CHAPITRE V
DlFnCDLTÉS DE LA MÉTHODE D'OBSERVATION EN POLITIQUE. GOMMENT LA SIMPLE OBSERVATION EST INSUFFISANTE.
Les fils conducteurs des ligues télégraphiques sont presque constamment parcourus par des courants électriques de natures diverses. De ce nombre sont les courants terrestres ou telluriques, variables de sens et d'intensité. Quelle est la cause de ces derniers courants? Cette recherche a mis à Tépreuve la sagacité d*un grand nombre de physiciens.
M. de la Rive en rattache la production aux aurores boréales; M. William Ellis, aux taches du soleil; MM. Ayrton et Perry, aux tremblements de terre et aux éruptions volcaniques ; le P. Secchi, aux tempêtes et aux grandes bourrasques ; M. Cromwell Yarley, aux changements de temps; M. Montigny, à la scintillation des étoiles; M. Nasworthy, aux nuages qui passent devant le soleil; M. J.-S. Adams, aux mouvements diurnes de la lune; M. Banker, aux variations de température de Toxygène de rairO).
Il 8*agit ici d'un simple phénomène de physique, et pourtant, le déterminisme en est si difficile que des savants sérieux ont tous des opinions différentes. Combien cette difficulté ne s*accroît-elle pas quand on étudie les manifestations de la vie et surtout le mouvement des sociétés hu-
(1) M. E.-F. Blavier, Élude des courants ielluriques.
maincs? Dans ce dernier cas, les circonstances qui accompagnent chaque événement sont nombreuses ; les faits ont entre eux des liaisons enchevêtrées. Gomment ne pas confondre de simples coïncidences avec des rapports de causalité? N'est-on pas exposé bien des fois à considérer comme corrélatifs des faits qui ne sont que concomitants?
Ainsi, la méthode d'observation se heurte en politique à un obstacle considérable : la complexité des phénomènes.
A cette difficulté objective viennent s'ajouter des difficultés subjectives dont il est aisé de se rendre compte. Il serait superflu d'insister sur plusieurs d'entre elles. N'estil pas évident que l'intérêt, la passion, le caractère, la classe, la position sociale, l'éducation, le milieu, la nationalité, la secte religieuse, le parti politique influent sur l'observateur et modifient sa manière de voir et déjuger? Le daltonisme existe pour les études sociales comme pour les couleurs. On peut appliquer à ces études le mot de Zola : « L'œuvre d'art est un coin de la nature vu à travers un tempérament. »
Il importe de comprendre que l'état mental de l'observateur est une difficulté subjective, dont il a rarement conscience, et qui est une source d'opinions contradictoires. Cet état mental a des origines diverses ; les dispositions héréditaires y jouent un grand rôle. C'est surtout pour les vaincre que les découvreurs de vérités ont à multiplier leurs preuves, à présenter leurs arguments sous mille formes, qu'ils ont surtout besoin du temps pour modifier, à l'aide d'impressions répétées, les cellules cérébrales du public.
Si deux personnes entrent dans une chambre dont l'atmosphère est plus chaude que Tair extérieur, elles percevront des sensations différentes: l'une éprouvera du bien-
DIFFICULTÉS DE L'OflSERVATIOiN . 8S
être, Tautre se sentira mal à l'aise. Leur tempérament particulier sera l'échelle servant à la mesure de leurs sensations.
De même notre état mental est Téchelle qui sert de mesure à nos jugements. Il n'était pas le même pour ces chrétiens naïfs du moyen âge assidus aux représentations des mystères et pour les encyclopédistes. Quels sont les hommes ou les femmes de la Résolution qui se seraient écriés avec l'évêque-courtisan Bossuet : « 0 rois, vous êtes des dieux ! » ou qui auraient écrit, comme M"* de Sévigné, au lendemain des massacres des Gévennes : « Les dragons ont été très bons missionnaires ! »
Il existe encore parmi nous, sous d'autres apparences, des hommes du siècle de Louis IX et de Louis XIY. Le droit divin des princes a ses partisans. Si, par un de ces revirements du sort auxquels le défaut de méthode expose les peuples, le comte de Ghambord était devenu roi de France^ nul doute qu'il eût rencontré sur le chemin de la cathédrale de Reims des scrofuleux à guérir. Durant Thiver rigoureux de 1881, on craignait la débâcle de la Loire; révoque d'Angers et son clergé allèrent en procession exorciser la banquise; il se trouva des fidèles pour les accompagner.
Les hommes les mieux doués, les plus instruits, les plus éminents, ont deux échelles de mesure dans leur cerveau ; chacun de nous y a un trou quelque part. A ce point de vue, le mot de Garlyle, que sur dix hommes il y a neuf fous, est plus que vrai. Ghez presque tous un défaut d'équilibre existe ; il ne faut pas avoir vécu longtemps dans les assemblées publiques pour en être convaincu.
Les exemples abondent d*ailleurs.
Kepler croyait à l'influence des astres sur la destinée; il tirait des horoscopes moyennant salaire. Wallenstein le
POLIT. EXPÉR. 3
8« Lk MÉTHODE.
prit à son service ; mais il était trop grand savant pour être bon astrologue ; il mécontenta son maître sévère et fut remplacé par le Vénitien Seni. Dans Descartes, géomètre, physicien^ anatomiste, inventant sa métaphysique, on retrouve Télève des jésuites de la Flèche, comme dans M. Renan, demeuré mystique, on retrouve l'élève du séminaire d*Issy. Auguste Comte avait été élevé par une mère catholique qu'il aimait beaucoup, et, lui qui prétendait émanciper la pensée humaine, fondait la religion de l'humanité (1).
Et cependant les savants avisés tâchent de se conformer à la règle fondamentale donnée par Descartes : le doute. Douter, c'est faire table rase de toutes les connaissances qui ne sont pas scientifiquement, c'est-à-dire objectivement démontrées. Combien sont assez forts pour réaliser ce doute en leur esprit? Combien sont assez préparés par une disposition naturelle? Stuart Mill déclare qu'il ne se rappelle pas avoir jamais possédé la moindre croyance théologique ; il obéissait donc sans effort à ce précepte de Diderot, qu'énoncèrent, parait-ii, ses dernières paroles : « Le premier pas vers la philosophie, c'est l'incrédulité. »
Mais la plupart du temps le doute, l'incrédulité philosophique ne sont qu'à la surface ; au fond sont les dispositions héréditaires, les préjugés acquis qui couvent sous le doute, comme autant de feux sous la cendre, pour s'y conserver et se rallumer un jour.
Ainsi, d'une part, la complexité des faits à observer; de l'autre, l'état mental de l'observateur sont pour la mé* thode de formidables écueils. Le Play et Jean Reynaud parcourent ensemble, en un voyage d'études, les pays al-
(l).Chap. xxxvi.