M. GABRIEL MONOD
Hommage de très affectueuse reconnaissance.
INTRODUCTION ET BIBLIOGRAPHIE
Le moment est venu sans doute, à un siècle de distance, d’étudier l’histoire de Napoléon avec une parfaite impartialité. Plus près de son personnage, il fut difficile, à en juger par les ouvrages que nous avons, de se dégager de tout sentiment de haine ou d’admiration à son égard, et la vérité en fut longtemps plus délicate à démêler. Il faut peut-être quelque indifférence à l’exactitude de l’observation historique.
Les Italiens, semble-t-il, parmi tous les peuples de l’Europe, auraient pu les premiers rendre à l’œuvre de Napoléon la justice qui lui est due. Car, s’il leur fit attendre l’unité et l’indépendance qu’ils espéraient de lui, ils lui doivent pourtant la renaissance de leur nationalité. Mais, retombés après lui sous le joug de l’Autriche et de la papauté, il leur fut difficile de témoigner leur reconnaissance à celui qui fut au xixe siècle le premier roi d’Italie, et leur littérature historique fut pauvre jusqu’à ces derniers temps. L’histoire a besoin de la liberté.
Les Allemands peuvent oublier le mal qu’il leur a fait, maintenant que leur unité est achevée. Ils ont de la peine pourtant à admettre qu’il ait contribué en quelque manière à ce grand œuvre. Ils en veulent attribuer toute la gloire exclusivement à leurs grands hommes. Leur école historique ne doit pas ses meilleures qualités au caractère étroitement Driault. — Napoléon. i
national dont, depuis la mort de Gervinus, sous l’inspiration des illustres professeurs Treitschke et Mommsen, elle a tenu à se marquer. Elle gagnerait à s’abstraire de la complaisante contemplation de la Grande Allemagne des Hohenzollern.
Les Anglais font de l’histoire plus qu’ils n’en écrivent. Ils n’ont consacré à l’Empereur que de petits ouvrages, importants d’ailleurs par leur valeur, de Seeley à Lord Rosebery. Ils auraient pourtant quelque satisfaction sans doute à chercher comment ils l’ont vaincu, en considérant que leur gloire est grande d’avoir été ses plus constants et ses plus redoutables ennemis. Ils aiment mieux l’imiter que le raconter.
Quant à nous Français, qui avons plus de facilité pour l’étude de l’histoire impériale, qui avons le devoir de n’en pas laisser le soin à d’autres, nous n’oublions pas le mal qu’il a lait à la France, et qu’il l’a laissée plus petite qu’il ne l’avait reçue delà Convention, et que son héritier a continué son œuvre néfaste ; nous n’admirons pas sans réserve les institutions qui datent de lui et qui n’ont pas été imaginées pour assurer le développement de nos libertés. Mais nous nous dégageons lentement de la centralisation administrative qui fut par lui comme un harnais de servitude ; nous reprenons peu à peu les habitudes d’un gouvernement libre ; nous travaillons à la réparation des malheurs qui datent du premier Empire. Nous conservons malgré tout une secrète admiration de l’œuvre glorieuse qu’il a accomplie à la tête de la Grande Armée, en nous rendant compte qu’il a préparé, et nous par lui, la transformation révolutionnaire de l’Europe ; et nous aurions du regret que cet incomparable rôle, dont le monde subit encore l’action, n’eût pas été joué parun Français. Ainsi se produit en nous, à son égard, un mélange de colère et de reconnaissance qui peut se traduire en impartialité. Aussi bien, sans doute, l’amour de la vérité et le devoir d’y sacrifier toute considération même nationale, doivent-ils suffire à l’historien.
Car toute la grandeur de l’œuvre napoléonienne est dans son caractère international, plus européen et même plus
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mondial que français. Nous ne sommes plus contre lui en France assez passionnés pour le nier; ce serait nier l’évidence. Il a précipité sans le savoir, sans le vouloir, le dénouement d’une crise qui se préparait depuis plusieurs générations dans l’organisation politique et sociale de l’Europe moderne.
L’Italie était, depuis plusieurs siècles, sous le joug étranger. Mais, à la fin du xviii® siècle, elle n’y était plus résignée ; elle avait l’intime désir de revivre, et, depuis Henri IV et Richelieu, c’était une tradition de la politique française que d’en chasser les Espagnols, puis les Autrichiens. Il y avait eu déjà des résultats obtenus; il y avait, par l’Espagne et Naples, une sorte de tendance à l’union latine que le pacte de famille avait manifestée. Mais cette évolution était lente et informe encore ; il fallait une secousse violente pour en déterminer les traits décisifs.
