Cf. E. Lockroy, Ahmed le Boucher
4o LA POLITIQUE ORIENTALE DE NAPOLÉON
on sail qu'il devait être plus tard pour les sultans de Constantinople un redoutable rival.
L'Arabie, la terre sainte de l'Islam, elle-même échappait aux sultans, aux successeurs, du prophète. Presque loul le désert était soumis aux chefs des N N ababites, nomades derace arabe qui avaient entendu parler des défaites et de la décadence des sultans et qui prétendaient refaire la puissance de l’Islam comme au temps de Mahomet.
Celle nouvelle secte, qui travaillait à « saper les fondements de l’empire d'Othman », selon les expressions de Jean Raymond, consul de France à Bagdad, avait d’assez lointaines origines. Elle était née au commencement du xviiC siècle, au cœur même de l’Arabie, dans le pays d’oasis qui se trouve à peu près à égale distance de La Mecque cl de Bassorah. Alors Soliman, un Arabe de la tribu ries Nedjis ou du Ncdjcd, pauvre et simple de mœurs, vit en rêve une flamme sortir de son corps, et, comme une colonne de feu, parcourir et embraser la campagne. Les vieillards annoncèrent que son fils fonderait une nouvelle religion. La prédiction s’accomplit. Abd-ul-Wahab, fils de Soliman, laissa son nom à la secte et « planta le germe de la nouvelle doctrine ». Il mourut vers 17/io et ce fut seulement son fils, le cheikh Mohammed, qui « lit fermenter et éclore le germe ».
On sait que les Arabes sont fort différents des Turcs venus de Mongolie, et qu’ils ont conservé à leur égard des sentiments de haine passionnée; ils les considèrent comme des usurpateurs, entre les mains desquels la pure doctrine de l’Islam est menacée de périr. On pourrait considérer à cet égard l’empire ottoman comme divisé en deux régions très distinctes de part et d’autre d’une ligne qui de l’ouest à l’est longerait le Taurus depuis Chypre jusqu’au mont Ararat. Au nord, les Turcs sont les plus nombreux ; au sud, tout le pays de la Mésopotamie, de la Syrie, de l’Arabie est habité par des Arabes surtout. Cette constatation dit l’importance de lous les mouvements de réaction contre le sultan de Constantinople, quand ils partent de l’Arabie, berceau de l'Islam.
Le cheikh Mohammed se donnait aux Wahabites pour le
DÉMEMBREMENT DE LA. PUISSANCE DE L A PORTE /j I
descendant de Mahomet le prophète. Il reprenait le Coran dans toute sa pureté, écartait les miracles ajoutés par la Sunna, c’est-à-dire par la tradition orale, déclarait que Mahomet n’avait pas accompli de miracles, était seulement un homme sage et juste. Aussi le culte n’était-il dû qu’à la Divinité, non à des .prophètes ou à des saints. La morale était simple : il fallait pratiquer toutes les vertus, tenir une conduite droite, observer une frugalité exemplaire. Pour être agréable à Dieu, élisait Mohammed, il fallait immoler les profanateurs de sa religion. Lui-même se donnait pour le ministre de la vengeance céleste contre les faux musulmans.
Il possédait la vérité. Il chercha le sabre qui la ferait triompher. Il se présenta devant Saoud, prince de De ray eh et Lahsa, qui commandait à touLe une nation qui couvrait la plus grande partie cluNedjed. Saoud, peut-être par ambition, adopta la nouvelle religion : Mohammed eut le pouvoir spiri tuel, une sorte de pontificat ; Saoud eut le pouvoir temporel ; et ce fut sa maison qui eut désormais la véritable direction des Wahabites. Derayeb en fut la capitale. Une armée fut organisée, endurcie aux fatigues et à la faim. Mlle était toute montée sur des chameaux; un chameau portait deux fusiliers et leurs provisions pour vingt jours ; aussi les courses de la tribu furent-elles extrêmement rapides. Toutes les tribus voisines lui furent bientôt soumises. Mais Saoud mourut prématurément. Son fdsAbd-ul Aziz lut le principal conquérant des Wababites.
