LES PROGRÈS PARTIELS. SI
Comment ces hommes si semblables étaient plus séparés qu'ils ne l'avaient jamais été en petits groupes étrangers et indifférents les uns aux autres (i). »
Ces deux phrases expliquent peut-être pourquoi la Révolution a pu si facilement détruire et si difficilement rebâtir. Pour la reconstruction, il ne saurait exister trop de diversité dans les aptitudes. De même qu'un édifice n'est pas construit seulement par des maçons, de même la constitution française qu'il reste à trouver ne sortira pas d'un seul moule cérébral.
Napoléon I" voulait avoir son université, comme il avait son armée, sa magistrature et son clergé; il voulait êlre le grand maître de renseignement, comme il était le général en chef et le grand juge, et aspirait à devenir le grand prêtre. Les programmes, les méthodes, les diplômes, les brevets, sans parler du choix des professeurs, concoururent à créer l'uniformité. Elle fut peu à peu poussée si loin qu'un ministre se vantait de ce qu'à la même heure, dans tous les lycées de France, les élèves d'une même classe rédigeaient le même thème latin. Qu'en est-il résulté? Pour ne parler que de l'enseignement supérieur, tandis qu'Oxford et Cambridge en Angleterre, Yale et Harward aux États-Unis, rivalisent de zèle et prospèrent à l'envi, nos groupes de facultés semblables, nos dix-sept académies soustraites à la concurrence, privées d'émulation, dominées par le préjugé et livrées à la routine, se sont effacées peu à peu, disparaissant presque devant TAcadémie de Paris, qui n'a plus à lutter qu'avec l'étranger.
On ne réussit pas mieux à vouloir établir des moyennes en politique que des moyennes en savoir ; car la nature ne fait pas de moyennes. Elle crée des individus différant
(1) Alexis DE ToGQUEViLLE, rÀHcien Régime et la Révolution, chap. viii et ix.
tous les uns des autres ; bien gouverner, consiste à utiliser ces dissemblances et non à les comprimer.
L'unité n'est pas Tuniformité. Toute unité n'est qu'une résultante de forces ; aucune n'échappe à cette loi, pas même celle que l'on a si longtemps regardée et que certains psychologues regardent encore comme l'unité indivisible par excellence, pas même le moi. L'unité du moi est une résultante; les physiologistes le proclament et l'expliquent ; pour le démontrer^ ils disposent de preuves nombreuses à ajouter à l'histoire de Félida (1).
En résumé, la méthode expérimentale est justifiée par les principes tirés de l'observation de la nature.
( t ) « Il en est du moi humain ce qu'il en est de l'eau et de la lumière ; son unité simple est une illusion ; le moi humain est une résultante. Ce que le prisme a fait pour la lumière, et l'électricité vol taïque pour l'eau, ce sont les maladies nerveuses et les accidents qui le font pour le moi humain. Les maladies nervefudes font l'analyse du moi ; la guérison le recompose. Les maladies font même plus : elles modîGent les éléments du moi si profondér menl que le moi normal se change en un autre moi. La résultante des éléments nouveaux fait place à la résultante des éléments modifiés. » (M. Emile Perrière, Udme est la fonction du cerveau, chap. VI.)