L’Allemagne avait été délivrée de la domination impériale des Habsbourg par les traités de Westphalie. Cela encore était le fruit d’une tradition française, qui remontait même à François Ior et Henri II, mais dont Henri IV, Richelieu et, Mazarin furent les plus remarquables représentants. Alors les princes allemands furent souverains sur leurs terres, et, parmi eux, quelques-uns grandirent à la faveur de cette liberté nouvelle ; quelques-uns devinrent des rois en Pologne, en Angleterre ou en Prusse. El Frédéric II brusqua cette évolution en posant les Hohenzollern en rivaux des Habsbourg, en énonçant le problème à résoudre: L'Allemagne resterait elle aux Habsbourg ou tomberait elle aux mains des lichen zollern ? Beaucoup d’Allemands eussent voulu être Allemands seulement, et non pas plus Prussiens qu' Autrichiens. Cela compliquait encore, à la fin du x\me siècle, la question difficile des Allemagnes. Il fallait une crise pour rapprocher tous ces éléments de la transformation de l’Allemagne, pour la dégager des débris de l’ancien régime, pour déterminer sa condition nouvelle.
La Russie marchait sur l’Europe centrale et vers la Méditerranée à pas de géant. Elle était lancée avec une effrayante rapidité sur le « chemin de Byzance ». Les chrétiens des Balkans en étaient tout émus et, par haine séculaire du
Turc, appelaient les tsars de Moscou. Celle haine était aveugle, leur cachait le danger du panslavisme ; ils n’avaient pas encore conscience de leur nationalité grecque ou bulgare ; ils étaient encore confondus dans l’unité de la religion grecque : les Russes, Grecs comme eux tous en ce sens, leur paraissaient frères de race aussi. Il fallait une grande crise pour éveiller ces nationalités endormies, pour déterminer l’histoire nouvelle de la péninsule des Balkans.
Toutes ces aspirations plus ou moins nettes étaient inspirées par le secret instinct de la liberté; l’Italie, l’Allemagne, les chrétiens de la Turquie voulaient être indépendants, se délivrer de la domination des grands empires d’autrefois, plus ou moins théocra tiques, le Sainl Empire Romain Germanique ou la Sublime Porte Ottomane. Cette évolution des nationalités n’était qu'une forme de l’activité révolutionnaire qui gagnait peu à peu tous les esprits dans l’Europe occidentale. Les philosophes français travaillaient surtout à l’émancipation de l’homme; mais l’émancipation des peuples en était l’immédiat corollaire, qui sortit instantanément du triomphe de la Révolution. Car la Révolution ne proclama pas seulement les droits de l’homme et du citoyen ; par là même et à plus forte raison, elle proclamait les droits des peuples, et elle fut accueillie aA’ec enthousiasme par tous les peuples.
Elle fut la crise nécessaire et fatale où les nationalités italienne, allemande, balkaniques se déclarèrent. Napoléon fut l’agent de l’expansion de la Révolution à travers l’Europe ; il jeta à bas les derniers obstacles qui la contenaient, et surtout le Saint Empire Romain Germanique. Il fit la table rase où allait se construire l’Europe nouvelle. Un moment, par lui, presque toute l’Europe fut française, c’est-à-dire fut le domaine de la Révolution, le champ où les germes révolutionnaires allaient lever et grandir magnifiquement.
L’œuvre personnelle de Napoléon fut éphémère ; son empire est un des édifices politiques les moins durables qui aient jamais existé; même l’Empire de Charlemagne avait eu une plus longue fortune. La Erance fut réduite par la défaite à ses frontières de l’ancien régime. L’Empereur avait voulu
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étouffer l’Angleterre ; il avait presque détruit la Prusse, il avait vaincu la Russie à Austerlitz et Friedland, pris Moscou. Il n’avait fait ainsi que surexciter toute l’énergie de leur génie national, et après lui, aussitôt, l’Angleterre, la Prusse et la Russie furent les plus grandes puissances du xix° siècle, comme le xvme les y avait préparées.
Mais l’œuvre de la Révolution a résisté à la réaction de la Sainte-Alliance des rois. Les peuples n’ont pas oublié les libertés qu’ils avaient espérées de la France, puis de leurs souverains. On les leur refusa ; ils les exigèrent , et la physionomie politique de l’Europe en demeura toute changée. Certes, ces libertés se seraient sans doute développées sans l’intervention de Napoléon ; elles renfermaient en elles une puissance invincible ; les nationalités nouvelles auraient conquis sans doute toutes seules leur droit à l’existence, car une nationalité qui veut vivre possède une irrésistible force. Mais la crise des guerres napoléoniennes accéléra en torrent la diffusion des principes révolutionnaires. Sans l’Empereur, peut-être la Révolution fut-elle demeurée française; qui sait si elle n’eût pas été étouffée, en France même, par les rois, avant que les peuples n’eussent été conquis par elle? L’humanité est ainsi faite que la force de l’épée est parfois nécessaire au triomphe des idées.
Alors, par la puissance de la Révolution et par l’action déterminante de Napoléon, sur les ruines qu’ils avaient faites, les nationalités grandirent, s’exprimèrent, transformèrent la carte de l’Europe contemporaine.
