — Agitation en Grèce. — L'empereur Guillaume et ses engagements. — Le programme et l'idéal relatifs à une marine allemande sont désapprouvés par Bismarck. — Réflexions. — Conclusions.

Rien n'est si beau que le spectacle moral offert par un peuple libre disposant de son sort et de ses destinées en toute sécurité dans les comices populaires qui appellent tous les citoyens, revêtus de leurs droits civils, à l'exercice delà souveraineté individuelle, génératrice, dans le gouvernement et dans l'Etat, de la souveraineté collective ou nationale. Tous ceux qui. comme nous, aiment réellement la liberté individuelle, avec ses adjuvants, le jury et le suffrage universel, dans une république parlementaire, ne peuvent s'empêcher d'admirer comment les élections générales prochaines mettront fin au délai légal de la Chambre des Députés et d'une partie du Sénat. Les deux grands partis fondamentaux se préparent au combat intellectuel dans des réunions libres. Ils sollicitent le jugement ou l'arrêt suprême des électeurs au moyen de formules destinées à régler ou à activer le mouvement du progrès qui ne peut pas s'arrêter, encore moins reculer, dans un pays démocratique véritablement libre. Diverses questions ont été soulevées en France par une opinion qui a tout pouvoir de se manifester. Toutes ces questions ont été résolues avec la maturité et la circonspection propres à un peuple 1res pénétré du sentiment de sa responsabilité, sentiment que les souverains ont besoin d'expérimenter pour arriver à se diriger eux-mêmes et à diriger les autres. Beaucoup de républicains partisans de la stabilité ministérielle et de la puissance présidentielle, en se rendant compte de l'influence prise par Félix Faure à la suite des alliance- contractées en Europe, et en constatant la durée du cabinet Méline qualifié de conservateur par les radicaux, songèrent à renforcer la suprématie du pouvoir exécutif. Pour cela, ils n'eurent rien de mieux à proposer que l'exercice immédiat de la faculté souveraine du droit de dissolution. Cette faculté, en effet, si elle était (>x<>n-c(> avec mesure et à temps, serait de nature à mettre en relief l'empire suprême de la

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Présidence et sa coparticipation au pouvoir législatif que les législateurs contemporains méconnaissent et oublient. La pensée de la dissolution pourrait être bonne au cas où une dissidence grave et systématique viendrait à éclater subitement entre la représentation du pouvoir législatif et la représentation du pouvoir exécutif, à durer quelque temps, à se transformer en conflit aigre et irrémédiable par le jeu des passions mutuelles. Il n'y a que la nation en personne qui puisse abus trancher le différend. Tout ce qui ne sert pas la politique lui nuit. Un ostensible et suprême appel au suffrage universel n'aurait (tas toute sa raison d'être s'il ne pouvait être utilisé en tout temps sous le bénéfice de certaines restrictions, avec le concours du Sénat, par la Présidence du pouvoir exécutif de la République française. Mais les institutions actuelles étant nées d'une réaction anti-césarienne favorable au Parlement et les dissolutions précédentes rappelant, l'une, le deux décembre imposé par l'Empire à la République, et l'auîre, le signal d'une tentative réactionnaire au seize mai, le gouvernement a bien agi en renonçant, dans ces circonstances, à la dissolution à laquelle Grévy et Gasimir-Perier refusèrent de recourir, de peur que. avec celte supériorité exagérée du pouvoir exécutif, les institutions prissent un caractère césarien tout à fait hostile au Parlement et à la République.

Ce plan fut repoussé. A la vérité, il reposait sur une politique réactionnaire par son caractère théorique. Mais, sous peu, le Parlement se dissoudra de lui-même pour une période électorale au terme de laquelle la nation décidera de son propre sort et désignera, dans le plein exercice de sa souveraineté, le gouvernement qu'elle préfère. Pour s'emparer du pays, les ministres comme l'opposition, la droite comme la gauche, les radicaux comme les conservateurs, n'ont pas d'autre ressource que de faire vibrer la volonté nationale; chacun pour soi. Pour faire vibrer la volonté nationale ou la force qu'elle représente, il n'existe pas d'autre moyen que d'ébranler l'intelligence nationale, c'està-dire la force pensante et agissante qui détermine la volonté générale et préside à l'action politique. En vue de cette lutte, les républicains des divers partis qui divisent logiquement l'opinion française, commencent à se réunir et à enfermer leur idéal de conservation ou de rénovation dans le Verbe dont l'esprit devra prendre réalité dans les lois. Heureux les peuples qui, parvenus à ce degré de maturité, donnent une main aux révolutions d'en bas cl l'autre aux intrigues d'en haut; livrent leur sort non à un maître isolé sur la cime de la société et entouré de cabales mystérieuses ou d'influences personnelles, mais au peuple entier, parfaitement conscient de son éducation libérale acquise dans la pratique du gouvernement de soi-même, dans lequel il trouve la juste limite de ses aspirations; auquel il peut arriver par les voies du progrès légal et pacifique sans blesser ses droits immuables, ni briser son idole, la République. De telles crises sociales ne peuvent se résoudre pacifiquement par des oligarchies, ni par des élections qui renouvelleraient les députés daus le sens des changements de gouvernement; ni par la volonté suprême d'une personnalité plus on moins artificiellement désignée par les caprices de l'hérédité, mais par le Verbe qui, révélé par de nom-

breux orateurs, s'adresse aux Comices ; puis les Comices, composés de tous les citoyens, désignent le gouvernement de leur choix, de sorte que tous les Français ont une égale participation directe dans les droits naturels et une égale participation indirecte dans la marche et l'autorité de l'Etat. En présence de ce merveilleux spectacle, qui honore l'humanité dans le peuple choisi comme le dispensateur de la liberté au monde, on peut assurer que la société est là, en possession d'un Etat aussi inébranlable que l'Etat matériel delà Nature; et que les lois y proviennent des relations naturelles existantes entre tous les citoyens de qui elles reçoivent une impulsion aussi vigoureuse que peuvent la subir les lois de l'Univers : car rien ne s'oppose plus au développement de la pensée accréditée et à la réalisation de la volonté nationale, ni aucun genre de résistance artificielle, ni aucun obstacle d'insurmontables difficultés, ni aucun pouvoir planant au-dessus des sociétés humaines et s'y croyant antérieur à la métamorphose et au changement universels.

Dans une société bien organisée, les partis fondamentaux ne doivent pas accuser de très grandes divergences entre eux, ni être très hostiles l'un à l'autre. Et si leurs solutions ne se contredisent pas trop, ils doivent vite trouver un terrain d'entente pour les imposer au gouvernement et à l'Etat. Cependant, ne croyez pas que la société est bien organisée là où une grande partie des citoyens professent des principes directement contraires à l'organisation sociale du moment, ou en appellent aux armes au lieu d'en appeler aux comices. Il y a aujourd'hui, en France, deux partis opposés aux choses existantes : l'un est né du souvenir et de l'histoire, c'est le parti royaliste dans toutes ses nuances ; l'autre est engendré par l'espérance et par l'utopie, c'est le parti socialiste dans toutes ses écoles. Mais que ce soit par conviction ou pour faire de nécessité vertu, ni le parti royaliste avec tous ses souvenirs et toutes ses traditions l'encourageant au romantisme des entreprises belliqueuses: ni le parti socialiste avec sa représentation de la plèbe toujours un peu inquiète et révolutionnaire, de nos jours comme aux temps anciens, ne rêvent une révolution en armes, ne pensent que les sociétés changent au bruit du canon sur le continent comme changent, au coup de sifflet, les décors d'un théâtre.

L'un et l'autre ont, au contraire, des destinées différentes. Le parti gouvernemental conservateur a pour premier devoir de s'assimiler Les éléments assimilables des vieilles écoles monarchiques, et d'attirer dans son rayonnement la poussée catholique qui détermine de si incroyables adhésions au régime républicain, considéré jusqu'ici par les vieux royalistes comme l'abomination de la désolation; et le parti radical a pour premier objectif de s'assimiler les éléments assimilables des nouvelles écoles socialistes et d'attirer dans son rayonnement la poussée socialiste qui. dans le cabinet précédent, s'accoutumait si bien aux délices du gouvernement, qu'elle endossait la livrée ministérielle, une aussi abominable chose à se- veux <|ue peuvent l'être aux yeux des royalistes la démocratie el la République.

Avec de telles tendance- dans la République, on a le droit, d'une part, d'encourager toutes les résistances au progrès qui pourrait, par une

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marche trop accélérée, nous rejeter vers la pire des réactions, et, d'autre part, d'emprunter aux systèmes dits progressistes toutes 1rs idées favorables au travail cl aux travailleurs, pour développer la pros péril/' de ces facteurs de la société, sans que cela nuise d'ailleurs aux deux principes essentiels sur lesquels ces idées reposent : la liberté el la propriété individuelle.

rendant que la République est ;iinsi menacée, la concentration républicaine s'impose, c'est-à-dire l'entente entre toutes les nuances résolues à défendre les institutions, bien que ces divers groupes voient la politique et le gouvernement sous des aspects divers. C'est que du moment où les institutions républicaines reposent sur des bases aussi inébranlables que celles des empires séculaires, la division éclate an milieu d'elles, parce qu'une telle division est dans la nature de l'esprit, comme le passé, le présent et l'avenir sont dans la nature du temps, l'Esprit et l'Univers s'harmonisant, et se correspondant très bien entre eux.

Deux partis, un conservateur et un progressiste, devaient inévitablement surgir de la République, pour servir soit de frein, soil de moteur, à l'organisme social. Le premier, selon les termes logiques de la série, devait détruire le parti royaliste et traditionnel en l'attirant par la distance et par la masse; le second, selon les termes logiques aussi de la série, mais en même temps par la force d'une mécanique sociale comparable à la mécanique céleste, devait se confondre avec le parti socialiste historique, en se rapprochant de lui par des affinités naturelles et en l'annihilant par ses assimilations continues. A l'aide de cette opération chimique que d'aucuns croient être une alchimie fantaisiste, parce qu'ils ne voient pas comment les faits agissent expérimentalement, les partis français qui sont, avec leurs chefs propres et leurs étendards respectifs, ce que sont les antinomies dans le rythme de l'idée, s,. sont cristallisés d'après les règles d'une géométrie inconsciente, mais mathématique. Il y a donc aujourd'hui en France deux partis nettement délimités : un parti conservateur qui ne s'alarme pas quand on lui parle de ses affinités monarchiques, parce qu'il trouve dans celles-ci de nouvelles forces pour gouverner la République; et un parti radical qui ne s'alarme pas davantage quand on lui parle de ses affinités socialistes, parce qu'il trouve en elles (les forces nécessaires pour pousser en avant la République.

L'organisation du régime républicain en France est si salutaire aux masses, <|ii'cllcs voient arriver avec plaisir les élections en ce moment cependant critique. Lé parti conservateur est au pouvoir el le parti radical dans l'opposition. Malgré qu'ils se trouvenl en opposition directe, les deux partis sont pourtant d'accord en ce qui concerne ces deux points capitaux : l'alliance avec la Russie el le culte de la République. Quant aux problèmes relatifs à l'organisme el à la constitution les meilleurs qui soient pour la République, ils dépassenl tous deux les bornes de la raison. Tandis que les conservateurs ne veulent pas entendre parler de la réforme constitutionnelle, à moins que ce ne soil pour étendre et affirmer les prérogatives du Président, les radicaux ne cessent d'en

parler dans le but d'empêcher le Sénat d'intervenir comme il l'a fait récemment dans sa résistance à des innovations téméraires. Mais ces contradictions politiques n'existent qu'en apparence et résultent plutôt de formules superficielles. Le chef des radicaux français, qui est un orateur de talent, M. Bourgeois, n'a pas dit encore une phrase où il non- révèle sa pensée; il a laissé ce soin jusqu'ici à un de ses lieutenants politiques, un de ses anciens collaborateurs au Ministère, M. Mesureur, qui, dans une phrase méditée et réfléchie, ne contenant aucune allusion d'aucun genre aux périodes troublées de la Constituante qu'il importe de fermer pour toujours. Dans cette phrase, Mesureur propose la réforme du Sénat, l'auteur unique de la disgrâce du parti radical, qui passa des bancs du Ministère aux bancs de l'opposition, et que celui-ci ne peut aimer, puisqu'il le croit un obstacle insurmontable à ses innovations et à sa méthode de gouvernement. Le procédé de la droite républicaine, qui est celui de la vieille école catholique sur le terrain de laquelle les conservateurs et les radicaux ne peuvent se rencontrer, n'a d'autre importance politique que celle que lui donne l'esprit critique des adversaires. Mais personne ne pourra ne pas tenir compte de ces troupes fraîches qui, sur le conseil de l'avisé Léon XIII, se sont placées sous la protection de l'étendard républicain. Les procédés en cours dans les questions ecclésiastiques imposent aujourd'hui cette politique avec un empire souverain. On ne peut plus tolérer, de la part de l'Eglise, ses invasions dans l'Etat et dans l'enseignement universitaire, invasions auxquelles mit fin, avec le mouvement créateur de la Révolution française, la Philosophie, en adaptant l'esprit moderne à la société nouvelle; mais on ne peut pas non plus se lancer dans les aventures jusqu'au point de prononcer, entre l'Eglise et l'Etat, une séparation qui serait téméraire et que ne comporte pas la situation présente de laErance.

Les relations entre le Sénat et la Chambre, la part à faire aux ralliés et aux collectivistes dans le sein de la République, l'impôt sur le revenu : telles sont les trois importantes questions qui séparent la gauche radicale de la droite conservatrice. Le différend me parait d'autant plus petit que le tourbillon des discussions et le choc des contradictions prennent soin de le mettre plus en relief. Pour les conservateurs, le parti radical livrerait la France sans remède, aux collectivistes et à son cosmopolitisme destructeur; pour les radicaux, le parti conservateur livrerait la France, sans remède, à l'ultramontisme au >oinl de vue spirituel, et au Juif au point de vue économique. Ainsi que deux arbres à l'ombre desquels ils ne peuvent plus ni vivre, ni respirer, les radicaux voient le Vatican et la Banque de France étendre leurs néfastes racines sur la République, pour absorber l'huile de sa lampe et la moelle de ses os; taudis que les conservateurs imputent aux radicaux des sentiments inconciliables avec l'amour de la patrie, el l'intention d'agglomérer dans une communauté barbare et primitive, connue dans une fosse commune, tous les citoyens affranchis par la P.évolution. Aïais il u'v a pas à s'alarmer, les monarchistes unis à la droite ne pourronl pas plus détruire la République que les socialistes unis a la gauche ne pourront détruire la propriété. Aussi, honneur au genre

humain dans le peuple le plus monarchique de l'Univers, le peuple français qui se gouverne lui-même, dans une République de paix !

Et celte République nous présente le spectacle le plus instructif de la terre. Elle ouvre ses comices pour donner à chaque citoyen un droit d'initiative, que la majorité sanctionnera, el pour faire connaître aux détenteurs de ses pouvoirs et aux représentants de sa volonté, sur les hauts sommets de l'Etat, que l'heure de sa sentence suprême a sonné. Les temps sont passés, où les ministères et les majorités pouvaient usurper le pouvoir électoral, manquer de respecta la grande autorité de la France, lancer des programmes et manœuvrer les Comités sans se . déranger.

Aujourd'hui, il faut que gouvernement et opposition exposent leurs programmes, puis le peuple décidera, parce que dans la République, pour la République et par la République seulement, il y a nue grande entité souveraine : la Nation.

Pour traiter convenablement la question d'Orient, il faut d'abord savoir qu'il entre en elle du fatalisme et de l'irrémédiable, comme la décadence et la destruction des Turcs. L'histoire nous apprend que les peuples favorables au progrès croissent et se fortifient, alors que ceux qui demeurent hostiles au progrès s'affaiblissent et meurent. La religion mahométane, placée en face d'idées inférieures à sa conception spiritualiste, eut, pendant de longs siècles, comme on dépôt, le génie de la conquête ; mais, chaque "fois qu'elle s'est trouvée, comme à Lépanle et à Navarin, en face d'idées supérieures, elle a battu en retraite. Avec les peuples idolâtres de l'Afrique ou de l'Asie, avec les Golhs dégénérés d'Espagne, avec les races byzantines qui perdaient le sentiment du devoir en même temps que l'idée de la morale, elle put triompher; mais lorsque les chrétiens eurent compris la supériorité de leurs idées de liberté et la supériorité de l'esprit de l'Evangile dans la vie des nations, le mahométisme, qui prévalait en Orient, dans la désolation morale et matérielle des déserts, parce qu'il n'y rencontrait point un esprit supérieur au sien, fut vaincu dans ce combat perpétuel des idées, qui constituent comme la trame de notre existence et comme la loi de l'histoire. Si vous examinez cette longue décadence qui pari du commencement du xvin° siècle, vous observerez des faits contradictoires et des incidents variés qui vous démontreront comment la réalité se modifie lentement môme après que l'esprit humain et les idées se trouvent modifiés. Mais, dans sa lenteur, elle marche toujours. Pierre le Grand, dans sa lutte contre les Turcs, avance et recule comme une de ces aveugles inondations périodiques de la nature dont nous méconnaissons totalement les lois. Si. à la paix de Falksen, il renonce à maints de ses projets sur la mer .\oire. et permet aux barbares de pénétrer dans le Bosphore, à la paix de Passarowitz il obtient l'avantage de voir ses sujels el ses pope- autorisés à Jérusalem sous la protection des sullaii<, modeste commencemenl à de grandes prétentions chrétiennes, insignifiante origine de la décadence complète des Turcs.

Cet avantage obtenu, il s'adonna à des projets plus féconds et plus

décisifs : à séparer la Turquie de la Pologne, de la Suède, de la France, de tout le monde; à la démembrer et à la perdre en Asie; à décider Vienne à associer sa politique à la sienne, pour menacer constamment l'intégrité de l'empire en Europe. Vers le milieu du siècle dernier, le divan turc, à la suite de la paix avantageuse qu'il avait signée à Belgrade, aggrava sa situation politique par deux fautes également graves : l'abandon des puissances alliées du Nord à l'extérieur, et à l'intérieur la nomination de gouverneurs oppresseurs, en Valachie et en Moldavie, qui lui arrachèrent les principautés danubiennes et les bras des Russes, Et tandis que le Sultan se plaignait amèrement à la France, des esclaves chrétiens qui lui avaient caché, à Malte, son navire amiral où il devait l'aller prendre, si elle ne voulait pas que l'amitié fut rompue entre les Français et les Turcs, tes Russes inondaient d'émissaires les provinces grecques qu'ils poussaient à l'insurrection et à la guerre.

En 1760, on voyait, on touchait, on palpait la décomposition de la Turquie. Les Grecs commençaient à mettre la main à l'épée ; les Serbes à ressusciter les chants et les poèmes de leur indépendance; les pachas d'Orient et d'Egypte, à rompre l'unité de l'empire ottoman; les janissaires, à révéler leur incurable discipline; l'administration turque, à démontrer son incapacité et sa corruption, lorsque soudain une escadre russe fit son apparition dans la mer Adriatique, pour y sonner le clairon de la révolte, en chasser les derniers restes de la marine turque et y effacer les titres de la domination musulmane sur les cotes. A la mort de Mustapha, la Crimée, la Moldavie et la Valachie tombaient directement ou indirectement au pouvoir de la Russie: les princes de Géorgie vendaient à l'encan leur soumission et leur fidélité ; le pacha de Bagdad proclamait son indépendance réelle dans une dépendance honoraire: l'Egypte, livée aux Mamelucks. ne comptait plus au nombre des territoires effectifs de la Sublime porte; le gouverneur de Jariina, pour donner un libre cours à ses vengeances personnelles et satisfaire son ambition et son orgueil, attirait la guerre en Grèce, et, avec la guerre, le commencement de la ruine inévitable de l'empire turc. Et, dans ses dangereux traités avec Catherine II, après avoir reconnu et sanctionné une grande partie des conquêtes moscovites le Sultan livre aux Russes la tutelle sur la Roumanie, et autorise leur intervention directe dans l'Eglise grecques, ce qui va être une source de futures guerres et de désastres inévitables.

Tout le xix° siècle, sauf de rares intervalles, peut s'appeler un siècle funeste à la Turquie. La Russie étend son influence jusqu'au Danube et couvre la mer Noire de l'ombre de son drapeau. La Serbie sent pal pi 1er ses grandes aspirations nationales et se souvient qu'elle a constitué autrefois un Empire slave, fort et puissant comme l'ancien empire 'j;vcc. La Bulgarie et l'Albanie secouent le poids de leurs chaînes, fa (\vrcc est comme une résurrection de l'antiquité au milieu de- nations étonnées. Sa voix plaintive rappelle que le génie grec a allumé la lumière de la penséedans l'esprit des peuples moderne- et que la liberté grecque a constitué le premier titre de la suprématie du continent européen sur tous les continents de la planète. La lutte pour

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l'indépendance hellénique enthousiasmera tous Jcs apôtres de l'idée- • et 4 ces apôtres de l'idée, avec leur électricité, leur magnétisme, l'influence mystérieuse que les esprits exercent sur les faits, soulèveront l'affection des multitudes comme les lointaines attractions du pâle satellite soulèvent les marées sur notre planète. La Grèce pourra paraître incapable de se diriger elle-même au milieu de la guerre civile et des factions qui l'assaillent pendant qu'elle soutient la guerre étrangère; niais ces malheurs serviront encore à démontrer aux peuples comment s'éteint une intelligence lumineuse et se termine une vie féconde quand elles sont livrées à un despotisme funeste. Les trois nations qui avaient le plus de peine à s'entendre sur le problème oriental, s'entendenl liés bien pour blesser la liberté de la Grèce : la France, la Russie et l'Angleterre. Le représentant le plus illustre du parti tory, le duc de Wellington, convient avec le plus illustre représentant du parti libéral, le grand orateur Canning, de préparer l'émancipation de la Grèce. Les pairs d'Angleterre se confondent avec les révolutionnaires français dans celle idée sublime. L'Empereur de toutes les Russies proclame cette indépendance du haut de son trône, et le dernier carbonaro italien la proclame du rez-de-chaussée de son humble cabane. Les flottes réunies des trois puissances en arrivent à l'acte décisif de brûler la Hotte turque dans la baie de Navarin, et à détruire ainsi la suprématie musulmane sur la partie la plus considérable des côtes de Grèce. Finalement, l'indépendance de ce peuple est consacrée et est ouverte la blessure qui laisse échapper tout le sang de l'Empire, terrassé par ceux-là même que son autorité et sa suprématie gênaient le plus, par les Anglais.