Abd-ul-Aziz envoyait aux chefs de l’Arabie un messager qui se présentait le Coran dans une main, un glaive dans l’autre. 11 disait: « Salut à la tribu de...; si vous écoutez mes paroles, vous serez sauvés ; mais si vous les méprisez, vous succomberez sous le bras de la colère divine. » Les tribus écoutaient les paroles du messager; sinon, elles étaient pillées et massacrées; le butin était partagé à Derayeb, entre le vainqueur et ses soldats. Bientôt, dans tout le pays du Nedjed, l’obéissance à Abd-ul-Aziz fut générale et complète. Avait-il besoin de quelques hommes, il adressait ce billet à un cheikh : « Abd-ul-Aziz à Cheikh..., tant d’hommes doivent se trouver à tel jour à tel endroit. » Au jour fixé, au
signal donné, les hommes désignés étaient prêts avec vingt jours de provisions sur leurs bêtes.
L'alarme lut grande aux environs, jusqu’à Constantinople. Le sultan donna l'ordre au pacha de Bagdad de lever des troupes, de se joindre à l’iman de Mascate pour écraser la secte. Cela se passait en 1796. L’année suivante, deux officiers du pacha de Bagdad, Ali-pacha et Moliammed-bey, partirent avec 10 ou 12000 hommes, arrivèrent à Bassorah, y demeurèrent trois mois pour achever Leurs préparatifs. Enfin, au mois de janvier 1798, après une marche pénible de dix jours dans des rochers escarpés et des montagnes de sables mouvants, où les canons surtout furent dilliciles à transporter, ils parvinrent auprès de Lahsa, l’une des principales forteresses des Wababites. Leur avant-garde fut taillée en pièces ; mais un détachement de cavalerie kurde la vengea, entra dans Lahsa, massacra tout. Abd-ul-Aziz s’enferma dans le château avec ses guerriers. Le siège commença, le bombardement fut terrible.
Abd-ul-Aziz entra alors en pourparlers secrets avec l’un des deux chefs, Moliammed-bey, lui fit passer beaucoup d’or, le gagna. Quand une brèche était faite dans la muraille, Moliammed-bey trouvait toujours moyen de donner aux assiégés le temps de la réparer. Les mines des assiégeants étaient trahies et sautaient avec leurs ouvriers. Le siège se prolongea. Les vivres des assiégeants manquèrent. Ali-pacha fut obligé de se retirer. Les canons, la poudre et les boulets furent enfouis ; les tentes, les matelas furent brûlés. La retraite fut précipitée et devint un désastre, sous la poursuite des Wahabites, au milieu des horreurs de la faim et de la soif. Ces événements accrurent la renommée d’Abd-ul-Aziz ; les tribus du golfe Persique se donnèrent à lui jusqu’aux environs de Bassorah.
Il en profita pour se venger du pacha de Bagdad. Il attendit une occasion. En 1801, 200 Wahabites s’étaient rendus, comme des marchands, au sanctuaire vénéré d’Iman- Ali dans la région de Bagdad ; ils eurent une querelle avec des pèlerins, furent battus; 3o furent tués, le reste s’enfuit. Abd-ul-Aziz réclama justice au pacha Soliman; ses envoyés
furent bien accueillis; Soliman lui députa un ambassadeur à Derayeli avec de grands présents. Abd-ul-Aziz ne fut pas satisfait; il exigea que les meurtriers de ses hommes lui fussent livrés. Soliman ne répondit pas. Le 20 avril 1802, les habitants d’Iman-Hussein étaient à la fête d’Iman-Ali et n’avaient laissé chez eux qu’une garde peu nombreuse. Iman-Hussein est le sanctuaire le plus célèbre des Chiites' ; car il possède le tombeau d’Hussein, fils d’Ali, cousin de Mahomet, et de Fatima, la fille préférée du prophète. Le fils d’Abd-ul-Aziz, Saoud, arriva tout à coup à la tête de 7 000 mardouphahs ou chameaux porteurs de deux hommes, soit i4ooo guerriers. Tout fut détruit dans la petite ville; les hommes furent tués; les femmes et les enfants furent massacrés ou enlevés; la mosquée fut entièrement pillée. Après cinq heures que dura celte exécution, les Waliabites ■disparurent, emportant un riche butin. O11 11e put pas les atteindre. Tout le pays de Bagdad en resta quelque temps frappé de stupeur, dans l’attente anxieuse de quelque nouvelle attaque.
Abd-ul-Aziz convoitait surtout naturellement La Mecque. Le chérif de cette ville, Abd-ul-Mayin, renversé par son jeune frère Rhabib, appela les Waliabites à son secours. Abd-ul-Aziz fit partir son fils Saoud avec 80 000 hommes. O11 voit, par ce chiffre, combien sa puissance avait grandi. Saoud arriva à Taïef, à 100 milles au sud de La Mecque, la prit, y massacra ibooo habitants, juifs ou musulmans, battit tout près Rhabib, qui alla cacher sa honte à La Mecque.