En Italie, les carbonari qui, dès le règne de Napoléon, avaient réclamé l’indépendance, l’exigèrent de la Sainte- Alliance, prirent les armes, furent vaincus, puis recommencèrent. Les libéraux de la Jeune- Italie entreprirent le « risorgimento », firent la révolution de 1 8 4 8 , furent encore vaincus, recommencèrent sous la conduite du Piémont, sous la protection de Napoléon III, l’emportèrent enfin, et firent filai ie libre des Alpes à la mer de Sicile. Napoléon avait détrôné le pape; les Italiens prirent aussi Rome au pape, et l’Italie nouvelle semble n’être que l’achèvement de la pensée napoléonienne.
L’Allemagne, écrasée par Napoléon, connut peu les bienfaits clc là domination française, connut davantage les maux de l'occupation étrangère, conçut par là le besoin de l’unité, prit conscience de sa nationalité. La Germania sortit toute armée des liâmes soulevées contre Napoléon, cl l’année i8i3 fut comme la date de sa naissance. Puis les libéraux allemands oublièrent Napoléon pour détester l’Autriche et la Sainte Alliance, commencèrent à mettre leurs espérances en la Prusse, retrouvèrent tout à coup en 18/10 leur haine endormie pour la France, pensèrent concilier en i848 leur passion de la liberté avec l’unité de la Grande-Allemagne, furent abandonnés par la Prusse, vaincus par l’Autriche, « passèrent la tête enfin sous le joug prussien », et les Ilohenzollern achevèrent à leur bénéfice la fondation de la nationalité allemande. Napoléon III laissa faire Sadowa ; Sedan et l’Alsace-Lorraine cimentèrent l’union de tous les Allemands.
Napoléon Ier arrêta, par les armes et la diplomatie, la descente du « glacier russe » vers le Danube et la Méditerranée. Les tsars sous son règne ne firent aucun progrès vers Constantinople, et, depuis sa chute, n’ont pu reprendre la marche qu’il avait interrompue. Alors la Turquie eut encore quelques années de vitalité, assez pour être encore une barrière aux Russes, non pas assez pour empêcher la renaissance des nationalités chrétiennes. Bulgares, Serbes, Roumains, Albanais, Grecs, relevèrent la tète sous le joug moins pesant des Musulmans. La France de la Restauration contribua à la délivrance de la Grèce. La France de Louis-Philippe aida l’Egypte à se détacher presque complètement de la Turquie. Napoléon III, tout en défendant encore la Porte conlre les tsars, favorisa la formation de la Roumanie. Les Turcs furent peu à peu enfermés dans Constantinople; comme il était dit au traité de Tilsit, « toutes les provinces de l’empire ottoman en Europe, la ville de Constantinople et la province de Romélie exceptées, furent soustraites au joug et aux vexations des Turcs ». Mais ce ne fut pas au profil des Russes, pas plus d’ailleurs que des Français. Néanmoins, quand on considère de nos jours le développement de
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l'influence germanique, allemande ou autrichienne, sur les pays des Balkans, vers les Détroits et l’Asie Mineure, sur la grande ligne Hambourg-Constantinople, dans la direction de Bagdad, n’est-011 pas dispose à y retrouver, mises en pratique par d’autres, les idées de Talleyrand et de Napoléon, quand ils voulaient pousser l’Autriche à l’Est, pour refouler la Russie en Asie ? Car il y a bien peu des grands traits de l’histoire politique de l’Europe contemporaine qui n’aient été indiqués au temps du premier Empire.
Mais ce n’est pas seulement sur quelques points particuliers que l’influence de Napoléon et de la Révolution s’est lait sentir et s’est continuée dans les générations suivantes. C’est en vérité l’esprit général de l’Europe qui en a été profondément modifié. « Les armées de Napoléon ne semblent faire des trouées que pour ouvrir un passage aux souilles violents de liberté et d’émancipation humaine. Comme un chef de bandes révolutionnaires, il ne conquiert que pour détruire: régime féodal, corvées, juridictions seigneuriales, iniquités subies par les misérables vilains, monopoles des grades supérieurs militaires et civils réservés jusqu’ici à la noblesse. Ce fut la mission certaine de Napoléon de ren verser, en Allemagne et en Italie, et partout où il passa, l’abominable système des petits princes, de réveiller l’esprit du peuple, de balayer les débris d’une féodalité épuisée et de laisser le champ libre au développement des formes nouvelles et meilleures de la vie publique'. » Dans les pays où la domination napoléonienne a duré assez longtemps pour permettre l’éclosion des idées révolutionnaires qu’elle y apportait, en Belgique, dans les provinces du Rhin, dans l’Allemagne occidentale, en Suisse, en Italie, la féodalité n’a pas pu se reformer, et l’établissement du régime de la petite propriété y a été comme le signe de la liberté d’une masse de petits propriétaires. Tous ces pays ont conservé au point de vue social une sorte de parenté avec la France nouvelle; c’est la parenté révolutionnaire.
i. Arthur Lévy, Napoléon et la paix, p. 438. — James Bryce, Le Saint Empire Romain Germanique, p. 472.