Et pour que le désastre soit complet, on y joint la question d'Egypte. Un des plus puissants auxiliaires de la Turquie dans sa guerre contre la Grèce, fut l'Egypte. Deux hommes éminents la commandaient alors : Méhémet-Ali et son fils Ibrahim -Pacha. Quand le souverain de Constantinople les appela à son secours, l'un et l'autre accoururent ainsi que d'humbles vassaux, et l'un et l'autre firent montre d'une haute intelligence et d'une activité incontestable. Le Sultan avait donné en récompense à Méhémet-Ali le gouvernement de Candie, alors qu'il aspirait à celui de Syrie. Le Sultan qui n'était autre que Mahmoud, avail réussi à se défaire des janissaires; mais en se débarrassant de tels soldats, s'il avait donné une plus grande force à son autorité, il avail, par contre, irrémédiablement, ébranlé son influence sur les plus sacrées d'entre les institutions qui ont coutume de rehausser la prééminence des peuples dans les races de tradition comme les races orientales. En voyant cette influence rompue, rien n'était plus aisé que de contribuer à la détruire, surtout quand, comme Méhémet-Ali, on avail de l'ambition dans la pensée et de la force dans la volonté. Prévoyant et avisé, propriétaire de toutes les terres égyptiennes, habitué auxaffaires, habile dans les intrigues politiques, belliqueux comme tous les gens de sa race, organisateur d'armées formées par des soldats arabes et des chefs turcs, il encouragea avec art une émigration de fellahs, de vassaux égyptiens qui, aiguillonnés par la faim, se transportèrent des rive, du Nil dans les vallées de la Syrie. Dès que cette ('migration eut pris les proportions

prévues, il engagea une négociation diplomatique avec le Pacha de Syrie et lui demanda de lui renvoyer les fellahs d'Egypte. Le Pacha répondit par un refus, sous prétexte que les vassaux de la Porte pouvaient résider sur n'importe quel territoire soumis au Sultan, et Méhémet-Ali répliqua par Tenvoi d'une armée exercée depuis longtemps à la guerre. Son fils marcha, en effet, de victoire en victoire, renversant, comme un simoun des déserts, tout sur son passage : victoire de Jaffa; victoire sur le pacha d'Alep; victoire sur les armées mômes du Sultan, audelà du mont Taurus; victoires ayant pour but de détrôner, non la dynastie d'Osman qui étail sacrée aux yeux de tous les Orientaux, mais d'étendre la domination de l'Egypte, de s'emparer de la Syrie, de fonder avec Alexandrie une rivale de Constantinople et avec la vice-royauté d'Egypte une rivale de l'Empire turc; d'exercer sur ce dernier une suprématie comme celle que ses illustres ancêtres avaient exercée sur les successeurs et les ennemis des Ommiades, sur les Abbassides.

Nous avons tenu à présenter les amputations successives subies pendant ces deux siècles par la Turquie, pour bien montrer que le mouvement régressif inauguré en Orient par les dernières dispositions des puissances devient parfaitement inutile. Cet empire théocratique et militaire tient sous la puissance de son cimeterre une partie importante de la famille chrétienne, et, avec son fanatisme religieux et sa politique belliqueuse, se considérant encore comme un empire conquérant, il nous menace orgueilleusement tous à l'heure qu'il est et en même temps nous avilit. Les chrétiens lui ont barré la route du Caucase et de la mer Caspienne qui l'aurait conduit jusqu'à l'intérieur le plus profond de l'Asie et sur les plus hauts sommets du continent mystérieux; les Perses par une séparation irrévocable comme une hérésie, rompirent fièrement leur communauté spirituelle avec les Turcs en rejetant non seulement la tutelle du Sultan, mais encore son amitié; aux Lieux-Saints, il s'est formé une telle quantité d'associations européennes avec l'intention de cultiver le christianisme dans son berceau, qu'il reste à peine au Sultan un pouvoir honoraire, et s'il y conserve encore indemne de toute visite pieuse le territoire de l'IIebron où gît la tombe d'Abraham, il a déjà livré à notre disposition le sol du Calvaire ou se trouve situé le tombeau du Christ; l'Egypte, par l'intermédiaire de laquelle il étendait sa domination sur l'Afrique s'est détachée complètement de son trône et est tombée au pourvoir des Anglais; l'archipel Ionien, en secouant récemment sa puissance, lui a enlevé, par la force des choses, une partie considérable de l'influence et de l'autorité qu'il exerçait sur l'Asie Mineure; le peuple grec s'est constitué en nationalité indépendante et lui a supprimé une bonne part de ses communications avec la Méditerranée; les nationalités roumaine, serbe et bulgare, une fois reconnues, sont devenues une menace permanente contre son pouvoir en Macédoine; l'empire russe l'a dessaisi delà Bessarabie d'où il commande les bouches du Danube; l'empire d'Autriche lui a ôté la Bosnie et l'Herzégovine par lesquelles il domine sur le golfe de Cattaro; le Monténégro s'est formé à se- dépens dan- le voisinage des possessions autrichiennes; il s'est vu, parsurcroît, ravir son pouvoir à Tripoli, à Tunis, à Alger et au Maroc; de

sorte que si le ve siècle peut s'appeler le siècle de la dissolution de l'empire romain et le xv° celui de la dissolution de l'empire de Byzance le xixe siècle peut aussi bien s'appeler le siècle de la dissolution de l'empire turc.

Et au moment où tout contribue à accélérer le mouvement de dissolution inévitable de l'empire ottoman, sa reconstitution archéologique, outre qu'elle est malaisée, aurait pour conséquence d'apposer sur le frpnl de l'humanité le sceau indélébile de l'infamie. Malgré cela, l'armée turque se croit prête à la conquête. Après lui avoir permis les massacres d'Arménie, on lui a permis l'occupation de la Thessalie. Et en Tbessalie, elle a dévoré les récoltes des vaincus sans les remplacer par de nouvelles semences, parce que cette armée, qui sait manier le sabre, ne sait pas manier la charrue. Comme les espèces carnassières, les Turcs valent pour détruire et ne valent rien pour créer. Ce qu'il y a de sur, c'est qu'au nom de telles hordes illustrées par de faciles victoires remportées dans des combats où l'on était trois contre un, ce milan qu'on appelle le Sultan se refuse à laisser échapper de ses serres sanglantes cette colombe qu'on appelle là Grèce, réclamant encore aujourd'hui la sanction de sa conquête brutale obtenue avec la complicité barbare de l'Europe. Et ces victoires du soldat turc ont enorgueilli les sectateurs de Mahomet, au point qu'ils réclament une confédération du monde musulman dans le but clairement exprimé de se soulever contre la chrétienté en une vaste irruption comme celle qui subjugua les Barbares au Ve siècle ou comme celle qui précéda les Normands au ixc siècle. En vue d'une si folle entreprise, le monde musulman se remue dans une grande agitation, depuis les mahdis des déserts de la Nubie jusqu'aux montagnards des défilés de l'Afghanistan; en vue d'une si folle entreprise, les dissidents et les séparatistes de la Mecque et de la Kaaba oublient, inconstants, le sang tartare qui les a poussés à maudire le kalifat de Constantinople, et ils se conforment à présent avec docilité aux ordres émanant de ce môme kalifat qu'occupe un Général, un Pontife, un Empereur qui n'a, en bon fils de la Mongolie, aucune fibre du Prophète dans son corps; en vue d'une si folle entreprise, les Perses, encore illuminés par les splendeurs que laissait l'éther d'Ormuzd à leurs lumineux horizons, encore attachés à un dualisme qui semble connaturel à leur territoire guerrier, et encore enfoncés dans l'ancienne hérésie nationale en vertu de laquelle ils entendent le Coran à rebours comme les musulmans de Byzance, se séparent de leur longue tradition historique et se suspendent à la queue du cheval apocalyptique sur lequel chevauche le Sultan; exigeant de lui, après ses récentes victoires, qu'il lève une armée innombrable destinée à soulever toutes les superstitions de l'Islam pour marcher, ainsi que des monstres s'échappant des marécages pernicieux, à I extermination de la chrétienté et des chrétiens; en vue d'une si folle entreprise, les musulmans des montagnes afghanes ont arboré le drapeau de la révolte contre la domination de l'Angleterre qu'ils regardent comme une ennemie de celui qui, assis sur les rives du l>osphore, représente encore la tête de l'Islam et peut promener le en lissant sur toutes les terres du grand Mongol, accréditant dans les rêves

confus du monde musulman tout un système politique : le panislamisme.

Et à qui devons-nous toute cette agitation musulmane? Nous la devons aux tristes procédés employés, pendant la dernière guerre gréco-turque, parles puissances européennes, vis-à-vis de la Turquie ; nous la devons surtout au couronnement qu'ont donné au conflit lesdites puissances en faisant signer aux belligérants une paix de tombe, une paix de mort. On nous représentait l'Arménie comme un immense charnier où les tètes des chrétiens tombaient sous la hache du bourreau comme des têtes de bétail ; on nous disait que les Turcs parcouraient l'Analolie en poursuivant les Hellènes, nos alliés par le sang et par la religion, comme des bêtes fauves dans les battues de chasse et alors que nous pensions que le Sultan et son empire allaient recevoir leur juste châtiment, nous apprenions tout à coup qu'ils obtenaient une récompense à la lueur de laquelle ils menacent aujourd'hui la souveraineté de tous les gouvernements chrétiens sur des groupes de la grande famille musulmane, émettant la prétention d'étendre de nouveau leur puissance sur tous les territoires compris entre les forêts de l'Afghanistan et les sables de l'Egypte. Et les événements éclateront puisque les puissances ne veulent pas chasser la Turquie de la Thessalie ni concourir à la solution du problème crétois. INous savons qu'une telle situation provient du pacte étroit qui lie Guillaume II à Ab-dul-llamid. Par ce pacte la Russie se trouve arrêtée dans ses projets en Orient et, par contre-coup, la France se trouve arrêtée à cause de son alliance avec l'empire moscovite qui n'achève pas son chemin de fer transsibérien. L'Angleterre reste ainsi isolée avec ses projets sur l'Arménie et sur la Crête. De même que son alliance avec la Russie paralyse les mouvements de la France, que son àme latine porte naturellement vers la Grèce, de même leur alliance avec l'Allemagne paralyse les mouvements de l'Autriche et de l'Italie qui, abandonnées à elles-mêmes, intercéderaient volontiers en faveur de la Grèce conformément à leurs vieilles traditions et à leurs intérêts communs. La politique perverse de l'Allemagne, secondée par l'inertie de toute l'Europe, a produit un traité de paix stipulant certaines restrictions aux privilèges accordés à la race hellénique de UEpire, de la Crète, de l'Anatolie et de l'Asie- Mineure, à cause des responsabilités imposées aux Turcs par les puissances; une rectificaton de frontière suivant le cours du Pénée et h' pied • le 1 Olympe pour faciliter aux Turcs l'invasion de la Thessalie depuis les frontières de la Macédoine et des autres possession- musulmanes: une indemnité de guerre de plusieurs millions, bien supérieure aux forces financières de la Grèce; le contrôle de l'Europe dans les dépenses cl les receltes helléniques pour assurer le double payement complet de ia rançon du vaincu el des délies dues au lâche syndicat allemand qui a su mettre dans sonjeu, comme un dé propice, la couronne de l'Empire germanique.

i)e quelque côté que nous envisagions la paix, elle nous apparaît, comme une cause de guerre qui éclatera un peu plus lût ou un peu plus lard, mais qui (''datera sûrement, parce que les puissances aveugles l'ont semée dan- les sillons de l'Orient. La restriction apportée

aux privilèges dont ont joui jusqu'ici les Hellènes, sujets de l'empire <>lloman, les poussera à réintégrer leur propre nationalité qu'ils s'imaginent être un Etat différent de celui dans lequel ils vivent à présent. L'Oriental s'accommode aisément de ne pas faire partie d'une tribu, de ne pas constituer une nation pourvu que le Patriarcat auquel il se soumet lui assuiv la tranquillité. Ce caractère des Orientaux nous explique la coexistence de tant de facteurs chrétiens et hellènes sous la dominai ion du Sultan, avec les Infidèles et les Turcs. C'est ainsi que l'Eglise grecque, à Byzance, coexiste avec les kalifats d'Orient, comme à Cordouc les églises chrétiennes, connues sous le nom d'églises mazarabes, coexistenl avec les les kalifats d'Occident. C'esl ainsi que les mœurs grecques oui absorbé en partie les mœurs musulmanes à Constantinople. Personne ne peut oublier les fêtes chrétiennes de mai que les Grecs célèbrent en Turquie, fêtes imprégnées de paganisme antique représentant l'amour le plus primitif, l'amour pour la Nature. La Grèce mourut, mais elle laissa dans les nuées de l'Orient un reflet de son regard et dans la conscience de sa race illustre un reflet de son âme. On trouve les Hellènes sur les promontoires où les cieux s'agrandissent, dans les bois où les arbres sont bercés par le souffle des zéphirs, sur les plages où les flots chantent, dans tous les lieux où l'âme s'embellit, identifiée avec l'Univers. Les jeunes beautés au teint brun, aux yeux noirs comme les tresses de leur chevelure d'ébène, au maintien de statue, apparaissent bien plus belles encore ornées de fraîches guirlandes émaillées de gouttes de rosée et ajustées comme des couronnes à leurs tempes palpitantes et à leurs têtes penchées. Embellies de cette sorte, elles attendent le lever du soleil, et dès que ses premiers rayons enflamment l'Orient de ses touches de pourpre, les tendres seins se soulèvent de joie et les gorges voluptueuses lancent des hymnes qui vont se confondre dans le ciel avec les gazouillements des oiseaux et les trilles des rossignols. Ensuite, formant des groupes variés, elles parcourent les terres ensemencées, tantôt s'arrètant pour traire les brebis et les chèvres, afin d'offrir au soleil des libations de lait. tantôt se jetant dans les blés et les épis pour se vautrer dans les sillons comme si elles voulaient se baigner dans la vie et la substance des champs, et recueillir leurs effluves vivifiantes avec leurs mystérieuses essences. Puis, elles s'assemblent pour manger de l'agneau rôti sur les romarins, les lentisques et autres plantes odorantes de ces collines embaumées. Elles ne boivent que de l'eau fraîche puisée dans le (•■eux de la main, qui trouble à peine le clair ruisseau en l'honneur duquel elles exécutent une danse comme celles qu'exécutaient leurs pères près du temple de Delphes, à l'ombre des lauriers immortels. Et à la porte de chaque foyer grec étincelle une des guirlandes tombées de leurs fronts de vierge et placée là comme une offrande religieuse pour attirer le bonheur sur le foyer consacré.

Or, de telles pieuses coutumes n'auraient pu se maintenir si elles n'eussent été tolérées par les Turcs ; et la Turquie le- toléra à cause du grand nombre de Grecs habitant son empire, avec lesquels, de gré ou de force, sa nature intransigeante devait s'accorder. Et quand la Grèce se constitua indépendante de la Turquie, celte coutume tolérée passa à l'état de droit acquis ; puis ce droit se changea en capitulations diplo-

matiques qui, si elles ne proclamèrent pas, pour les Grecs résidant sur le territoire turc, leur droit à la nationalité, proclamèrent du moins leur droit à être une tribu respectée par les pachas, se gouvernant elle-même dans les limites de son droit. Comment modifier tout cela maintenant sans engendrer de graves dommages?

Mais la question des anciens privilèges consentis aux Grecs admis à faire partie de la nationalité turque au même titre que les Turcs eux-mêmes n'importe pas autant que la question de l'argent que la Grèce doit donner pour la rançon de la Thessalie enchaînée. Très commerçants et très industrieux, les Grecs apparaissent, en réalité, avec ces deux qualités aux yeux du monde. Mais, bien qu'ils se fassent remarquer par leur générosité dans tout ce qui touche aux secours qu'ils doivent à leur patrie, celle-ci, par suite de son esclavage séculaire et de ses malheurs historiques, compte au nombre des nations les plus pauvres de la planète. La Grèce, par ses efforts et par ses exemples, initiatrice de la rédemption de tous les peuples chrétiens dans les Balkans et sur le Danube, aurait mérité de voir se résoudre les divers conflits d'où sont sortis ces peuples libres, en faveur de la reconstitution de son ancien territoire, qui comprenait la Thessalie, l'Epire et la Macédoine et dont elle croit être encore, de plein droit, la souveraine incontestée. Et comme elle ne voyait pas sa reconstitution se réaliser, elle équipa une armée et économisa de l'argent pour l'obtenir. De tels préparatifs l' épuisèrent en partie et la laissèrent dans un état d'anémie matérielle qui, aujourd'hui, achève de la consumer avec la rançon qu'elle est obligée de payer. L'exagération de cette indemnité de guerre aurait pu encore se concevoir si elle n'avait ajouté à la gravité de la situation économique, une humiliation politique qui est de tous points insupportable. Les gouvernements européens ont réglé cette paix précaire sans consulter la Grèce sur aucune proposition. Ils ne la consultèrent pas davantage pour la rédaction des articles du protocole, comme si les intérêts grecs ne pouvaient être l'objet d'un litige. Elle fut ainsi reléguée, victime et désarmée, dans le triste oubli de sa nationalité, au point que les puissances contractantes lui imposèrent leur intervention collective dans le contrôle de son budget, de son Trésor, de ses finances, genre d'intervention que tout gouvernement souverain et soucieux de sa dignité doit repousser comme attentatoire au suprême degré à sa liberté et à son indépendance. Ayant des devoirs impérieux à remplir, la malheureuse Espagne n'a pu intervenir.

Mais l'Allemagne a apporté dans ce conflit une si grande décision, et 1 Angleterre un si médiocre empressement, que l'iniquité s'est consommée au détriment de la Grèce. Ce siècle, commencé sous les meilleurs auspices, avec l'indépendance et la liberté de ce territoire sacré d'où jaillirent les sciences et les arts qui illuminèrent toute l'Europe, finit sou-, les pires auspices, avec l'écrasement et la servitude de la Grèce. Aussi, je comprends que l'émotion publique arrive à ses derniers spasmes, que les Assemblées politiques votent des résolutions belliqueuses, que la Chambre ne veuille pas voir l'auteur de cette ignominie, que le Ministère descende du pouvoir, que la couronne royale tremble

LA POLITIQUE EUROPÉENNE i:u

sur la tête du souverain, que la colère du peuple s'élève de la base à la cime de la société en formules menaçantes : l'Europe tient la paix aujourd'hui; mais en faisant cette paix si dure pour la Grèce, elle décrété la guerre à bref délai.

Quoi que nous ne voulions pas attrister noire espril par la contemplation d'un si douloureux spectacle, il nous est impossible de distraire notre pensée de ce vaillant peuple grec. Tous ceux qui, en Europe, apprécient la valeur de la civilisation humaine, lui ont voué un culte historique religieux. Soit parce que l'Allemagne protégea le Sultan; soit parce que la protection allemande paralysa les efforts des Italiens, des Slaves et des Autrichiens, qui sont les peuples naturellement amis du Grec et l'ennemi du Turc; soit parce que la Russie ne veut pas entendre parler de Constantinople avant d'avoir achevé son chemin de fer transasialique; soit parce que la France doit maintenant accepter tout ce qu'on lui impose afin de conserver l'alliance francorusse; soit parce que l'Angleterre, — après avoir suscité les troubles d'Arménie qui engendrèrent le soulèvement de la Crète, comme le soulèvement de la Crète engendra l'intervention de la Grèce, et cette intervention malheureuse la guerre déchaînée par la Turquie, — s'est retirée lâchement pour n'avoir pas à tenir ses engagements sacrés vis-à-vis de la Grèce, le résultat final se traduit par une indemnité de guerre de 300 millions de drachmes, ce qui équivaut à réclamer au peuple grec quatre fois la somme de ses impôts d'une année. C'est absolument comme si l'Allemagne avait exigé de la France 10 à 12 milliards pour la libération de son territoire. On délimite les frontières de telle sorte que le Sultan pourra, quand il lui plaira, par la Macédoine et l'Épire, envahir la Grèce dont il détient les clefs dans ses caisses impériales. On demande d'hypothéquer la nation comme garantie des intérêts destinés à parfaire le paiement de ses créanciers. On fonde un syndicat terrible, composé de banquiers, pour percevoir les contributions et distribuer les dépenses. On maltraite tellement la Grèce que sa Chambre s'indigne, que son gouvernement tombe, que la couronne vacille sur le front du roi, que le peuple tout entier s'agite et sent trembler le sol sous les trépidations menaçantes d'une révolution sociale.

Jamais je n'ai vu un grand pouvoir, une grande entité faillir à son ministère et à ses fins, comme le Saint-Empire, personnifié en Guillaume II, a failli aux développements de son histoire et aux circonstances qui présidèrent à sa fondation, alors qu'il paraissait être, par sa nature et par son atavisme, le protecteur né de tous les peuples chrétiens. Il y a des sphinx indéchiffrables par leur immobilité ci il \ en a d'indéchiffrables par leur mobilité. Guillaume II appartient à cette dernière espèce. Pendant l'été écoulé, il a arpenté les cotes glacées de la Norwège, et a contemplé le soleil de minuit. Quelque temps avant l'arrivée du Président de la République française, il s'est enfermé dans les palais de neige et a parcouru les sinuosités <\u golfe de Finlande. Après avoir accompli une pérégrination aux alentours des cercles polaires, il est revenu au sein de l'Allemagne continentale pour recevoir les rois du soleil d'Italie, et transformer en Amazones, aussi belles que les Ama-

zones vaincues par Achille; ses hôtesses, les princesses et les reines accourues à son invitation, qu'il a décorées du titre de colonelles, coiffées de casques, ceintes d'épées, chaussées d'éperons peut-être et placées à la tête de ses régiments, afin de diriger les exercices militaires de sa belle armée. Ensuite, il s'est empressé d'aller trouver les Hongrois, les croyant de ce même sang turc qui fait palpiter son cœur, et les supposant attachés affectueusement à son empire, pour les caresser et les opposer aux Esclavons qui ne peuvent voir Guillaume II en peinture. En Hongrie, il semblait être le véritable empereur d'Autriche. Pendant que ces Hongrois indomptés se refusent à renouer le pacte avec la Métropole, et infligent ainsi au bon François-Joseph des chagrins qui, sûrement le conduiront au tombeau, ils louent mollement le jeune et audacieux César allemand qui est capable de tuer les races ennemies, et d'établir sur tout le territoire germanique et ses dépendances, l'unité impériale, en constatant le nombre des fédérations récemment crées par le décret de Badeni sur les langues locales et officielles; car ces fédérations se trouvent détestées à la fois par tous les pangermains qui abondent en Allemagne et aussi en Hongrie, l'ennemie implacable de la Russie et des Russes. L'empereur a endossé les pittoresques uniformes magyars qui évoquent le souvenir des vêtements d'Orient. Il s'est extasié devant le Palais du Parlement de Pesth, et il a affirmé avec son ordinaire vanterie, qu'il n'était rien en comparaison du Palais érigé à Berlin pour le Parlement; il a délié sa langue, et, dans un discours semblable, par son mystère et par son élévation, à quelque sublime récit de Wagner, il a entonné des hymnes infinis au peuple hongrois et à ses grandeurs historiques. C'est ainsi que les Hongrois sont restés les amis chéris de l'Empereur. Il n'en a pas été de même avec les princes italiens lors de leur récent voyage. Bien que la distinguée et belle Marguerite se soit conformée au désir de l'empereur qui a voulu l'honorer de l'appellation de colonelle, et que le bon Humbert ait accepté de revêtir cet uniforme de hussard que lesFrançais n'ont jamais pardonné au jeune Alphonse XII, Guillaume s'est imaginé de faire représenter des pantomimes ou des tableaux vivants dans lesquels l'Allemagne symbolisait la force, la conquête, la guerre, la virilité, le côté masculin de l'humanité, et l'Italie la grâce, la beauté, l'inspiration, le côté féminin de l'Humanité comme s'il avait voulu faire admettre que l'Allemagne est dans les cieux européens, le soleil, tandis que l'Italie n'en est que la lune, poétique, belle et inutile comme l'art. Les nouvelles de telles pantomimes, transmises par les journaux français qui les ont publiées, ont eu un fâcheux retentissement, et ont provoqué un certain mécontentement dans toute l'Italie qui s'est sentie blessée dans son amour-propre par ces réprimandes et ces mauvais égards.