A ce moment, le pacha de Damas, Abdullah, protecteur des pèlerinages de La Mecque, arrivait avec une nombreuse troupe de pèlerins et de soldats. Une bande de 4oo Wahabites se présenta devant lui et réclama quatre fois plus que le tribut du passage ordinaire; il refusa, livra bataille, tua i5o des ennemis. Il entra alors en négociation avec Saoud,
1. On sait que la plupart des Persans sont Chiites, c'est-à-dire que, ■considérant Ali, cousin du prophète, comme son seul successeur légitime, ils n’obéissent qu’aux commandements du Coran, et refusent toute croyance à la Sunna ou aux commentaires que les premiers califes ont ■ajoutés au texte primitif du livre sacré.
qui prudemment lui accorda trois jours pour visiter la maison d'Allah. Abdullali ne demeura en effet que trois jours à La Mecque et s'en retourna par Médine et Djeddah, emmenant avec lui Rhabib effrayé. Saoud alors put entrer tranquillement dans La Mecque, y laissa une garnison de 200 hommes, v rétablit Abd-ul-Mayin et marcha sur Djeddah ; mais la peste et les ennemis décimèrent son armée ; il échoua aussi devant Médine, retourna à Dérayeh. Derrière lui, Rhabib reprit La Mecque et détruisit la petite garnison des Wahabites. Même, quelques jours après, au commencement de i8o3, Abd-ul-Aziz, dont la gloire était répandue au loin, lut assassiné par un fanatique, un derviche Kurde, auquel Saoud lui-même, aux côtés de son père, échappa à grand'peine.
Saoud avait la puissance et les vertus de son père ; mais il aimait davantage le luxe et l’éclat du pouvoir ; il avait un palais, où brillaient l'or, les perles et les riches étoffes de
I Inde ; il se revêtait d’un manteau de 60000 piastres, dit-on, et s’entourait d’un magnifique cortège : c’était Salomon après David. Il affirma son autorité dans tous les pays qu’il avait parcourus pendant la vie de son père; ses guerriers parurent fréquemment aux environs de Bagdad, au nord de Bassorah qui faillit être enlevée au commencement de i8o4- L’iman de Mascate fut tué par des Wahabites, et son neveu, qui lui succéda, paya à Saoud une forte contribution annuelle.
Mais surtout le chef des A4 ahabites recommença la conquête de La Mecque ; il ne rencontra aucun obstacle, car il se présenta à la tête de toutes ses forces, alors énormes. Il y lit une entrée triomphale au mois d’avril 1806; il y fit lire les prières en son nom, en supprimant celui du sultan Sélim.
II se posait en ennemi des Turcs. Son empire s’étendait du golfe Persique à la mer Rouge; presque toute l’Arabie reconnaissait son autorité. « Le temps approche, disait un de ses guerriers, où nous verrons un Arabe assis sur le trône des califes. Nous avons assez longtemps langui sous le joug d'un usurpateur. » Cela paraissait être en effet le commencement d’une nouvelle conquête arabe1.
1. AIT. étrangères, Corr. de Turquie : Jean Raymond, consul de Bag-
L’émotion en était très vive dans tout le monde musulman ; il semblait que les bénédictions d’Allah se fussent retirées de la maison d’Othman et que ce dût être le signe de sa chute prochaine : Allah ne voulait plus entendre les prières du sultan Sélim.
Qu’on mesure par là le terrain qui, en Asie ou en Afrique, restait vraiment soumis aux ordres de la Porte.
Et l’Europe ne lui était pas plus docile que l’Asie. Si l’on fait le tour des provinces turques, de la Russie à la mer Ionienne, on ne voit partout que ruines de l’autorité du sultan, réveil des populations vaincu®.