Meme, au-delà, qui pourrait fixer les limites de celle action? Quand l’Angleterre, par la réforme de i83a, entra dans les voies de la démocratie, après une longue agitation dont les débuts sont contemporains de la fin du premier Empire, l’influence des idées libérales venues de France n’y fut-elle pas pour quelque chose? — Ne serait-il pas possible de rechercher si le règne de Joseph Bonaparte en Espagne n'y a pas laissé de profondes traces ? On appela « Joséphinistes » à Madrid les libéraux qui contribuèrent à la Révolution de 1820. Qui sait si l’Espagne n’aurait pas gagné une régénération véritable et dès lors complète à accepter la domination napoléonienne et les idées nouvelles qu’elle représentait? C'est peut-être une thèse à défendre. — La Russie si lointaine n’a-t-elle pas connu depuis ce temps des agitations d’un caractère libéral? Le mouvement de décembre 1826, qui en fut la première manifestation tumultueuse, n’est pas tellement postérieur à la mort de Napoléon, cl la Révolution de Pologne reçut son signal de notre Révolution de juillet.
Napoléon n’a pas voulu tous ces grands changements ; il ne les a pas compris. La Révolution dont il fut l'inconscient agent se retourna contre lui. Mais, parce qu’il avait renversé les institutions de l’ancien régime, détruit les privilèges, « courbé sur son passage de hautes herbes qui ne se sont jamais relevées » (E. Lavisse) ; parce qu’au moment du retour de file d’Elbe, les rois, ses ennemis, avaient déjà fait au congrès de Vienne la restauration du passé ; parce que sa chute définitive fut le triomphe en France de la Restauration et des Bourbons, sa cause plus que jamais se confondit avec celle de la Révolution ; la légende plus encore que l’histoire fit de lui l’homme de la Révolution: son neveu en profita. Ainsi il est au terme de ce qu’on appelle en Europe l’ancien régime, aux origines du régime moderne. La Révolution française avait été, non pas le début soudain et imprévu d’une époque nouvelle, mais comme la crise centrale de l’évolution politique et sociale qui, depuis le commencement du xvme siècle, transforme le monde dans le sens démocratique. L’histoire de Napoléon fut la crise où se prépara, dans l’agitation la plus dramatique, le dénouement des grandes
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questions nationales qui se posaient depuis plus de cent ans. 11 semble qu’il soit impossible de faire l’histoire des transformations politiques de l’Europe contemporaine sans remonter presque toujours à Napoléon. La politique impériale en est comme l’assise fondamentale. L’Europe napoléonienne fut comme le premier dessin, l’esquisse de l’Europe nouvelle.
Cette sorte de philosophie de l’histoire de Napoléon no pouvait pas être conçue par ses contemporains, ni même par les premières générations qui ont suivi la sienne. Ce n’est qu’avec le temps, et notamment après le grand mouvement des nationalités, sous Napoléon lit et depuis, qu’il a été possible d’observer avec netteté les grandes lois de l'histoirc contemporaine. C’est pourquoi l’historiographie napoléonienne a passé, depuis un siècle, par plusieurs périodes successives.
Ce fut d’abord la période de la légende. Elle est comme le prolongement de la période même des gloires du premier Empire. Elle est faite par ceux qui ont été élevés dans le grand bruit des victoires de l’Empereur; ils ont eu leur enfance et ils ont encore leur imagination toute pleine des merveilleuses histoires de la Grande Armée. Sans compter Victor Hugo et Béranger, ce lut l’époque du Mémorial de Sainte-Hélène (i84o-i8/|i) et de deux ouvrages qui sonl restés très précieux pour l’histoire de la politique extérieure de Napoléon, car l’admiration n’est pas forcément aveugle: Y Histoire diplomatique de la France depuis le 18 brumaire jusqu’à la paix de Tilsit , écrite, sur mandat reçu de l'Empereur, par Bignon, lui-même fonctionnaire de l’Empire, chargé de missions à Berlin, à Cassel, donc historiographe officiel en quelque manière; — et Y Histoire des Cabinets de l'Europe pendant le Consulat cl l'Empire, par Lefebvre, le meilleur livre que nous ayons, encore aujourd’hui, sur l’ensemble de la politique impériale. Cependant tous deux sont vieillis ; ils ne pouvaient qu’être insuffisamment documentés.
C’est le caractère aussi du grand ouvrage de Thiers, Y Histoire du Consulat et de l’Empire (iSjü-iSüq). Les dates
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indiquent à quelles sources il a pu être emprunté. Thiers n’a pas pu se servir, sauf à la fin, de la Correspondance de l’Empereur, ni des Mémoires; il ne paraît pas qu’il ait beaucoup utilisé les Archives, dont le classement n’était pas achevé. Cependant le grand rôle politique qu’il a joué, l’admiration qu'il a toujours eue pour son héros, et surtout l’occasion de consulter quelques-uns des officiers et ministres de Napoléon, Sébasliani, Soult, Mortier, Gérard, Talleyrand, etc., en un mot son âge (il était né en 1797), lui ont permis de recueillir un grand nombre de témoignages oraux d’une incontestable valeur. C’est pourquoi son livre est plutôt fondé sur la tradition orale que sur les documents écrits, naturellement plus sûrs. 11 appartient presque encore à la génération impériale.
