Mémoires de Talleyrand
NAPOLEON EMPEREUR
comme une puissance barbare, étrangère à l’Europe, et qu’il avait la mission de tenir à l’écart du monde civilisé. C’était l’opinion de beaucoup de ses contemporains ; c’était, on l’a vu dans les pages précédentes, l’opinion du comte d’Hauterive. L’Empereur écrivait le 29 janvier 1807, dans un message au sénat, daté de Varsovie : « Nous avons ordonné que le rapport de notre ministre des relations extérieures sur les dangers de la Porte Ottomane fût mis sous vos yeux... Qui pourrait cal 1 durée des guerres, le nombre de
campagnes qu’il t in ’t faire un jour pour réparer les malheurs qui résulter ;ie' de la perte de l’empire de Constanti nople, si l’amou àche repos et les délices de la grande
ville l’emportaie «.s conseils d’une sage prévoyance?
Nous laisserions, nos neveux un long héritage de guerres et fie malheurs. L? tiare grecque relevée et triomphante depuis la Baltique jus/ à la Méditerranée, on verrait, de nos jours, nos provinces , "'uées par une nuée de fanatiques et de barbares. Et si, dans cette lutte trop tardive, l’Europe ci\ilisée venait à périr, cette coupable indifférence exciterait justement les plaintes de la postérité et serait un titre d’opprobre dans l’histoire1. »
Sans doute le ton ne fut plus le même à partir de Tilsit ; et les termes de la plus cordiale amitié furent alors échangés entre les deux empereurs. Mais Napoléon n’embrassait-il pas \lexandre pour le mieux contenir? Il obtenait en somme par des caresses ce qu’il voulait, l’écrasement de la Prusse, l’évacuation de la Méditerranée par les Russes; il ne sacrifiait même pas l’idée de 1 intégrité cle l’empire ottoman, puisque le tsar promettait l’évacuation aussi des principautés de Moldavie et de Valachie. Il ressort nettement de l’examen des faits que, si Napoléon a quelquefois parlé du partage ottoman, il ne l’a jamais en rien favorisé, qu’au contraire il a en réalité arrêté les Russes sur le chemin de Byzance. Il est douteux qu’il ait jamais voulu consentir au démembrement de la Turquie.
Mais puisque la Turquie était unanimement alors consi-
1. Message au Sénat, 29 janvier 1807: Corresp. de Napoléon , 11722. — Moniteur du 18 février.
dorée comme perdue, que ses continuelles révolutions paraissaient les signes avant-coureurs de sa remise, qu’est-ce que Napoléon pensait donc en faire?
11 pensait la prendre pour lui tout entière, ou presque tout entière, directement ou indirectement. Il voulait l’absorber dans son Empire, sous une forme quelconque. 11 voulait réunir l’empire d’Orient à l’empire d’Occident qu’il avait restauré. Empereur, il voulait réaliser toute la signification de ce titre. Était-il donc plus* difficile de restaurer l’ancien empire d’Orient que l’empire d’Occident? Pour faire l’empire d’Occident et reprendre la puissance de Charlemagne, il avait fallu détruire le Saint Empire romain germanique, écraser l’Autriche et la Prusse, et le résultat avait été la domination de l’Allemagne et de l’Italie. En quelques coups d’épée, Napoléon avait atteint et dépassé les frontières de l’empire de Charlemagne, et l’on sait qu’il aimait à se dire l’héritier du grand Empereur. Et il n’était encore qu’au commencement de sa carrière impériale.
Comment n’aurait-il pas été tenté de reprendre aussi l’empire d’Orient. L’empire ottoman était-il donc plus redoutable que le Saint Empire des Habsbourg ? Il l’était beaucoup moins ; il était comme une proie qui n’attendait que le ravisseur. Successeur de Charlemagne, Napoléon pouvait l’être aussi de Constantin. Alors seulement il eût été vraiment l’Empereur.
Il faut nous abstraire de nos définitions contemporaines ; il y a de nos jours parmi les maîtres de la terre un si grand nombre d’empereurs que le mot a perdu sa signification véritable. Mais dans la pensée des contemporains de Napoléon, il ne pouvait y avoir qu’un empereur; l’empereur était le souverain, le maître unique des autres princes. C’était la tradition classique, venue, à travers les siècles, des temps de l’empire romain.
