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III. — La déclaration de guerre (décembre

Le sultan tint bon. Le i!\ décembre, il faisait notifier officiellement àltalinski la rupture de toutes relations; il y résumait les griefs de la Porte : depuis le traité d'àassy, la Russie ne cherchait qu’à séduire les sujets du sultan, les prenait sur ses vaisseaux, leur donnait des patentes de natura lisalion, « s’impatronisait de la marine des insulaires de l’Archipel ». Puis elle avait excité les Serbes à la révolte. Elle avait occupé sans motif le fort turc d’Anacria sur le Phase. Elle avait embauché, en Albanie et même à Constantinople, des sujets ottomans pour l’armée russe. Enfin elle avait occupé la Moldavie, sans déclaration de guerre; elle s’était emparée violemment de Choczim et de Bender ; elle avait envoyé aux autorités turques un manifeste trompeur.

— C’est pourquoi M. d’Ilalinski était invité à quitter Constantinople dans les trois jours avec tous les agents russes. Italinski partit pour Malte sur un vaisseau anglais, quelques heures après.

Le même jour, la guerre fut solennellement déclarée à la Russie ; les deux hospodars de Moldavie et de Yalachie furent destitués de nouveau. Alexandre Soutzo fut nommé hospodar de Yalachie avec droit d'inspection sur les fonctionnaires de la Moldavie. Le grand vizir annonça son prochain départ pour le Danube. L’enthousiasme populaire en fut très exalté1. Mais le ministère ottoman demeurait froid; le reis-effendi continuait de garder une attitude mystérieuse; les autres fonctionnaires de la Porte n’entraient dans cette aventure qu’à contre-cœur. Sébastiani ne pouvait rien contre cette inertie et celte froideur; il ne lui plaisait pas de pousser sans cesse au combat des gens qui ne voulaient pas se battre; il s’estimait très heureux des résultats obtenus et ne pensait pas pouvoir faire plus. Il y avait quatre mois qu’il était à Constantinople et déjà il écrivait à Talleyrand : « Je sollicite de Sa Majesté la faveur d’être retiré de ce pays ; il me serait impossible d’y demeurer davantage. J’ai fait tout ce qui dépendait de moi pour le service de mon auguste maître. Je le supplie de m’accorder la récompense de m’envoyer à une armée. J’aimerais mieux servir comme volontaire et sans aucun commandement que de rester ici plus longtemps2. »

Nul agent sans doute ne mit moins d’enthousiasme à l’accomplissement de sa tâche, et, si elle avait été moins heureuse, on serait en droit de lui en faire quelque reproche. 11 avait comme la nostalgie de la Grande Armée; il n’avait pas foi dans le succès de sa mission ; il se croyait dans un poste sacrifié, chargé d’un devoir sans éclat, loin de l’atten-

1. Napoléon jugea même utile de le réchauffer encore artificiellement. 11 fit composer, traduire en turc, imprimer et répandre à profusion dans le Levant une proclamation aux Ottomans, sous ce titre imaginaire : « Le muezzin ottoman à ses frères les musulmans. Appel aux armes. » Paris, 1807, Imprimerie Impériale. Le texte turc est aux AIT. élr., Turquie, supplément n° 24 (1806- 18 10), pièce i3o.

2. AIT. étr., Corr de Turquie, Sébastiani à Talleyrand, i\ déc. 180O.

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lion de l’Empereur. Surtout il n’avait que du mépris pour le gouvernement auprès duquel il était accrédité, pour la nation usée qu'il avait à exciter, à redresser. 11 considéra Constantinople comme un lieu d’exil. Ce n’est point faire tort à son courage personnel que d’estimer qu'il redoutait un échec, un désastre infligé au sultan par les ennemis de la France; il jugeait les Turcs incapables de lutter contre les Russes ou contre les Anglais ; il avait peur d’être entraîné dans la catastrophe où il voyait sombrer la Turquie; il lui répugnait d’être lié à ce cadavre.

Car il semble bien, au commencement de Farinée 1807, que la ruine de la Turquie ne soit pas éloignée ; c’est une opinion commune en Europe, et les faits, vus de près par Sébasliani, paraissent donner raison à cette opinion.

La Forte est sans force. Le sultan est à peine obéi dans sa capitale ; les janissaires murmurent contre lui, forment, à côté du gouvernement régulier, une sorte de gouvernement insurrectionnel. La rébellion est à l’état latent dans la région même de Constantinople. Au delà l’empire ottoman est tombé dans une sorte d’anarchie féodale; en Asie et en Europe, chaque pacha est maître dans sa province, parfois plus puissant à Constantinople que le sultan lui-même : Pasvan-Oglou, Ali- pacha sont riches, répandent l’or dans le divan, ont leurs créatures parmi les plus puissants fonctionnaires de la Porte, imposent souvent leurs volontés. Au delà, les provinces chrétiennes se soulèvent, sont déjà, comme la Serbie, presque absolument indépendantes. L’empire ottoman, en vérité, n’existe plus ; il est une proie.

Elle tente les convoitises des grandes puissances. La France occupe à cet égard des positions importantes; le traité de Presbourg vient de l’établir en Dalmatie et Marmont y com mande toute une petite armée : Napoléon, vainqueur à Iéna, a son quartier général à Varsovie. Sébastiani est écoulé du sultan ; autant que ses illustres prédécesseurs, Vergennes ou Villeneuve, il agit sur les conseils de la Porte. Mais il ne paraît pas que des conseils et même le prestige de Napoléon puissent suffire à la gravité des circonstances. La Porte est trop faible et la France est trop loin.

Les Russes sont déjà maîtres delà Moldavie ; ils menacent la Valacliie ; ils sont attirés au sud par l’insurrection serbe qu’ils encouragent, à laquelle ils tendent la main ; ils veulent barrer dans cette direction la route à l’armée de Dalmalic, rejeter les Français dans l’Adriatique. Ils sont appelés au sud du Danube parles vœux secrets ou déclarés des chrétiens; ils sont les chefs de la croisade orthodoxe qui doit remettre la croix au dôme de Sainte-Sophie. Mais ils sont retenus dans cette marche fatale par la présence de Napoléon en Pologne; il inquiète leurs communications vers le Nord; il les empêche de faire sur le Danube un effort vigoureux; il appelle sur lui presque toutes leurs ressources militaires ; déjà il contient leur ambition, il les oblige à planter leurs tentes en Moldavie, à attendre un moment plus favorable pour se remettre en route.

Et tout cela profiterait aux Anglais si les Anglais avaient une politique clairvoyante et énergique. La Porte déclare la guerre aux Russes leurs alliés, se confie à Napoléon leur ennemi. Ils peuvent considérer la Porte comme une ennemie, et maintes fois il leur a fallu moins de prétextes pour faire œuvre de guerre. L’occasion est singulièrement tentante ; Napoléon ne peut rien contre eux dans ces pays ; ils sont maîtres de la mer. Les Russes ne peuvent agir vigoureusement. Constantinople est sans défense. Quelle garantie, si elle tombe entre leurs mains ! Qu’est-ce qu’Austerlitz, qu’Iéna, auprès d’un pareil fait : les Anglais à Constantinople ? Le gouvernement de Londres eut une conscience vague de la politique qu’il devait suivre; il tenta un coup de main sur Constantinople. Ce pouvait être un moment décisif dans l’histoire de l’Europe.

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