La légende napoléonienne fut infiniment précieuse à la renaissance du parti bonapartiste, et le second Empire en fut le fruit. 11 éleva à la grandeur du premier Empire un monument historique de premier ordre, la Correspondance de Napoléon, dont l’impression fut commencée en i856 et achevée en 1870. Elle n’est pas complète ; elle a été soumise, lors de la publication, à un triage méticuleux; beaucoup de pièces, quelques-unes très importantes, ont été oubliées ou écartées. Les plus graves lacunes ont été indiquées par Du Casse, dans une série d’articles de la Revue historique, tomes 3i, 32, 3/j. Elles ont été en partie comblées par le même historien, Supplément à la Correspondance de Napoléon ; par de Brotonne, Lettres inédites de Napoléon ; par P. Bertrand, Talleyrand, V Autriche et la question d'Orient en i8o5, dans la Revue historique, tome 3 9 ; par Léon Lecestre, Lettres inédites de Napoléon 1 .
1. Les publications des Leltres inédites de Napoléon par M. Lecestre (2 vol., Paris, 1897) et par M. L. de Brotonne (2 vol., Paris, 1898 et 1908) ont montré avec quelles précautions il faut utiliser la correspondance officielle de Napoléon Ier. Ils donnent eux-mêmes la preuve des difficultés qu'il y a à en fournir un texte définitif : par exemple ils insèrent tous deux dans leur recueil la même lettre du i3 novembre 1807 (Lecestre, tome I, 11" ig4, p. 123; — de Brotonne, tome I, n° 222, p. g3) et ils 11e sont pas d’accord sur le destinataire : selon Lecestre c’est Elisa Bonaparte, princesse de Lucques et Piombino ; selon de Brotonne, c’est Marie-Louise, reine-régente d’Etrurie, àElorence. Je crois d’ailleurs que
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Telle qu’elle est d’ailleurs, il est nécessaire de mettre de la prudence à l’emploi de la correspondance impériale. Napoléon n’y découvre pas toute sa pensée; sa sincérité est parfois sujette à caution ; il ne répugne point toujours aux exagérations ni au mensonge ; par exemple, les Bulletins de la Grande Armée, qui ont quelquefois un grand intérêt politique aussi bien que militaire, ont été souvent arrangés dans le sens d’un continuel panégyrique. Il y a à faire ici des réserves analogues à celles que comporte le Mémorial de Sainte- Hélène. La Correspondance est néanmoins très précieuse ; on sait l’extraordinaire activité de l’Empereur : il n’y a que très peu de journées où nous n’ayons pas une ou plusieurs, parfois io ou 20 lettres de lui ; elles sont directement inspirées par les événements et en sont par suite le reflet à peu près fidèle. La plupart ont un intérêt diplomatique ou militaire; parmi elles, il faut signaler particulièrement celles qui sont adressées à des souverains, notamment aux rois de la famille de Napoléon, qu’il réduit à n’êlre guère que les agents de sa pensée politique, surtout celles qui sont adressées à Talleyrand et à Champagny ; elles ont le caractère d’instructions diplomatiques presque confidentielles : quoique l'Empereur ne trahisse jamais toute sa pensée, on la retrouve quelque peu sous la forme écourtée qu’il voulait bien manifester par la plume de son secrétaire. 11 y aurait un curieux travail à faire sur les modifications, du moins dans le ton, que Talleyrand introduisait dans les notes impériales confiées à sa rédaction définitive, sur les termes diplomatiques dont il savait habiller l’expression toute xive et toute nue de la volonté impériale; ce serait une intéressante étude de caractères. Ainsi, depuis les bulletins de la Grande Armée, destinés à une publicité européenne, jusqu’aux instructions envoyées à Talleyrand, en passant par les lettres de Napoléon à scs licute-
c’est M. Lccestre qui a raison, car en novembre 1807 le royaume d’Etrurie n’existait plus. — Voir encore là-dessus une récente publication de M. Àugust Fournier, Zur Textlcritik der Corresponderiz Napoléons I. mit 5 InJ'eln ; il s’agit de nouvelles lettres inédites de Napoléon, qui sont aux Archives de Vienne et qui seront l’objet d’une prochaine publication de M. Fournier.
tenants cl à scs frères, on a comme une série de traductions de la politique napoléonienne, de plus en plus précises et pourtant jusqu’au bout incomplètes. Il y a toujours un secret que l’on sent que Napoléon garde jalousement, et c’est tout le grand problème historique de son règne.
La légende fut définitivement tuée par la triste histoire de la chute du second Empire, et ce fut le commencement d’une nouvelle période de l’iiistoriographie napoléonienne. Par réaction contre le gouvernement qui avait fait tant de mal à la f iance et contre les belles histoires qui en avaient favorisé le retour, ce fut le temps des pamphlets, et notamment de celui de Lanfrey, Histoire de Napoléon (1868-1876) ; la haine de Napoléon a maintes fois d’ailleurs singulièrement aiguisé son jugement.