La Roumanie était F avant-poste de l’influence russe. Atteinte dès la guerre de 17691774 par les troupes de Catherine II, elle avait été en partie occupée par Souvarov de 1 790 à 1792. Restituée au sultan par le traité de à assy, elle demeurait très troublée des souvenirs de ces temps d’espérance, et le gouvernement en était devenu très difficile pour les agents du sultan. Les hospodars de Moldavie et de Valacliie, entre les intrigues des chefs russes de la frontière et les dénonciations des pachas turcs du Danube, souvent eux-mêmes très ambitieux et très avides, administraient mal leurs provinces et n’y pouvaient rester longtemps; leur autorité en était encore moins solide. Les populations souffraient de tous ces maux ; le traité de Koutchouk-Kaïnardji avait conféréà la Russie une sorte de protectorat sur ces pays. Elle crut devoir intervenir; en septembre 1802, elle obtint de la Porte un hatti-chérif décidant que désormais les hospodars seraient nommés pour sept ans et ne pourraient être déposés sans qu’ils eussent commis de faute grave et sans le consentement du gouvernement de Pétersbourg. Cela assurait à la Moldavie et a la Valacliie une sorte d'autonomie, sous le protectorat collectif de la Turquie et de la Russie. Ce n était déjà plus une terre absolument turque. Les deux hospodars, Constantin à psilanli et Alexandre Morousi, sollicitèrent plus souvent les inslruc-
<lad, Mémoire sur les Wahabys, daté de Bagdad, 3o mai 1808. 4ol. 21O, f,,s a84-3oo. — Id., Corr. de Perse, Decrès à Champagny, 2 mai 1808.
lions de Pétersbourg que celles <§ë Constantinople ; ils purent être bientôt considérés par la Porte comme des traîtres.
La Bulgarie, séparée de l’influence russe par le Danube, plus rapprochée de Constantinople, était néanmoins à cette date presque tout à fait indépendante sous Pasvan-Oglou.
Osman, plus connu sous le nom de Pasvan-Oglou ou fils des Pasvan (cela était le nom de famille), était originaire de Bosnie, du village de Kirsa. Son père, Omer-Aga, devint Bairaclar du pachalik de Widdin. Ou appelait Bairactar l’officier porteur du Bairact ou drapeau sous lequel était un certain nombre de serviteurs militaires. Omer-Aga fut ensuite nommé Nazir, ou gouverneur civil à Widdin ; il montra alors trop d’ambition et eut la tête tranchée par ordre du pacha.
Pasvan était à ce moment dans l’armée qui se battait en Valachie contre les Autrichiens. Après la paix de Sistova, par ambition aussi et par espri t de vengeance, il se jeta dans la montagne au-dessus de Widdin avec son fidèle serviteur Molla. Ils se mirent à la tête d’une bande d’Arnautes, de Bulgares, de Bosniaques, que les Turcs appelèrent les Kirsalys, du nom de son village natal. Ils s’emparèrent d’abord, au delà du Timok, du riche district de Kraïna, apanage réservé aux filles du sultan, sous le gouvernement cl’un bey particulier. Ils surprirent ensuite Widdin, en chassèrent le pacha, et Pasvan s’empara du pouvoir. Sa vengeance était satisfaite, mais non son ambition.
D’ailleurs la Porte lui fournit elle-même l’occasion de grandir. Comme il s’était emparé encore de Nicopolis, Sistova sur le Danube, de Nisch dans la montagne, le gouvernement ottoman résolut de l’écraser et dirigea contre lui une grosse expédition sous le commandement supérieur de Terzenik-Oglou, pacha de Routchouk, et du capitan-pacha Hussein. Tous les gouverneurs de provinces vinrent ou envoyèrent des troupes, même Ali de Janina, et, au printemps de 1798, 80000 hommes parurent devant Widdin. Mais il y avait beaucoup de chefs dans cette armée, beaucoup de pachas, beaucoup de jalousies, beaucoup d’avidités, qui furent sensibles aux intrigues et aux présents de Pasvan. Un officier de celui-ci, K ara-Mustapha, réussit un coup de main
hardi sur la lente même du capitan el en emporta un riche butin. L’ancien pacha de Widdin, Ala, refusait d’obéir au capitan, qui le tua d’un coup de pistolet en lui offrant le café. Le pacha de Janina s’impatienta de la longueur du siège qui devait durer huit mois; il s’en alla prétextant qu’il ne pouvait rester si longtemps loin de son pachalik. Les assiégeants ne purent pas entourer la ville, et Pasvan ne cessa de sc ravitailler à son aise sur la rive gauche du Danube. Il finit par détruire la flottille que le capitan avait établie sur le fleuve, el obligea ses ennemis à lever le siège.
Il les suivit dans leur retraite vers le sud, passa derrière eux les défilés des Balkans, arriva devant Andrinople ; le sultan effrayé autorisa le capitan à négocier un accord avec Pasvan, « car en Turquie, dit Mériage, la rébellion est un moyen de parvenir el la fortune est cà celui qui sait la conquérir et la défendre ». Il fut solennellement nommé par un firman pacha à trois queues, et son autorité fut reconnue sur tous les pays qu’il avait occupés.