Et Napoléon, par sa naissance, par ses origines, par tous les caractères de son génie, tout pénétré du sentiment de l’ordre, de la passion de l’unité, était véritablement un Romain. Ces dispositions naturelles étaient fortifiées en lui par le milieu. La génération à laquelle il appartenait était tout
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imprégnée de l’esprit classirpie ; elle 1 appliquait à tout, aux lettres, aux arts, à la politique, aux formes mêmes du langage. On construisait des palais, des colonnes, des arcs de triomphe à la façon des Romains ; on empruntait aux Romains les plus nobles inspirations de la sculpture et de la peinture ; on représentait les Sabines, le Serment des Horaces. David, pour peindre le sacre, dissimulait les formes gothiques de Notre-Dame sous des colonnades et des tentures classiques. On reparlait de Tribunat, de Sénat, de Consuls ; on construisait une Rome nouvelle sur les ruines de la Révolution. Il n’y avait qu’à suivre cette pente pour aboutir à la Rome impériale. Le Consulat conduisait à l’Empire, et l’Empire, poulies Romains, c’était l’unité de domination assurée par le prestige militaire des aigles. L ’lmperator, c’était le vainqueur montant au Capitole, tête du monde. Napoléon noua autour de son front le diadème impérial, conçut en sa pensée l’ambition de toute la fonction impériale ; par son profil net, son menton volontaire, son regard hautain, sa face glabre et ses cheveux tondus, il était le type de l’empereur. Il voulut être l’Empereur.
11 le fut vraiment, autant qu’il était possible de l’être, plus qu’il ne paraissait possible de l’être au milieu des temps modernes. Il y avait trois empereurs à la bataille d’Austerlitz ; Napoléon vainquit les deux autres. Il détruisit le Saint Empire, vieux de plus de huit siècles, et saisit son héritage; il prit l’Italie ; il eut comme Charlemagne la couronne de 1er des rois lombards ; il respecta encore un temps le pape; comme Charlemagne il étendit déjà son empire jusqu’à la mer Adriatique et à la mer Ionienne. Il prit l’Allemagne; il fut je protecteur de la Confédération du Rhin ; il en porta la frontière à l’Elbe. Il écrasa la Prusse, qui osait arrêter ses destinées impériales ; il redressa la Pologne sous le nom de grand-duché île Varsovie; il en fil une marche militaire de son empire ; l’ancien empire d’Occidenl avait aussi des marches aux confins de la barbarie. Il ne refit point la nation polonaise; il ignora les droits des nationalités, il prétendit les broyer dans l’unité impériale; car il ne fut pas de son temps, et c’est pourquoi lui-même il fut ensuite brisé.
Empereur romain, il voulut régner sur la Méditerranée qui fut jadis un lac romain ; il eût voulu, lui aussi, l’appeler « mare nostrum ». Donc il voulut l’Orient. Il avait Aix-la- Chapelle'. Il voulut Constantinople, alors seulement il serait l'Empereur, et non pas seulement un empereur. Dans le même temps, comme le couronnement de son ambition, il voulut Rome ; il la prit. Désormais il dépassait Charlemagne, qui avait laissé le pape à Rome. Il dépouilla le pape ; il transporta les archives pontificales à Paris. Du temps de Constantin, le pape était l’humble serviteur de l’Empereur, recevait de lui l’investiture de sa fonction, ne brisait point de ses prétentions la majestueuse unité impériale. Il demanda pour un second mariage la main d’une grande-duchesse russe; c’était une faiblesse personnelle; il eût été plus fier d’épouser une grande-duchesse qu’une archiduchesse, fille d’un empereur déchu ; peut-être songeait-il à rallier à sa cou ronne les orthodoxes de l’Orient, à s’approprier quelquesuns des droits historiques des tsars sur Sainte-Sophie. Rebuté, il épousa la fille de l’Empereur; il fut content, le jour du mariage, que le chancelier autrichien Metternich portât la santé du roi de Rome; il y vit une abdication anticipée de tous les droits des Habsbourg à l’Empire, une confirmation des résultats d’Austerlitz. Son fils, le roi de Rome, fils d’empereur, petit-fils d’empereur, lui succéderait plus naturellement à l’Empire.