Alors parurent, après la mort de leurs auteurs, et surtout lorsque l’éloignement des laits en rendit la publication moins redoutable, les Mémoires les plus utiles sur l’histoire du premier Empire. Ce furent surtout, après les Mémoires de Wellington (1867), après ceux de Metternich ( 1 884), les Mémoires de Talleyrand, publiés en 1890 par le duc de Broglie. On sait la déception qu’ils causèrent ; ils apparurent pleins d’erreurs ; et, comme il fut prouvé qu’ils n’étaient qu’en parlie originaux, ils perdirent aussitôt la plus grande partie du crédit qu’on leur avait d’avance réservé. Cela est très regrettable ; car on avait le droit de fonder les plus grandes espérances sur le récit de celui qui avait été, en matière politique, presque le rival heureux de l’Empereur. Pourtant, avec la Correspondance impériale, on eut dès lors deux importantes sources de 1 histoire définitive à écrire.
Enfin, tout récemment en France, comme pour en célébrer le centenaire, on revint avec une nouvelle curiosité aux choses napoléoniennes. On aima de nouveau l’histoire des épiques chevauchées de la Grande Armée, des intrigues de la cour des Tuileries, les anecdotes piquantes. Ce fut comme la séduisante entrée d’une époque où sans doute enfin va s’organiser l’étude méthodique de l’histoire du premier Empire. Car déjà quelques excellents ouvrages ont paru qui en sont la très précieuse préparation. Ce fut d’abord la Courte his-
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toirc de Napoléon, par Seeley ; puis le Napoléon Ier du Dr August Fournier; puis Alexandre Ier et Napoléon de Serge Tatistchef ; presque en même temps, le grand ouvrage d’Albert Vandal, Napoléon et Alexandre 7"r ; plus tard, le second volume du Manuel historique de politique étrangère, par Émile Bourgeois ; tout récemment enfin les ouvrages de M. Albert Sorel, Bonaparte et le Directoire, la Trêve, et bientôt le Grand Empire.
Ainsi non seulement on tire désormais parti de la Correspondance impériale et des Mémoires ; mais on a commencé le dépouillement des Archives. Ce sont les sources essentielles, et elles sont bien loin d’avoir été complètement étudiées. En effet les Archives du ministère des affaires étrangères surtout renferment des trésors inestimables dans la Correspondance diplomatique classée par année et par pays, dans les Suppléments à la Correspondance, dans les Mémoires et Documents classés de la même façon1. Elles fournissent le récit des événements politiques rédigé par des témoins oculaires, presque des acteurs, ambassadeurs, ministres ou consuls. Elles renferment, dans les instructions données aux ambassadeurs, souvent sous la dictée de Napoléon, la pensée même de l’Empereur, du moins ce qu’il en voulait bien livrer à ceux qu’il employait. Tout est encore manuscrit. Le Recueil des Instructions données aux ambassadeurs cl ministres de France, publié par la librairie Félix Alcan, sous les auspices de la Commission des Archives diplomatiques au ministère des affaires étrangères, ne va que jusqu’à la Révolution française.
D’ailleurs ces Instructions ne sont qu’une partie des richesses des Archives. La correspondance elle-même, entre les ambassadeurs et le ministère, est peut-être plus instructive, en tout cas pl vis vivante, image changeante et fidèle des variations presque quotidiennes de la politique. Les Archives des gou vernements étrangers ne sont pas moins importantes, quoique moins directement nécessaires à l'intelligence de la politique napoléonienne. Ce sont notamment: à Berlin, les Archives
i. Inventaire des Archives du Ministère des all’aires étrangères, mémoires et documents, fonds France, i vol. in-8, Paris, lmp. nationale, l8S3. — Id., ut., fonds divers, i vol. in-8, id., 1893.
Centrales d'Etat (Konigl. gebéimes StaatsSrchiv) ; à Vienne* lus 1 rchives de la cour et de la maison de l'Empereur (Kaiserliches uad Konigliches llaus-Hof und Staatsarchiv) ; à Londres, le Publie Record office (ses Inventaires on Calendars ne dépassent pas l’année 1760) ; à Rome, les Archives du Vatican cl les Archives de l'Etat Italien1. L'Archive russe, revue historique privée, Y Archive I orontzof commencée en 1870, mais sans classement, ont imprimé quelques-uns do ces documents. Ainsi l’ Archive russe a publié en 1S70 les Rapports du prince Kourakine à Alexandre Ier sur ses conversations avec Napoléon, au temps de son ambassade à Paris, de 1809 à 1812. La Société Impériale d' Histoire de Russie, fondée en 1867, a aussi fait connaître de curieuses pièces, comme les papiers de Savary ; la correspondance de Tolstoï, ambassadeur à Paris de 1807 à 1809; les papiers du duc de Richelieu ; les lettres de l’amiral Tchitchagof ; les rapports du colonel Tchernichef et du comte Ivourakine. Sous ses auspices, M. Tratchevski a publié une importante collection de papiers diplomatiques sur les relations d’Alexandre Ier avec la France depuis son avènement en 1801. Nous n’avons encore en France aucune publication analogue, et ce sont jusqu’ici les Russes qui publient les rapports des ambassadeurs de France, tirés du ministère des affaires étrangères de France.
