‹ La Politique Orientale de NapoléonChapitre 178 sur 201 · Cf. plus haut, p · texte numérisé non relu

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les contemporains de Napoléon ne prenaient pas leur parti du partage ottoman avec autant de facilité que les historiens de notre temps.

« Pour prévenir cette catastrophe, conclut notre auteur, il ne faut ni abandonner l’empire ottoman à son triste sort, ni songer à le maintenir dans l’état où il se trouve maintenant ; car, dans l’un ou dans l’autre cas, sa chute est inévitable ; il tombera infailliblement au pouvoir de la Russie... Pour prévenir la chute de cet empire, il faut l’organiser ; mais, pour l’organiser, il faut réformer le système de son gouvernement. C’est cette gloire qui appartient au génie créateur du plus grand des héros. »

Et, considérant que les causes de la désorganisation de l’empire turc sont dans la « diversité de ses éléments hétérogènes », dans sa « division géographique en États européens et asiatiques, dans sa division politique en deux peuples, l’un dominant, l’autre sujet, musulmans et non-musulmans, l’un oppresseur, l’autre rebelle en toute occasion », Codrika propose deux moyens de le réformer.

On pourrait séparer l’empire turc en deux empires, l’un asiatique, l’autre européen ; maintenir le gouvernement théocratique dans l’empire d’Asie ; donner à l’autre un prince chrétien allié de la France, « un des princes de l’auguste famille impériale », ou, à son défaut, un prince de Wurtemberg, de Bavière ou de Bade ; annexer l’Égypte à la France; organiser la Barbarie sous le gouvernement d’un seul bey : le tout sous la garantie suprême de l’empereur îles Français. — Le premier, de la famille ottomane, aurait sa capitale à Bagdad, avec le titre de calife ; alors il serait réellement grand et incomparablement puissant : « car l’étendue disproportionnée des États éparpillés de la Turquie est une des causes principales de son affaiblissement et de sa ruine ; il en est de cet empire comme de ces corps disproportionnellement organisés auxquels il faut ôter les parties malades pour conserver le reste en vie... L’Egypte, sous la domination du plus grand monarque de l’Europe, deviendrait l’entrepôt universel de tout le commerce de l’Asie et de l’Europe. Et l’empire de Constantinople, sous la puissante

l’opinion des contemporains

garantie de la France et sous l’administration d’un prince sage et éclairé auquel on donnerait le Litre d’empereur des Grecs, deviendrait une puissance respectable à ses voisins, utile à ses alliés et digne enfin d’être comptée parmi les titres glorieux de son illustre fondateur ».

M. d’Hauterive, qui adoptait quelques-unes des idées de Codrika, dans un rapport adressé plus tard à l’Empereur, estimait sans doute ce moyen au moins chimérique, car il ne retenait que l’autre, beaucoup plus réaliste et pratique en effet. Il consistait à donner satisfaction aux désirs d’autonomie des diverses provinces chrétiennes, en formant autant •de gouvernements qu’il y avait de pays rebelles : il fallait organiser l’administration de la Moldavie et de la A alachie d’une façon définitive, fonder une principauté grecque de Morée, une autre de la Grèce continentale jusqu’aux Thermopyles, un gouvernement général chrétien des Iles et des Cycladcs. « Les Grecs ainsi ne seront plus des esclaves, mais des sujets fidèles. » Ailleurs la Bulgarie, la Serbie, l'Albanie, la Bosnie avaient une indépendance réelle : « dans l’état actuel de la Sublime Porte, la souveraineté de cette puissance est purement et simplement idéale et imaginaire ; quant au fait, elles sont exposées au fléau destructeur de l’anarchie la plus complète ». Il fallait organiser cette anarchie: nommer Pasvan-Oglou gouverneur à vie de la Bulgarie, sous la garantie de la France ; il fallait instituer l’autonomie de la Serbie, établir l’Albanie sous le gouvernement d’Ali-pacha ; la Roumélie, en grande partie turque, demeurerait gouvernée directement par la Porte, par l’intermédiaire de l’un de ses principaux ministres.

