DIFFICULTÉS DE L'OBSERVATION. SI
lemands et slaves. Ils ont reçu la même instruction ; ils suivent la même carrière ; ils visitent en même temps les mêmes lieux et s'assoient aux mêmes foyers ; les faits se montrent à leurs regards dans des circonstances identiques. Ils rentrent en France et tirent de ce qu'ils ont vu des conclusions diamétralement opposées qui ne se concilieront jamais.
L'observation est comme l'histoire ; on lui fait dire tout ce que Ton veut. Elle n'est souvent qu'un instrument de torture appliqué aux faits pour les faire parler dans le sens désiré. Mis à la question avec adresse, ceux*ci fournissent les réponses désirées à ceux qui les invoquent^ comme faisait l'oracle de Delphes entre des mains habiles*
L'observation prend quelquefois des formes positives i c'est lorsque les faits observés sont susceptibles de se traduire par des nombres . La statistique est, dans beaucoup de cas, la meilleure, même la seule preuve, que les économistes puissentinvoquer à l'appui de leur thèse, et ils s'en servent avec succès. Mais les chiffres jouissent d'une double propriété : ils sont rigides par eux-mêmes, élastiques par les groupements qu'on en fait, de telle sorte que, chaque jour, au parlement, à propos de la plupart des lois, nous les entendons invoquer, en des sens opposés, par les partisans et les adversaires des projets en discussion (1).
Un des problèmes sur lesquels il importe le plus de faire
(1) Je ne parle pas des erreurs de la statistiqae, dues à la manière dont les nombres en sont fournis. Les renseignements ofiQcieU sont pris par des commis inconscients et indifférents pour la plupart, et, en les acceptant, on est obligé de supposer, ce qui n'est pas vrai, que lets erreurs se compensent.— Autre exemple. Le commerce extérieur est évalué d'après les bases arrêtées par la commission des valeurs de douanes. Or les prix des marchandises varient constamment, de telle sorte que la réalité peut différer beaucoup de l'apparence.
ta lumière, parce qu'il touche étroitement à la richesse des nations, est celui du libre échange. Eh bien! combien de fois, depuis les tournois oratoires entre M. Rouher et M. Thiers, les chiffres ont-ils été présentés à nos législateurs avec des significations différentes, si bien que, un quart de siècle après le traité de commerce de 1860, des artifices de calcul, secondés par l'ignorance publique et les compétitions électorales, nous ont fait rétrograder vers un système protecteur qui affamera les populations et ruinera l'industrie française?
Concluons de ce qui précède que l'observation est insuffisante, même avec le secours de la statistique, pour la recherche et la démonstration des vérités sociales. L'emploi en est cependant indispensable, nous diroiis en quoi tout à l'heure ; mais, réduits à ce seul outil, les chercheurs ne trouvent pas. C'est pourquoi la méthode déductive reste encore maîtresse du terrain. Elle est d'une application facile; elle se prête avec souplesse à la démonstration ; elle fournit en abondance des arguments à la critique; elle est enfin le triomphe des avocats, qui sont peut-être les hommes les moins préparés par leurs aptitudes professionnelles à comprendre les lois sociales, mais qui sont, en revanche, les plus habiles à manier le syllogisme.
Convaincu de l'insuffisance de l'observation en politique, j'ai cherché comment on pouvait la compléter, et ici encore j'ai trouvé qu'il fallait se rapprocher des procédés de la science.