Mais avouons que Bismarck a vengé les Italiens. Le vieux solitaire, depuis qu'il est tombé du pouvoir, ne sait que surexciter l'opposition. Quand l'Empereur manifestait des tendances vers le socialisme, il vantait les lois répressives de cette secte, promulguées par son gouvernement. Dès que l'Empereur voulait se rapprocher des conservateurs, il les peignait, de main de maître, comme des hommes qui

n'avaient jamais su, en conscience, ce qu'ils devaient conserver; des créatures vouées à une existence plutôt végétale qu'animale; des gens froids comme les mélèzes des forêts noires; des nobles sans majesté; des propriétaires sans entrailles; des superstitieux sans religion; des révoltés dans la défense de leurs intérêts et de leurs privilèges; des révolutionnaires dans la défense de leurs idées et de leurs droits, toujours hostiles au progrès et nuisibles à la stabilité. Puis, après que le colosse eut ainsi déchargé ses bombes explosibles sur les tètes des conservateurs, il combattit la monomanio suggérée récemment à l'esprit de Guillaume par son incurable neurasthénie chronique, et tendant à donner à l'Allemagne une marine aussi puissante que la marine anglaise. L'Empereur s'énervait jusqu'au délire, à l'intérieur, contre le Parlement, et, à l'extérieur, contre l'Angleterre. Guillaume, conscient de l'opposition que lui faisait le gigantesque homme d'Etat, chercha à l'attirer dans ses vues, en le caressant et en donnant à un croiseur son nom immortel. Rien ne fut plus propre à pousser le tempérament et le caractère obéissants de Bismarck à répondre à cette délicatesse en allant en personne baptiser le vaisseau glorifié de son grand nom. Mais il s'est soustrait à cette fastidieuse cérémonie, et s'est fait remplacer je ne sais si c'est par sa fille ou par sa bru. Cette dame, au lieu et place du chancelier, a débouché la vieille bouteille de Champagne liturgique, et a baptisé le nouveau navire de l'escadre allemande. Bismarck ne s'est pas tu pour cela, au contraire. Il se délecte, depuis, dans une opposition qui est bien plus redoutable que celle du Parlement. Pour Bismarck, toute politique internationale qui éloigne l'Allemagne de la Russie et la fait se fâcher avec l'Angleterre, est une politique dénuée de sens commun; pour Bismarck, pas un peuple continental d'Europe, d'Asie ou d'Afrique, ne peut rivaliser sur mer avec les Anglais; pour Bismarck, l'Allemagne a hérité de ses aïeux un caractère continental que ne peuvent méconnaître ceux qui la poussent vers l'océan; pour Bismarck, le Trésor et le Budget de l'Allemagne ne pourraient jamais suffire aux dépenses indispensables à la construction des navires de guerre et aux nécessités maritimes que rêvent l'Empereur Guillaume et son frère l'amiral don Henri; pour Bismarck, tout homme politique digne de ce nom doit se consacrer à conserver l'hégémonie allemande en Europe et à se moquer des fantaisies coloniales; pour Bismarck, tout ce que pense, fait ou veut son pupille, le jeune empereur, assidu à lui rendre hommage et à se soustraire à son inspiration, est mal. La crise allemande est très grave, et elle ne pourra se résoudre que par la restauration de la liberté dans le sein de la démocratie.

Vénération de l'Italie et des Italiens pour leurs grands hommes. — Notre indifférence pour les Espagnols illustres. — Cause de l'un et de l'autre sentiment. — Centenaire de Donizetti. — Souvenirs du grand lyrique. — Un Espagnol à Bergame célébrant le centenaire. — Calzado. — Son discours à Donizetti en italien. — Causes de la maestria avec laquelle Calzado écrit la langue italienne. — Conséquences du voyage de Félix Faure en Russie. — Enthousiasme français. — Causes de cet enthousiasme. — Les institutions czariennes naissent du milieu ambiant russe et les institutions républicaines du milieu ambiant français. — Les fondateurs de la République. — Censures à l'adresse d'un fondateur, Danton. — Son tempérament et son caractère. — Alliance franco-russe. — Alsace et Lorraine. — La paille dans l'œil de l'étranger. — Explosions guerrières et révolutionnaires en Amérique. — Paix européenne et délai apporté à la pacification de l'Orient. — L'Allemagne et l'Angleterre. — Affinités historiques anciennes et discordances royales présentes. — Projets maritimes de l'Empereur visant l'Angleterre. — Le roi d'Italie en Allemagne. — Signification de sa visite. — Les manœuvres militaires. — Les soldats de la cavalerie et la princesse de Hesse à ces manœuvres. — Impulsions et soutiens du, féminisme. — Le Père Tosti. — Réflexions. — Conclusion.

Jamais je ne me lasserai d'admirer le culte que ressentent tous les Italiens pour leurs grands hommes, ni de l'offrir en idéal et en exemple à mes compatriotes, qui restent si indifférents en cette matière. Cette indifférence est répréhensible parce que les nations sont plus célèbres par leurs philosophes que par leurs orateurs, par leurs artistes que par leurs iniluences territoriales. Pour nous, nous tirons beaucoup plus de gloire des pages de Cervantes que des triomphes de Charles-Quint. En Italie, il n'y a pas de hameau, si humble soit-il, qui n'ait exposé l'effigie de celui de ses fils qui Fa éclairé et illustré par un nom fameux. Là, tout le monde sait que l'Italie et l'esprit italien n'existeraient pas, si la colonie néo-latine n'eût existé dans son unité vivante et éternelle. Sachant cela, tout le monde sait également que c'est le Dante, ce génie divin, qui a fondé et fixé la langue italienne avec son épopée du moyen âge. Le Dante a, dans chaque province, une statue qui sert de but aux pèlerinages dévotieux de ses compatriotes. Ainsi, pour ne parler ici que de Rome, de la Ville éternelle, le Pincio est comme l'Olympe dos illustrations intellectuelles de l'Italie, car chaque grand homme, à peine mort, y a sa statue qu'on élève et vénère sous des lauriers pareils à des trônes et sur des piédestaux pareils à des autels, comme des saints dans les églises chrétiennes ou des dieux sur les collines grecques. Et ces monuments, qui forment des chœurs de grands personnages représentés en marbre de Carrare, enseignent au peuple son histoire intellectuelle.

En Espagne, nous avons des statues de rois partout, quoique ces rois aient été ignominieux comme Charles IV et Ferdinand VII;

nous avons aussi des images de bienheureux, bien que quelques-uns rappellent des dates aussi néfastes que celles de Pierre Arbuez à la Seo de Saragosse, et des institutions aussi horribles que celles de la Sainte Inquisition; nous avons enfin des statues de nobles et de prélats, pour la plupart très belles et couchées sur leurs tombes auprès des autels el dans des chapelles, et nous n'avons pour ainsi dire pas de statues que nous pourrions appeler laïques ou civiles qui développeraient au peuple, en des symboles de bronze ou de pierre, son histoire nationale. Or, comment se fait-il que les Italiens comptent tant de statues dans leurs rues et sur leurs places publiques et que nous en ayons, nous, si peu chez nous? C'est parce que l'Italie a vécu pendant des siècles avec des Républiques municipales, inspirées et artistes, qui non seulement cultivaient les arts et les sciences, mais encore appréciaient la valeur de ses grands hommes, tandis que nous, écrasés par un absolutisme de trois siècles, par l'intolérance religieuse, par la guerre perpétuelle, nous n'avons songé à mettre dans nos palais et dans nos temples que des statues de rois, de saints ou de généraux. C'est pour cela que, sur nos places, c'est à peine si nous rencontrons, de loin en loin, une statue moderne, érigée par l'esprit tolérant et démocratique de notre nouvelle époque qu'avivent les libres générations contemporaines. Le moindre des centenaires laïques en Italie revêt un caractère impressionnant : à Urbin, c'est le centenaire de Raphaël; à Pesaro, celui de Rossini; à Florence, celui de Michel-Ange ; à Sorrente, celui du Tasse ; à Bergame, celui de Donizetti. Mais, disons quelques mots au sujet du centenaire de Donizetti, qui a été célébré dans les derniers jours de septembre : la musique de l'illustre maître mérite cette attention, son génie lyrique ayant trouvé parmi nous de nombreux adorateurs. Les principaux d'entre ses opéras, en effet, régneront éternellement sur notre scène pour y bercer nos rêves de leurs ondulations mélodieuses.

Je n'éprouve pas le désir de discuter avec la critique sur les qualités ou les défauts de Donizetti. Là où il y a des défauts d'ailleurs, il y a aussi des qualités; mais parmi les défauts qu'on lui attribue, aucun n'est plus possible à entendre qu'une injure. Qu'on l'accuse d'être un rapsode, un insouciant, un plagiaire, un esprit étroit, tout cela n'empêche pas qu'il ait écrit des pages immortelles d'une mélodie céleste. Ces pages, malgré que les œuvres musicales vieillissent vite, que le goût et la mode soient mobiles dans leur appréciation, compteront, étant donné le genre, parmi les œuvres maîtresses de tous les temps et résonneront dans l'âme enchantée de toutes les générations. Peut-on moins faire que de réciter le Credo sublime des martyrs, aux accents duquel le plus petit théâtre se transforme en grande Église? Ne voit-on pas partout en voyage des croix de pierre dressées au-dessus des cimetières catholiques, sous les saules el parmi les cyprès, venant nous parler, les uns, de la mort, avec leurs branches larmoyantes, les autres, de l'immortalité, avec leurs pyramides obscures : dans leurs poéliques espaces peuplés par les lamentations de la Favorite, les statues des sépulcres et les statues des portiques monastiques animées par une passion vivifiante, entonnent un cantique élégiaque dont les notes

répètent l'écho de nos désespérances et la douleur de nos affections.

Donizetti, auteur dramatique et auteur comique en même temps, comme pourraient l'être Mozart et Rossini, gazouille, se lamente, pleur*1 en des romances qui ressemblent à des échos de mondes et de cieux supérieurs, et comme se lamentait sur ses maux et gémissait sur ses plaintes le mélodieux et pleurnicheur artiste par excellence, le singulier et divin Bellini. J'évoque en ce moment même les adieux de la Fille du Régiment chantés par l'inoubliable Alhoni, il y a un demisiècle déjà, et je pleure comme un enfant, comme un éphèbe amoureux dont le cœur s'ouvre aux émotions d'une jeunesse enthousiaste. Vous pouvez couvrir d'éloges toutes les pièces modernes que vous voudrez, pas une ne vous fera oublier le sextuor de Lucie de Lammermoor, pour peu que vous ayez des oreilles à la tête et de l'esthétique dans le sentiment. Victor Hugo fit avec Lucrèce Borgia sa première œuvre dramatique, celle qui éveille le plus d'intérêt entre toutes ses créations théâtrales, et Donizetli fit avec Lucrèce Borgia la première œuvre dramatique du monde. Il n'a pas de rival. Pas une œuvre ne ressuscite comme celle-là la Venise de la Renaissance, avec son carnaval au sujet duquel les chœurs font rire même les objets inanimés; pas une n'évoque en résonances plus tragiques la sinistre famille de ces Atrides demi-pontificales, demi-féodales, accompagnées de sbires, de condottieri et de bravi, donnant à ses contemporains des reines et des empoisonneurs qui luttaient entre des chœurs d'artistes, les représentant en trophées d'oeuvres éternelles et qui mouraient dans une orgie, d'une potion vénéneuse qu'on avait servie à table dans des coupes ciselées par Ghiberti ou par Donatello; pas une n'exprime la charité filiale comme les stances de son tercet, ni la mort comme les dernières convulsions de Gennaro et les dernières lamentations de sa mère : toutes ces œuvres sont les œuvres du génie que couronna sa Lucie avec le battement d'ailes des âmes énamourées, s'élevant au ciel à la recherche d'un amour sans éclipses et sans couchant.

Bergame fit très Lien de célébrer le centenaire de son immortel chantre, el noire compatriote, mon ami, Adolphe Calzado, fit très bien d'y assister. Il ne faut pas s'étonner qu'un Espagnol, un artiste comme Calzado. se soit rendu à Bergame avec l'intention d'y représenter, en vertu de son droit propre, la dévotion innée que le peuple espagnol a toujours montrée pour les œuvres de Donizetli. qui sont chantées en Espagne au moins autant qu'en Italie. L'étrange, l'extraordinaire, le singulier qu'il faille remarquer dans cette démarche, c'est que Calzado avait composé un discours à la louange de Donizetli qu'il admire passionnément, et que ce discours est rédigé en un italien classique. Il est beaucoup plus difficile d'écrire une langue quelconque que de la parler. Ce qu'on dit s'en va dans les tourbillons de l'air, mais ce qu'on écrit reste toujours. Verba volant, scripta manent. J'ai péroré sur le balcon du gouvernement de Tours après Gambetta, j'ai parlé à la Sorbonne de Paris, à côté d'orateurs tels que Jules Simon et Ernest Lavisse; j'ai discuté dans des réunions littéraires et politiques, sans m'écarter du sujet, avec Thiers el Victor Hugo, et je n'écris pas une ligne en français,

pas môme pour dire bonjour. Je mo fais traduire, aussi toul le mal que me veulent mes traducteurs ! J'aî une horreur invincible pour écrire en langue étrangère la langue de ma patrie. Eh bien! Adolphe Calzado, qui

parle le castillan comme peuvent le parler Arce ou Gama/o. bien qu'il ait passé une grande partie de sa vie à Pari-, écrit la langue italienne comme un Florentin et la prononce comme un Romain, sans laisser percevoir un seul son guttural toscan. El il convient d'admirer ce discours, non-seulement par la science et la conscience avec lesquelles il est écrit, la dialectique des idées profondes et le lien des savants jugements qu'il contient, la critique raisonnée et froide qui s'y unit à l'enthousiasme désordonné et ardent, mais encore il convient de l'admirer comme un morceau classique de prose italienne, présenté en hommage à l'Italie par un Espagnol, avec une apologie de son maître inspiré.

Il est vrai que cela ne m'étonne pas de la pari d'Adolphe Cal/ado qui possède une éducation très heureuse, très complète, poussée à la perfection. Banquier, négociant, avec une compréhension merveilleuse de l'utile et du lucratif, ce qui me manque totalement à moi, qui souffre d'une infirmité que j'appellerai le daltonisme de l'utilité, Adolphe Calzado est encore un penseur, un lettré, un politicien, un artiste qui s'intéresse à tout ce qui est humain. Mêlé à des affaires inextricables du temps de l'Empire, ses bénéfices étaient limités à la durée de ce dernier, et cependant il désirait la République comme n'importe quel républicain, bien qu'un tel changement de gouvernement dût emporter tous ses intérêts. Pour ce qui est de la politique espagnole, quand j'aurai dit qu'il s'est toujours tenu à mon coté, qu'il a été membre de mon conseil dans le sein du parti libéral, j'aurai dit tout ce que ce calculateur, ce banquier expert, aura mis de romanesque dans ses préférences nationales. 11 aime le bien, parce qu'il est le bien, et la liberté, parce qu'elle est la liberté. Fils, ainsi que tout le monde le sait, du plus grand, du plus intelligent, du plus renommé imprésario que l'opéra italien ait eu à Paris, il grandit entre les cantates et les artistes, el son mérite dans ce genre s'éleva graduellement au niveau du mérite de ses illustres maîtres l«o-sini, Bellini, Donizetti, Verdi, comme si Dieu eût voulu créer en même temps les grands musiciens dramatiques et leurs interprète- inspirés. Adolphe Calzado ne fut pas du temps de la Malibran et de Rubini, mais il fut contemporain de jeunes acteurs qui, peut-être, furent plus féconds. Qui n'a pas entendu Herminie Frezzolini dire la chanson du Saule; Marie Alboni, dans La Cenerentola, et son rondeau final ; Ronconi, dans Marie de Rohan; Mario, dans le dernier acte de la Favorite; Tamberlik. dans le Credo des Martyrs; la Patti, dans la Somnambule et les Puritains; la Penco, dans les derniers accents de Lucrèce^ n'a pas entendu chanter en ce monde. Adolphe se développa entre eux tous; et ce commerce continuel lui suggéra les finesses de la langue italienne au point qu'il a pu la parler à .Milan en orateur, et l'écrhe à Bergame en maître. Les Italiens l'ont très applaudi : nous ne lui ménagerons, nous, ni les compliments, ni les applaudissements.

Calzado a traduit en italien le passage du discours que j'ai pro-

nonce en 4875 devant la gauche libérale du parlement italien pour traiter des relations entre l'Espagne et l'Italie. La traduction est magistrale. Je la goûte autant que la traduction du premier tome de mes Recuerdos de Italia faite par l'écrivain classique Fanfani, et autant que la traduction du second tome de cette même œuvre, où se trouve le discours sus-mentionné, faite par l'écrivain Florentin Piccini. C'est une vérité évidente que l'Italie et l'Espagne s'identifient non seulement dans leurs grandes lignes historiques, mais encore dans des détails minimes touchant les deux nations et leurs citoyens respectifs. Lorsque je vais, par exemple, de Barcelone à Gènes, il ne me semble pas que je sorte de ma patrie. Si je me promène dans le cimetière de Pise, je découvre des souvenirs de navires et des noms de nautonniers qui ont coopéré de temps immémorial à notre restauration. Si je m'approche de Rome, la ville la plus cosmopolite du monde, que de choses me rappellent l'Espagne ! Le Janicule est plein de monuments espagnols ; les palais Golonna et Doria sont aussi espagnols que les vieux palais de nos grandes cités; la place Navona est presque notre propriété; l'église Saint-Paul à la construction de laquelle nous avons coopéré nous doit la copie de ses trésors; les édifices les plus beaux de Piome, le palais Farnèse et la Farnesina évoquent l'Espagne de telle manière que vous croyez en emporter l'empreinte sur votre rétine qui la reproduit en milliers d'images comme le soleil se reproduit et se multiplie en cercles variés à vos yeux lorsque vous l'avez regardé avec fixité pendant un moment. Je ne veux pas parler de Naples et de la Sicile, elles sont aussi espagnoles que l'Andalousie et que la province de Valence. Je ne dis pas cela pour jeter de la poudre aux yeux. Les nations italiennes et espagnoles ont beaucoup d'analogies fondamentales. La nationalité, indépendante et libre, a été l'œuvre du siècle. Nous autres, nous l'avons fondée contre l'Empire français; les Italiens l'ont fondée, eux, contre l'Empereur d'Autriche. Ces nations, qui sont libres et indépendantes aujourd'hui, formeront, au siècle prochain, ainsi que des alliées, une confédération. Déjà l'Espagne et l'Italie ont un motif de plus de se rapprocher, et ce motif est puisé, hélas ! dans leurs malheurs respectifs.

M. Bourgeois a prononcé, récemment, en sa qualité de chef du parti radical, un discours d'opposition qui est de tous points contraire à celui que venait de prononcer M. Méline, Président du Conseil des Ministres, en sa qualité de chef du parti conservateur. Dans ce discours, l'illustre député radical a exposé toutes les idées qu'une contradiction politique peut opposer, au nom des idées avancées, à la stabilité conservatrice. La politique intérieure du gouvernement a été attaquée avec vivacité ; mais, quant à la politique extérieure, tout s'est borné aux compliments d'usage. Bourgeois se déclare aussi satisfait que Méline de la réception qui a été faite, cet été, par l'Empereur de Russie, au Chef de la République française.

Je ne connais pas en Europe un mouvement de public enthousiasme aussi fervent que celui qu'a suscité dans l'âme des Français la visite de leur Président en Russie. Pou de faits témoignent autant que celui-là de la solidité des institutions républicaines qui, si elles sont difficiles à

enraciner chez les peuples latins, le sont encore plus en France que partout ailleurs. Ce n'est plus un demi-dieu héritier de cent rois, ni un général ceint des sanglants lauriers de la guerre, ni un dictateur forgé dans les hauts fourneaux des révolutions ardentes qui est, à présent, le symbole et le représentant de la nation française à la place de Louis XIV; c'est un modeste citoyen, d'humble origine, de caractère vulgaire, de tempérament commun, qui fut tanneur dans ses commencements, et industriel et commerçant vers la fin, parce que le nouveau pouvoir qui crée et soutient les Etats modernes, qu'on appelle la volonté nationale, l'a élu pour le représenter durant un septennat. Dans l'Empire moscovite, où le serf, récemment émancipé, ne s'est pas encore dressé de toute sa hauteur sur les sillons de ses champs; où règne, dans une confusion absolue, le « protoplasma » des sociétés naissantes avec le « mir slavon » ou le municipe communiste; où se développent el 1rs tribus nomades en un patriarcat biblique et les légions exterminatrices des descendants de Tamerlan enclins aux conquêtes incessantes; où les fétiches des âges préhistoriques reçoivent, sous forme de sacrifices cruels, un culte qui tient de l'idolâtrie, et où les cosaques brisent leur ration de viande crue sur la selle de leurs juments qui les emportent à travers le désert, — la société en retard ne peut être personnifiée que par un czar, à demi adoré par les moujieks et par les popes comme un reliquaire byzantin portant sur ses tempes une tiare persique, sur ses épaules un manteau pluvial, au doigt un anneau brillant comme une étoile, à la main un grand sceptre, indicateur, comme tous ses autres insignes et objets précieux, de sa fonction de pâtre surnaturel destiné à représenter ses troupeaux d'hommes, à les soumettre à ses caprices, à les conduire où il lui plaît à un signal de sa houlette, tombé de haut, taillé sur le modèle d'un ordre donné par Dieu à ses anges. Mais, en France, où l'on a étendu l'esprit moderne émanant du Christianisme, de la Philosophie et de la Révolution, ces trois révélations vraies, le pouvoir public n'a pas besoin, pour diriger la société, de revêtir la nature despotique des Empires, il lui suffit que la raison commune sache oindre l'élu, porteur de la souveraineté, de l'huile d'un droit proclamé par la Constitution et que les lois, qui l'ont désigné et le maintiennent à son poste élevé, le montrent comme l'unique symbole de leur autorité el de leur puissance. Il est impossible d'apprécier les progrès de l'humanité sans établir de comparaison entre ce que la France fut à la fin du siècle dernier et ce qu'elle est après cent ans à peine révolus. Il y a cent ans, les rois se coalisaient contre la France; aujourd'hui, ils sollicitent son amitié. Il y a cent ans, la Marseillaise résonnait aux oreilles «les rois comme l'écho de l'enfer; aujourd'hui la Marseillaise se joue dans Les palais impériaux. Il est vrai que ce chant immortel aux accents duquel les couronnes de droit divin s'écroulèrent sur le sol de notre Europe, et que les rois et les empereurs s';i baissent aujourd'hui jusqu'à l'entendre nu-tèle, Bismarck l'a toujours réprouvé.

Mais le monde marche, quelquefois avec Bismarck, d'autres fois aussi contre lui. Or, la France doit toute sa supériorité à la Révolution française; et celte révolution fut l'œuvre de quelques apôtres, parmi

lesquels surnage Danton qu'ont toujours si mal jugé les Français, qui louent cependant le machiavélisme de Louis XI, parce qu'il a contribué à fonder la France, et les catholiques qui louent beaucoup la cruauté de Philippe II, parce qu'il a soutenu le catholicisme en Europe. Au milieu des dangers Iragiques de l'année mil sept cent quatre-vingt-douze, enveloppé par la plus grande tempête sociale que le monde ait jamais vue, Danton sauva non seulement la France, mais encore l'humanité tout entière en empêchant un retour à l'absolutisme, dont les ravages auraient converti l'Europe royale en Asie, et la planète en un charnier capable seulement de produire l'esclavage et la mort, J'insiste fortement sur ce point parce que, durant l'été dernier, à l'occasion d'un tribut d'hommages* populaires offert à la mémoire du grand citoyen, il s'est rencontré, pour lui adresser d'acerbes reproches, des plumes françaises qui ignorent sans doute que la France est la tête du monde civilisé par la Révolution et que la Révolution n'aurait pu triompher et s'étendre chez tous les peuples cultivés, avec ses institutions et ses lois humanitaires, si Danton, hercule et titan à la fois, tribun et dictateur un moment, n'eût pas fait reculer les rois absolus coalisés contre le progrès humain. Nous autres qui sommes rachetés par son génie, inclinons-nous devant un des plus grands rédempteurs qu'aient eus les sociétés modernes. Il est des génies qui le sont naturellement, de naissance, et il en est d'autres qui le sont par suite des circonstances et des milieux ambiants. Jetez Mirabeau au milieu d'une époque quelconque, il sera toujours un orateur sublime; placez Vergniaud dans n'importe quel temps, il sera toujours un orateur mélodieux.