11 faudrait dépouiller tous ces documents abondants et riches pour pouvoir entreprendre de raconter la véritable et complète histoire de Napoléon. Car beaucoup de points en demeurent obscurs, et la plupart doivent être revus. Il faillirait avant tout une bibliographie raisonnée de l’époque napoléonienne. A. Lumbroso a commencé en 1898 sa Bibliographia ragionata dell’epoca napoleonica ; le cinquième fascicule n’en est encore qu’à la' lettre B. En ce qui concerne les ouvrages nouveaux, parus depuis 1898, on trouvera des indications complètes dans le Répertoire méthodique de Brière et Caron. Heureusement nous aurons bientôt un précieux instrument de travail dans la Bibliographie de l'histoire de France de 1789 à nos jours, que vient d’entreprendre la So-
1. Cf. Langlois et Stein, Bibliographie de l'histoire de France.
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ci été d’ Histoire moderne, sous la direction de M. P. Caron. On voit que nous n’en sommes encore qu’à l’organisation des études d’histoire moderne. Et il n’est possible actuellement, sur l’époque napoléonienne, que de s’appliquer à des points de détail.
Pour celte étude de la politique orientale de Napoléon entre 1806 et 1808, il était relativement facile d’épuiser les sources; non seulement, elle ne renferme aucun des grands laits mili (aires qui retentissent bruyamment dans la carrière de l’Empereur ; mais elle fut, en quelque sorte, au delà de ses préoccupations immédiates ; elle fut en sa pensée la part du rêve, de réalisation réservée à l’avenir ; et ses historiens en ont profité souvent pour n’en rien dire. Je n’indiquerai ici que les sources principales d’où est sorti ce travail renvoyant aux notes les indications bibliographiques particulières.
Je n’ai presque rien tiré, à peine quelques faits, de V Histoire du Consulat et de l'Empire, de Thiers (tome Vil), de Bignon dont l'Histoire diplomatique s’arrête à Tilsit, même de Lefebvre. Je me suis davantage servi, pour l’histoire de Constantinople à cette date, des livres de Juchereau de Saint Denis, Histoire de l'Empire Ottoman de 1792 à i844, et surtout Histoire des Révolutions de Constantinople en 1807 et en 1808 : ce dernier ouvrage est d’ailleurs entré à peu près tout entier dans le premier, dont, la publication est postérieure; son premier volume en particulier renferme des observations sur le Grand Seigneur et la dynastie ottomane, sur le corps ecclésiastique et judiciaire des Ulémas, sur les Janissaires et autres corps militaires, sur la marine, les finances, le commerce, les populations et le régime actuel de l’empire ottoman, sur Constantinople et le Bosphore de Thrace.
Les Mémoires de Metternich (tome II), ceux de Talleyrand (tome I") m’ont permis d’éclaircir quelques points de la politique orientale de l’Empereur. Pour les laits, les Mémoires du duc de Raquse (tome 111) contiennent quelques renseignements sur les travaux et les espérances de l’armée de Dalmatie. Sur la mission Gardane, il y a un Journal d'un voyaye dans la Turquie d'Asie et la Perse, par Ange Gardane, frère du général et membre de la mission ; il y a
aussi beaucoup de documents officiels dans la Mission du général Gardane en Perse, publiée par Alfred de Gardane. P. Amédée Jaubert a aussi raconté son Voyage en Perse en i8o5-i8o6. De Pouqueville, consul général en Grèce, nous avons un Voyage en Grèce, une Vie d' Ali-pacha.
La Correspondance de Napoléon (tomes XIY-XYIII) n’a pas un grand nombre de numéros consacrés aux affaires d’Orient, si ce n'est au début de la mission de Sébastiani, à la fin de 180G (tome XIY) et au lendemain du traité de Tilsit, dont il s’agissait d’assurer l’exécution (tomes XV-XVI). En d’autres temps, Napoléon fut plus occupé, soit de la guerre contre la Russie, soit du blocus continental et des affaires de Portugal et d’Espagne. C’est une des originalités de cette histoire de la politique orientale à cette époque, que Napoléon y pensait peut-être beaucoup, mais qu’il en parlait peu, parce qu’il n’en avait pas le temps. Le Moniteur universel renferme beaucoup de récits et de pièces sur l’Orient il est nécessaire de les. contrôler ; mais il convient peut-être de conclure de cette abondance que Napoléon tenait à entretenir l’opinion de ce qui se passait dans ces lointains pays.
On trouvera les traités et conventions dans les recueils de Martens, Les traités de la Russie ; — de Clercq, Recueil des traités de la France (1718-1872), tome II; — notamment dans Baron de Testa et ses fils, Recued des traités de la Porte ottomane.
