‹ La politique radicaleChapitre 2 sur 37 · BOULEVARD MONTMARTRE · texte numérisé non relu

BOULEVARD MONTMARTRE

A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & C*. ÉDITEURS C^ Bruxelies, à Leip:{ig et à Livourne

Tout drotti de tradudion «t de rvprodoetlnn réservés.

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L'impression des discours contenus dans ce volume a été autorisée en vertu de l'art. 89 du décret impérial du 3 février 1861.

Extrait du procès-verbftl des séances des 26 jwm 18!12

et 2Smars 1862.

« L'autorisation accordée à un orateur de faire imprimer à ses a frais le discours qu'il a prononcé, n'implique pas, de la part du tf Corps Législatif, l'approbation du discours dont l'impression a « été autorisée. »

<Joilt(c-/fo

n y a tant de partis en France, et tant de divisions dans les partis, qu'il ne reste pas un seul mot de la langue politique qui soit parfaitement clair.

On devrait être entendu quand on parle de politique radicale. Mais les absolutistes, — monarchiques ou jacobins, — qui mettent leur système au-dessus de la liberté, et les ultra-libéraux, qui mettent la liberté au-dessus de tout, prennent également, et avec une égale raison, le titre de radicaux, qui signifie seulement hommes de principes. Il convient donc d'ajouter que le radicalisme dont il s'agit ici, et dont ce livre est ou veut être l'expression, est le radicalisme dans le sens de la liberté. Nous voulons bien accepter un symbole : pourquoi ne le voudrionsnous pas? Ni en théorie, ni en pratique, il n'est salutaire d'hésiter, et la première condition pour faire son devoir, c'est de le connaître. Ayons

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donc, si nous le pouvons, un symbole; mais un symbole qui nous soit intelligible dans toutes ses parties, dont tous les articles nous soient clairement et invinciblement démontrés. Croire sans comprendre, ce n'est qu'abdiquer, ce n'est pas croire; ce n'est pas employer sa raison, c'est y renoncer. Il faut donc à la fois savoir ce qu'on fait, et savoir pourquoi on le fait; savoir ce qu'on croit, et pourquoi on le croit. Il m'importe peu que le symbole, politique ou philosophique, me vienne d'un prophète, ou d'une tradition, ou d'une majorité. Je ne crois qu'à ma raison; je ne me soumets qu'à la preuve. Prophète, tradition, majorité doivent comparaître devant ma raison, comme devant leur juge suprême. Que le prophète commence par me prouver qu'il a le droit de prophétiser; que la tradition établisse très-nettement qu'elle est autre chose qu'une erreur invétérée; que la majorité me convertisse à son opinion. Je n'aspire nullement, étant ce que je suis, à descendre dans l'échelle des êtres; je veux être ane raison, une action, un homme, et non pas un simple instrument. Je demande pourquoi je serais obligé de déclarer que deux et deux font cinq ; car 8i je le déclare sans y croire, je suis un menteur; et si j'y crois, je suis un fou. On m'objecte qu'un prophète l'assure? il n'est donc pas prophète, puisqu'il rassure ; car on ne peut être le maître de la raison humaine quand on est invinciblement condamné par elle. On veut que je le croie, parce que mes pères Font cru? Je serai donc obligé de croire que la terre est immobile, parce que mes pères l'ont cru; et les Chinois croiront qu'une éclipse de soleil est la lutte da soleil contre on dragon, parce que leurs pères

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Font cru. On invoque le nombre; on me propose de mlncliner devant le suffrage universel? C'est le même sophisme dans une autre dimension : c*est m'écraser sous la majorité qui est à côté de moi, au lieu de m'écraser sous la majorité qui est derrière moi. Exemple : nous sommes huit dans un wagon, et on demande d'aller aux voix pour savoir si, oui ou non, on fermera la fenêtre : c*est bien, c'est juste, à condition que nous aurons voix délibérative, et que, si nous sommes battus, nous aurons le droit de commencer immédiatement une campagne pour transformer en minorité la majorité triomphante; mais aller aux voix dans notre wagon pour savoir si les trois angles d'un triangle sont ^aux à deux angles droits^ ou si Corneille est un poëte de quelque mérite, ou si nous jetterons le plus faible des huit sur la chaussée après nous être partagé sa bourse, c'est le comble de l'absurdité. De même dans la société dont nous faisons partie, nous réclamons d'abord et avant tout le droit de penser et de parler; et quant à nos actes, nous les soumettons à la volonté générale exprimée parla loi, pourvu que nous puissions contribuer à faire la loi, et que, la loi faite, nous puissions, en lui obéissant, faire tous nos efforts pour en préparer la réforme, si nous jugeons qu'elle a besoin d*être réformée. Il est étrange que cette doctrine ait été exprimée pour la première fois dans la philosophie moderne par Descartes en 1637; qu'elle n'ait passé de la philosophie dans la politique qu'en 1789, et qu^elle ne soit pas universellement pratiquée après soixante-dix neuf ans de révolution. La France, éclairée par ses derniers malheurs, commence enfin à comprendre que la liberté seule pMt