Mais Danton est un rejeton de l'Etna révolutionnaire, un produit de l'éruption politique, un vrai monstre de la tempête. Sa voix de stentor résonnait comme la voix d'un démagogue ; sa tête froide était la tête d'un homme d'Etat. Le cœur lui battait comme à un tribun de la plèbe française, mais les tempes'lui battaient comme à un logicien des chaires universitaires. De complexion excessive, son tempérament violent n'admettait aucune barrière à sa fougue naturelle, aucun frein à ses vices déchaînés. L'étude ne le polissait pas et l'amour l'exaltait toujours. Tout le temps que les autres employaient à étudier, lui le passait à aimer. Un homme si peu appliqué ne pouvait guère rencontrer un maître ; mais son temps lui en fournit deux et non des moindres : Diderot avec moins de génie, mais avec plus de sentiment que Rousseau, et Smith, l'oracle de l'Economie moderne. Paysan de race, provincial d'origine, avocat de carrière, Danton fut révolutionnaire par tempérament, naissant armé pour vivre dans les révolutions comme le lion peut naître armé pour vivre dans le désert. Il pratiquait des maximes qui paraissaient tirées des tablettes couvertes de poussière de l'érudition classique. Pour Danton, la fin justifiait les moyens, le salut du peuple était la loi suprême. 11 ne demandait de certificat de bonne conduite à personne de ceux avec qui il entrait en relations politiques. Les vertus qu'il ne pouvait exploiter dans un intérêt politique lui pesaient, mais les vices qu'il pouvait employer à quelque chose d'utile lui plaisaient. Dans tout homme vertueux,' il rencontrait un caractère contemplatif, à tendances mode-

rées et circonspectes, avec lequel il lui était impossible de transiger, car il était l'action perpétuelle jointe à une ténacité audacieuse, sans scrupules.

Il dépensait tout de lui : l'argent de sa bourse, le verbe de sa lèvre, le trésor de sa santé, tout, sauf la force politique. Avec un courage surhumain, agissant comme un cyclone, il a heurté de front la dictature, à la manière des prophètes improvisés de l'Asie pérorant dans l'immensité des déserts de sables, à la façon des tribuns du moyen âge bouleversant la crédulité universelle. 11 ne voulut pas dédaigner cette force et il l'utilisa non pour lui et pour sa famille, mais pour l'idole de sa vie, pour l'amour de ses amours, c'est-à-dire pour la France II n'avait pas encore l'âge du Christ et déjà il s'imposait par la maturité de son idée, par la vertu de sa constance, par la force de sa volonté. Les grandioses efforts de son âme ébranlèrent la vigueur de son corps. Sous une figure insignifiante, il révèle la pensée d'un philosophe. Il a une face de chien et un regard de penseur. Il a le teint allumé, mais la peau est criblée de trous causés par la petite vérole. Personne n'a su comme lui passer de l'enthousiasme à la colère. Personne, comme lui non plus, n'a su passer de la laideur de la haine au transport de l'extase. Bien qu'il ressemblât à un tigre d'IIircanie, la compassion l'a toujours ému comme une sœur de la charité. Le monde lui pardonne -ses cruautés et ses holocaustes de meilleur gré qu'aux autres assassins ; il lui pardonne les boucheries qu'il perpétrait ou auxquelles il présidait, parce que le malheureux, s'il répandait beaucoup de sang étranger, il répandait aussi beaucoup de larmes personnelles. C'est ainsi qu'il apparaît comme le génie des contrastes, avec une raison très froide et un cœur très chaud, abondant en arguments logiques et exalté par des passions inexplicables. Défendre la patrie contre l'étranger, surexciter le peuple en faveur de la République : telle fut son œuvre.

Danton devina une chose dont personne ne se doutait alors : la tradition séculaire de cette révolution, son immanence dans le temps, sa transcendance inévitable dans l'avenir. En dépit de son peu d'idéalisme, il devina que sa personnalité dérivait de tous les héros qui avaient combattu, et de tous les martyrs qui avaient expiré pour la liberté.

Il" réussit à obtenir que son passage court et tragique dans la vie contînt toute une éternité.

11 comprenait qu'il recevait un legs des temps passés, un impérieux mandat, et il entrevoyait une nouvelle France, dans les temps à venir. C'était pour lui une crise passagère, que de sacrifier la vie de quelquesuns pour la vie de tous. Il lui semblait plus grand de tuer et de mourir dans le sein d'une France libre, que de transmettre à la postérité une France flétrie et diminuée par la chaîne de la servitude, avec laquelle les rois coalisés voulaient l'attacher sur le Sinaï de la Révolution. Il savait qu'il se déshonorait ; mais, en se déshonorant, il savait qu'il sauvait l'honneur de la France. On ne meurt pas pour une chimère, mais on meurt pour une réalité aussi vivante que la patrie en danger. Si les rois ont employé tant de fois le crime pour sauver \e> privilèges de leurs dynasties ou de leurs familles, pourquoi s'étonner que Danton se soit

servi du crime pour sauver le droit de tous les hommes en général, et de tous les Français en particulier? Il n'a rien de la rhétorique : il fait un discours s'il convient de faire un discours; il hurle s'il convient de hurler.

Il combat pour l'air qu'il a respiré en voyant le jour et pour le sol qui l'a vu naître. Sous le cosmopolitanisme régnant de l'époque, seul il sentit une affection supérieure : le culte religieux de la patrie. Il n'y avait rien en lui, ni de la métaphysique employée par Mirabeau, ni de la théologie exploitée par Robespierre. Sa philosophie emprunte aux circonstances un grand caractère positiviste; son idéal et sa méthode politique tirent de la lutte une tendance pratique. C'est de cette manière que l'illustre tribun sauva sa nation, la nation récemment fondée sur les plus pures notions du droit humain, et contre les assauts réactionnaires que les rois coalisés lui livraient.

Tout Français patriote doit dire aujourd'hui : « C'est à Danton que je dois la France et la République. »

Je comprends l'enthousiasme des Français pour leurs institutions actuelles. Au dedans, au point de vue de la politique intérieure, elles leur ont donné l'harmonie entre la paix et la liberté, comme jamais encore l'histoire ne l'avait enregistrée; au dehors, au point de vue des relations internationales, elles leur ont donné des alliances qu'ils n'avaient jamais rêvées. Il y a déjà des lustres, que des hommes, suffisamment mûrs par l'expérience pour se livrer à des prévisions, voyaient se dessiner dans l'espace, et s'imposer à la politique européenne, une grande alliance entre la France et la Russie. Le chancelier allemand, Bismarck, avec ce regard d'aigle qui le distingue, avait entrevu cette situation, et, au moment de la rupture du pacte des trois empereurs, il avait essayé de la rendre impossible, en tramant, à la sourdine, un pacte spécial entre la Russie et la Prusse. Mais, la Prusse, qui craignait deux ennemis : un ennemi d'occasion, la France, et un ennemi perpétuel, la Russie, ne sut pas éviter cetle chose grave de transformer son ennemi occasionnel, la France, en ennemi permanent; et le chancelier de fer commit cette lourde faute, en s'emparant et en gardant F Alsace-Lorraine. Aussi, à peine l'Europe a-t-elle entendu prononcer, par les Français et par les Russes, le mot alliance, qu'immédiatement le spectre de F Alsace-Lorraine se lève aux yeux de tous; et, à peine ce spectre a-t-il surgi que le jeune Césard allemand, avec une cruelle arrogance, notifie au monde qu'il ne cédera pas un pouce de territoire, à moins qu'il ne soit vaincu par une guerre. Or, une guerre aujourd'hui équivaudrait à la plus terrible des catastrophes pour tous. L'univers ne pourra reprendre sa marche vers le progrès, que si la France et l'Angleterre s'entendent de nouveau, et l'Angleterre et la France ne pourront revenir à une commune intelligence, tant que la France ne rompra pas avec la Russie. De même que les Allemands ne doivent pas s'attacher l'Alsace et la Lorraine par la force, les Anglais, eux, ne doivent pas se séparer de la France dans le condominium, au sujet de l'Egypte. Lo monde moderne nourrit, à l'égard de la France, un vrai sentiment religieux, pour cette raison très simple, que la France

l'a fait libre. Démembrer la France équivaut donc à blesser notre Europe au cœur. Je l'ai dit, il y a déjà dix ans, à la Chambre espagnole : de môme que la réincorporation à l'Italie de ses provinces démembrées à ôté un élément de révolution à l'Europe, de même, la restitution à la France de ses provinces perdues ôtera à l'Europe un élément de guerre.

La paix est nécessaire au progrès, parce que sans la paix, il n'y a pas de liberté, et sans liberté, Je monde reviendra sûrement à la barbarie. Souhaitons que, par les seules voies du droit, en vue d'un accomplissement de l'idéal humain, l'Alsace et la Lorraine retourneront à la France, sans guerre, ni combats.

La presse étrangère, surtout la presse américaine, nous assourdit chaque jour de ses condoléances relativement aux charges rue nous supportons, pour soutenir les deux guerres que nous soutenons à l'Orient et à l'Occident de la planète. Ces discordes, qui ont éclaté entre nous et nos colons ne sont pas évidemment de notre goût, et nous faisons tout ce qu'il est possible de faire pour les terminer' parce que nous les alimentons au prix de l'or de nos caisses et du sang de nos veines. Mais, en entendant ces condoléances, on serait tenté de croire que le reste de la terre fleurit à l'abri d'une paix auguste, et que toutes les mers sont autant de bains d'huile. Si l'on déplore le cyclone qui bouleverse notre grande île des Antilles et notre archipel des Philippines, il convient de déplorer aussi la guerre qui ravage et les campagnes du Brésil, à peine libérées de la monarchie, et les déserts formant une bande orientale envahie par les pampres, et les immenses régions avoisinant le grand fleuve argentin, et les Républiques de Honduras et de Guatemala, et le centre et le midi de l'Amérique. Et ces perturbations ont pénétré même dans l'Etat et chez le peuple qui se sont fait toujours le plus remarquer par leur caractère juridique, qui jusqu'ici ont offert au monde, avec leurs institutions libérales et démocratiques, les plus grands témoignages de paix et de liberté.

Au sujet du sang versé, pendant ces derniers mois, sur la terre classique des droits humains, sang qui couvre encore de ses vapeurs la Pensylvanie, les Américains peuvent-ils nous révéler quelques détails ? On sait qu'une partie de la milice égorgeait sans pitié dans les champs et dans les rues des quantités d'ouvriers qui mouraient en réclamant une juste augmentation de salaire, et qui, ignorant la langue anglaise, se voyaient, dans leurs légitimes revendications, combattues sans rime ni raison. Devons-nous rappeler cet Etat érigé dans un autre Etat par le prophète Conselheiro, mort récemment dans une rencontre, et qui avait entrepris de restaurer la monarchie dans les inextricables forets brésiliennes des parages de l'Amazone? et aussi la proposition présentée par un syndicat britannique à la République de Honduras, contenant l'ordre formel d'avoir à se diviser, ainsi qu'une société anonyme, en .niions, pour se gouverner comme s'administre une banque ?

Mais, aujourd'hui, une autre grande rivalité éclate en Kurope, c'est la rivalité entre l'Allemagne et l'Angleterre.

Rien, en effet, n'apparaît aussi clair, ni aussi scandaleux comme cette rivalité entre la première puissance continentale et la première

puissance maritime, étant toutes deux de la même branche ethnologique et historique. Toutes les fois qu'un litige moral a éclate entre notre race et les Allemands, ceux-ci ne se sont pas contentés de tirer profit des titres de l'Allemagne, ils ont encore fait prévaloir ceux d'Angleterre et ceux de l'Amérique. Grâce à cette concomitance, il existe d'innombrables relations entre les idiomes allemand et saxon ; grâce à cette concomitance, les derniers monarques de la Grande-Bretagne ont joui de la souveraineté royale sans obstacles, ni inconvénients, sur les peuples péninsulaires et continentaux de l'Allemagne. Ils sont tous fils d'une même mère, et, comme tels, ils ont le même caractère et le même esprit. Mais l'empereur d'Allemagne a voulu s'engager là où le chien aboie de rage, et le chien, croyez-le bien, lui communiquera la rage. Comme si les traditions historiques et la position géographique ne limitaient pas exclusivement l'Allemagne au continent, les Allemands se sont avisés, à l'aveuglette, de devenir une puissance coloniale.

Parce que les Anglais ont eu des explorateurs comme Gordon et Stanley, ces jeunes hercules dont les enfants, dans les écoles, répètent en chœur les exploits, les Allemands ont envoyé des professeurs en burnous, avec des dictionnaires sous le bras et des binocles sur le nez, à la recherche des filons d'or dans les pays équatoriaux ; et ces savants sont revenus pour rapporter au fantaisiste et acerbe colonisateur allemand le récit des rencontres variées qu'ils ont éprouvées avec les autorités lusitaniennes et britanniques de l'Afrique tropicale d'une part, et, d'autre part, avec nous dans les madrépores des Garolines. Ils ont représenté les Carolines comme un amas dangereux de scories coloniales valant beaucoup moins que la petite Héligoland, ce singulier domaine maritime de l'Allemagne, assez semblable aux îles conçues par Sancho Pança et confiées à son gouvernement et à son pouvoir par la sublime démence du grand don Quichotte. Depuis cette affaire, chaque effort de l'Angleterre tendant à développer son empire africain des eaux du Cap aux eaux du Nil, bouleverse de fond en comble l'esprit de Guillaume II et lui fait perdre complètement les étriers. Quelqu'un se plaintil de l'Angleterre en Europe? Vite Guillaume intervient sans se soucier qui ce quelqu'un peut être, ni comment il s'appelle. Et il s'allie avec lui. Que lui importe que celui-là soit le sultan? Il se jette à son secours comme le ferait un prédicateur évangélique et un chevalier carlovingien du Saint-Graal, apparaissant soudain comme le défenseur du grand Turc. Il l'aide en Arménie, en Anatolie, en Grèce, en Crète. Si celui-là est l'empereur de Russie, il intrigue avec l'empereur de Russie, bien que la grandeur moscovite pèse d'un lourd chagrin sur ses épaules et que la question de la prépondérance slave soit un terrible sujet de politique intérieure chez lui. Si celui-là est la France, il fait ce qu'il peut pour se rapprocher de la France à moins que celle-ci ne lui pose la question de restitution de l'Alsace-Lorraine. Ainsi, quand le président hollandais des l>oërs triompha si justement des Anglais du Cap, l'Empereur se leva parmi les combattants et il donna au vainqueur l'appui de ses télégrammes autorisés et louangeurs. Rien que l'Empereur eût raison et qu'il donnât son appui à une cause juste, toutes les lois admises et

toutes les convenances internationales enseignent qu'un empereur ne peut improviser, et encore moins transmettre par Le câble, des jugements qui ne sont permis qu'au journaliste à la dernière heure, pour communiquer son opinion particulière à l'opinion Universelle.

Les Anglais se retournèrent aussitôt furieux contre le petit-fils de leur reine, et, depuis cette époque, l'empereur sent ce mépris du sang saxon que Bismarck a déjà subi lorsqu'il a brutalement dit, dans un entretien intime, à la femme douce et malingre de Frédéric le lion, qu'avec son mariage elle allait diminuer la gigantesque stature et le tempérament vigoureux des Brandebourgs. Et Guillaume, ne pouvant extraire de "ses veines le sang anglais, le sang maternel, il s'est mis en devoir d'opérer d'autres extractions plus difficiles, comme celles d'arracher les lois britanniques du régime germanique et l'Angleterre de l'Atlantique. Sous le prétexte que de telles institutions et de telles lois parlementaires peuvent s'appliquer à tous les peuples et vicier la nature de ceux auxquels elles s'appliquent, Guillaume, à l'étourdie, essaie de limiter, dans son empire, les institutions représentatives et libérales, même le suffrage nniversel; et sous le prétexte que l'Angleterre a aujourd'hui la signification qu'avait jadis la Carthage commerciale et que lui peut avoir la signification qu'avait jadis la Rome impériale, il prépare entre l'Angleterre et l'Allemagne une guerre épouvantable qui rougira les eaux, empestera les airs et brûlera le sol.

On recueille en abondance les témoignages révélateurs de telles intentions aussi bien dans ses paroles que dans ses œuvres. Ce n'est pas un autre mobile qu'une menace contre l'Angleterre qui le pousse à demander un budget exagéré pour la marine allemande. Ce n'est pas non plus un autre mobile que le désir d'avoir une Chambre docile à l'exécution de ses projets contre l'Angleterre qui le pousse à restreindre en Allemagne le droit de réunion. Ainsi la base de son ancienne politique libérale revêt à présent la forme d'une politique réactionnaire, grâce aux caresses et aux sommations du parti féodal agricole. Il promet le retour des Jésuites aux ultramon tains, s'ils votent les crédits pour la marine. Il menace de flageller les socialistes s'ils lui refusent ces crédits, des augmentations d'impôts pour une chose aussi illusoire qu'une marine démesurée dans un empire sans côtes et sans colonies possible-. Il entre par cette voie dans la dictature violente, au risque de provoquer une révolution. Ce qu'il fait en ce moment contre l'Angleterre n'a pas le sens commun. Il n'a que deux soucis : ses illusions de triomphe césarien sur les Parlements et ses espérances de triomphe continental sûr l'Angleterre; pour ce qui est du reste, il le tient comme indigne de ses préoccupations. La Russie peut lui enlever les Slaves du Midi, la tutelle historique, les honneurs et les profits qui s'y rattachent et qu il a toujours rêvés pour l'Allemagne; elle peut lui opposer une barrière inlianchissable à ses projets d'expansion en Palestine et en Asie Mineure: elle peut lui livrer la clef du Saint-Sépulcre de Moscou, la ville orthodoxe orientale, au détriment de toutes les églises occidentales; elle peu! lui couper sa route vers Salonique et menacer de son sceptre d'or Trieste; elle peut aider la France dans son rêve séduisant de revendication de

Metz et de Strasbourg; tout cela deviendra indifférent à l'empereur allemand, pourvu qu'on le laisse se venger de l'Angleterre. Les voyages qu'il fait, les entrevues qu'il provoque, les manœuvres qu'il ordonne, sont autant d'indices. I] ne s'est pas encore reposé de son excursion en Russie, il s'est résigné à une semaine entière de fatigues supplémentaires, sans trêve ni repos, pour recevoir les rois d'Italie à Hambourg, mettant en relief, avec cette réception banale, d'usage entre souverains, la triomphante et pompeuse réception du Président de la République française au palais des autocrates moscovites. J'ignore si l'on a joué à Hambourg, devant les rois d'Italie, l'hymne de Garibaldi si aimé du peuple, mais je n'ignore pas qu'on a joue à Saint-Pétersbourg la Marseillaise, et que ceux qui, il y a un siècle, auraient bondi de l'entendre, l'ont écoutée debout et tête nue. Guillaume II a brillé dans les fêtes militaires et il a montré qu'il pouvait rivaliser en entente des décors avec les plus habiles machinistes du théâtre de Berlin. Quoique Humbert ait juré sur les mânes de ses prédécesseurs que la Triple alliance était la paix et représentait la vie, il s'est vêtu en hussard de la mort.

"Quoique la duchesse de Hesse appartienne, par sa prestance, par sa tendresse, et par son exquise sensibilité, au beau sexe, elle s'est coiffée d'un casque de cuirassiers, elle a tiré l'épée flamande, elle a monté un cheval de guerre, et, commandant un régiment de cavalerie énorme, elle a parcouru le champ de bataille comme une Walkirie aurait parcouru la scène de Bayreuth. La reine Marguerite n'a pas été si hardie, mais, aussi, depuis sa voiture où elle était commodément assise, au milieu des bruyantes manifestations, elle a officié comme un colonel de régiment. Les idées féministes ont fait un pas immense parce que si les reines deviennent colonelles, jusqu'où les femmes ne pourront-elles pas aller? Est-il moins contraire à la nature féminine de commander un régiment en campagne, ainsi que vient de le faire la duchesse de Hesse à Hambourg que de réciter des discours dans un club comme l'a fait Louise Michel à Londres et à Paris. Il y a de quoi rêver en pensant à toutes ces utopies, car, comme dit Galderon, les rêves sont des rêves. Il faut croire à la paix perpétuelle et à la liberté universelle. Il faut désirer une réconciliation entre toutes les nations cultivées. Il faut pressentir une confédération de République, dans les amphictyonies européennes. L'école démocratique européenne pleure un mort qui mérite bien des larmes; c'est le vieux et vénérable Père Tosti. Je suis sûr que beaucoup de mes lecteurs n'ont jamais entendu parler de ce nom, qui était universellement répandu et admiré par les démocrates de toutes les écoles de ma lointaine jeunesse. Le Père Tosti appartint aux moines bénédictins et professa toute sa vie le principe des harmonies entre les dogmes catholiques et les dogmes libéraux, entre l'église universelle et l'Italie moderne. Le nid sublime dans lequel un aussi extraordinaire esprit réchauffa ces idées qui rompirent plus tard le tabernacle où elles étaient confinées pour s'envoler aux quatre vents, ainsi que de jolies messagères du ciel, ce fut le mont Cassin, Ja maison mère de l'ordre de Saint-Benoît. Le monastère s'élève sur la route, entre Rome et JXaples, dans cette délicieuse région qui s'appelle laCampanie, sur une montagne

célèbre digne de porter le nom d'Ararat de l'Occident. Si, en effet, comme le disent les traditions bibliques^ l arcfté de No'é qui, après le déluge, portait l'espérance du renouveau et la perpétuation des espèces animales, s'arrêta sur l'Araràt d'Orient, en Arménie, le monastère de Saint-Benoit, qui, après l'invasion des barbares, invasion pire que tous les déluges, sauva, comme par miracle, la civilisation européenne de • l'époque, c'est-à-dire ce qui restait de la civilisation européenne en tant que résidu mystérieux de sa ruine totale et de sa disparition absolue, fut fondé sur le mont Cassin. Eh bien ! quand on appartient à un ordre tel que le vieil ordre bénédictin; quand on hérite de la force spirituelle qui restaura l'étude au milieu de la barbarie et le travail au milieu de la guerre, on peut bien caresser le projet sublime que caressa le Père Tosti d'une alliance entre la démocratie et l'Eglise, entre le nouveau gouvernement italien et le séculaire pontificat catholique.

Tosti avait caressé l'œuvre de racheter l'Italie par le catholicisme, bien avant que Pie IX y songeât. Dans la suite, Pie IX dut renoncer à son projet, tandis que Tosti continua à le défendre dans ses ouvrages érudits où, à côté du verbe platonicien des sciences éternelles, palpitait l'Esprit Saint de la Trinité chrétienne. Tosti prépara les voies à ces trois grands hommes qui sortirent de l'Eglise pour aller à la démocratie : Lamennais, Loyson et Dœllenger ; mais il resta orthodoxe, lui, tandis que ses émules tombèrent dans l'hérésie. Quand Pie IX fit de la réaction dans l'Eglise, Tosti garda le silence, mais il se réveilla à l'avènement de Léon XIII, qui est le véritable, le grand rénovateur de l'esprit politique dans l'Eglise de Dieu. Tosti lança le mot de conciliation entre l'Eglise et l'Italie, ce qu'il n'aurait pas dû faire, car Léon XIII ne le lui pardonna pas. Un pape, malgré son infaillibilité, est loin de personnifier tout le Vatican.