Cet exemple développa lanarchie dans les provinces de la Turquie. Le gouvernement lui-même fut obligé de ménager les prétentions des pachas à l’indépendance ; car les ministres même s’entendaient avec eux, étaient leurs patrons en même temps que leurs complices, faisaient ainsi d'énormes fortunes. « Chaque rebelle avait son correspondant dans le ministère. » Les pachas a\ aient à Constantinople leurs banquiers, en général des Arméniens ; la correspondance du pachalik au divan n’était le plus souvent qu’un bordereau de dépenses. Un Mavrocordato fut surnommé le Fou, Deli-bey, pour avoir pensé obtenir le gouvernement de la Valachie sans l’acheter au marché du sérail. La formule de l’administration turque était simple ; le ministre disait au pacha : « Prends tout ce que tu voudras, mais donne-m’en la plus grosse part possible. »
Parmi tous ces pachas, Pasvan fut de beaucoup le plus puissant pendant quelques années. 11 fut le maître de toute la Bulgarie cl de la Serbie orientale ; il put rêver de renverser le sultan et de refaire le grand empire bulgare du xni0 siècle. Ne disait-on pas dans son pays que la domination des Turcs
devait durer seulement autant d’années qu’il y a de jours dans l'année ? Or on en datai I rétablissement de l’année i/|53.
Pourtant Pasvan ne s’entendit pas avec les Serbes quand ils se soulevèrent en 180/i sous le commandement de Kara- Georges. Au contraire, il fut d’abord leur plus redoutable ennemi ; car, fervent musulman, il n’avait que de la haine et du mépris pour les rayas. Lorsqu’après leurs premiers succès dans les bois, ils menacèrent sérieusement Belgrade, Pasvan y envoya un de ses officiers, Kirsaly-Ali, avec i Goo hommes d’élite (février i8o3), qui y firent pendant trois ans dans la citadelle une résistance héroïque. Pasvan était le maître aussi de presque tout le banal de Craïowa, au nord du Danube ; et il séparait complètement la Serbie de la Moldavie. Quand les Russes entrèrent en Moldavie, à la fin de 1806, tendant vers Belgrade qui fut prise alors par les Serbes, Pasvan fut encore leur plus puissant adversaire. Il réprima cruellement toutes les intrigues qu’il connut favorables aux Servions et aux Russes ; il fil pour cela décapiter l’évêque de Widdin et quatre popes de son conseil. Il fut un moment le maître tout-puissant d’une région importante par sa situation, au débouché des Portes de Fer, au croisement des routes qui unissaient la Turquie et l’Autriche, la \ alachic et la Serbie, au croisement des influences rivales qui se disputaient la domination des Balkans. Il surveillait avec intérêt les bruits de démembrement de l’empire ottoman, et pensait en avoir sa part. Il eut ses députés à Vienne auprès de Napoléon après Austerlitz. Et Napoléon s’intéressa à lui, demanda des renseignements à ses agents de la région du Danube.
Aussi la Porte se défiait-elle toujours de lui. Quand, à la fin de l’année 1806, elle dut masser des troupes sur le Danube, pour répondre à l’invasion de la Moldavie par les Russes, elle ne voulut point en confier le commandement supérieur à Pasvan. Elle lui préféra Mustapha, le Bairactar de Routchouk, quoique Routchouk fût officiellement une dépendance du sandjak de Widdin. Il en fut très mécontent, et il songea à quelque révolte qui eût été particulièrement grave à ce moment; il fut retenu par l’influence de l’am-
bassadc française, avec laquelle il entretenait des relations amicales.
Ces relations mêmes sont intéressantes. Pasvan-Oglou, qui n’avait pas encore 5o ans (il était né en 1758), nourrissait sans doute quelque grand dessein, et, si l’empire ottoman était voué, comme il semblait, à une ruine prochaine, il était parmi ceux qui en devaient le plus profiter. Il était fort et riche ; il avait, à la fin de 1806, un trésor de 20 millions en or et diamants, des magasins immenses de vivres et de munitions, 36o canons, 1 200 chevaux et un mobilier considérable.