lai donner la prospérité et le repos. Entendons bien qa*il ne s'agit pas d'une petite somme de liberté, ni d'une grande somme de liberté, mais de la liberté totale.

Le caractère propre d'une politique radicale est de repousser les transactions, les demi-mesures, d'aller, comme on dit vulgairement, jusqu'au bout de ses principes. C'est ce qui la distingue de la politique sage, qui se vante de savoir faire à propos toutes les concessions nécessaires. La première de ces politiques est une doctrine ; la seconde est surtout une habileté. Quand on croit posséder une vérité absolue, on ne peut ni la cacher, ni la renier, ni l'ajourner. On ne peut pas non plus en désespérer, car il faut que la vérité arrive : c'est une loi morale aussi infaillible que toutes les lois du monde physique. De là tous les caractères de la politique radicale : une adhésion ardente à la justice de sa cause et à la vérité de ses principes, une confiance opiniâtre dans l'avenir, un dédain généreux pour les expédients et les équivoques, l'ignorance volontaire des difficultés et des obstacles, l'habitude d'étudier trop rapidement les faits, et de ne tenir aucun compte des variations éphémères de l'opinion. On peut comparer les adhérents de la politique radicale à ces voyageurs qui^ne se servent pas de cartes et ne suivent pas les chemins frayés, mais

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qai, rœil fixé sur le but lointain qu'ils veulent atteindre, marchent vers lui en ligne droite, avec rinébranlable résolution de ne jamais reculer, de ne jamais se détourner, de ne jamais s'arrêter. On les accuse de poursuivre des chimères, mais ils s'en consolent en comptant le nombre des chimères, longtemps raillées et conspuées, qui sont devenues des réalités et des réalités bienfaisantes. On leur reproche aussi, et quelquefois avec raison, de parler un langage inintelligible pour leurs contemporains, et de se condamner ainsi à Tisolement, et par conséquent à l'impuissance; mais ils répondent que les vrais conducteurs de foules ne sont pas ceux qui se penchent vers elles pour en être compris plus vite, mais ceux qui les appellent de haut. L'histoire ne justifie pas la réputation de maladresse qu on voudrait leur faire; et l'enseignement suprême de la philosophie, c'est que la justice est la plus sûre et la plus habile des politiques.

Les radicaux des diverses écoles disent assez volontiers : Tout ou rien. Ils ont raison, s'ils veulent dire par là qu'ils ne se reposeront pas avant d'avoir obtenu la liberté totale. Ils ont raison encore si, par cette formule, ils se déclarent prêts à accepter toutes les libertés à la fois.

Mais on peut et on doit accepter les libertés partielles qui rendent plus prochain et plus inévitable l'avènement de la liberté totale. Quand une liberté partielle est établie par suite d'un commun accord entre l'école radicale et les autres écoles, ce n'est pas l'école radicale qui fait une concession; au contraire, c'est elle qui la reçoit. La politique est tout autre chose qu'une philosophie : sa condition est

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d'être pratique ou de ne pas être. La politique radicale aspire à la pleine et entière possession de la liberté; mais elle s'y achemine en conquérant successivement les libertés possibles. Elle est radicale parce qu'elle veut le tout, et qu elle ne s'arrête pas avant d'avoir tout obtenu ; mais elle n'a ni l'espoir de réformer le monde en une heure, ni la sottise de dédaigner des réformes incomplètes qui peuvent rendre plus facile la réforme définitive.

