‹ La politique expérimentale (volume 2)Chapitre 100 sur 146 · IMPUISSANCE DU RÉGIME PARLEMENTAIRE · texte numérisé non relu

IMPUISSANCE DU RÉGIME PARLEMENTAIRE

et convaincus ; mais les habiles s'empressent de les faire pour rendre meilleures leurs chances de succès. La lutte a ses nécessités ; elle a tout au moins ses entraînements irrésistibles ; les candidats les plus honnêtes les subissent à leur insu : ils cèdent, bon gré, mal gré, aux excitations capiteuses de la concurrence ; ils promettent plus qu'ils ne voudraient tenir, et ils réussissent à ce prix, tandis que les hommes de doctrine quand même demeurent sur le carreau. C'est ainsi que se creuse le sillon de la démagogie ; c'est ainsi que la recherche des lois naturelles de la politique devient de plus en plus difficile, et de plus en plus indifférente aux législateurs, parce que les idées sont plus confuses et les convictions moins arrêtées.

Il ne faut pas qu'on se méprenne sur le sens de mes paroles. Je fais la critique du régime parlementaire, c/està-dire de ce régime dans lequel le parlement est toutpuissant, dans lequel le pouvoir législatif absorbe le pouvoir exécutif ou est absorbé par lui, dans lequel enfin l'omnipotence d'une assemblée ne connaît d'autre contrôle et d'autre frein que la réélection de ses mandataires. Je n'attaque pas le gouvernement représentatif organisé d'après les règles que dictent l'observation et l'expérience. Le régime parlementaire n'existe ni aux États-Unis ni en Suisse. En Angleterre, il a touché Técueil ; le suffrage universel achèvera de l'y briser.

Suffrage universel et régime parlementaire sont deux termes inconciliables ; aussi les députés qui forment chez nous la majorité gouvernementale s'efiorcent-ils de le subjuguer. La lutte se terminera par la ruine de Tun des deux rivaux. Le suffrage universel triomphera; la méthode expérimentale lui fournira des moyens de succès ; elle lui procurera également un exercice salutaire et fé-

cond qu'on demanderait vainement, en France surtout, au régime parlementaire.

C'est que nous possédons à un haut degré une institution qu*on appelle la centralisation administrative, qui suffirait à elle seule, et qui, par suite de la division des partis, est plus que suffisante pour vicier ce régime et en rendre le fonctionnement déplorable (I). Cette institution, M. de Tocqueville Ta bien démontré, est un legs de Tancien régime. Colbert, dont renseignement officiel nous a appris à encenser la mémoire, en fut le grand maître au dix-septième siècle ; Napoléon 1*' la recueillit dans l'héritage de son aïeul Louis XIY, et la rendit plus systématique et plus forte. Les gouvernements qui se sont succédé depuis le premier empire sont loin de l'avoir amoindrie, car ils ont trouvé trop de profit à Tétendre.

Qu'on se figure un immense poulpe dont la tête serait à Paris et dont les nombreux tentacules rayonnant dans toutes les directions couvriraient la France entière de leurs suçoirs. Ces suçoirs extraient du sol la substance nutritive que leur réserve le budget. Par un concours de circonstances qu'il n'y a pas lieu d'énumérer ici, la lutte pour Texistence fait particulièrement désirer aux Français, à ceux-là principalement qui ne se sentent ni assez laborieux, ni assez énergiques, ni assez persévérants pour

(1) En 1869^ à Lausanne, au congrès de la paix et de la liberté, M. Jules Ferry prononçait les paroles suivantes : « Si vous accouplez ces deux choses, le régime parlementaire et la centralisation, sachez que le régime parlementaire, soit sous une république, soit BOUS une monarchie, n'a qae le choix eotre oes deux genres de mort : la putréfaction comme sous Louis-Philippe, ou Tembuseade comme avec Napoléon III. » En 1882, M. Jules Ferry^ devenu président du conseil, répondait à un toast qui saluait sa bienvenue, en buvant à la république parlementaire, (Cité par M. Andrieux^ Souvenirs d'un préfet de poUce^ t. II, p. 132.)

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