Id., id., janvier
C’étaient de fausses nouvelles que répandaient les Autrichiens. On annonçait, le 16 janvier, de Vienne: « Le corps entier de Bernadotte vient d’être délai t. Les Russes sont à Varsovie; les Français ont perdu iooooo hommes et reculent sur Posen ; ils sont réduits aux dernières extrémités, et il faudrait que Bonaparte eût dix fois plus de bonheur et d’esprit qu’il n’en a pour se tirer d’affaire. Ses communications sont même coupées avec le Rhin par l’insurrection des llessois, qui ont battu les Bavarois, détruit la garnison de Mayence et arrêté tous les conscrits venus de France. Les Russes et les \nglais ont débarqué à Naples ; Joseph s’est enfui jusqu’à Florence. Les troupes autrichiennes sont massées en Bohême. » Ces nouvelles étaient confirmées, le j 9 janvier, de Czernowitz : « Toute l’armée française est en déroute. Murat est mortellement hlessé. Le mécontentement de cette armée est très grand, la désertion plus grande et le manque de vivres encore plus grand. Les généraux, mécontents de Bonaparte, se plaignent de ce qu’il a enterré l’honneur de l’armée française dans les marais de la Pologne. L’Autriche est à la veille de se déclarer contre lui1. »
Ces renseignements, en partie sincères et inspirés par les rudes combats livrés autour de Varsovie à la fin de décembre, étaient surtout destinés à briser l’opposition des Turcs aux exigences anglaises, et ils en étaient émus. Aussi Sébasliani ne faisait il aucun fond sur la durée et la fermeté de leur résistance. Talleyrand n’y comptait pas non plus beaucoup ; il souhaitait un arrangement entre la Porte et l’Angleterre et facilitait le passage d’un courrier turc envoyé à Londres à travers le continent. 11 craignait de voiries Anglais à Constantinople. Il souhaitait aussi que les Turcs n’eussent plus à lutter contre eux afin que leur diversion fût plus efficace sur le Danube contre les Russes. En quoi il se faisait illusion : les Turcs n’étaient en aucun cas capables d’une diversion efficace sur les frontières méridionales de la Russie. Napoléon né tarda pas à en faire l’expérience.
I. AfF. étr. Corresp. do Turquie, 1 1 février: lettres du consul anglais de Bucharest à Arbuthnot.
LES ANGLAIS DEVANT CONSTANTINOPLE
Cependant, les vaisseaux anglais achevaient leur concentration dans les eaux de l’ile de Ténédos ; Arbuthnot reprit la conversation avec la Porte par l’intermédiaire de son drogman Pisani.
11 écrit du Canopus, le G février: « La frégate F Active est arrivée. Les amiraux sir John Duckworth et sir Sydney Smith ont préparé une grande quantité degalioles à bombes; de terribles malheurs sont inévitables si le capitan-pacha ne se rend pas immédiatement des Dardanelles à Ténédos. C’est là une dernière sommation, une déclaration amicale, mais à laquelle il faut répondre dans le délai d’une heure. » Le 8 février : « Les amiraux vont partir dans la journée. Que les châteaux des Dardanelles ne tirent pas, ou le carnage, ici et à Constantinople, sera terrible. Vous feriez bien de faire avertir votre femme de quitter Péra. Notre désir est la paix. Si les châteaux ne tirent pas sur nous, nous saluerons au passage le capitan-pacha de dix-sept coups de canon. Sir Sydney Smith a été envoyé exprès pour commander les vaisseaux de bombardement. Pensez seulement que nous avons trois amiraux dans cette flotte!!! (sic). Les Turcs doivent voir que nous sommes sérieux. »
Le 9 février: « Le gouvernement anglais sera satisfait si au moins le sultan donne l’ordre de cesser les hostilités contre la Russie ; mais il faut une réponse avant la soirée de demain. Quelle qu’elle soit, la Hotte britannique doit nécessairement aller à Constantinople ; c’est aux Turcs à décider si ce sera comme amis ou comme ennemis. »
Le capitan-pacha se montre disposé à des conférences au château d’Asie. Le io février, Arbuthnot écrit qu’il veut bien s’y rendre ; « mais un seul coup de canon dirigé contre nous durant le passage changera entièrement la nature de la question ».
Une conférence est tenue le i3. Mais le capitan-pacha déclare qu’il n’est pas autorisé à traiter avec l’ambassadeur. Arbuthnot, qui est monté sur le Royal-Georqes, vaisseauamiral de sir John Duckworth, écrit le même jour à Pisani : « L’amiral a résolu de franchir les Dardanelles; il consentira seulement à mouiller hors de portée de Constantinople
f)'| I V POLITIQUE ORIENTALE DE NAPOLÉON
pour qu’on ne puisse lui supposer des intentions hostiles. »
Nouvelle lettre, le 1 5 , du Royal-Georges : « Un accident a retardé le départ de la Hotte. L’Ajax, vaisseau de 7/1, a été détruit par un incendie ; la moitié de l’équipage a péri. » Il faut que Pisani se renseigne sur la situation des armées françaises pour aider Arbullmot aux négociations qui vont commencer : « 11 est décidé qu’on ne saluera pas le capilan-pacha au passage : on pourrait prendre ces coups de canon pour le commencement des hostilités. »
Encore une lettre le 17 février, toujours du Royal-Georges. Vrbuthnot a un service personnel à demander au capitan pacha ; c’est qu’il « laisse passer une chaloupe contenant des habits pour mes enfants qui n’ont pas de quoi changer... L’amiral en chef, l’amiral Lewis envoient leurs respects à cet illustre Ottoman ».
Les Anglais redoutaient autant et plus que les Turcs une rupture irrémédiable. Us n’étaient peut-être pas très sûrs de leurs moyens : le vent contraire retardait l’entrée de leur Hotte dans les Détroits. Ils se seraient estimés heureux d’un semblant de succès diplomatique, qui eût ôté à Sébastiani toute action sur la Porte. Ils étaient disposés à user de toutes sortes de ménagements, même de politesses assez humbles pour empêcher le sultan de se jeter dans les bras de l’ambassadeur de France. Us s’efforçaient de bien établir que le passage des Dardanelles même 11e serait pas un acte d’hostilité ; ce n’était pour eux qu’un moyen d’intimidation ; ils ne doutaient pas qu’il dût suffire1.
Le 19 février, à huit heures du matin, le vent soufflant du sud, l’amiral Duckworth laissa deux vaisseaux à l’entrée des. Dardanelles et entra dans le détroit avec six vaisseaux de ligne, deux à trois ponts, trois frégates et un brick. U passa entre les châteaux. Les travaux n’étaient pas achevés, malgré l’activité qu’y avaient mise M. de Lascours et ses officiers. Cependant, les batteries turques ouvrirent sur les vaisseaux anglais un feu très vif, qui d’ailleurs eut peu d’elfet ; pas un