Prenons un exemple : un député radical commence la discussion d'une loi sur la presse par ces mots : M Je suis partisan absolu de la liberté absolue de la presse. »» Cependant, quelques jours après, il vote une loi pleine de restrictions, et qu'il déclare lui-même détestable. Il a raison de la voter, si cette loi est un progrès sur celle qu'elle remplace. Il sera infidèle à son parti et à sa doctrine si, dès le lendemain de son vote, il ne commence pas à réclamer une loi meilleure et la liberté totale.

Il serait plus héroïque de repousser tout ce qui n'est pas Tidéal, et de dire à ses ennemis, et même à ses voisins : « Je veux la liberté : vous me la donnez à moitié; je la refuse. Vous me la donnez aux trois quarts; je la refuse. Vous me la donnez presque entière ; il n'y manque qu'un point, un seul, et il n'est pas, à mon propre avis, de grande importance ; cependant, pour cet unique point, je refuse encore. J'aime mieux rester dans l'oppression et attendre, aurisque d'attendre toujours. » C'est là un fier langage, une belle attitude. Disons le mot propre, c'est un beau rôle. Il n'y a rien de plus beau pour une tragédie. Dans la vie réelle, il faut peul-ètre se souvenir un peu plus des conditions

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de Vhiimanîté. Il suffit qu'on marche en avant sans relâche et sans défaillance. Les stoïciens eux-mêmes prescrivaient de faire le siège de chaque, obstacle, et, après l'avoir vaincu, de le transformer en instrument de progrès.

Le petit groupe qui forme en ce moment (avril 1868), au Corps législatif, l'opposition de gauche, est composé de radicaux. Il est fort attaqué par ses ennemis, ce qui est tout naturel, et par ses amis, ce qui l'est à peu près autant. Ses ennemis lui reprochent de ne pas faire de concessions, et ses amis lui reprochent d'en faire. Il répond à ses ennemis tous les jours; ce qu'il peut répondre à ses amis, c'est que, s'il s'agit de principes, il défie qui que ce soit de citer une occasion où il ait déserté le» siens. C'est en les maintenant haut et ferme, en les rappelant avec énergie, en faisant appel à l'avenir, qu'il a quelquefois -voté des mesures relativement libérales, mais qui n'étaient à la hauteur ni de ses espérances, ni de sa volonté. Quand cela lui est arrivé, dans quelques circonstances très-rares et très^ connues, c'est que toute la France votait avec lui, — et même ceux qui ne se refusent pas l'innocent plaisir de faire du stoïcisme à ses dépens. Il ne lui est pas permis d'oublier qu'il est à la Chambre pour faire de la politique, c'est-à-dire de la pratique, et pour concourir à tous les progrès réels. Il n'a pas demandé et obtenu le mandat de député pour s'en tenir à l'abstention : ce serait, en vérité, trop commode et trop inutile. Il y a une grande différence entre accepter un progrès partiel et s'y arrêter, ce qui eit le propre d'un tiers-parti, ou l'accepter à la condition de passer outre, ce qui est le devoir d'un

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parti radical. Les membres de la gauche ont écrit chacun leur programme dans leurs professions de foi; ils en ont, jour par jour, répété les articles dans leurs discours à la Chambre ; il n*en est pas un seul qu'ils aient abandonné, modifié ou ajourné. Ils défendent aujourd'hui ce qu'ils défendaient il y a cinq ans, il y a vingt ans, ce qu'ils ont toujours défendu. Si quelques-uns ont changé en quelques points, c'est pour se porter plus hardiment en avant: mais personne n'a reculé. Ils accomplissent scrupuleusement, religieusement leurs promesses, non pas seulement parce qu'ils les ont faites, mais parce qu'en les faisant, ils avaient exprimé leur véritable pensée et leur immuable résolution. Ils étaient et ils sont le parti radical, — ce qui ne les oblige pas à être l'opposition systématique. — La règle, pour les esprits sensés, se formule ainsi : marcher sans cesse vers l'idéal, et, chemin faisant, accepter tout ce qui y mène.

Cette règle, qui est dictée par le sens commun, ne souffre que deux exceptions, et ces exceptions la confirment. Si une liberté concédée aux uns est refusée aux autres, il faut la rejeter comme contraire au progrès ; si un avantage offert est en contradiction avec les principes, il faut le repousser comme une (féception et un déshonneur. C'est qu'il ne s'agit plus, dans ces deux cas, d'une liberté, mais d'un privilège. Supposons un pays partagé presque également entre deux religions, et qui n'ait pas la liberté de la presse. Une loi nouvelle donne à Tune de ces religions, mais à elle seule, le droit d'écrire librement : aussitôt elle attaque la religion rivale, qui n'a pas le droit de répondre.