Mais les documents que j’ai surtout employés sont les documents manuscrits des Archives nationales et des Archives du ministère des affaires étrangères de France. Les archives nationales possèdent quelques rapports diplomatiques, quelques pièces de correspondance officielle, notamment les minutes des décrets impériaux, dans les séries AD, XV, 54 et AF, IY, 1 686-1 688, 1702, 1705-1706. Aux affaires étrangères, il y a la Correspondance de Russie, vol. 1 44 à i/|6, qui fut la principale source de l’ouvrage de M. Albert Vandal ; la Correspondance de Targuie, vol. 212 à 21:7, un volume de Suppléments (1806-18 10), n° 24, un volume de Mémoires et Documents (i8oo-i8i3), n° 16; la Correspondance de Perse (1806-1809), vol. 9 à 11. Les
INTRODUCTION ET RIDI.IOGRAPIIIE I ~j
volumes 63 et 64 îles Mémoires et Documents sim la Turquie sont une histoire de la diplomatie française dans le Levantde 1792 à i8i4, par M. Pellissier, consul général. C’est un résumé des principaux faits de la Correspondance diplomatique du ministère avec ses agents.
Ce n’est qu’un simple devoir que de dire les services qui m’ont été rendus par quelques-uns des ouvrages les plus récemment parus: Auguste Boppe, La mission de ! adjudantcommandant Mériage à Widdin (Annales de lécole des sciences politiques, iô avril 1886); — Bourgeois, Manuel historique de politique étrangère ; — A. Vandal, A apoléon et Alexandre Ier. Cependant on verra que je 11c me suis pas rallié tout à fait à l’opinion de ces deux derniers écrivains sur les caractères généraux de la politique impériale, que je 11e crois pas, d’après les faits, à la sincérité, à aucun moment, de l’alliance de Napoléon avec Alexandre, ni surtout à la sincérité du projet de partage ottoman si longtemps agité, que je ne crois pas que la politique orientale renferme tout le secret de la pensée de l' Empereur, que j’ai par conséquent é\ité. le danger de grossir l’importance de mon sujet. Pourtant, — est-ce la preuve du contraire? — je pense qu’il est impossible de comprendre l’ensemble de la politique de Napoléon sans faire une très grande place à sa politique orientale.
Je sais ce que ce travail a dim parafait- Il le doit, en partie, à l’éloignement du milieu où se passe cette histoire, à la complication de la question d’Oricnt dès lors si délicate, à ceci surtout que Napoléon n’a rien fini dans les Balkans et qu’ainsi le dessin de sa politique y demeure indécis. Constantinople est, avec Londres et Rome, la seule grande capitale do l'Eurppe où il ne soit pas entré. Ce liv re aura du moins le mérite d’être un scrupuleux dépouillement des pièces qui sont les sources essentielles où il faut rechercher la pensée politique de Napoléon en cette matière; on y verra que j’ai appuyé tout le récit sur des documents de première main et que tout ce que j’y avance est de témoins immédiats.
El voici enfin à quels résultats je pense avoir apporté une contribution. Je ne parle pas de l’opinion personnelle que je
Dkiault. — Napoléon. 2
me suis l'aile de la polilique orientale de Napoléon, qu’elle était le terme et le complément nécessaire de sa conception de la fonction impériale. L’Empereur n’ayant dit à personne son secret, il est difficile de prétendre le lui arracher et la discussion sans doute ne sera pas bientôt close sur ce point. J’ai seulement apporté une hypothèse nouvelle, j’admets bien qu’elle ne ferme pas tous débats.
Outre cela, on trouvera ici quelques traits tic la décadence de l’empire ottoman qui jamais, même depuis, ne parut plus près de sa ruine, la suite des desseins ambitieux de la Russie sur Constantinople, les premiers desseins de l’Angleterre seule Levant devenu la route la plus courte de la Méditerranée • à l’Inde, les premières agitations el les premières tendances séparatistes des nationalités chrétiennes sujettes de la Porte, les origines enfin de la réforme militaire et de toute la politique du Tanzimài1 avec laquelle si longtemps encore les sultans continrent les progrès de la Russie et des populations chrétiennes, c’est-à-dire presque tous les caractères qui ont marqué l’évolution des pays balkaniques au xix8 siècle. En cela encore la politique napoléonienne est le premier cha- ; pitre de l’histoire contemporaine.
i. On appelle Tanzimât en Turquie la politique des réformes, c’cst-àdirc les efforts faits par quelques sultans pour introduire dans leur empire quelques institutions de la civilisation occidentale, et même pour accorder les populations musulmanes et chrétiennes. C’est une histoire qui, commencée par Sélim III, s’est déterminée à l’avènement d’Abd-ul-IIamid 11 en 1&76. — Voir là-dessus les deux excellents volumes de E. Engclhardt, la Turquie et le Tanzimât ou Histoire des réformes dans l'empire ottoman, et mon histoire de la (Jueslion d'Orient , ch. 3 et 4-