Au Vatican, on veut la conciliation absolue avec le gouvernement de la République française ; on veut une entente entre le Pontiticat et la démocratie espagnole; mais on ne veut pas donner le bras à un roi gibelin, qui a renié sa mère, l'Eglise romaine, pour se rapprocher de l'Allemagne protestante. S'il y a des raisons pour que l'Eglise arrive à s'entendre avec la République française et avec la démocratie espagnole, il y a beaucoup plus de raison encore pour qu'elle arrive à s'entendre avec l'unité italienne. Mais l'Eglise caresse toujours le rêve trompeur de voir les Papes remonter sur le trône temporel. Or, les Papes ne recueilleront plus ce pouvoir trinitaire qui obscurcissait de vapeurs terrestres leur pouvoir céleste et éternel, leur pouvoir spirituel.

Le Père Tosti éprouva une forte contrariété quand Léon XIII repoussa la grande œuvre catholique et nationale à laquelle il consacrait ses jours. Mais, n'importe, orme voit dans le momenl présent que les contrariétés, tandis que dans l'éternité on découvre les harmonies. Le Père Tosti verra d'un monde meilleur que son idée est immortelle et lorsque Léon XIII aura mené à bonne lin son entente entre le Sainl-Siège et les démocraties française et espagnole, un autre Pape viendra, le prochain peut-être, un de ses successeurs, qui tirera un enseignement d un si grand exemple et ensuite recherchera, tôt ou lard, une entente entre le Saint-Siège et la démocratie italienne. Que Dieu le permette ainsi !

Inauguration du théâtre de l'Opéra à Madrid. — Uue œuvre du musicien Mancinelli. — Héro et Léandre. — Origine de cette gracieuse légende. — Part que lui apporta Virgile. — Part que lui apporta Ovide. — Lord Byron imitateur de Léandre. — Histoire sublime. — De l'art à la politique. — Les chefs du parti conservateur. — Silvela et silvelisme. — La récente crise ministérielle. — Les partis libéraux. — Force et puissance de la nation espagnole. — Les États-Unis et l'Espagne. — Le principe de non-intervention. — Les notes des Yankees. — Leur proposition d'intervenir à Cuba. — Résistance et opposition de notre sentiment national. — Perfidie politique des Etals-Unis en présence du problème cubain. — Les progrès politiques sont dus à notre bonne volonté et non à des influences étrangères. — Réflexions. — Conclusions.

On va inaugurer le théâtre de l'Opéra de Madrid. Immédiatement après celte inauguration, on chantera une œuvre du maître Mancinelli, intitulée « Héro et Léandre», et dont les répétitions sont déjà commencées. Cette nouveauté lyrique éveille en mon âme le souvenir littéraire d'une très ancienne légende : « Les amours d'Lîéro et Léandre » qui inspira les « Héroïdes » d'Ovide et les « Géorgïques » de Virgile. Je vais évoquer ces amours parce que, en les évoquant, j'indiquerai le thème de l'opéra tel qu'il se chantera un de ces jours à Madrid. La légende, qui est très intéressante, amusera mes lecteurs.

L'amour, tel que le ressentaient ces jeunes gens, a fait son apparition sur la terre hien des siècles avant que le décrivît le dramatique poète Musée. Parmi les poèmes naturalistes que nous a légués le vieux monde latin, comme « La Nature des Choses » de Lucrèce et les ce Métamorphoses des Etres » d'Ovide, aucun n'est comparable aux « Géorgiques » de Virgile. Ce parfait poète de la création et des champs réussit de la manière la plus merveilleuse à unir la réalité vivante à la poésie idéale. La menthe qui croît entre les pierres des enclos, la lavande qui embaume les rochers escarpés sur les collines, le lait qui déborde des outres, l'huile que distillent les olives, le miel que donnent les ruches, tout lui sert à produire, avec un art divin, des pensées poétiques aux envolées harmonieuses, sans que, pour cela, des objets aussi réels et aussi vivants perdent de leur réalité et de leur vie. Le troisième chant des «Géorgiques» est consacré à l'instinct de reproduction des êtres. Le front ceint de la couronne d'olivier, le poète dédaigne les chants guerriers et exhale, ainsi que des sons murmurés par une flûte pastorale, récemment coupée dans les plantations de roseaux, de délicieuses et idylliques cadences. Et ces cadences sont imprégnées de la môme chaleur vivacc dont la vertu, au printemps, anime et peuple les nids comme les étables. En voyant comment aime la lionne cruelle, qui

semble engendrée par la haine des dieux et comment la femelle du sanglier féroce épouvante l'écho des forêts et assaille le paire de la montagne, le poète ressent les affinités mystérieuses qui rapprochent les êtres les uns des autres, et il entonne un hymne de chaste volupté à toutes les amours. Et la sève qui se réveille dans le bourgeon, le battement d'ailes du papillon qui plane sur les branches aromatiques, le regard profond des lunes et des soleils, la sérénade du rossignol, le hennissement de la jument, le mugissement de la vache, le roucoulement de la tourterelle, tout rappelle que deux âmes se sont aimées comme si elles avaient concentré dans leur sein toutes ces amours et prolongé leur passion enflammée jusqu'au delà de la mort. Et, après nous avoir présenté le sanglier delà Savina, dans les os et la peau duquel l'amour pénètre comme chez les êtres les plus tendres, il nous peint en vers immortels d'une perfection absolue, d'un modèle éternel de beau langage, ce jeune Phrygien qu'embrase jusqu'aux moelles le souffle ardent de l'amour infini, et qui, seul et abandonné, cachant son affection dans le sein de son cœur et dans le sein de la mer, nage, inlassable, à travers l'Hellespon, pendant une nuit obscure et tourmentée, sans se soucier du soulèvement des flots qui mugissent et palpitent sous son corps, sans s'inquiéter de la foudre qui, s'échappant de cent nuées, illumine d'éclairs les cieux autour de sa tête, sans plus songer à ses parents qu'il a quittés pour s'en aller seul, poussé par l'amour et appelé par la mort, à la recherche de cette superbe vierge avec laquelle il ne pourra dormir en paix, à cause de l'excès de sa tendresse et de sa passion, que dans le rêve de l'éternité et sous la terre du sépulcre.

Ovide lui-même, ce grand représentant des passions sensuelles pour lesquelles il fut exilé de Rome, et qui lui procurèrent à la fois un renom illustre et une infamie éternelle, semble se purifier quand il parle de cette tendre histoire et décrit ces douces amours avec son éloquence naturelle. Il faut convenir aussi que peu d'idylles ont un côté si mélancolique, si élégiaque et si beau que cette idylle maritime. Abydos et Sestos, bien qu'elles se mirent complaisamment dans les mêmes eaux et vivent heureuses sous le môme ciel, se trouvent séparées, l'une étant en Asie et l'autre en Europe, partageant de cette manière entre elles les haines mutuelles qui déchirent ces régions, et portan en même temps le poids des guerres historiques qui troublent ces races. Et les familles de l'un et de l'autre peuple ne peuvent, dans des directions rivales, s'entendre aussi facilement qu'elles le pourraient si chacune se conformait aux lois et aux traditions de la patrie. Mais l'amour ignore l'histoire et la différence des races; il ne veut rien savoir des haines séculaires qui ont pu armer l'une contre l'autre deux familles; il bondit par-dessus les abîmes, il supprime les distances, il convertit un soupir en air indispensable à l'esprit; il transforme un regard lancé par des yeux amoureux en un ciel éternel où ne peuvent régner le triste oubli, ni la mort implacable. Les fêtes de Vénus se célébraient dans les jardins de Sestos. La déesse resplendissait sur son autel au pied duquel les chœurs des prêtresses la saluaient en d'amoureux hymnes sans lin. Entre les prêtresses de Vénus, la belle Iléro brillait d'un éclat singulier.

La voir et L'entendre au milieu des flammes sacrées, des guirlandes votives, des cithares harmonieuses, chantant l'amour et sa divinité, offrant de pures holocaustes, c'était là un spectacle trop beau pour qu'il n'émût pas un jeune marin à l'âme vierge, aux sentiments ardents.

Il est hors de doute que ces deux jeunes gens s'aimèrent dès qu'ils se virent; mais, en s'aimant, ils durent reconnaître l'impossibilité complète pour eux de s'unir légitimement et de satisfaire légitimement leur intense amour. La haine de leurs familles, le souvenir des guerres passées, la différence des religions, la répugnance des races les empêchaient de se voir, de se parler à leur gré pour traiter de l'union légale de leurs noms, qui devait répondre à l'union éternelle de leurs âmes. Lui, était un habitant d'Abydos; elle, vivait dans une tour de Sestos. Il n'avait pas de confident de son amour : compatriotes, famille, parents, tous l'ignoraient. Elle, avait la vieille nourrice qui jouait dans les lettres et dans les arts de la Grèce le rôle de confidente. Héro pleurait dans son sein et lui confiait les secrets de son âme. La nourrice, chaque nuit, allumait la veilleuse qui brillait comme une étoile d'amour au sommet de la tour où Héro vivait. Les deux jeunes gens s'aimaient avec une égale intensité, et les soupirs et les yeux étant les précurseurs inconscients et indélibérés de l'amour, ils devaient dissimuler cette passion de leur âme, qui s'échappait comme un crime par tous les pores de leur être. Léandre ne pouvait voir Héro que la nuit, et Héro ne pouvait regarder Léandre que la nuit. Une barque qui glissait, pareille à l'amour des ombres, entre les deux rives, pouvait trahir le batelier et faire évanouir le mystère. Les deux amants étaient si sûrs de l'impossibilité réciproque où ils étaient de se rencontrer qu'ils convinrent, lui, d'aborder la tour de Sestos à la nage, et elle, de contempler du haut de sa tour l'amoureux et intrépide nageur.

Que de difficultés! D'abord Léandre devait attendre que la population d'Abydos fût plongée dans un profond sommeil, et que rien ne trahît sa fuite, chose possible seulement à une heure avancée de la nuit. Ensuite, il devait éviter la double vigilance que ces peuples blessés par tant de guerres, et inquiétés par tant d'invasions, avaient établie sur terre et par eau, contre leurs voisins et contre leur rivaux.

Puis, lorsqu'il avait vaincu et surmonté tous ces obstacles, quels autres pièges la mer elle-même ne pouvait-elle pas lui tendre avec ses abîmes de morts, qui s'ouvraient béants de toutes parts autour de lui pour l'engloutir. Un vent subit, une onde traîtresse, l'inquiétude d'un soudain bouleversement, les monstres variés de ces infinies solitudes, les mille accidents inhérents à une traversée périlleuse, le menaçaient sans cesse des plus terribles menaces et lui montraient partout des symptômes de mort. Enfin, il pouvait être deviné dans sa course entre les eaux, soit par l'éclair d'une nuit d'orage, soit parle rayon de lune d'une nuit sereine, soit par le sillon phosphorescent que son propre corps pouvait produire dans les eaux lumineuses et resplendissantes qui le drapaient. Bien qu'il y eût moins d'un mille entre les deux rives, le froid de la nuit lui engourdissait beaucoup les muscles, et le courant opposé résistait beaucoup également aux efforts du nageur, si habile et

adroit qu'il fût, du reste. Mais cette distance, hélas! si courte qu'elle semblât de loin, s'agrandissait de près comme tout ce qui s'élargit au contact du corps après avoir paru étroit au regard.

Un poète, lord Byron, a imprégné, voilé de l'élher de la poésie. toutes ces côtes et toutes ces mers : la mer Egée, la mer Ionienne, le Bosphore, les îles de l'Archipel qui ressemblent à des coquilles de perles; le port d'iVthènes, les carrières de Paros, les délilés de Lacédémone, les alentours d'Arcadie, les montagnes de Thessalie, tous ces territoires qui portent comme une couronne d'idées tressée parle poète demi-normand, demi-saxon qui, n'ayant pu naître en Grèce, ainsi que l'eût désiré son àme et l'eût mérité son génie, mourut jeune et inspiré dans les bras de la Grèce.

Il voguait un jour, dans les eaux du Bosphore, avec plusieurs marins anglais, lorsqu'une dispute éclata entre eux au sujet de la vraisemblance ou de l'invraisemblance de la traversée de Léandre à la nage sur un coin de la mer de Thraco. Tandis que les uns soutenaient que le passage était facile, les autres maintenaient que la difficulté était insurmontable. Le poète anglais, qu'aiguillonnaient ces contestations autant que les aventures poétiques, se jeta à l'eau, et tenta le voyage que Léandre exécutait toutes les nuits, aller et retour de Sestos. Il passa donc des rives européennes aux rives asiatiques. L'expérience n'échoua pas. En une heure et dix minutes, le nageur normand, célèbre loup de mer, franchit la distance qui sépare les deux rives. Mais il ne put aborder à l'endroit où la légende suppose qu'abordait Léandre; les courants l'emportèrent plus loin. Le jeune amoureux grec accomplissait chaque nuit deux fois la traversée, une fois à l'aller, l'autre fois au retour. Seulement, si d'ardents désirs et l'espoir de trouver de l'autre côté des satisfactions indicibles le poussaient en allant, tous ces sentiments se retournaient naturellement contre lui en revenant, lui opposant d'aussi invincibles obstacles que les satisfactions rencontrées sur la côte, où le souvenir de la femme aimée l'entraînait avec son intense amour. Mais quelles résistances les passions humaines ne surmonteraient-elles pas?

Se cacher pour aimer et se rendre chaque nuit à la tour de sa bienaimée, terrible situation vraiment dramatique et très propre pour réveiller les grandes émotions qu'avivent en nous les combats de l'âme ! Que la population d'Abydos, interposée sur la route de son bonheur devait lui paraître importune ! Ces peuples méditerranéens dorment peu et se promènent toujours au grand air. Il était, par conséquent, très dificile de cacher à son naturel nerveux et curieux un secret aussi intéressant qu'un secret d'amour. Les nuits où Léandre ne pouvait se livrer à son expédition, il les passait entre des insomnies qui étaient plus orageuses que toutes les tourmentes et plus fatigantes que toutes les traversées. L'onde et la brise lui offraient plus de tranquillité que le lit. Cependant, quand il nageait avec félicité vers le foyer natal, il s'exposait à de graves dangers sous les feux de la lumière entretenue par Héro au haut de la tour de Sestos. Comment la vue est-elle si perçante au milieu des ténèbres? On désire, en môme temps (pie les ombres s'éclair-

cissenl pour mieux voir et s'épaississent pour ne pas être tus. Le naufragé perdu sur les mers n'a jamais contemplé un phare avec l'émotion éprouvée par Léandre à la vue du fanal allumé par la nourrice de sa belle Iléro. Que de fois, sur son chemin, il tournait la tète, soit pour voir si à l'endroit convenu une lumière veillait sur la tour, soit pour découvrir si quelque rival jaloux et soupçonneux de sa ville natale ne le suivait pas ! Mais s'il était sûr des hommes, il ne pouvait en dire autant des éléments. Qui lui disait que la brise la plus suave ne se changerait pas soudain en ouragan? Les eaux palpitaient toujours et, à ces palpitations, il livrait son corps. Que de fois, transi de froid, il claquait des dents, sentant passer par toutes les fibres de son corps le saisissement des cadavres ! Que de fois il arrivait las et dégouttant de sueur sur les rives opposées, après avoir glissé comme un poisson sous les vagues tumultueuses et ressenti, en abordant, une sorte de syncope qui lui présageait la mort ! Souvent, la douce lumière qui dardait ses rayons d'argent sur les eaux l'emplissait de crainte ainsi que sa bien-aimée, à la pensée qu'elle pouvait trahir le secret de leurs amours; se rappelant alors que la chaste et vierge Diane avait aussi aimé, comme les mortels et les immortels aiment, bon gré, mal gré, et qu'elle avait posé ses lèvres pures sur le front de son Endymion endormi sur son rocher d'Athmos, il la priait à genoux, en tendant les bras en un geste suppliant vers le disque argenté qui lui apparaissait aussi beau au milieu du ciel bleu que dans les eaux de la mer silencieuse, pour qu'elle le favorisât et le protégeât dans sa course difficile à travers les vents et les vagues. Mais comme l'amour est voisin de la mort, Léandre et Héro se noyèrent dans ces mers, passant de cette manière, après leur tragique suicide, de la légende dans l'histoire.

Nous avons beaucoup disserté sur les arts, qui sont intéressants en soi : mais nous avons besoin également de nous occuper de la politique nationale, si pleine, à l'heure actuelle, d'intérêt dramatique qu'elle éveille, à chaque instant, les émotions les plus vives dans les esprits les plus inditTérenls. Les jugements de ceux qui ont pris autant de part que j'en ai pris moi-même à la politique quotidienne, tombent devant la récusation naturelle de ceux qui prétendent qu'il est absolument impossible à un auteur ou à un acteur dramatique de faire abstraction de ses passions et de ses intérêts chaque fois qu'il se mêle de juger ses propres œuvres en sa qualité de critique et d'historien. Mais, même en admettant la récusation commefondée en droit, je dois alléguer, pour m'excuser de ne pas la mettre en pratique en ce moment, mon absence de tous les débats politiques depuis déjà deux lustres, et, par conséquent, je me crois autorisé à assister au spectacle, sinon dans le coin destiné à l'auteur exposé aux sifllets ou aux applaudissements du public, du moins dans celui réservé aux spectateurs et aux critiques. Mais nous n'allons pas pour essayer de justifier l'historien, oublier l'histoire.

L'assassinai de Canovas, perpétré par le génie exterminateur qui, pour satisfaire sa vengeance et apaiser sa colère, déchaîna l'anarchisme impie contre le grand républicain, détermina une crise. Sa moil devait produire dans le camp conservateur un vide où les core-

ligionnaires do •l'homme illustre respireraient avec peine, faute d'être éclairés par-une haute pensée et disciplinés par une ferme volonté II est impossible de remplacer Canovas par aucun de ceux qui s'imajrinaient être d'envergure, par leur histoire personnelle, à le remplacer Chacun d'eux étant chef de groupe, il ne peut miraculeusement se changer en chef de parti. Pidal, quoique grand orateur et homme du monde, a des tendances trop ultramontaines pour pouvoir diriger comme il conviendrait un parti moderne qui, à cause de son amour de la stabilité, ne tolérerait pas une réaction qui aboutirait finalement à une révolution; le duc deTétuan, bien que plus expérimenté et plus réfléchi a un passé conservateur trop compromis, d'abord pas son amitié pour Martmez Campos, ensuite par sa collaboration, pendant un certain temps, avec Sagasta, enfin par le poste élevé qu'il occupa au Palais durant la monarchie de Savoie ; le marquis de Pazo, qui serait le plus indiqué de tous pour continuer la pensée canoviste parce qu'une amitié profonde et inaltérable le liait à Canovas d'une part et que son caractère est énergique d'autre part, ne possède plus, accablé qu'il est par]'.'.-,, et les infirmités, la force physiologique nécessaire et la volonté psychique indispensable à une si grande œuvre. Et j'ai dit récemment que je ne croyais pas que mon ami Azcarragas, qui a assumé seul pendant quelques temps, l'écrasante charge de Canovas, fut apte à remplacer l'homme d'Etat consomme et le chef du parti conservateur que nous avons perdu. Il n'y a rien à dire sur son caractère moral- il est 1res intelligent en matière militaire ; il est habile organisateur' et possède depuis longtemps, un grand ascendant sur notre armée, mais il manque de cette malice nécessaire, de cette duplicité naturelle et de ce machiavélisme inconscient, indispensables, dans certains cas aux hommes politiques. C'est ce défaut de hautes qualités qui l'ont accablé dans le poste où il était placé au ministère qu'il aurait pu très bien conserver avec un peu d'entregent.

Dans cette énumération de candidats à la dignité de chef du parti conservateur, j'ai laissé de côté, à dessein, Silvela, comme s'il était possible d'oublier une personnalité de son importance. Que je me sens coupable déjuger ainsi mes contemporains relativement à la politique espagnole! Les uns, comme Canovas, Gamazo et Moret, ont été des camarades, tous sont des amis. J'éprouve donc, je l'avoue publiquement, à leur endroit, plutôt de la faiblesse que de la passion. Mais, entre tous ces camarades et tous ces amis, Silvela occupe une place à part. Je connais d'une manière intime son frère aîné, Emmanuel; quant à François, je le fréquente depuis mon enfance. J'ai, en conséquence, pu me rendre compte de quels trésors d'éloquence attique il ornait son esprit pour la double illustration des lettres espagnoles et de la tribune parlementaire. Mais je n'ai pas de l'homme d'État l'opinion que j'ai de l'orateur ou du lettré. Envisagé au point de vue gouvernemental, Silvela a peu de consistance dans ses jugements. Il émet des idées qui seraient merveilleuses dans la bouche d'un tribun avide de réformes, mais qui jurent dans celle d'un homme d'Etat de tempérament conservateur. Le diable en personne seul a pu le pousser à jeter dans les jambes de nos

ig4 LA POLITIQUE EUROPÉENNE

partis de gouvernement ce mot de moralité qui constituait comme la moelle de sa parole sacramentelle. Ce mot, ainsi que toutes les idées vagues, contient mille choses inflammables et explosibles. La moralité dans le monde ressemble au courage dans l'armée : il convient de la reconnaître chez tous ceux qui ne se targuent pas d'immoralité dans des actes publics ou privés dignes d'une sanction pénale. Où aboutirionsnous si nous admettions comme une monnaie courante les calomnies mises en circulation par toutes les mauvaises passions qui affligent notre pauvre humanité? La séparation de la morale et du droit à coûté trop d'efforts pour que nous retournions les réunir, au risque de créer une inquisition d'un nouveau genre qui pénètre par degrés dans les maisons particulières et dans les consciences intimes, comme l'ancienne inquisition pénétrait dans les pensées philosophiques et dans les dogmes religieux de chaque citoyen. L'acte moral est dans l'intention. Vous rencontrez dans la rue une jeune fille qui vous demande l'aumône, et vous lui donnez undouro, l'acte est normal. Mais l'intention peut être mauvaise. Si vous lui donnez le douro pour la secourir, il n'y a rien à dire; mais si vous le lui donnez pour la séduire, votre acte moral devient une faute criminelle. L'acte moral est donc dans l'intention et dans les propositions, rien de plus. Mais de ce périlleux enseignement au point de vue social découle un autre enseignement non moins périlleux au point de vue politique : le régionalisme Qui m'eût dit, alors que je combattais le canton de Valence par le fer et le feu, qu'un insinuant conservateur tel que Silvela proclamerait, vingt-quatre ans après, que les temps d'autrefois où, pour nous servir de son expression, palpitait la vie, étaient supérieurs à ceux qu'illustrait son chef et ami Canovas, dans lesquels, selon lui, ne régnaient que la désolation et la mort? Et ce qui me paraît encore chez Silvela plus dangereux que les mots moralité et régionalisme, c'est la phrase : Réforme du Code pénal, parce qu'elle renferme une idée réactionnaire insensée qui pourrait nous noyer dans les eaux d'un déluge révolutionnaire si facile à éclater sous le ciel chargé d'orages de l'Espagne. Pour me résumer, je dirai que, en Silvela, j'estime autant la personne que je méprise la politique. Ceci me remet en mémoire un vieux conte dont le personnage fit la rencontre, pendant une nuit obscure, dans les rues de la ville où il allait errant, d'une ronde qui l'aborda pour lui demander son nom et sa qualité : « Je suis le fils du Père Eternel », répliqua-t-il. — « Vous êtes doue Notre-Seigneur Jésus-Christ », lui demanda-t-on. — « Non, répondit l'étranger, je suis le fils d'un père très riche et très vieux qui ne meurt jamais ». Pourquoi Silvela n'attendit-il en silence qu'on vînt lui offrir Ja succession de Canovas, ce qui ne pouvait tarder longtemps? En luttant comme il l'a fait, contre Romero Uobledo, il a peut-être réussi à éloigner celui-ci du poste éievé de chef des conservateurs, mais aussi il s'en est pour l'instant fort éloigné lui-même. Car, le pire n'est pas qu'il se soit fermé présentement les portes du pouvoir; c'est qu'il y a contre lui, dans son école et dans son parti, un noyau de Canovistes qui ne lui permettront jamais de devenir le chef de tous, qui multiplieront, dans ce but, les obstacles sur sa route en lui promettant, à l'occasion, aux Cortès, l'appoint de

leurs voix dont le nombre esl supérieur à celui de toutes les autres fractions conservatrices réunies, de sorte qu'il sera redevable, même de sa dignité de chel de groupe, aux complaisances de Sagasta.