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Est-ce an acheminement vers la liberté totale? N'est-ce pas, au contraire, une aggravation de tyrannie? Mais supposons que, dans un pays en possession de la liberté de la presse, une religion ennemie de toutes les libertés commence à faire des progrès et à devenir menaçante : faudra-t-il supprimer pour les sectateurs de cette religion la liberté de la presse, qui subsistera pour les autres citoyens? Non ; car ce serait réduire la liberté, qui est l'organe de la vérité, à n'être que l'instrument d'un parti. La liberté, comme le droit, appartient à tous. Elle perd son nom et son essence quand elle est limitée à un homme, à une classe, à une majorité. La liberté de la fidèle noblesse, la liberté des honnêtes gens, la liberté des enfants de Dieu, la liberté du bien, qui tour à tour ont fait leur apparition dans la langue des partis, ne sont que la tyrannie sous des noms et des formes diverses.

En résumé, nous ne disons pas : tout ou rien ; nous ne disons pas : toutes les libertés ou pas de libertés. Nous disons : toutes les libertés à la fois, si l'on veut et si l'on peut; mais si le succès complet et immédiat est impossible, toutes les libertés Tune après l'autre, en attendant le règne de la liberté totale. Seulement, nous ne voulons pas être dupes des mots, et prendre pour des libertés des aggravations de privilèges.

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La doctrine est la même pour les alliances. Le tiers-parti aime les alliances ; c*est tout simple ; il est pressé de réussir, et ne compte pour réussir que sur des expédients : — ceci doit s'entendre des expédients honnêtes, et non pas des manœuvres condamnées par la morale. — En général, il ne cherche pas à s^allier aux radicaux ; il a plus d'inclination, et trouve plus de profit à les combattre. Les railleries et les invectives qu il dirige contre nous, et que nous acceptons de bonne grâce, ont à ses yeux le double mérite de lui ramener les conservateurs, dont elles flattent les passions, et de démontrer de plus en plus qu'il est plein de raison et d'expérience — et par conséquent capable, ce qui est son grand objectif. Cependant quand le tiers-parti voit ses espérances s'éloigner et la popularité nous venir, il nous propose de contracter avec nous l'union la plus étroite. 11 nous traite alors un peu comme il traite la démocratie, dont il connaît à fond les défauts et l'incapacité, et qu'il aime tout juste assez pour se charger de la conduire. Nous lui donnerons notre bonne renommée et les voix dont nous disposons, et nous obtiendrons en échange tous les trésors de son expérience et de sa sagesse. Nous ne disons pas que le marché soit à dédaigner, et nous sommes pleins de reconnaissance pour la condescendance qu^on nous témoigne. Un point nous embarrasse :

c'est qu'il ne parait pas facile d'être le parti radical et de se laisser aller à des comproraia. Ou nous ne sommes rien, ou nous sommes un principe. Si nous sommes un principe, comment deviendrionsnous un expédient? Le tiers-parti peut descendre ou monter impunément, selon les circonstances, et même il le doit, pour rester fidèle à sa théorie ; mais nous, qui représentons l'absolu, si nous reculons d'une semelle, nous perdons notre raison d'être, et jusqu'à notre nom. Il est bien malaisé, dans des conditions pareilles, de contracter une alliance.

Et, en effet, nous n'en pouvons pas contracter. Nous pouvons éprouver de la bienveillance et même de l'admiration pour le tiers-parti, nous pouvons applaudir à ses efforts et à ses succès. C'est lui qui, dans les chambres et dans le pays, déplace les majorités. Mais nou3 ne saurions sans abdiquer nous confondre avec lui. Un puritain et un aspirant ministre, un libre penseur et un clérical, un démocrate et un partisan des prérogatives politiques et sociales de la classe jnoyenne ne peuvent porter le même nom et accepter une solidarité que rien ne justifie. Avons-nous la même histoire, les mêmes principes, le môme avenir? Tenons-nous, soit comme partis, soit comme individus, la même conduite? Que résulterait-il d'une alliance entre des éléments si disparates? Une équivoque nouvelle. Or, le plus grand service que nous puissions rendre à la politique et à la philosophie, c'est d'en bannir l'équivoque. Ainsi restons où nous sommes, restons ce que nous sommes. N'ouvrons nos rangs que pour accueillir nos similaires.