C’était un homme extraordinaire, dit l 'adjudant-commandant Ménage que Napoléon avait envoyé à Widdin pour observer les événements. Son gouvernement était un mélange tout oriental de scrupuleuse justice et de férocité ; c’était une sorte de personnage des Mille et Une Nuits. Il obligeait les Turcs à la soumission, protégeait les Grecs et les Bulgares qu’il estimait nécessaires à la culture des terres et au travail de l’industrie. Il faisait bâtonner les débiteurs qui ne payaient pas assez vite les marchands, dans l’intérêt du commerce. Un jour, il entra chez un Grec, lui demanda du lait; le Grec qui n’en avait pas alla en chercher assez loin, au a i I lage prochain ; le lendemain il reçut du pacha un cadeau de 24 buffles. Il voulait marier son fidèle Molla à la fille d’un riche aga qui refusait ; l’aga eut la tête coupée, et sa fille fut mariée le même jour.
Il était de stature médiocre, de complexion sèche, l’esprit toujours agité. Il donnait audience du matin au soir. Ses .officiers n’y pouvaient suffire, obligés de se tenir au fond de l’appartement, sans' bouger. Molla, à force de s’appuyer contre le mur pour dormir debout, contracta un engourdissement des jambes, qui ne put pas être guéri. Pasvan ne pouvait lui-même s’empêcher de sommeiller sur des sofas quand il était excédé de fatigue; si on lui apportait son repas à ce moment, il fallait éviter tout bruit, et le maître d’hôtel, qui tenait le plateau des deux mains, devait demeurer ainsi jusqu’au réveil du pacha ; l’un fut décapité pour y avoir manqué ; un autre y gagna une infirmité des deux genoux. Les cadavres des victimes de Pasvan étaient livrés aux chiens Driaui.t. — Napoléon. !\
5o LÀ POLITIQUE ORIENTALE DE NAPOLÉON
sur les glacis de la forteresse : ce spectacle était assez ordinaire \
De quoi était capable ce tyran s’il avait vécu ? Il n’importe. Il, apparaît à la fin de l’année 1806 comme un des instruments de la dissolution de l’empire ottoman ; par lui déjà la Bulgarie est indépendante de Constantinople. Mais ce ne devait pas être encore son réveil définitif.
La Serbie était déjà en ce temps un avant-poste de l’influence autrichienne vers les Balkans. Elle avait été un moment en partie autrichienne, après les victoires du prince Eugène, entre les traités de Passarowitz et de Belgrade, de 1 7 1 S à 1739 ; elle en avait gardé de vivants souvenirs1 2. Ils avaient été renouvelés par la dernière guerre austro-turque. Beaucoup de Serbes orthodoxes s’étalent engagés dans l’armée autrichienne, s’y étaient distingués; quelques-uns étaient devenus officiers. Leurs espérances furent encore trompées par la paix de Sistova. Ils rentrèrent dans leurs bois, se remirent au travail de leurs champs, à l’élevage de leurs troupeaux de porcs. Mais les janissaires voulurent se venger ; ils redoublèrent de cruauté à l’égard de la population chrétienne, malgré les pachas qui furent souvent leurs plus illustres victimes. Ces excès entretenaient la colère et la haine des Serbes. En janvier i8o4, les janissaires exécutèrent un effroyable massacre des principaux personnages de la population orthodoxe de Belgrade. Beaucoup d’autres s’enfuirent, se retirèrent dans les forêts, se mirent à la tête des paysans en armes, formèrent des bandes redoutables, préparèrent une insurrection générale; les plus fameux chefs s’appelaient Georges Pétrovitch surnommé Georges le Noir ou Kara- Georges, Milenko, Miloch et Milan Obrenovitch. Kara- Georges, après le massacre de Belgrade, adressa une ardente proclamation à tous les Serbes ; une assemblée générale ou Skouptchina le nomma commandant des Serbes. Il prit
1. Affaires étrangères. Turquie, Mémoires et Documents (iSoo-i8i3) : notes de Mériage sur Pasvan Oglou, ier avril 1808, fos 1 43-a48.
2. Aff. étr., Corr. de Turquie, 20 avril 1808. — Notes de Mériage sur les origines et le caractère de l’insurrection serbe : « C’est l’Autriche st la Russie disputant les Balkans à l’inlluence française. »
DÉMEMBREMENT DE LA PUISSANCE DE LA PORTE 5l
Chabats, Pojarevats, assiégea Belgrade, s’en empara et força les janissaires à se retrancher dans la citadelle. Sélim III envoya contre lui Hafiz, pacha de Nisch, qui fut écrasé à la bataille de Chabats (1806). Le 12 décembre de la même année, la citadelle de Belgrade fut enlevée ; les Turcs y furent massacrés en grand nombre, et le retentissement de ce succès fut considérable dans tout le pays des Balkans. La Serbie était délivrée. Elle se donna une constitution, partagea le pouvoir entre la Skouptchina, le Sénat de i5 membres, et le commandant Kara-Gcorges ; elle se disposa à défendre chèrement son indépendance contre les retours offensifs des Turcs.