Dans ces conditions, il était impossible que le parti au pouvoir pût se maintenir plus longtemps à la tête du gouvernement. Sa cbute étant résolue et inévitable, j'aimerais mieux le voir tomber aux Gortès qu'au Palais royal. « Mieux vaut la pire des Chambres que la meilleure des camarillas », a dit Gavour. Peu à peu, les deux partis gouvernementaux ont élevé, dans la mesure de leur intluence, la couronne à la hauteur d'un arbitrage suprême, aussi périlleux pour le pays que pour la reine. Le dogme de l'irresponsabilité royale, qui est, une liction romaine de droit politique constitutionnel, ne peut plus guère se soutenir qu'à la condition que les rois observeront une stricte neutralité sur les cimes du pouvoir dont, à la vérité, ils n'ont jamais su se servir, parce que s'ils ne restent pas neutres, il doivent répondre de tout. On dit que la reine apporte de Saint-Sébastien des vues nouvelles et que sa bâte à prendre le train est due à une faute légère, un excès de précautions observées dans son entourage. Mais quoi qu'il en soit de tout cela, il est une chose qui reste absolument déterminée et prouvée : c'est que l'avènement des libéraux n'est pas imminente pas plus que la chute des conservateurs. Ceux-ci d'ailleurs ne songent nullement à se retirer. J'en découvre une preuve dans la mission reçue par Azcarraga d'avoir à soumettre toutes les questions à la Reine, qui ne pouvait changer de ligne politique par cela seul qu'elle changeait de résidence et se transportait des bords de l'Atlantique aux bords du Manzanarès. Quant à la preuve que les libéraux ne s'attendaient pas davantage à prendre la succession des conservateurs, elle découle de leur éloignement même de Madrid : Sagasta est à Avila.Gamazo à Boecillo, MonteroRios à Louvizan, Abarzuza et Lopez Dominguez à Biarritz. Cependant, il eût été désirable pour tout le monde que le cabinet Azcarraga cédât la place à un autre cabinet conservateur, de manière qu'il pût se présenter devant les Cortès au moins à l'heure grave de la modification que ces dernières doivent subir. Mais il y a longtemps que de grandes contrariétés pèsent sur nous au sujet d'une question insignifiante comme celle dont le duc de Tétuan s'entretenait dans les couloirs du Sénat avec mon ami, le sénateur Comas et dans laquelle les libéraux s'abstinrent. On peut donc supposer qu'au moment de la retraite du cabinet Azcarraga, éclateront ces fulgurations qu'on remarque plus souvent dans la nuit que dans le jour. Et l'on dit qu'il ne châtiait pas les fautes de l'entreprise militaire et qu'il avait besoin de nous pour le seconder dans son entreprise politique ; il a fait allusion à des formules plus ou moins fantastiques qui sont très bonnes après la conclusion de la paix, mais inapplicables en temps de guerre; il a parlé de commisération et de pitié comme si nous n'étions pas, nous, les victimes, et comme si les agresseurs n'étaient pas ceux-là mêmes que tourmente l'impatience, aussi vaine qu'inexplicable, de s'emparer du pouvoir. Je ne veux pas la guerre, je la déleste et l'abhorre, mais si l'on me provoque, je la ferai, barbarement, car elle est un crime horrible; criminellement, car elle esl le heurt de deux

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forces ennemies. J'aurais été heureux d'apprendre que, trouvant les canlons en armes, on leur eût promis le régime qu'ils réclament. Au lieu de cela, on leur opposa l'unité nationale. Quand je fus interrogé aux Cortès par les intransigeants au sujet de la Constitution fédérale, je leur répondis en toute sincérité : vous l'avez brûlée à Carthagène. Et ce que nous fîmes, nous, les Républicains, avec la Constitution fédérale des Cantons, le gouvernement conservateur le fit, lui, avec les fneros de Catalogne : il les détruisit en grande partie pour les châtier d'avoir décidé les Basques à adhérer à l'insurrrection carliste. Tout le temps que les rebelles voulaient la guerre, il n'y avait qu'à leur répondre par la guerre. Mais j'aurais aimé que tant de promesses faites et qui n'ont pas été accomplies, que tant de discours prononcés et qui n'ont pas été suivis d'actes, eussent du moins été soumis à la critique du Parlement, car je n'aperçois que des ténèbres autour de moi.

La crise s'est dénouée au sujet de Ja question de Cuba, c'est-à-dire delà question des questions. Et, à cet égard les conservateurs se sont radicalement séparés des libéraux. D'après les libéraux, les réformes promises et appliquées par Canovas ne pouvaient donner des fruits plus amers et la guerre, comme la conduisait Weyler, ne pouvait donner des résultats plus cruels. Pour les conservateurs, les réformes concédées suffisaient, parce qu'elles augmentaient la liberté des Cubains à un point que ne possède aucun autre peuple d'Amérique, à plus forte raison le peuple d'une île incendiée par la guerre civile ; en conséquence, il fallait laisser Weyler à Cuba, d'abord parce que les cruautés qu'on lui attribue ne sont que des calomnies de nos ennemis, ensuite parce qu'il avait donné sa promesse formelle qu'il terminerait le conflit entre la saison sèche d'à présent et la saison pluvieuse d'avril, c'est-à-dire vers la fin du mois de mars. Mais, ainsi qu'on a pu le lire ces jours-ci dans un journal très répandu, la Reine, placée entre les programmes du parti gouvernemental et ceux des écoles libérales, s'est prononcée si résolument en faveur de ces derniers, qu'on lui attribue l'initiative de ce triomphe. Je déplore cette division des partis espagnols en présence d'un problème aussi grave que le problème relatif à notre intégrité nationale. Ce sont là des idées de vieillard, dira-t-on; à cela je répondrai que du temps de ma jeunesse, jamais nous ne nous séparions sur les problèmes cubains. Nous préconisions tous la guerre pendant que les rebelles la voulaient, et tous nous prêchions la paix si le général en chef et le gouvernement la jugeaient nécessaire. Pourquoi faire de la question cubaine un sujet de discordes? Ceci me semble d'autant plus blâmable aujourd'hui, que les dissensions sont survenues entre les partis au moment même de la formation du cabinet. Pourquoi Gamazo n'a-t-ilpas obtenu le portefeuille du ministère d'Ullramar, et Abarzuza celui du ministère d'Etat, ainsi que le réclamaient les convenances et la justice?

Je ne me suis entretenu là-dessus avec aucun de ces hommes politiques, quoiqu'ils soient de mes amis et je ne sais donc pas ce qu'ils pensent, mais je crois fermement qu'ils ont été écartés du gouvernement parce qu'ils n'adoptenl pas les formules que les libéraux proclament comme seule- efficaces de terminer la guerre et de désarmer l'Amérique.

Les compétitions personnelles, les basses intrigues, les mesquins marchandages d'influence n'ont pu atteindre à la hauteur politique où se trouvent placés Abarzuza y Maura et Gamazo qui, en cette résolution suprême, ont considéré, non point le cœur et la volonté, mais le critérium et l'idéal. Gamazo ne fait donc pas partie du gouvernement, et le gouvernement a contracté devant la conscience publique l'engagement de relever Weyler et d'accorder à l'île son autonomie. Tout n'est pas couleur de rose dans ma revue, relativement au problème national qui est très embrouillé par les malheurs de Cuba. Mais il n'y a pas à se décourager. Notre nation reste éternellement la nation du général N'importe qui. Son étoile ne disparaîtra pas du ciel, tant que son armée ne disparaîtra pas de notre sol. Chez les luthériens anglais, chez les calvinistes allemands, chez tous ces gens de diverse origine que nous avons combattus et soumis dans le cours des siècles, noire nom suscite des malédictions sans fin. Mais quand on voit l'énergie de notre volonté collective et l'héroïsme de notre sang, que le sort contraire est incapable d'épuiser; quand on voit les holocaustes offerts à la nation par les classes les plus éloignées de son pouvoir et de sa grandeur; quand on voit les trésors que recèlent ses entrailles et qu'un patriotisme inextinguible sait faire jaillir de toutes parts; quand on voit l'intrépidité la plus invraisemblable unie à la patience la plus inépuisable; el cette ténacité et cet enthousiasme, on doit croire que le dieu de son épopée ne lui fera pas défaut dans les cieux, ni le prix de ses efforts dans le temp<.

Maintenant que nous avons un peu discouru sur toutes sortes d'idées générales, concentrons notre pensée sur la nation espagnole qui ne s'est jamais montrée aussi admirable de constance et de fermeté qu'en ces temps de crises aiguës et de combats malheureux. La question espagnole n'est pas une question péninsulaire ou insulaire, c'est une question pins qu'internationale; aujourd'hui, elle est devenue une question interocéanique, intercontinentale, grâce à la suprême erreur de nos voisins, les Yankees

De tout temps, le monde saxon d'Amérique a dérogé aux principes nationaux de la démocratie moderne et aux principes internationaux du droit public, relativement aux questions qui naissent dans le Nouveau-Monde et dans les îles adjacentes. Mais cette scandaleuse dérogation aux principes nationaux et internationaux contingents à la démocratie moderne, atteint au plus haut degré quand les Yankees se trouvent, pour un motif quelconque, en face des questions cubaines qui les égarent tous, et leur font perdre complètement la tête. Le principe de non-intervention est un principe essentiellement moderne. En vertu de ce principe, nous avons combattu l'occupation française à Rome, la Prusse a tiré l'épée contre l'empire d'Autriche et contre l'empire français. A l'heure la plus angoissante que pouvait subir une démocratie: au moment où les rois allaient fouler aux pieds son sol et violer son territoire, la France, en vertu de son droit, s'est donné la République. Comme le peuple, qu'écrasait l'invasion de tant de forces coalisées, sollicitait l'aide indispensable des Etats-Unis, l'unique grand pays libre de la planète à cette époque, et que la France avait contribué à racheter

avec ses armes, les Américains répondirent qu'ils ne pouvaient rien faire pour leurs frères, parce qu'ils tenaient, comme base de leur politique un principe essentiellement moderne, opposé au principe des rois, le principe de non-intervention. Alors, comment se fait-il que ceux-là même qui se glorifient d'avoir initié l'univers à la démocratie moderne, méconnaissent ce principe dans les affaires cubaines? C'est qu'il n'y a qu'un motif, ou pour mieux dire, qu'un prétexte à cet abandon du traditionnel principe démocratique : le voisinage des Etats-Unis et de notre grande île des Antilles. Mais cette raison disparaît encore dès qu'on considère que l'Amérique a d'autres voisins, tels que Saint-Thomas, la Jamaïque, Saint-Domingue, Haïti, qu'elle n'a jamais songé à pacifier, à diriger, à gouverner, comme elle prétend avec tant d'arrogance, diriger les affaires de la nation espagnole qui, après avoir donné à ses fils de Cuba les droits humains à l'égal du plus libre des peuples, les a mis en voie de s'administrer eux-mêmes et de fonder des gouvernements locaux aussi souverains que ceux dont peuvent s'enorgueillir et se vanter les Américains.

Depuis le commencement de la guerre, le gouvernement américain a dérogé au principe de non-intervention en offrant sa cordiale médiation à la souveraine espagnole et à ses sujets rebelles ; mais nous ne pouvions l'accepter sans renier notre puissance et dédorer notre honneur. Chaque fois que Olney ou Cleveland, avec plus ou moins d'habileté, ont présenté le projet irréalisable d'un amical arbitrage, l'Amérique reconnaissait maladroitement, avec ces offres téméraires, qu'elle était complice de l'insurrection cubaine, et promettait ce qu'il lui était humainement impossible de donner. Les insurgés appartiennent à cette race de politiciens intransigeants qui ne se compromettent jamais, et n'admettent d'autre solution que celle qu'ils ont inscrite sur leurs factieux pavillons, en faveur desquels ils se sont levés en armes, au mépris de toutes les lois divines et humaines de la morale et du droit.

Un général comme Espartero peut réduire les Carlistes intransigeants avec des offres de grades et de bénéfices, et décider du gain des batailles; un autre général, comme Martinez Campos, peut arriver à la paix de Zanjon en posant ses conditions à la pointe de son épée victorieuse; mais les gouvernements étrangers, très éloignés du centre des opérations, n'ayant des promesses à faire et des bénéfices à donner qu'au nom de l'État et du pays même qu'ils injurient et troublent à dessein avec leurs offres de médiation, si puissants qu'ils soient, sont le jouet d'illusions trompeuses, s'ils pensent qu'il est possible d'intervenir entre une nuée indécise de factions inhumaines et le gouvernement régulier d'un peuple qui se croit le maître et l'arbitre de ses destinées intérieures. Nous nous imaginions de bonne foi que les républicains américains, devenus maîtres du gouvernement par l'élévation au pouvoir suprême du nouveau président, nous laisseraient réglera notre guise nus différends, et conduire nos guerres civiles comme nous l'entendrions : mais cette erreur, qui fut grande, a revêtu en Amérique un aspect collectif d'universalité si périlleuse, que le nouveau président, à peine avait-il assumé les responsabilités du pouvoir, nous envoyait un

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ambassadeur chargé de nous demander des comptes sur l'état de noire guerre, et de nous offrir son intervention amicale. Celte demande d'explications et cette offre de médiation ont un caractère d'insolence d'autant plus grave, qu'elles ne peuvent se réclamer du droit international, et que, si nous les sanctionnions de notre acquiescement, elles nous feraient reculer jusqu'au temps barbare où des Etals se croyaient autorisés à intervenir dans les affaires intérieures de leurs voisins, méconnaissant ainsi les entités libres qu'on décore du nom de nations avec des droits particuliers, et un j&tat et un gouvernement indépendants, nullement tenus de rendre compte à qui que ce soit, même aux plus puissants, de l'usage qu'il leur plaît de faire de ces facultés, qui sont profondément inhérentes à leur existence et à leur organisme.

Le nouvel ambassadeur arriva cet été à Saint-Sébastien et, après avoir accompli les formules de politesse traditionnelles, s'aboucha avec le duc de Tétouan. Il est certain qu'une pareille entrevue, qui étail nécessaire, compliqua gravement notre politique et blessa, quoique de façon transitoire, profondément notre crédit. Sans que personne put dire d'où cela provenait, il courut aussitôt le bruit étrange que l'ambassadeur avait présenté un ultimatum à notre gouvernement, le mettant en demeure de terminer la guerre avant la fin du mois d'octobre s'il ne voulait pas voir les Etats-Unis intervenir dans ses affaires privées. Je n'ai jamais cru, quant à moi, à l'existence de cet ultimatum Je n'y ai pas cru parce que, si je ne méconnais pas le tempérament de mes concitoyens, aucun des membres du gouvernement n'aurait pu entendre de pareilles impertinences sans se lever aussitôt pour remettre ses passeports à l'arrogant ambassadeur, afin de lui apprendre à ne pas renouveler ses attaques contre notre indépendance et à ne pas attenter derechef à notre honneur. Effectivement, la note n'eut pas le caractère que lui attribua le télégraphe international; mais il convient de noter que si, en l'espèce, le gouvernement des Etats-Unis, par des moyens diplomatiques pleins de perfidie, ne recourait pas pour l'instant à de telles extrémités, il semblait nous laisser entrevoir qu'il pouvait fort bien y arriver dans un délai plus ou moins rapproché. Donc, la note, loin d'être une menace faite sous la forme d'un ultimatum ou d'un projet d'intervention, était un tissu de froides explications sur le rapport existant entre le conflit cubain et la république saxonne.

L'ambassadeur se plaignait que la navigation et le commerce yankees recevaient une grave atteinte du fait de la guerre civile qui ensanglantait les Antilles; mais, à cela, tous les peuples pouvaient se trouver exposés. Les insurrections presque perpétuelles de l'Irlande en ce siècle. les conflits entre l'Italie et l'Autriche, le travail de reconstitution qu'ont nécessité l'unité et l'empire allemands, les compétitions entre les cantons helvétiques, les querelles de la Hollande avec la Belgique, et l'état permanent de révolution où se sont trouvées pendant longtemps la France et l'Espagne ont eu pour résultats de troubler le commerce européen; cependant, jamais le commerce européen n'a manifesté la sotte prétention de faire régler la situation troublée de cet Etats par des interventions plus ou moins directes. Or, les prétentions et les plaintes de

l'Amérique sont d'autant plus scandaleuses que les factions cubaines prospèrent davantage, que des listes de souscriptions s'organisent en leur faveur, que la témérité de l'insurrection grandit démesurément, que des embauchages publics se trament dans le but d'intervenir au milieu de nos discordes intérieures; que des expéditions continues de pirates parcourent ces mers du travail et du commerce; que l'espérance de voir rompre les liens qui unissent la colonie à la métropole, s'alimente plus vivement, liens que Dieu a noués dans le temps et dans l'espace, et que Dieu seul pourra trancher en terrassant du souffle de sa céleste colère l'invincible nation espagnole.

Après avoir affirmé que le commerce et le travail des Etats-Unis souffraient beaucoup de la situation de Cuba, le nouvel ambassadeur proclame hautement et solennellement la résolution du pouvoir exécutif yankee, de mantenir entre l'Amérique et l'Espagne, non pas seulement de bonnes relations, mais des relations cordiales et affectueuses. D'après la note, le pouvoir exécutif de la grande République n'abandonnera jamais la politique soutenue par Cleveland, rejetant les déclarations que, témérairement, veulent lui imposer une grande partie du Congrès et une grande partie du Sénat ; et aussi longtemps que la déclaration de belligérance, réclamée tant de fois par les représentants du peuple américain, dépendra du pouvoir exécutif, ce dernier s'en tiendra à ses devoirs internationaux et se refusera à reconnaître la qualité de belligérants à un parti qui se compose purement et simplement de factieux. Mais, à la suite de ces déclarations claires et expressives, la note rappelle que le pouvoir exécutif en Amérique n'est pas seul; que le Parlementa droit de proposition, appelée « conjunla », qui a force de loi indépendamment du veto présidentiel; qu'une partie de l'opinion publique poussait de violentes clameurs pour déterminer le gouvernement à étendre à tout Cuba le régime de la « manigua ». Or, cet état moral et mental du pays pourrait conduire, par contre-coup, sinon à des conflits immédiats, du moins à des difficultés variées qui seraient de nature à faire naître des conflits armés. Et pour éviter de telles extrémités, le gouvernement américain désirerait (il n'exige pas, il répète qu'il désire) amicalement que le gouvernement voulût bien lui donner l'espoir de la fin prochaine de la guerre de Cuba pour le bien du Nouveau-Monde et de toute la planète. Et, après cela, l'ambassadeur aborde, avec une insistance invraisemblable, le principe d'intervention, en caressant l'idée la plus absurde qu'il soit possible de caresser, idée qui ne, peut naître que dans une intelligence d'un degré inférieur et d'une nature inférieure, celle non seulement d'intervenir avec notre consentement et notre sanction, mais encore avec la complicité de notre nation à se déshonorer de ses propres mains. 11 est étrange que l'Amérique ne comprenne pas qu'avec de telles insinuations machiavéliques elle se rabaisse et s'avilit. Les peuples peuvent intervenir à titre d'amis entre doux nations belligérantes, mais jamais entre un gouvernement- constitué et les factions qui se dressent en armes contre lui. Que répondraient les Etats-Unis à notre offre de leur aider à soumettre les Indiens qu'elle a domptés dans leurs forêts, à

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peu près comme nous avons dompté nos rebelles dans la manigua? Cette intervention imprudente d'un peuple dans les affaires d'un autre ne peut être admise sans exposer toutes les nations modernes aux pires commotions et voir choir à terre les hautes coupoles des plus orgueilleux Etats. Personne n'a su mettre celle vérité en relief comme le peuple américain, en notifiant l'impossibilité absolue où il se trouvait de tolérer au Mexique un empire qui n'était pas l'émanation de la volonté nationale, mais le fait exclusif d'une intervention étrangère. Où irions-nous si les peuples se permettaient d'intervenir, avec tout le prestige du pouvoir et tous les attributs d'un gouvernemenl. dans la politique de leurs voisins'' Il faut se soulever contre ces tendances de caractère national qui revêtent un caractère international comme ces « cindadanias » que les i.tats-Unis tolèrent et qui, remplies de bombes explosibles à l'égal du mensonge et de la fraude, peuvent éclater à chaque pas à cause des impuretés qu'elles renferment et qui sont inhérentes à leur constitution. Mais si ce gouvernement ami avait le droit de nous demander comment nous administrons Cuba, nous aurions, à notre tour, le droit de lui demander pourquoi il tolère, à New- York, des scandales municipaux qui laissent bien loin derrière eux tous les Panamas du monde; pourquoi il tolère une boucherie d'hommes comme celle dont furent victimes tant de sujets italiens qui sont morts de mort violente; pourquoi il tolère un massacre d'Autrichiens dans le genre de celui qui se perpétra en Anatolie et en Arménie, grâce au désordre el à l'arbitraire d'une police sans cœur et sans conscience; pourquoi il tolère ces troubles qui suspendent toutes les lois, rendent les tribunaux ridicules, appliquent la justice selon les méthodes barbares des hommes primitifs, des âges maudits où seules la lutte et l'extermination étaient la règle ; pourquoi il tolère la chasse aux Indiens qui errent ainsi que des chiens affamés et forment des légions de maraudeurs comme si le monde était en pleine barbarie. Tout cela, il le tolère en vertu de sa volonté propre, de sa conscience propre, de son immense souveraineté sur laquelle nous n'avons aucun droit, ni celui de conseil, ni celui d'avertissement, encore moins celui d'intervention. Nous avons aboli la traite sur les mers, fermé les marchés où se cotaient les serfs, restitué aux parents rachetés de l'esclavage leurs fils vendus en place publique, changé en êtres humains des millions de bêtes; mais nous avons accompli toutes ces belles choses en vertu de notre libre arbitre, sans que personne au monde ait osé nous donner par excès de scrupule, même un conseil amical. En matière de gouvernement, nous nous arrêtons où il nous plaît et nous désirons garder, [tour nous seuls, le mérite qui nous échapperait si une telle rédemption était due à une violence étrangère au lieu d'être lerésultatde nos convictions politiques personnelles.