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Autre chose est Talliance, qui aboutit nécessairement à un marché, autre chose l'action en commun. Nous essaierons de montrer par des exemples la différence de ces deux conduites. Dans une élection, le collège est composé de vingt mille électeurs ; dix mille à peu près votent avec le gouvernement, dix mille appartiennent à l'opposition, mais à deux partis d'opposition différents. Notre parti, s'il se sent le moins fort, peut s'abstenir, perdre ses voix, assurer le succès de l'ennemi du moment, par rancune contre l'ennemi d'autrefois, ou par peur de l'ennemi à venir. Est-ce nécessaire? Est-ce raisonnable? Non; l'école radicale doit être comme la vertu, qui est trop sûre d'elle-même pour être farouche. On ira donc au scrutin, mais on ne fera pas d'al liance ; car, si on en fait, il faudra prendre un candidat qui puisse être accepté par les deux partis, c'està-dire qui ne contente pas tout à fait le premier et qui ne choque pas trop le second : moyen infaillible d'écarter les hommes de talent et d'avoir de mauvais députés. Ce n'est pas tout; il faudra se ménager réciproquement pendant la lutte, ce qui revient à peu près à s'annihiler, et cet abaissement volontaire survivra même à la victoire. Si même il y a dans la ville un journal unique d'opposition, il s'attachera à parler pour ne rien dire, afin d'être une image fidèle des deux partis coalisés. Au lieu de cela, que chacun se compte, et que celui des deux partis qui se sent en minorité, porte résolument ses voix sur l'homme le plus éminent du parti contraire, sauf à le combattre dans un autre temps et dans une autre occasion. En agissant ainsi, il avance ses affaires, et reste lui-même, sans aucun sacrifice. De

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même dans une Chambre, on peut arriver des deux extrémités de l'horizon, et avoir un même adversaire. Croit-on qu'il soit habile et honnête, pour le mieux combattre, de s'efifacer de part et d'autre au point de ne plus paraître divisés? Pourquoi le feraiton? La lutte contre l'adversaire commun en serat-elle plus vive? Les partis en seront-ils plus forts? Ces concessions réciproques, qui ne trompent personne, sont pour tout le monde un abaissement, et peuvent être, suivant les temps ou les questions, un véritable déshonneur. C'est comme si les Français et les Anglais avaient renoncé momentanément à leurs couleurs nationales et adopté en commun un drapeau de fantaisie pour aller combattre les Russes en Crimée. Les légitimistes, qui sont aussi des radicaux à l'autre bout de l'horizon, ne nous proposent pas de garder le silence sur le principe de la légitimité ou sur celui des religions d'État. S'il leur arrive une fois par hasard de penser comme nous, nous voterons ensemble sans trop d'étonnement et sans aucune défiance, précisément parce que de part et d'autre nous n'aurons rien modifié ni rien dissimulé. L'avantage des situations nettes est inappréciable; c'est plus de la moitié de la force. Une défaite vaut mieux qu'une victoire achetée par un compromis. On ne voit pas cela dès le premier jour. On a toujours de la peine à ne pas se ranger d'emblée dans les gros bataillons.

Nous pouvons dire à tous les tiers partis : c'est par notre entêtement et notre immobilité que nous vous rendons service. Nous ne pourrions, en faisant la moitié du chemin pour nous unir à vous, que vous donner une quinzaine de voix, ce qui ne vous

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transformerait pas en majorité. Par notre constante préoccupation de Tabsolu, nous vous empêchons de TOUS contenter trop aisément. Nous tous attirons sans cesse vers les sommets où nous sommes. Noos mettons de Tinflexibilité dans la politique, qui sans nous ne serait qu'un art d'exploiter les hommes et d'utiliser les situations. Dites, si cela vous plait» que TOUS représentez le saToir, l'expérience, la modération, l'habileté. Pour nous, notre fonction est différente : nous représentons la conscience.