Pour faire ainsi aisément sortir l’ordre du désordre, <( pour effectuer cette réforme salutaire dont la gloire est sans doute réservée à ce génie surnaturel de l’empereur des Français, je pense, terminait Codrika, qu’il est nécessaire que Sa Majesté Impériale et Royale, en qualité d’allié naturel de la Sublime Porte et de Restaurateur de l’ordre public de l’Europe, daigne prêter sa haute et puissante médiation pour conclure entre la Porte ottomane et ses Etats un Acte solennel de Médiation, par lequel les limites et la constitution du

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gouvernement de chaque province, les droits du souverain et ceux du pacha ou du prince gouvernant, les droits de propriété et la sûreté individuelle des sujets gouvernés soient irrévocablement établis ; par ce même acte seraient fixés et statués, dans les plus grands détails, la forme d’élection, de nomination et de révocation des gouverneurs, les devoirs et la durée de leurs fonctions, les tributs ordinaires et extraordinaires à acquitter ». En échange du service qu’aiusi la France rendrait à la pacification et à la régénération de son empire, la Sublime Porte renouvellerait en les améliorant les Capitulations d’autrefois, et la France reprendrait pour longtemps dans le Levant son ancienne prépondérance commerciale et morale, dans le plus grand intérêt de la civilisation.

Ce qui, dans un pareil plan, pouvait plaire à Napoléon, c’était l’accord où il se trouvait avec la réalité des faits et le parti qu’il permettait de tirer de la dissolution fatale et déjà commencée de l’empire ottoman. C’était aussi le contraste qu’il faisait avantageusement avec les desseins poursuivis par la Russie depuis Catherine II : la Russie prétendait délivrer les sujets grecs du sultan en les arrachant à la domination de celui-ci ; la France assurerait la délivrance des sujets chrétiens du sultan, leur entente harmonieuse avec leur souverain, sous la haute protection de l’Empereur. Cela se conciliait bien avec la réforme militaire encouragée en Turquie depuis le xvme siècle par les agents diplomatiques de la France, avec le protectorat maintes fois exercé par eux sur le gouvernement de Constantinople ; c’est une politique que la France devait reprendre encore plus tard, après la guerre de Crimée. Ce n’est pas à dire cependant que ce fut la pensée exacte de Napoléon Ier ; on affirme seulement pour le moment que ces idées attirèrent l’attention des rédacteurs ordinaires de ses desseins politiques.

Un M. La Rue d’IIéricourt présentait dans le même temps à Talleyrand un autre projet : la Turquie serait partagée entre deux empereurs, l’un séculier, l’autre ecclésiastique, « comme au Japon ». La maison ottomane, actuellement menacée de ruine, « sa succession étant dès lors assurée, en

l’opinion des contemporains

serait très heureuse ». L’Europe aussi serait heureuse de voir « régénérer ainsi ces incommodes voisins qui ne cultivent rien et qui nous donnent la peste ». Ces contrées redeviendraient « une charmante portion du globe ». — <; Jérusalem en soupire ! Ce lieu révéré serait un présent bien précieux à faire au Saint-Père, que Sa Majesté Impériale et Royale aime tendrement1. » En un mot, tout le monde serait content ; on pourrait appeler ce projet le projet sentimental. Il n’est pas parmi les plus sérieux.

En arrivant à Constantinople, Sébastiani, parlant à Talleyrand du nouveau patriarche qui venait d’y être intronisé, le disait disposé à travailler à l’union des églises grecque et latine : « opération qui n’est pas impossible, ajoutait-il, à laquelle l’Empereur pourrait songer et qui serait un bon moyen de chasser les Russes de tout l’Orient. 2 »

Quelques mois plus tard, de Varsovie, Talleyrand écrivait à dTIaulerive : « Je ne crois pas que quelque chose puisse relever la puissance ottomane; elle est, à mon sens, perdue; et la question est de savoir quelle portion la France en aura dans le partage qui nécessairement (Talleyrand souligne lui-même ce mot) doit être l'ail de nos jours. Je trouve tout bien parce que je trouve toute diversion excellente, quelque peu importante qu’elle soit. Aveuglément ou non, ni l’Autriche, ni la Prusse, ni la Turquie même, ni l’Angleterre, ne veulent plus de l’empire ottoman3. » On sait, par le Mémoire que Talleyrand adressait à l'Empereur en octobre i8o5, qu’il était d’avis de pousser l’Autriche vers le Danube et de lui donner une part de l’empire turc, afin de la mettre en rivalité avec la Russie et de rejeter celle-ci sur l’Asie et l’Inde.

Cependant, après quelques jours seulement, de Varsovie encore, le 3i janvier 1807, il écrivait à d’Hauterive, à propos de quelques tentatives de négociations : « Mon cher d’Hauterive , le principal objet est de faire sentir que

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