Le Monténégro avait toujours presque complètement échappé à la conquête turque ; ses robustes montagnards étaient pourtant sans cesse en armes contre les pachas du voisinage qui maintes fois, mais toujours vainement, avaient essayé de les soumettre. En 1796, au défilé de Krouzé, le vladika ou prince-évêque Pierre Ier infligea au pacha de Scutari, Kara-Mahmoud, tin terrible désastre : 3 000 soldats turcs et leurs chefs, le pacha lui-même, furent emmenés à Ccttinié et tous décapités, leurs têtes exposées sur les murs de la ville. Sélim III reconnut une fois de plus l’indépendance du Monténégro, consentit même à proclamer que « jamais les Monténégrins n'avaient été sujets de la Sublime Porte ». Pour garantir plus sûrement leur liberté, les Monténégrins, ■comme les Serbes, cherchèrent l’alliance de la Russie et en reçurent dès 180/1 des subsides et des armes. Ils furent souvent pour la Dalmalie française de turbulents voisins.
Les pachas de Bosnie et de Herzégovine furent, dans le temps qui nous occupe, à peu près obéissants aux ordres de Constantinople, et leurs administrés leur furent à peu près dociles.
Les Grecs étaient encore tout émus du souvenir de l’insurrection que la flotte russe avait excitée parmi eux en 1770. Les klcphtcs étaient de plus en plus hardis dans les mon lagnes, et les pirates dans les îles. Leurs marchands formaient dans les grands ports de la Méditerranée de riches colonies •où s’entretenait chaudement le culte de la patrie. C’étaient
tous les signes avant-coureurs de la grande croisade de l'indépendance. Au moindre incident, toute la Grèce tressaillait d'espérance. Quand les Français occupèrent les îles Ioniennes après le traité de Campo-Formio, les G recs virent en eux les libérateurs attendus, manifestèrent le plus ardent enthousiasme. Rhigas chanta la Marseillaise des Grecs. Bonaparte pensa tirer cpielcjue profit de ces dispositions. Il entretint surtout une correspondance intéressante avec le pacha de Janina, Ali Tébéléni.
Cet Ali, d’après les rapports qui ont été faits de lui parles divers agents français de la région et l’impression qui est demeurée de lui, paraît avoir été un affreux bandit, qui prenait plaisir à verser le sang, non dépourvu d’ailleurs d’ambition politique. Il était le fils deVely, bey de Tébélen, village pauvre dans un pays misérable, dans la vallée liante de la Voïoulsa. Il fut un jeune homme inquiet, turbulent, débauché; il tua ses deux frères, Soliman-bey et Tahirbey, pour hériter seul de leur père. Devenu bey, il obtint du pacha de Larissa la fonction d’inspecteur de six provinces du pachalik ou dervendji-pacha. 11 s’entoura de soldats féroces, leva des impôts énormes, devint pacha de Delvino en tuant Sélim, disgracié par la Porte sur sa dénonciation, et il envoya la tête de sa victime à Constantinople. Riche à force de brigandage, il répandit de l’argent dans le divan et devint pacha deTrikala.
L’anarchie régnait à Janina ; plusieurs heys s’y disputaient l’autorité. Ali-pacha s’y rendit pour offrir ses bons offices ; le peuple lui confia le soin de présider à l’élection de celui qui, parmi les beys rivaux, serait pacha. Le hey Hassin fut élu ; une adresse en fut rédigée, signée des notables, remise à Ali pour qu’il la transmît à la Porte aux fins d’investiture officielle. Il déclara quelques jours après l’avoir perdue, l’avoir fait recopier par ses serviteurs, et demanda de nouvelles signatures sur cette copie; elles y furent apposées sans défiance. Un mois après, on annonça que la Porte, heureuse de donner satisfaction aux unanimes désirs des habitants de Janina, leur donnait pour gouverneur Ali-pacha. 11 régna sur Janina par ses bandits logés dans les maisons
particulières, avec permission d’y vivre à leur guise, de s’y livrer aux plus affreuses débauches.