Le dix-neuvième siècle est le siècle des professions de foi. La raison en est toute simple. Nonseulement on n'a jamais tant écrit sur les questions politiques, religieuses et *sociales ; mais le suffrage uniTersel est une excitation perpétuelle aux professions de foi. On en fait pour être député, membre de conseil général ou de conseil d'arrondissement, conseiller municipal. On n'arrive pasàTâge d'homme sans avoir été candidat à quelque chose, et sans avoir quelque part sa profession de foi affichée sur les murailles. On en fait tant, qu'on n'a pas toujours le loisir et le courage de relire les précédentes. Le métier de relever les contradictions des hommes politiques est devenu fastidieux à force d'être facile.

On peut faire un programme pour soi, parce qu'il ne s'agit que d'exprimer la situation de son esprit.

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de déterminer et de limiter ses engagements; mais ce n^est pas une mince affaire que d'en dresser on pour un parti, parce qu'un programme commun doit être complet. Si un parti n'est et ne veut être qu'une opposition, il n'a pas besoin de programme. L'opposition qui se résigne à ne jamais être que cela, est une négation perpétuelle : ce seul mot la définit et la condamne. Mais un parti sérieux, qui peut à un jour donné devenir un parti de gouvernement, est obligé d'avoir un principe» et de dire comment il entend l'application de ce principe non-seulement à toutes les conditions de la politique actuelle, mais à toutes les situations que le mouvement des affaires peut apporter. La difficulté des programmes augmente encore après chaque révolution, parce que des questions nouvelles surgissent, et que la plupart des questions anciennes subsistent. Nous aypns eu bien des révolutions depuis trois quarts de siècles : 1789, 1792, 1795, 1800, 1804, 1814, 1815, 1830, 1848, 1852 ; total, dix révolutions, pour le moins, en soixante-quinze ans ; ^'est une véritable fécondité d'avortements. Ces révolutions ne sont pas de simples changements de dynastie : elles sont politiques, sociales, religieuses. Autre source de complications : elles sont obscures, parce qu'aucune d'elles n'a duré assez longtemps pour être expliquée et jugée par ses conséquences. Nous ne donnerons que deux preuves de cette obscurité profonde : la fusion entre les bonapartistes et les libéraux sous la Restauration, et les journées de juin 1848. Nous trouverions à foison autour de nous d'autres exemples de confusion inextricable. Dans un pays ainsi remué par les révolutions et par les écoles, il faudrait bien du temps

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pour rassembler les matériaux de Thistoire des partis; il faudrait bien des pages pour récrire.

On peut être uni par ses haines et divisé par ses espérances. On peut avoir une espérance commune et des espérances contradictoires. Il a pu sembler, à d*autres époques, qu*il s*agissait tout simplement d'être ou de ne pas être libéral. Il n*en va pas ainsi dans notre société en proie à de perpétuelles équivoques, et où réquivoque même a été plus d*une fois érigée en moyen de gouvernement. Il faut qu'un programme s'explique non-seulement sur la liberté, mais sur la démocratie, le socialisme, la religion, la métaphysique, — car la métaphysique recommence à être une cause de discorde, et c'est tant mieux, si c'est l'indice d'un retour à la philosophie de la politique et de l'histoire. Même on aurait iort de croire que, si tout roulait sur la liberté, la situation se débrouillerait facilement. Il n'y a rien de plus difficile à définir et à comprendre que la liberté. En voici la preuve sans chercher bien loin : c'est que tout le monde se dit libéral. La liberté a le sort des principes de 89 : elle est in^^crite sur tous les drapeaux. N'avons-nous pas entendu soutenir cet hiver que le meilleur moyen de donner la liberté au pays, c'était de supprimer les journaux, ou, ce qui revient au même, de les tenir en tutelle? Ne voyons-nous pas des légitimistes libéraux et des jacobins libéraux? La décentralisation n'est-elle pas, pour les uns, la forme môme de la liberté ; et n'est-ce pas, au contraire, suivant une autre école, sur la centralisation que la liberté repose?

Au milieu de tous ces conflits, ce qui frappe

d*abord, c'est la multitade et la véhémence des anatlièmes. Cela n*est pas particulier à notre siècle et à notre pays : l'indulgence est une vertu qui ne se pratique guère qu'à distance. On en a, sans trop d'effort, pour son ennemi; on se fait un point d'honneur d'en manquer pour son compagnon. Il nous rend à chaque instant de grands services; mais comme il est séparé de nous sur un point de quelque gravité, nous nous faisons un devoir de le combattre à outrance. C'est comme une émulation qui s'élève dans le sein des minorités pour arriver à diminuer par leurs propres efforts le nombre de leurs adhérents, et par conséquent leur force. Grâce à cette heureuse habitude, on ne sait jamais bien précisément où est l'ennemi. Ce senties complications qui nous perdent. Si aujourd'hui la question étaitsimple, demain elle serait résolue.