Nous avons à adresser au gouvernement des Etats-Unis une observation dont personne ne peut méconnaître le caractère fondamental de justice. Les réformes concernant Cuba seraient nécessaires et justes; malheureusement, une période de guerre ti'esl pas propice à l'accomplissement de telles réformes. Si toute guerre suspend les droits

existants, comment pouvons-nons promulguer, nous, de nouveaux droits? La guerre, c'est le despotisme qui s'oppose au despotisme, la barbarie qui s'oppose à la barbarie, le crime qui s'oppose au crime. Comment donc, sous un despotisme imposé par la nécessité, pouvonsnous appliquer la justice qui nécessite un critérium juridique absolument contraire au critérium belliqueux, et demande, pour s'exercer, la tranquillité complète du droit? En tant que gouvernement public, nous sommes des républicains, mais, en état de guerre, nous nous battons comme tous les gouvernements espagnols. Depuis que la guerre de Cuba a éclaté, nous avons aboli l'esclavage à Porto-Rico et; en récompense de sa fidélité, nous avons donné à cette île tous les progrès compatibles avec notre unité nationale; mais, par contre, nous avons porté à Cuba insurgé le châtiment que méritent ses violences à l'état de rébellion. Les temps ont bien changé aujourd'hui, et les idées fédérales ont parfaitement cours chez les gouvernements monarchiques les plus conservateurs. Cuba aura donc son autonomie, non à cause des promesses faites par le ministère actuel au gouvernement yankee qui n'a rien à voir ici, mais au peuple espagnol qui n'a jamais été si grand qu'en ces dernières années, non seulement par les sacrifices qu'il a faits sur les autels d'une ingrate région, mais encore par la générosité avec laquelle il les a offerts en toute liberté et en plein droit. Nous méconnaîtrions le tempérament social des temps modernes si nous nourrissions la trompeuse illusion que tout ce que désire notre peuple, tout ce que promettent nos gouvernements, pourra s'accomplir avec la hardiesse nécessaire tant que se prolongera cette situation qui suspend toule vie normale, tant que dureront, en un mot, le massacre et la guerre. Et nous ne sollicitons pas la médiation officieuse et inutile du gouvernement américain parce que notre âge nous permet de connaître le caractère des rebelles que nous combattons; et nous n'ignorons pas que ses superstitions enracinées ne s'accommoderaient en aucune façon des propositions délicates d'un gouvernement quelconque, encore moins d'un gouvernement faible comme le gouvernement américain. Ce que les Etats-Unis doivent faire et accomplir pour se conformer à leurs obligations internationales, c'est de nous épargner une intervention menteuse que seules peuvent mentionner de ridicules notes diplomatiques. De cette manière, ils contribueront à pacifier Cuba; à conserver à l'Espagne, sa mère, l'affection de cette grande île; à rendre au monde la tranquillité que cette malheureuse lutte lui a ôtée. Et ensuite, nous gouvernerons Cuba comme il nous conviendra, en lui appliquant les principes progressistes que nous inspire notre conscience nationale, et que nous dicte notre volonté collective, qui sont la base de la souveraineté de l'Espagne sur toutes les parties de son territoire.

La question cubaine. — Importance et transcendance de cette question. — [ntérêt universel qu'elle réveille. — Méthode suivie par les hommes d'Etat delà Révolution et méthode suivie par les hommes d'État de la Restauration dans les coullits cubains. — Facilité des révolutionnaires à convertir la guerre en une querelle insignifiante. — Monomanie des grandeurs. — Jules Ferry, François Grispi et Antoine Canovas. — Les guerres tropicales ne peuvent se confondre avec les guerres européennes, parce que la Nature n'est pas neutre dans les premières. — Nos soldats ne luttent pas contre les ennemis, ils luttent contre les éléments. — Perfidie et machiavélisme des Yankees dans leur? relations avec l'Espagne. — La perturbation systématique et continue qu'ils apportent à Cuba pour faire accroire que les Cubains ne peuvent se gouverner eux-mêmes. — Protestations naturelles contre ce machiavélisme et ces perfidies.— Répétition par un peuple libre et républicain à Cuba du crime commis par les rois absolus en Pologne. — Indépendance du critérium national de toute influence yankee. — Les nouvelles réformes sont d'inspiration espagnole seulement. — Circonstances défavorables qui accompagnent ces réformes. — Dangers de leur improvisation, dangers plus grands encore de suspendre le pouvoir parlementaire. — Folie d'employer pour guérir les maux de notre grande île des Antilles, deux méthodes aussi contradictoires que les réformes et la guerre. — Révocation et rappel du général Weyler. — Voyage et arrivée de ce dernier. — Impossibilité absolue pour lui de présider un gouvernement légal et de rêver la dictature. — Importance exagérée donnée par Weyler aux plaintes des protectionnistes et à leurs protestations contre les autonomies douanières. — Nécessité pour le gouvernement de réussir. — Prouesses et espoir de réussite. — Réflexions. — Conclusion.

La question cubaine surpasse en intérêt toutes les questions continentales et intercontinentales de la planète. C'est en vain que la France s'occupe de ses prochaines élections et que l'opposition et le gouvernement affirment leurs programmes par de nombreux discours; c'est en vain que l'Italie noue des alliances avec l'Angleterre en vue de sa sécurité dans la Méditerranée ; c'est en vain que l'empire d'Autriche menace de se disloquer sous les compétitions et les querelles des tribus et des races diverses, depuis les Grecs jusqu'aux Turcs, sans pouvoir jamais réaliser l'unité supérieure impériale ; c'est en vain que l'Allemagne lutte contre son Empereur qui réclame de nombreuses escadres à son Parlement hostile ; c'est en vain que le pacte franco-russe, qui a rétabli l'équilibre en Europe, tend à se développer et à s'affirmer de plus en plus; c'est en vain que le traite de paix gréco-turc se conclut en aplanissant mille ennuyeuses questions ; c'est en vain que l'empire saxon rassemble sa flotte dans les eaux de Malte pour donner h entendre qu'il défendra Je Niger et les territoires environnants, par une guerre s'il le faut; c'est en vain que L'empire allemand hisse son pavillon en terre chinoise sous couleur de protéger les chrétien-, personne ne s'occupe de ces problèmes et tout le monde tourne les yeux vers 1 île qui se consume dans les mers des Antilles, sous les cieux des tropiques. En effet, les conseils de la diplomatie européenne, les articles des journaux les plus considérables, les études des principales revues, les cou-

versations privées, tant à Londres qu'à Paris, Vienne ou Berlin, placent au-dessus de toutes les questions la question cubaine à cause de l'importance qu'elle peut revêtir pour notre patrie dans l'histoire et du choc qu'elle peut amener entre les deux continents.

Aussi, devons-nous consacrer à ce problème notre plus vive attention. Je ne saurais dire comment nous l'envisagions au juste dans les temps révolutionnaires où il avait le même aspect guerrier qu'aujourd'hui ; mais nous pouvons affirmer que jamais cette question cubaine, d'une gravité actuellement si exceptionnelle, ne troubla nos âmes, n'agita nos nerfs, n'alarma nos intérêts, n'absorba la politique intérieure et étrangère autant qu'à l'heure présente. Dans les temps révolutionnaires, nous ne saignions pas le pays avec ces armées nombreuses de maintenant qui ont failli épuiser la fleur de jeunesse dans les désolants coupe-gorge de Cuba; dans les temps révolutionnaires, nous laissions à l'île le soin de soutenir la guerre à ses frais et nous ne contribuions qu'au recrutement des volontaires qui étaient toujours bien payés et très satisfaits; dans les temps révolutionnaires, nous ne nous divisions pas sur la question cubaine parce que nous la tenions tous pour une question éminemment nationale ; dans les temps révolutionnaires, nous isolions la guerre dans la partie orientale de l'île en la mettant dans l'impossibilité d'envahir les fertiles plantations de tabac, de café et de canne à sucre, qui se trouvaient abritées par une sage défense durant toute la période de la révolution ; dans les temps révolutionnaires, nous répondions aux Etats-Unis avec le noble orgueil d'un peuple conscient de sa force et nous réduisions la guerre transatlantique au point qu'elle ne dépassât jamais les limites d'une contestation ordinaire, quoiqu'elle fût toujours la source de préjudices pour la patrie. En ces temps, la guerre avait une belle organisation : les familles les plus patriciennes de l'ancien régime colonial et esclavagiste la dirigeaient, les hommes les plus éprouvés et les plus experts dans les choses du gouvernement la gouvernaient, une constitution très bien faite formulait ses principes et un parti très bien organisé l'entretenait de ses holocaustes de soldats et de ses tributs d'argent. Et nous savions si bien surmonter tous les obstacles en laissant la guerre réduite à ses plus étroites limites que, par son peu d'importance, elle pouvait à peine se comparer à la lutte que soutinrent, pendant une période de trente et quelques années, les Hollandais de Sumatra.

Mais nous sommes arrivés à une époque où souffle sur l'Europe entière le vent de la manie des extensions territoriales, si semblable quoique d'une tout autre nature, à la manie des persécutions. Enfermées dans leurs frontières, les vieilles nationalités européennes ont rêvé île grandeurs coloniales et ont converti en problèmes immenses de vulgaires difficultés qui auraient pu mieux et plus sûrement se résoudre si l'on s'était contenté de les réduire à leurs modestes limites et de les apprécier à leur juste valeur. Trois grands hommes, parmi nos contemporains, ont éprouvé ces coups troublants du sort par suite de leurs généreuse- ambitions patriotiques qui les poussèrent à des entreprises dignes de leur génie, mais contraires aux temps où elles s'exécutèrent. Faire

grand, très grand, tenter des choses extraordinaires, telle fut L'idée de Ferry en Asie, celle de Crispi en Afrique et celle de Canovas on Amérique. A cause du Tonkin, le premier tomba du pouvoir et disparul pourtoujours devant ses concitoyens, sans réussir à se réhabiliter sinon à l'heure de sa mort; le second, homme d'État de forte envergure, très énergique et très tenace, perdit le gouvernement et la direction de Fltalie à cause de l'Erythrée; le troisième, le plus grand des trois par sa haute éloquence et son vaste entendement, nous a laisse, le jour de sa mort, la question cubaine submergée dans une mare de larmes et de sang. On ne peut, ainsi qu'on le fait pour les complications européennes, circonscrire les guerres tropicales à des territoires déterminés el chauffés à blanc par un ciel de fournaise. En Europe, le climat est neutre entre les combattants, tandis qu'en Amérique, il lutte en faveur de nos ennemis contre nous.

Quand nous envoyons nos soldats là-bas, c'est pour combattre contre les hommes ; or, il arrive que ces malheureux héros et martyrs doivent y lutter en même temps contre les éléments. Rien ne suscite tant l'enthousiasme du soldat espagnol comme d'avoir en face de lui un ennemi tangible et palpable; par contre, rien ne le terrasse et ne le désespère comme de combattre, au lieu de factieux en armes, d'invisibles microbes.

Nous devons considérer les guerres tropicales, maintenue- sur des sommets inacessibles, favorisées par des défilés inextricables et servies parle choléra dissous dans les eaux, la fièvre paludéenne dissoute dans les airs, ou les insolations dévastatrices et épouvantables, comme devant s'assujettir à des règles diverses de celles qui régissent les grands conflits européens. Quand on ne peut arrivera temps à l'appel, quand on ne reçoit aucun défi, quand on n'a pas un espace suffisant où se réunir pour combattre, quand un ennemi fuit et se dérobe dans toutes les directions; quand on est exposé aux maladies occasionnées par les dégâts qui sont la conséquence de combats héroïques, on est obligé de soumettre à de telles fatalités inévitables le plan d'une guerre que notre expérience ne peut délimiter, que notre tactique ne peut connaître, parce que la loi du plus grand nombre, qui est décisive dans tous les engagements sérieux, est là-bas, généralement inapplicable à la poursuite des factieux et à notre triomphe sur des ennemis clairsemés. 11 esl indispensable d'abord de s'acclimater longuement, de s'adapter au milieu ambiant, de posséder une armée coloniale instituée sur la base et le modèle de ces héroïques volontaires cubains et des milices philippines qui nous ont été si utiles récemment, pour soutenir nos guerres du tropique où de simples conscrits ont coutume de marcher comme des moutons et de courir comme des ombres. Il est indubitable que notre guerre de Cuba, qui devra toujours se résoudre par la victoire définitive de la Péninsule sur ses ingrats colons, aurait évité de uombreux maux et conservé un aspect moins aigu, si. au lieu de transporter du vieux monde dans le nouveau une agglomération de soldais (elle que l'histoire n'en a jamais mentionnée autant, nous nous étions bornés à garder nos villages et à opposer, à l'aide de retranchements et autres travaux

de défense, une barrière infranchissable aux rebelles qui étaient tentés de passer des stériles zones de l'orient de l'île aux zones plus fécondes de la partie occidentale.

Sous le bénéfice de ces observations, j'ai toujours cru et je crois encore que la question de Cuba n'aurait pas dû soulever les partis contraires ni susciter des formules diverses de solution, du moment que nous étions provoqués, blessés, placés dans l'inévitable nécessité de nous en aller tout de suite ou de nous défendre en répondant à la guerre par la guerre. Que signifient tous ces programmes opposés, toutes ces solutions contradictoires, alors qu'il s'agit d'un peuple sur lequel notre domination est contestée et belliqueuse ? Quand la guerre de l'esclavage éclata entre les Etats yankees du Sud et les Etats du Nord, jamais ceuxci n'offrirent à ceux-là un programme favorable à leurs intérêts ; ils les exterminèrent du mieux qu'ils purent. Les courses de cinq cent mille chevaux à travers les campagnes du Sud, l'incendie de Richmont dévasté, l'entrée dans la Nouvelle-Orléans réduite à la misère ainsi que les peuples vaincus par les anciens despotes; le dur traitement infligé aux factieux dont les terres furent confisquées et que les vainqueurs traitèrent en ce temps comme ils ont toujours traité, depuis, les Indiens, prouvent que les Etats-Unis qui, aujourd'hui, exigent que nous traitions avec bonté nos infâmes factieux, ont répondu alors à la guerre par la guerre, et repoussé la force par la force. Une guerre est un état exceptionnel et morbide où les fonctions naturelles et ordinaires de la vie se trouvent suspendues par la force des choses, modifiant jusqu'à notre alimentation pourtant si indispensable, puisqu'elle nous soutient. Je ne connais pas de territoire en état de guerre qui ne nécessite des mesures exceptionnelles. Et quand une guerre est assez cruelle pour méconnaître tout sentiment humain, au point d'employer la dynamite et les balles explosibles prohibées par le droit des gens, l'exceptionnel, dans l'attaque, impose l'exceptionnel dans la défense.

A propos des États-Unis, je ne connais pas de perfidie aussi criminelle que celle de ce peuple libre dans ses procédés et dans ses relations avec l'Espagne. La foi punique flétrie par les historiens latins, les trahisons et les embûches de ces rois qui fondèrent l'unité de leurs royaumes, grâce à une diplomatie déloyale, le machiavélisme formulé par le grand penseur de Florence, tout cela n'est rien en comparaison de la politique astucieuse des jingoes, qui s'appliquent à trouver dans une malheureuse guerre civile préjudiciable à une nation voisine et amie, l'occasion d'une violente et horrible conquête. Il est incroyable que les citoyens de l'Amérique aient pu dédaigner à ce point des principes aussi justes que ceux qui président à la démocratie républicaine des temps modernes. Nous ne le croirions pas si nous n'en étions pas les victimes. Il s'est constitué en Amérique un véritable syndicat ayant pour objet d'acheter Cuba comme on achète un domaine, et les têtes des Cubains comme on achète des têtes de moutons. Cette idée féodale de disposer des territoires des royaumes nous vient de Sanclie le Grand, roi de Navarre, qui divisa ses Étals en petites portions pour les livrera ses lils eu héritage. Cette idée incroyable et inadaptable à nos mœurs et

à notre pensée s'est reproduite quand les peuples civilisés ont secoué l'ancien joug, et ont inscrit au fronton de leurs constitutions le principe divin des droits humains. Et ce syndicat, et celle société, dont le but est d'exploiter les malheurs de ses voisins, comme on exploite une plantation ou une mine, a son Gouvernement, ses Chambres, son Ministère des finances, son papier-monnaie, ses émissions d'actions, ses impositions de tributs à ses sociétaires, sorte de nation dans la nation, placée comme une catapulte de siège et comme une échelle d'assaut sur la poitrine de notre île de Cuba.

Le peuple qui, le premier, personnifia l'esprit moderne apparaît, à travers les erreurs et les crimes de tels fils, comme le plus éloigné de tous des idées progressistes, puisqu'il prétend acheter el vendre, ainsi que des marchandises, les hommes libres, les sujets d'un gouvernement indépendant et autonome. Un tel achat et une telle vente sont choses infâmes; cette marchandise d'une nouvelle marque, ces cotisations invraisemblables, ces offres et ces demandes insolites, ne peuvent d'aucune façon se comprendre et s'expliquer, sinon par un désir d'anciens marchands d'esclaves, visant, en réactionnaires déments, au rétablissement des antiques bazars de l'esclavage des antiques marchés de nègres. Les rois absolus, qui n'avaient pas une notion bien claire de la nation et de l'humanité, ont pu céder des territoires espagnols au monde américain ; mais du moment que toutes les constitutions modernes consacrent comme indivisibles les territoires nationaux placés sous l'égide d'une unité supérieure, c'est de la sottise de la part d'une démocratie et d'une république libres de nous pousser, par un mouvement de régression déshonorante, vers les crimes de l'insolent moyen âge. Les enseignements de l'expérience ne disent rien aujourd'hui au sujet de cette réaction aveugle ou imbécile comme le sont toutes les réactions. Il fut un temps où les Etals-Unis parlaient d'acheter l'île de San-Thomas. Et quand l'achat fut convenu et le prix d'acquisition tixé, un soupçon de bon sens politique empêcha pour toujours cette énprmité de se commettre. Il fut aussi un temps, mais plus près de nous, où la baie de Samana, aussi utile aux Etats-Unis que la baie de la Havane, s'offrit au général Grant qui fixa le prix de la vente. Mais une résolution des Chambres s'opposa à ce projet malfaisant de la Présidence, et la baie en question ne fut pas comprise dans le domaine des États-Unis, mais resta au pouvoir de ses possesseurs légitimes et naturels.

Les Etats-Unis, en repoussant naguère l'acquisition de la liai" Samana, firent bien. Le tempérament de la société américaine n'est pus un tempérament combatif et conquérant ; c'est un tempérament travailleur et industriel. Toute grande acquisition, surtout si elle dépend d'un peuple aussi indomptable que les peuples de race espagnole, imposera nécessairement au gouvernement américain une nombreuse armée, une escadre plus nombreuse encore, un budget énorme, un Iribul excessif, des dépenses impériales, d'où surgissent les empereurs cl naissent les empires. On comprendrait jusqu'à un certain point que le gouvernement américain fit l'acquisition des îles misérables qu'il convoite sur sa roule vers l'Asie, mais il ne peut viser des terres d'origine espagnole.

conquises en versant le sang bouillant de nos veines, ayant reçu l'empreinte d'une race qui fait de l'indépendance et de la liberté son culte r| sa religion ataviques, des terres qui pourront bien lutter pour leur autonomie propre et pour leur séparation de la métropole, mais qui ne lutteront jamais pour tomber au pouvoir d'une, autre race, sous la domination d'un autre peuple, à plus forte raison si cette race et si ce peuple sont d'origine saxonne, attendu que leur nature et leur histoire sont en contradiction absolue avec notre nature et notre histoire.

Les Etats-Unis ont beau se présenter aux Cubains sous l'illusion d'un Messie, on les repousse. Il pourra peut-être se trouver de nombreux séparatistes dans l'île, mais quand il sera question d'une incorporation à l'Amérique, on n'entendra qu'une seule voix pour protester contre mi tel déshonneur. Les peuples espagnols, dans le Nouveau- Momie, ont passé par d'horribles guerres, par des dictatures néroniennes, par des démembrements considérables qui les ont divisés à l'infini comme ceux qui occupent la région centrale, mais à nul d'entre eux il n'est encore venu la pensée «le réclamer un gouvernement étranger et encore moins un gouvernement issu de la race anglaise qui, aujourd'hui, comprend une partie importante du continent américain. On a tout tenté pour unir ces peuples. Les projets de Zolverein américain, de ligues pan-américaines, d'assemblées continentales ont échoué comme le reste, parce que le sentiment de ces peuples, c'est le sentiment naturel d'indépendance qui domine chez les peuples et dans les cœurs espagnols. Jamais les jingoes ne posséderont Cuba. 11 existe, à Cuba, un parti constitutionnel, un parti réformiste, un parti autonomiste, un parti séparatiste, mais il n'existe aucun parti qui préconise l'incorporation aux Etals-Unis avec clarté et constance, parce que le génie et les sentiments des habitants des Antilles s'y opposent. Le factieux de la manigua\ réclame la protection des Etats-Unis, parce qu'il est sous la dominai ion de l'Espagne ; seulement, du jour où il pourrait régler le sort et le gouvernement de son ile, il rejetterait cette protection comme ('•erasanle. Cette conviction que les jingoes n'auront jamais Cuba, quelque syndicats qu'ils fondent et quelque prix qu'ils offrent, devrait, au moins, s'ils avaient le sens politique de la situation, à défaut du sens moral, leur faire rejeter un projet irréalisable et antipathique aux idées et aux inclinations de ce peuple. Le monde civilisé ne conçoit pas l'attitude du peuple américain et le caractère de ses procédés à l'égard de l'Espagne. Cela s'appelle favoriser une rébellion qui, en incendiant et en exlerniinanl tout sur son passage, insulte le droit des gens et rend les Etats-Unis, non seulement complices, mais coupables du plus grand crime que l'histoire universelle ait jamais enregistré dans ses annales. Conspirer contre la nation créatrice de l'Amérique, rassembler des piinles pour les lancer sur les mers comme au temps des flibustiers historiques et de l'esclavage noir, constituer des syndicats en relations continues avec le factieux incendiaire de la manigua, réunir des fonds

1. Q'esl la partie orientale el inculte de l'île. On dit le factieux de la manqua comme on dirait l'Arabe du désert, manigua, coupé-gorge, ravins, etc.. est intraduisible. Je laisse dune !.■ mot espagnol.

LA POLITIQUE EUROPÉENNK 160

qui finiront par se changer en une colossale escroquerie, peupler des navires pareils à ces anciens navires négriers qui exploraient férocement la mer des Antilles, exposer son peuple et ses concitoyens à une guerre internationale, compose un ensemble de crimes si énorme qu'il déshonore et avilit aux yeux de la conscience humaine, le peuple qui es1 capable de les suggérer ou de les perpétrer.

A la fin du xix° siècle, une République libre se rend coupable d'un attentat analogue à celui que, vers la fin du siècle dernier, commirent les rois absolus en démembrant et en détruisant la Pologne. Sans scrupule d'aucune sorte, avec une volonté déterminée par des intérèls égoïstes, on prétend démontrer l'incapacité d'une région et d'une famille espagnoles à se gouverner elles-mêmes, en alimentant le foyer de ses passions de tous les combustibles destinés à entretenir l'incendie. Les républicains de l'Amérique renouvellent avec nous les procédés suivis autrefois par les despotes européens à l'égard des sujets et des citoyens de la Pologne. Après avoir semé la division dans ses diètes, conspiré contre ses rois, allumé les haines des partis, armé les factions, ils demandèrent la disparition de la Pologne, sa soumission à leur tutelle, sous prétexte qu'elle était incapable de se gouverner elle-même, incapacité que soutenaient leurs mortels et implacables tyrans ennemis. C'est ainsi que le peuple américain dissimule des desseins qui lui permettent de faire déchirer les entrailles d'une nation amie sous les vives splendeurs de son pavillon étoile ; qui nourrissent les délires et les superstitions de tant d'insurgés, alors même qu'ils touchent du doigt leur impossibilité absolue de triompher de la métropole ; qui arment des associations dont la mission est de miner sourdement l'indépendance d'une île voisine ; qui dirigent sur la manigua des coopérateurs de cette rébellion insensée pour la protéger et la défendre aveuglément contre un châtiment mérité, soutenant ainsi contre nous la pire des guerres qu'ait jamais vues l'Amérique ; et puis, lorsque, sous l'influence des cabales yankees, les manigua brûlent, les trains déraillent, les cannaies restent en friche, les magasins sont dévalisés par les factieux, l'air se corrompt et s'empoisonne, ils attribuent à notre incapacité de gouverner tous les crimes engendrés par leurs perverses intentions et leurs intrigues continuelles.