Lui-même, il distingua dans une famille de la ville une jeune femme d’une remarquable beauté, nommée Euplirosine. Mouktar-pacha, fils d’Ali, la désirait aussi ; elle lui résista ; Mouktar força la maison, s’introduisit dans l’asile des femmes et, un pistolet sur la poitrine, lui arracha ses faveurs. Ali l’apprit, se vengea sur la victime. Il entra chez elle avec une bande d’assassins, l’entraîna nue et mourante, la livra à ses hommes. Il eut le cynisme de donner à cet accès de colère les apparences de la morale: seize jeunes femmes, des meilleures familles de Janina, furent avec Euphrosine condamnées à mort et jetées dans un lac voisin comme coupables d’avoir eu des liaisons avec les fils du pacha. Il était d’une cupidité insatiable; il se proclamait l’héritier naturel de toutes les riches familles et agissait comme tel. Il pillait des villages entiers. Il ne gouvernait que par le meurtre et l’incendie. Les populations fuyaient, gagnaient par troupes nombreuses Venise et Trieste. S’il ne s’y était pas opposé par sa police, bientôt sans doute Janina eût été abandonnée par tous ses habitants.
Cependant il entretenait à prix d’argent des troubles dans les provinces voisines, pour s’assurer une puissance indépendante et sans rivale. Il voulut s’emparer de vive force du pachalik de Bérat ; mais le pacha Ibrahim fut vaillamment soutenu par la population belliqueuse des Souliotes, et, en 1792, l’armée d’Ali fut tout entière détruite par les Souliotcs dans la vallée de l’Achéron (Mavro-potamoV La colère d’Ali fut atroce, d’autant plus que Souli était le refuge de la plupart des victimes qui réussissaient à lui échapper. Sa vengeance fut lente à venir, mais épouvantable. Quand il eut refait son armée, il envahit le pays des Souliotes et les bloqua dans leurs rochers; il les tint enfermés pendant trois ans (i8oo-i8o3). A bout de ressources, ils capitulèrent. Les premiers qui se livrèrent furent massacrés, affreusement torturés. Les autres se tuèrent. Les femmes, pour ne pas tomber aux mains du vainqueur, se jetèrent avec leurs enfants dans les précipices. Ali devint plus cruel encore, si possible, pour être
plus redouté. 11 pillait les villages dont il n’était pas sûr sous prétexte qu’ils avaient aidé les « bandits » et il « érigeait ses propres brigandages en autant de triomphes remportés sur les brigands ».
L’or dont il disposait le fit puissant auprès de la Porte. Ses crimes furent récompensés. 11 occupa Okhrida, forteresse aux confins de l’Albanie et de la Macédoine, en l’enlevant au pacha de Scutari qu'il avait fait déclarer rebelle. 11 excita à prix d’argent des troubles à Sofia, à Philippopoli, jusqu’à Vndrinoplc, où il fut sans doute pour quelque chose dans l’agitation des janissaires. La Porte le nomma beglierbeg de Roumélie, avec mission d’y assurer l’ordre. 11 vint en Roumélie ; la pacification se fit instantanément, comme par miracle, et il fil une sorte de voyage triomphal par Monastir, Philippopoli1. Le sultan, inquiet enfin de le A'oir si près, le renvoya à Janina ; Ali obéit ; derrière lui, la Roumélie retomba dans l’anarchie, et le gouvernement de Constantinople y fut impuissant pendant plusieurs années.
Ainsi son prestige était considérable, son autorité menaçante même pour la Porte. Il eut désormais dans toute la Grèce septentrionale le renom d’un chef cruel et invincible; il fut le maître incontesté de l’Albanie et de l’Epire. Il rêva les brillantes destinées du roi Pyrrhus, la destruction de la dynastie des Ottomans et la renaissance du pays des Balkans par lui.
Ils étaient bien nombreux ceux qui rêvaient de régénérer l’empire ottoman à leur profit ; pour l’instant, entre les ambitions de Méhémet-Ali d’Egypte, de Pasvan-Oglou de Bulgarie, de Ivar a- Georges de Serbie, cl’ Ali d’Épire, Sélim III avait lieu d’être tourmenté ; le démembrement de son empire était vraiment commencé ; il semblait qu’il n’y eût plus d’incertitude que sur le nom du héros qui allait construire sur ces ruines un édifice nouveau.
i Affaires étrangères, Turquie, Mémoires et Documents (i-8oo-iSi3) : Mémoire de Julien Bessières, consul à Corfou, sur Ali de Janina ; sa conduite h l’égard des peuples qu’il gouverne, à l’égard de la Sublime Porte, à l’égard de la France ; pour prouver qu’il est l'oppresseur de ces peuples, rebelle à la Porte, ennemi de la France.