Essayons par la pensée de former un parti homogène. Nous interrogerons d'abord ses membres sur la politique. Ce n'est pas la peine de leu" demander s'ils sont libéraux, parce que la réponse est prévue et insignifiante. Si nous les questionnons sur la forme de gouvernement, nous risquons fort de leur faire commettre un délit ou peut-être un crime. Quoiqu'on dise couramment dans les journaux et à la tribune, en désignant des personnes parfaitement connues : le parti républicain, le parti légitimiste, le parti orléaniste, il pourrait y avoir dans certains cas une sorte de danger à dire : je suis républicain, légitimiste ou orléaniste. Nous laisserons donc entièrement de côté cette question qui pour beaucoup d'esprits est toute la question, et qui, pour nous-mêmes, quoique nos nous déclarions sans préjugés, est la

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principale. Rien n*est sans importance dans la politique, pas même le drapeau, qui n*est pourtant qu'un mètre d'étoflPe cousu à une hampe. Ces nouvelles doctrines d'indifférence en matière de gouvernement cachent souvent un lâche calcul, et nous ne nous sentons pas la conscience assez large pour les absoudre. Nous avons vu tant de montagnards transformés en chambellans, et tant de chambellans devenus gentilshommes de la chambre, que cette extrême facilité à servir son pays sous tous les régimes et avec tous les traitements finit par nous soulever le cœur. Mais à quoi bon la demande, quand la réponse n'est pas libre? Irons-nous faire comme ces prédicateurs qui tout à coup apostrophent l'impie, le pressent de leurs arguments les plus sonores, et s'écrient pour conclusion : il se tait! nous l'avons terrassé! Ce qui nous console, c'est qu'en pareille matière, tout le monde sait à quoi s'en tenir sur tout le monde. La trahison même est plus facile que l'hypocrisie.

Nous demanderons aux membres du futur parti s'ils sont pour la liberté absolue de la presse, pour le droit absolu de réunion, pour l'élection à un ou plusieurs degrés, pour le suffrage universel ou pour le suffrage restreint, pour l'élection des conseillers municipaux et des maires, pour le jury de mise en accusation et le jury de jugement, pour l'élection des juges. Le mot de décentralisation est bien vague et bien général; il peut contenir la féodalité ou l'anarchie. Nous avons vu un ministre décentralisateur dont l'industrie consistait à déléguer à ses propres agents, nommés, révoqués, dirigés par lui, une partie de 9es attributions.

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Cettd décentralisation n*intéressait guère le parti libéral; elle n'augmentait guère les droits et les garanties des administrés. G*est un des exemples les plus curieux de la naïveté de certains hommes d'État, ou du mépris qu'ils professent pour notre intelligence. Ce qui n'est pas moins bizarre, en un genre tout diflFérent, c'est de voir les mômes historiens glorifier Richelieu pour avoir fait la centralisation, et l'Assemblée constituante pour l'avoir détruite. On demandera donc aux adhérents du futur programme ce qu'ils pensent de la décentralisation en matière d'instruction, de justice, de finances, d'armée et d'administration proprement dite.

Une école pleine de sens, d'expérience et d'honneur croit que le dernier mot de la politique libérale est dans la responsabilité des ministres, et elle j ajoate, comme corollaire, la fameuse maxime que « le roi règne et ne gouverne pas. »» En effet, la théorie est admirable. Dans l'administration, tout dépend des ministres, les ministres dépendent des chambres, et les chambres des électeurs :. ce sont donc en définitive les électeurs qui gouvernent. Une telle monarchie ne diffère de la république que par un seul point : l'hérédité d'un souverain nominal, uniquement chargé de contresigner les ordon* nances des ministres et d'exercer dans le cabinet une présidence honorifique. On déclare même bien haut que cette forme de gouvernement est plus libérale que la forme républicaine, parce qu'un tel roi, inférieur en réalité au grand électeur de Sieyès, est incomparablement moins puissant qu'un président de république. Mais une autre école, aujour-

