LE SECHET DE NAPOLÉON
D’autres affirment, et c’est peut-être le plus grand nombre, •<pie Napoléon voulut fondera son profit la domination uni versclle. Ainsi il ne devait être content qu’après avoir soumis l’Europe, la Russie, l’Angleterre, puis l’Orient, l’Inde, la Chine. Cependant on ne note de sa part aucun dessein sur la Chine, ni sur l’Amérique, à moins d’y rattacher l’expédition de la Louisiane, tôt abandonnée. Le terme de domination universelle est vagqe ; il laisse autour du nom de Napoléon celle brumeuse auréole « qui enchaîne la multitude et lui plaît » ; il ne pénètre pas d’une suffisante clarté le secret impérial ; il ne permet pas de définir sa politique.
Puis le problème st serré de plus près. Quelques-uns estiment que p: ptout Napoléon a voulu atteindre l’Angleterre ; elle fut comme son cauchemar, il la voulut partout écarter de son chemin. 11 ,e conquit l’Europe que pour soumettre l’Angleterre, dit A ^.Seeley. S’il en était ainsi, il faudrait avouer que Napoléon so conduisit souvent comme un halluciné.
AI. Seeley estime que cette idée d’écraser l'Angleterre sous le poids de toute l’Europe était une folie; nous estimons que la politique de Napoléon n’est pas toute expliquée par celte folie1.
i. Cf. Seeley, Courte histoire de Napoléon 1er, trait. Baille, p. 333, 35ç). — Cf. encore C. Buchholz, Die Napoleonische Weltpolitik und die Idée des J'ranzôsisch-russischen Blindes, rlans Preussische Jahrbücher, juin 1896, p. 388-3<)o. Cet historien très distingué, reprenant et complétant les opinions de Ranke, pense aussi que la lutte contre l’Angleterre fut « la tâche de la vie » de Napoléon, « seiner Lebensaufgabe ». Il y voit la lutte de deux grands tempéraments historiques : l’esprit classique romain représenté par Napoléon, et la civilisation commerciale et industrielle, représentée par l’Angleterre germanique. L’un est le passé, l'autre l’avenir. — L idée est ingénieuse et capable surtout de séduire les lecteurs germaniques, comme celle de M. Seeley est faite pour caresser agréablement l’amourpropre britannique. Outre que l’idée de M. Buchholz nous paraît incomplète, comme nous le dirons plus loin, elle s'inspire trop de la situation actuelle du monde, un siècle après Napoléon ; elle juge l’Empereur avec des opinions actuelles ; l’Angleterre ne représentait pas, au commencement du xixe siècle déjà, la civilisation industrielle et commerciale. Elle n’avait pas cet incomparable rôle, que l’Allemagne lui dispute aujourd’hui, et Napoléon ni ses contemporains ne lui ont attribué une pareille importance. L opinion de M. Buchholz est une opinion philosophique, peut-être juste, un coup d’œil très pénétrant et sagace sur le développement général de la civilisation, — ce n'est pas une explication historique de la politique de Napoléon.
Eli quoi ! Quand il se fil roi d’Italie, c’était pour atteindre l’Angleterre? Quand il détruisit le Saint Empire Romain Germanique, quand il fonda la Confédération du Rhin, quand il ressuscita la Pologne, quand il annexa les provinces illyriennes à son empire, quand il alla à Moscou, c’était pour atteindre l’Angleterre? — Cela n’est pas croyable. Certes l’Angleterre fut sa plus constante et sa plus redoutable ennemie; certes la politique de l’Angleterre en ce temps fut uniquement anti-napoléonienne ; mais la politique de Napoléon ne fut pas uniquement anti-anglaise. Il éleva ses conceptions politiques bien au-dessus de la pensée de ruiner l’Angleterre ; il voulait la réduire à reconnaître sa puissance en Europe, mais ce n’était qu’une partie de son dessein, ce n’en était pas le tout. Il ne faut pas étudier Napoléon avec nos idées actuelles ; il faut s’abstraire autant que possible de notre milieu contemporain où l’Angleterre tient une telle place sur le globe qu’on peut la croire occupée de réaliser à son tour un projet de domination universelle. Il n’en était pas de même au commencement du xixe siècle ; on n’attribuait même pas une importance capitale, comme nous le faisons aujourd’hui, aux décisives victoires qu’elle venait de remporter sur la France dans l’Inde. Napoléon l’a sans cesse rencontrée sur son chemin ; elle l’a obstinément harcelé, et finalement arrêté ; mais ce n’était pas elle qu’il poursuivait ; elle était son obstacle, elle n’était pas son but. Il est vraisemblable que, s’il avait voulu seulement abattre l’Angleterre, il aurait attaqué directement l’Angleterre ; s’il avait fait sur mer la dixième partie des efforts qu’il a faits pour conquérir l’Europe, il aurait eu plus de chances de réduire son éternelle ennemie. Mais au contraire il fut vaincu par elle en grande partie parce qu’il ne s’occupa pas assez d’elle, parce qu’il lui tourna presque toujours le dos, en s’enfonçant vers l’Orient.
Et c’est pourquoi M. Emile Bourgeois a cherché le secret de Napoléon dans la question orientale. L’éminent historien entend par là les pays du Levant, l’Egypte, la Syrie, la Turquie, et peut-être au delà le chemin de l’Inde. Car le mot Orient est de signification assez vaste et laisse autour du nom de Napoléon ce vague, cette auréole, dont il aimait à s’enve^
l’opimon des contemporains
lopper. Et d’ailleurs M. Bourgeois estime, d’après les documents, que Napoléon a été incessamment préoccupé de la pensée de partager l’empire ottoman avec la Russie seule, ou avec l’Autriche et la Russie ; et au contraire il nous semble résulter, de l'étude que nous venons de parcourir, qu’il a tout fait pour empêcher le partage turc, qu’il a réussi à le retar der et qu’en fait il a sauvé l’intégrité de la Turquie, puisque la Moldavie et la Valachie, qu’il abandonnait à la Russie en 1808, furent rendues par la Russie à la Porte en 1812, par le traité de Bucharest. Tout le secret de l’Empereur ne nous paraît pas avoir été dans le partage de l’empire ottoman. Aussi bien, s’il en avait été ainsi, pourquoi la fondation de la Confédération du Rhin, pourquoi l’annexion de l’Espagne et du Portugal, pourquoi l’écrasement de la Prusse? La Prusse en particulier ne barrait pas à Napoléon le chemin de l’Orient.
Cependant cette dernière hypothèse parait beaucoup plus concluante que toute autre. 11 est certain qu’elle explique presque tous les faits de la politique napoléonienne, que par conséquent elle semble être la véritable voie à suivre, et c’est en suivant les indications fournies par M. Bourgeois que nous voudrions ici chercher à notre tour le secret de Napoléon, produire une nouvelle hypothèse.