Tout occupé de ces pensées antiques, d’ailleurs brillamment renouvelées, il ne fil rien directement contre l’Angleterre. Elle ne rentrait pas dans le cercle de l’activité impériale. En cela encore, il n’était pas de son temps, et devait être vaincu .
Comment aurait-il partagé l’empire ottoman avec la Russie ? L’empire ottoman était sa chose à lui, son bien réservé, puisque c’était l’empire d’Orient ? Comment aurait-il pu fonder une alliance sincère et durable avec le tsar, qui voulait aussi être empereur d’Orient ? Selon la conception classique, il n’y a pas de place dans le monde pour deux empereurs : ce serait une monstruosité politique, une sorte d’hérésie.
Et Napoléon fut en effet un solitaire, il n’eut jamais d’al-
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lié, au sens vrai du mot ; il n’y eut pas, de son temps, d’alliance franco-russe ; il y eut une combinaison franco-russe, que l’Empereur tenta de concilier avec une combinaison franco-turque et une combinaison franco persane.
De tousses moyens, il écarta la Russie de Constantinople. Il redressa quelque peu la Turquie, tenta de la réformer, en attendant qu’il fut prêt à régler ses destinées. Il retint la Russie le plus longtemps qu’il put dans son alliance, l’arrêta sur le Danube pour pouvoir achever ailleurs, vers l’Espagne, la construction de son édifice impérial, pour pouvoir écraser l’Autriche qui ne voulait pas encore en 1809 être réduite à la condition de vassale du nouvel Empire.
Enfin, quand il se crut prêt à l’accomplissement de toute sa destinée, il arma toute l’Europe civilisée contre la barbarie russe, il fut content de conduire tous les peuples européens, un moment confondus dans l’Empire, même les Autrichiens, même les Prussiens, vers l’est, pour refouler les Russes en Asie. La mission des empereurs romains avait été de contenir la barbarie, de protéger la civilisation sous les lois d’une autorité unique, magnifiquement ordonnée. S’il eût vaincu la Russie, sans doute il eût pu régler la condition définitive de l’Orient. Qui donc alors l’aurait empêché de fonder à Constantinople un régime régulier, avec administration solide, capable de rendre à ces pays épuisés la prospérité des temps anciens ? Non pas même l’Angleterre. La fatalité, dont il croyait personnifier l’ irrésistible puissance, eût fait tomber en ses mains avec Constantinople tout l’Orient, c’est-à-dire enfin tout l’Empire.
On le voit à la veille de l’expédition de Russie essayer d’enlever aux Russes, à son profit, leur influence en Serbie, entretenir avec Kara-Georges des relations suivies, envoyer des agents à Saint-Jean d’Acre, en Egypte, M. de \erciat et le capitaine Boutin, préparer le terrain en Orient pour le lendemain de la défaite des Russes, car il ne prévoyait pas son désastre1.
1. Documents inédits sur les relations de la Serbie avec Napoléon Ier (1809-181 '1), publiés par Auguste Boppe, Belgrade, Imprimerie d'Etat,
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11 fui arrêté, au moment même où il voyait le but de plus près. Il ne fut pas IVmpcreur qu’il aurait voulu être; la réalité, si brillante qu’elle ait été, demeura inférieure aux conceptions de son génie. Empereur jusqu’au bout, il ne voulut pas se renfermer dans les étroites limites d’une nation, fût-ce la France. Comme disait Talleyrand, en i8ié, l’Empereur ne peut pas devenir le roi de France. Du moins il est possible ainsi de mesurer historiquement le domaine de son ambition, le champ de sa carrière. 11 a emporté ce secret dans le tombeau. Pour grandir encore sa gloire, par une sorte de compensation de son échec suprême, il garda comme en auréole autour de son nom « ce vague qui enchaîne les multitudes ». Peut-être cette auréole se peut-elle définir en la couronne de laurier de l’empereur romain.