Le procédé des rois en Pologne s'est renouvelé, je le répète, avec les républicains à Cuba, et ces procédés, qui sont mauvais, reçoivent toujours leur châtiment parce qu'il ne peut y avoir scission, dans l'Univers, entre la conscience de l'homme et celle de Dieu. La justice arrive par des chemins mystérieux, par des événements inattendus, par des catastrophes soudaines, mais elle arrive toujours tôt ou lard. Les despotes venaient de commettre le crime, de se partager entre eux la Pologne, et ils se croyaient absolument tranquilles, indemnes de tout, assures de l'impunité, lorsque, soudain, les uns montèrent sur l'échafaud, les autres tombèrent de leurs trônes, d'autres durent laisser pénétrer dans leurs palais des hôtes républicains, tous voyant leurs couronnes de droit divin se détacher de leurs tempes. l'Europe entière se transformer en une confédération constitutionnelle, et les vieilles idoles

choir de leurs piédestaux, tandis que les nouvelles idées s'emparaient de tous les esprits. Moscou dut se suicider comme lXinive ou Babylone; Berlin, après Iéna, dut tomber sous les pieds des héros qui continuaient le poème épique de Valmy; Vienne sollicitait, le genou à terre, pour une de ses filles, le lit nuptial du bourreau de ses archiduchesses; dans la Naples des Bourbons régna un soldat de fortune et dans la Stockholm de Gustave-Adolphe, un pauvre notaire de Navarre; le pape devint captif de la République et le roi d'Espagne prit plaisir à se dire le courtisan du César démocratique, parce que Dieu veut que tous les crimes reçoivent le châtiment qu'ils méritent et que la justice et l'honneur soient vengés dans une sanglante, terrible et universelle réparation. Quand les Germains entrèrent dans Rome, ils portaient la torche réclamée par les gladiateurs du cirque pour les venger; quand l'Amérique aura converti Cuba en terre nègre léguée par les nègres, il viendra un jour où ceux-ci se souviendront des douleurs et des tourments éprouvés par leurs pères, et il arrivera une heure qu'auront prévue tous ceux qui observent les oscillations et les changements des races, et où flambera le Capitule de Washington, incendié par les torches coupées dans les maniguas de Cuba où les indignes petits-fils de Washington Jsoufflent aujourd'hui la discorde et la guerre.

Ceci dit, et ma plume en éprouvait une vive impatience, je vais narrer succinctement les événements. Depuis l'origine du conflit, deux méthodes contradictoires furent mises en pratique en même temps pour le conjurer : la méthode de la guerre et la méthode des réformes; je ne connais pas non plus de guerre qui puisse s'accorder par ses violences avec le génie des formes juridiques dont l'application exige la liberté et la paix. Malgré cela, dès l'origine du conflit, nos gouvernements ont employé les deux méthodes ensemble. Le général Martinez Campos a d'abord dirigé la guerre de Cuba. Il dut constamment se plaindre de la négligence du gouvernement à ordonner des réformes que la Gazette officielle s'obstinait à ne pas annoncer alors que le Parlement les avait décrétées, que la reine les avait sanctionnées, et que la sage prudence d'Abarzuza les avait transformées en lois. Le gouvernement, n'éprouvant pas les impatiences du général en chef, ne promulguait pas les réformes désirées. Puis Martinez Campos fut rappelé et remplacé par Weyler. Cette modification dans le commandement supérieur de l'armée de Cuba signifiait la guerre à outrance. Aussitôt, la Gazette officielle annonça un projet demi-autonomiste conçu et formulé par la réaction conservatrice. A partir de ce moment, les libéraux durent s'unir forcément au parti autonomiste et la gauche progressiste du pays aplanit de cette manière les dissensions entre les partis, en se ralliant au plan des conservateurs. Et Sagasta qui est un stratège habile, un tacticien supérieur dans la lutte politique, qui est accoutumé à voir les intrigues et les manœuvres de ses adversaires. dénoua le nœud de la situation en prononçant le nom magique d'autonomie complet".

Le parti libéral a une extrême gauche représentée par M. Moret, et une extrême droite représentée par M. Gamazo. A ces deux pôles

de la politique devait se répercuter, de façon contraire et opposée, la grave et transcendante phrase de Sagasta. C'est ainsi que ces représentants se rencontrèrent dans un combat qui était d'autant plus sage qu'il élait moins public. Et dans ce combat secret, les deux adversaires luttèrent pour donner au programme de l'autonomie sa signification propre selon les préférences de chacun. En effet, après de longues réflexions, ils aboutirent à de mutuelles transactions. Le parti libéral nomma une commission composée de Gamazo, Moret et Abarziiza. Dans cette commission, Gamazo et Moret opinaient pour l'autonomie immédiate. Pfacé entre les deux précédents, mon ami Abarzuza joua le rôle d'arbitre. Homme d'état énergique et circonspect, il prit acte de leur vœu et, écartant toute formule précipitée et incompatible avec une méthode scientifique, il se prononça pour l'autonomie comme corollaire d'une série logique d'améliorations successives et comme couronnement d'une paix définitive et irrévocable. Tandis que M. Moret voulait commencer par accorder les réformes pour finir la paix, M. Gamazo et M. Abarzuza ne permettaient les réformes qu'après la pacification de l'île. Mais comme ce différend ne donnait pas la solution du problème pour Moret, qui était impatient, ce dernier saisit la première occasion que lui offrirent les événements pour esquisser à Saragosse un projet d'autonomie qui déconcerta noil seulement Gamazo et Abarzuza dans leurs combinaisons, mais encore Sagasta dans son projet d'autonomie différée et limitée.

Sur ce, survint la mort de Canovas. La mort de Canovas amena la dissolution du parti conservateur et le retour du parti libéral au pouvoir. Et comme le gouvernement n'avait pas à résoudre un problème plus grave que le problème cubain qui ('lait inhérent à la crise ministérielle et au changement de cabinet, de nouveau la scission se fit entre les partisans de l'autonomie immédiate et ceux de l'autonomie à échéance plus ou moins éloignée. On s'étonna d'abord que Gamazo ne fût pas compris dans la combinaison Sagosta et que Abarzuza, qui se trouvait à ce moment à Biarritz, eût filé sur Paris au lieu de revenir immédiatement à Madrid, et l'on s'étonna parce qu'on a continué de prendre à tort tous nos hommes politiques pour des ambitieux qui font entrer dans leurs actions le moins d'idéalisme possible. Cependant, si chacun s'était rendu compte de la situation, il aurait compris que la constitution du nouveau cabinet s'était faite sur la formule del'aufonomie immédiate, àl'exclusion de la formule de l'autonomie différée. La bataille s'était livrée entre le programme adopté par Gamazo et Abarzuza d'une part, et la signature de Sagasta et le discours prononcé à Saragosse par Moret d'autre part. Le drapeau libéral arrivant au pouvoir avec le chef de l'extrême gauche, la solution Moret s'imposaitau gouvernement à l'exclusion delà solution Gamazo. Et la solution Moret s'imposant, à n'en plus douter, le parti libéral tout entier dut se ralliera celle formule de l'autonomie immédiate qui, grâce à la poussée des événements, a aujourd'hui complètement triomphé.

Je n"ai pas de répugnance pour le régime autonome. La distance qui sépare Cuba de la métropole, le caractère opposé de leurs climats, les coutumes variées qu'un milieu ambiant éloigné el différent du

nôtre impose à ses naturels, justifient la reconnaissance à l'île du droit de se gouverner par ses propres lois sur un pied de plus grande décentralisation qu'il n'en existe dans les autres régions espagnoles. Les lois contenues dans les codes désignés sous le nom de Judias par les temps de l'absolutisme, les usages particuliers respectés par les gouvernements les plus réactionnaires, ne signifient pas autre chose qu'une proclamation indirecte du droit de Cuba et des Cubains à se gouverner eux-mêmes. En conséquence, ni un ministère spécial à Cuba, ni les deux Chambres insulaires, ni leur pouvoir de nommer les fonctionnaires de l'île ne m'effraient, car tout cela se trouve en rapport parfait avec les principes radicaux de toute ma vie et professés par moi dès ma jeunesse. Mais ce qui m'effraie et beaucoup, c'est l'ensemble des circonstances choisies pour promulguer de tels décrets et proclamer un tel régime, circonstances qui ont été créées par l'impatience des comités révolutionnaires et accompagnées d'une série de discours inattendus d'un caractère dangereux. Toute gestation rapide ne peut qu'enfanter des êtres passagers.

Leur existence ayant coûté peu d'efforts, ils sont plus sujets que les autres à la mort. Uu gouvernement qui dépense à peine quelques semaines à l'étude du nouveau régime des Antilles, et trois ou quatre sessions seulement de deux ou trois heures chacune pour l'approuver, a beaucoup d'analogie avec les comités révolutionnaires qui, naissant des prononciamientos victorieux, bouleversent ciel et terre en vue d'innovations qu'on révoque dès qu'elles sont décrétées. Aussi, n'ai-je pu assez m'indigner en voyant les partisans de l'autonomie cubaine, qui ont supporté si longtemps l'ancien régime, s'impatienter tout à coup et demander d'improviser le nouveau régime en faisant des lois, qui se ressentiront toujours de la hâte avec laquelle elles ont été votées.

Ce qui m'effraie bien plus encore, ce sont les prétentions systématiques dont abusent, pour nous illusionner, le parti libéral et le parti conservateur, dans une question élevée comme celle d'une institution parlementaire. Il nous a fallu un siècle pour accréditer l'idée que ia nation est souveraine et qu'en elle seule réside, en raison de sa vertu propre, le pouvoir constituant. Et à la fin de ce même siècle, qui nous a permis d'affirmer de tels dogmes politiques, le pouvoir royal s'arroge le pouvoir constituant et fait de toutes pièces une constitution à l'usage d'une partie importante de notre pays, comme il ferait un décret en vertu d'un effet de son incontestable autorité et en exécution d'une de ses nombreuses et légitimes prérogatives. Une double conjuration a suspendu chez nous longtemps le pouvoir parlementaire. Les conservateurs n'ont pas beaucoup usé de ce moyen pendant les derniers temps de leur règne, fatigués qu'ils étaient par les grandes discussions quotidiennes, mais les libéraux, dans l'espoir de voir se terminer la révolution, ont coopéré à cette énorme erreur des conservateurs. Le pays aurait gagné à voir apprécier par les Chambres en toute liberté, et non dans des camarillas secrètes, les actes de nos généraux; à voir examiner les dépenses de la guerre par ceux-là mêmes qui ont seuls qualité poulies voter et les fixer; à voir critiquer, à la lumière d'un débat public, et non dan< des réunions publiques en dehors de la grande autorité du

pouvoir parlementaire, le programme politique de chaque parti. Mais notre destinée s'y est opposée, d'une part, par la paresse des conservateurs à convoquer les Chambres, et d'autre part, par impatience du gouvernement libéral à escalader les cimes de l'Etat. Ce qui est exact, c'est, que nos partis constitutionnels ont violé la Constitution en attribuant à la reine une prérogative que n'a jamais utilisée le despotisme de Ferdinand VII et celui de nos autres rois absolus, parce que tous ces tyrans, qui héritaient d'un pouvoir constitué, ne s'arrogeaient pas le pouvoir constituant. Ainsi, changement de situations, grandes opéralions de crédit, métamorphose d'un régime constitutionnel en régime républicain, organisation des pouvoirs publics dans une partie considérable de nos domaines, nouvelles Chambres législatives, nouveaux ministres étrangers, nouvelle transformation du veto royal, tout cela a dépendu exclusivement de la reine, si bien qu'elle s'est exposée à ce qu'on la rende responsable de cet événement, qu'elle a voulu témérairement au milieu de grands malheurs qui n'ont cessé d'avoir été fréquents, durant tout ce siècle, dans les annales des monarchies européennes.

Les réformes m'apparaissent encore avec une autre erreur. La facilité avec laquelle le ministère les a décidées et la Gaceta les a promulguées, reçoit l'approbation des Etats-Unis. La hâte des correspondants étrangers à improviser des jugements sur les faits les plus graves; les complaisances et la docilité servile de quelques-uns de nos ministres à l'égard du gouvernement américain; la pétulance des Yankees à vouloir faire la pluie et le beau temps dans tout le Nouveau- Monde; l'insolence de quelques ambassadeurs, ignorant l'ABC de la diplomatie, à vouloir faire passer pour une vérité certaine une assertion infâme et erronée, nous forcent à protester contre de telles insinuations, parce qu'il n'y a pas en Espagne un gouvernement capable d'une pareille bassesse, et s'il y en avait un, les Espagnols le chasseraient. Elle est sans exemple l'impudence dont nous affligent les législateurs du Capitole, qui cherchent à faire admettre comme la chose la plus naturelle du monde, leur intervention dans nos affaires nationales et gouvernementales. Cette impudence est aussi éclatante que la résolution de l'Espagne, à repousser une ingérence qui est incompatible avec noire liberté sacrée et avec notre honneur historique. Non, nous ne voulons pas sur ce point l'intervention des Etats-Unis, même sous la forme d'un conseil. Nous sommes résolus à conserver notre indépendance nationale et gouvernementale, pour laquelle nous avons réalisé tant de sacrifices à l'époque la plus sublime de notre histoire. Nous donnerons aux Cubains leur autonomie, nous leur reconnaîtrons tous les droits inhérents à l'espèce humaine, nous leur accorderons un ministère spécial et deux Chambres, nous leur concéderons la nomination de tous les fonctionnaires de l'ile, mais seulement en vertu de notre volonté propre, de notre libre arbitre, uniquement guidés par notre conscience collective, par notre puissance patriotique, en dehors de la pression d'une ingérence étrangère offerte dans un moment d'égarement orgueilleux, naturel aux Yankees, ingérence que notre peuple et noire gouvernement libres repoussent également.

Et ce que je dis là est plus qu'opportun, car on a essayé d'attribuer à l'intervention des Etats-Unis cet acte de notre souveraineté et le rappel de Weyler. Je néglige la série des récents événements politiques, ainsi que l'existence des deux critériums contradictoires du parti libéral et du parti conservateur, relativement à Cuba. Libéraux et conservateurs veulent de même les réformes et la guerre ; mais tandis que les conservateurs mettent la guerre avant les réformes, les libéraux placent les réformes au-dessus de la guerre. Le critérium conservateur était représenté en la personne du général Weyler, et le critérium libéral en celle du général Blanco. Les conservateurs, sans exclure un système demi-autonome, déjà formulé discrètement par eux, comptaient sur la force principalement, alors que les libéraux, tout en appréciant l'argument de la guerre, préconisaient en même temps l'autonomie immédiate, radicale et complète. Pour ces raisons de dialectique, Weyler gouverna Cuba depuis le moment où Martinez Campos subit la direction du parli conservateur, et Weyler savait que du jour où les conservateurs tomberaient du pouvoir, privé de l'appui du général Mar tinez Campos, on lui substituerait un général comme le général Blanco. Par conséquent, le rappel de Weyler ne fut nullement dû à l'inlluence des Etats-Unis ; il ne fut rien de plus que le résultat d'un compromis passé entre les libéraux, leur conscience et leur volonté. Le fait de n'avoir pas appliqué dans la guerre de Cuba un critérium unique, le critérium national, et de s'être livré au caprice des factions dans une affaire d'une si haute gravité, a d'abord amené ce remplacement de généraux cubains selon que l'un ou l'autre système de gouvernement triomphait à Madrid, et, ensuite, cette diversité complexe de solutions qui devraient être l'œuvre de tout le peuple, au lieu de n'être que celle d'un parti. Mais, d'une façon quelconque, on peut affirmer que l'ingérence des Etats-Unis n'a rien eu à voir avec le rapport de Weyler.

Et comme le rappel de Weyler n'avait pas pour cause une intervention étrangère, son voyage a atteint les proportions scandaleuses auxquelles s'attendaient les éléments de perturbation si fréquents dans presque toutes les nations d'origine latine. Les adieux plus ou moins empreints de dépit du capitaine général destitué; les résistances mises en jeu pour empêcher le nouveau gouverneur d'être reçu au palais, les manifestations plus ou moins enthousiastes qui ont accompagné le dépari de Weyler ; les honneurs qui lui furent rendus au port d'embarquement, à cause de son titre de général en chef; son voyage à travers les immenses solitudes de l'océan Atlantique; son arrivée solennelle à la Carogne ; son voyage par mer jusqu'à Barcelone en tournant la Péninsule, alors qu'il lui eût été si aisé de se rendre de la Carogne à Barcelone par terre ; son entrée triomphale à Barcelone, tous ces incidents n'ont pas revêtu, heureusement, l'importance exceptionnelle que redoutait le gouvernement et qu'espérait l'opposition. Les hâbleries déplacées du général, si différent en cela des autres généraux de l'Europe; l'échec, par suite, du projet, causé par Romero Robledo, qui avait l'intention de faire de Weyler un chef de parti ; les flatteries du général à l'adresse des carlistes et des républicains qui l'acclamaient,

bien qu'il penchât plutôt pour les premiers; ses conseils au parti conservateur, qui tarde à se réorganiser, insinuant en même temps qu'il ne voulait appartenir à aucun groupe ; son enthousiasme poulies protectionnistes, qu'il accompagnait de vives protestations contre le système des autonomies douanières, tel est le spectacle que nous a offert le voyage du général Weyler et dont les conséquences naturelles ne peuvent encore s'entrevoir, au milieu de la confusion qui règne, par suite des derniers changements survenus dans notre situation politique.

Il ne peut y avoir, en Espagne, de gouvernements présides par les généraux, à la mode antique et historique. L'élément militaire a pu proclamer la République, mais l'élément civil seul a su la diriger à travers les écueils. Ainsi les deux grands partis politiques qui ont gouverné l'Espagne pendant ces derniers lustres ont été présidés par deux grands orateurs parlementaires. Ni le général Martinez Campôs, ni le général Jovellar, les deux seuls militaires qui aient présidé un ministère sous le règne de don Alphonse et sous la Régence, n'ont pu arriver à constituer autre chose que des situations intérimaires. Ni le général Serrano, malgré tous les souvenirs qu'il rappelait, ni le général Lopez Dominguez, malgré toutes les espérances qu'il réveillait, n'ont pu parvenir à créer une situation libérale au milieu des restaurations. Tout ministère présidé par un soldat ne durera pas plus que le récent ministère Azcarraga, à moins que ce général ne soit très populaire et le résultat de la conception publique. Le général Weyler n'a donc nullement besoin de caresser le rêve de présider, dans l'avenir, un ministère quelconque. Et s'il n'est pas qualifié pour présider un gouvernement régulier, à plus forte raison ne le sera-t-il pas pour présider un gouvernement irrégulier, parce que les dictatures militaires, en dépit de certains espoirs, sont devenues impossibles dans notre pays. Pendant les nombreuses guerres civiles que nous avons traversées, au milieu des pronunciamientos qui sont si propices à un pouvoir anormal et révolutionnaire, aucun chef ayant gagné de glorieuses batailles dans des conflits prolongés, n'a osé viser à la dictature, et le général Weyler y pourrait songer?

A l'heure actuelle précisément, un orateur populaire et parlementaire d'un grand talent, M. Moret, apparaît comme le seul arbitre de nos destinées. Tout se plie devant sa volonté. C'est lui qui choisit les nouveaux ministres et créa la situation présente en tendait! la main à ses émules et à ses rivaux. C'est lui qui imposa comme programme île gouvernement son programme de Saragosse et révoqua Weyler pour le remplacer par Blanco, parce que, tandis que le premier incarne la guerre implacable, le second représente la conciliation désirée. C'est grâce à Moret que le Conseil des minisires se prononça si vite pour le projet des réformes cubaines et que la Gaceta oficial se hâta d'en informer le public. Par conséquent, le fantôme de la dictature n'est qu'un rêve ; la vérité est que, si les Parlements ne gouvernent pas, ce sont les parlementaires qui gouvernent. Le retour de Weyler est donc mis au rang des événements qui ne laissent pas «le (race après eux dans le présent et qui sont sans danger pour l'avenir. Moret proclamera

son autonomie politique, économique et administrative, sans autres obstacles que ceux qui pourraient surgir de l'application même de son système qu'il juge préférable [tour Cuba à celui de l'autonomie douanière, seul en vigueur jusqu'ici. Je dois dire en toute franchise que les Cubains ont raison de se plaindre de leur régime douanier, s'ils manquent, à d'autres points de vue, de reconnaissance pour les avantages politiques que nous leur offrons et qui sont bien supérieurs à tous les droits contenus dans les constitutions modernes. Nous les avons obligés à recevoir nos produits péninsulaires et nous ne leur avons pas donné la réciproque avec leurs produits insulaires. Les droits sur le sucre et les alcools notamment,, si l'on ne veut pas voir périr ces industries, méritent la réprobation universelle et un prompt et radical remède.

Et pourtant c'est sur ces points où tout lui donnait raison et donnait raison aux principes qu'il représentait que Moret, dans son projet de constitution autonome, rencontra le plus de résistances. Ces résistances ont revêtu un tel caractère de gravité que beaucoup les supposent de nature à déchaîner la révolution en Catalogne, et la guerre civile dans les défilés de ses montagnes. Je ne puis donc que répéter ici ce que je disais à propos des espérances placées par les perturbateurs dans le retour de Weyler. Les principes démocratiques, inscrits par les républicains, dans la constitution espagnole au prix de tant d'efforts et de tant de difficultés, ont donné au sol national une telle solidité, et à l'air ambiant une telle sérénité qu'il n'y a à craindre ni secousses en bas, ni tempêtes en haut. Les carlistes, avec leur drapeau fleurdelisé, et les démagogues, avec leur drapeau rouge, pourront émouvoir quelques esprits, mais le peuple, en général, reste satisfait de ses libertés et confie le développement de ses intérêts matériels et la recherche des nouveaux progrès à la conscience et à la volonté collective. L'erreur des protectionnistes vient de ce qu'ils croient réalisables par les intérêts les grands sacrifices qui s'engendrent uniquement par les idées. Le privilège de quelques-uns n'intéressera jamais autant que le droit de tous. M. Moret peut très bien permettre à Cuba de choisir ses marchés et d'envoyer ses produits où il lui plaira, jamais les protectionnistes, quand ils élèveraient des protestations, ne déchaîneraient une révolution qui ne peut provenir que d'une erreur de cette réforme érigée avec tant de difficulté, ou d'une frustration des espérances qu'elle aurait fait naître dans le peuple, parce qu'alors le réveil de ce dernier serait terrible. Qu'on donne donc à Cuba la tranquillité qu'on lui a si solennellement promise au moyen du régime autonome, et qu'on ne se préoccupe pas des abdications d'amour-propre qui ont dû être faites, dans ce but, sur l'autel de la pacification. Que l'on se hâte, surtout! Puis, la paix faite, que Dieu nous en récompense, et si elle tarde, que Dieu nous l'impose.

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