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d'hui régnante, ne veut pas seulement entendre parler de la toute-puissance parlementaire , qu'elle traite d'oligarchie. Elle pense que, si les députés sont tout-puissants sur les ministres, ils pourront bien par les ministres être tout-puissants sur les électeurs. Elle assure que, quand tout est matière à scrutin et à délibération, il n'y a plus d'action gouvernementale. Un gouvernement d'orateurs est tout le contraire d'un gouvernement d'hommes d'État. La responsabilité ministérielle, dans laquelle toute la liberté se résume, n'est pas autre chose que le triomphe successif des intrigants et des coteries. Pour que la responsabilité soit réelle, il faut la placer au-dessus des chambres, et l'imposer directement au souverain. Cette doctrine a au moins sur toutes les autres le mérite d'être simple. Elle supprime tontes les difficultés, à l'exception d'une seule. Le souverain est l'Unique représentant de la nation; il règne, gouverne, légifère et administre. A part les réformes qu'il peut établir dans son État, et qui sont dues à sa modération et à ses lumières, il ne diffère du monarque absolu de l'ancien régime que par la responsabilité; mais cette responsabilité répond à tout, légitime tout, console dQ tout. Elle est, à elle seule, toute la liberté. Ces problèmes, dont le moindre absorberait toute une vie d'études, ne sont pas la moitié des questions de politique intérieure. *

Poar le dehors, nous avons le principe d'intervention, le premier en dignité, mais le dernier en autorité, le plus souple et le plus complaisant de tous les principes, invoqué par les libéraux en faveur de la Pologne et de l'Italie, repoussé par eux quand

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la Restauration s'en servit pour raffermir sur leur trône les Bourbons d'Espagne, et quand le second empire entreprend d'eif faire profiter le pape. Nous avons le principe des nationalités , qui se complique d'une question de langue, d'une question d'histoire et d'une question de physiologie : principe à double tranchant, qui pourrait bien nous donner la moitié de la Belgique et nous enlever l'Alsace et la Lorraine: profondément respectable quand il est la revendication de l'autonomie d'un peuple ; un peu aventureux en politique générale par la diversité et le peu de sécurité des applications qu'on en peut faire. Nous avons le problème des colonies, au sujet duquel nos gouvernements n'ont rien à se reprocher, depuis celui qui a perdu les Indes et le Canada, jusqu'à celui qui gouverne l'Algérie avec tant d'habileté et de profit pour la colonie et la métropole. Nous avons aussi la célèbre théorie du libre échange, débattue il y a trente ans rue Montesquieu et dans les salons du rest^-urateur Corazza, victorieuse un beau matin au grand ébahissement de ses promoteurs, et menacée aujourd'hui, dans la première fleur de son succès, d'une émeute tout au moins et peut-être d'une révolution. Enfin, nous avons la question des armées permanentes, la seule décisive.

Le parti du désarmement ne vient que de naître; mais déjà ce n'est plus un parti, c'est presque une religion. Il s.'agit de supprimer l'assassinat par masses, de rendre à l'industrie son aliment, au commerce sa sécurité, et son printemps à la vie humaine. Précisément à la même heure, les gouvernements inaugurent dans toute l'Europe le prin-

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cipe des armements à outrance comme on défi lancA à la civilisation. Et quels sont les partisans des grandes armées? les sages, les modérés, les conservateurs : cet abîmebéant, où la fortune du monde s'engloutit, les rassure sur l'avenir de la propriété. Au contraire, quels sont les défenseurs de la paix, les apôtres du désarmement, qui veulent substituer &la guerre la science et le travail? Qui peuvent-ils être, sinon les plus a£freux révolutionnaires, hommes de sang et de rapines, qui ne rêvent que de renverser la morale et de rétablir Téchafaud?

L'armée nous conduit tout droit à la démocratie, puisque c'est entre la caserne et l'atelier que le monde doit choisir. Il y a vingt ans, peu de gens étaient démocrates; aujourd'hui peu de gens ne le sont pas; mais beaucoup, après avoir été ennemis de la démocratie par peur, sont devenus démocrates par peur. Ont-ils changé? Pas le moins du monde; c'est la même marchandise sous un nouveau pavillon. Quoi donc, ils ne sont pas démocrates? Mais ils fondent des fourneaux économiques; ils ouvrent des réfectoires gratuits ou semi-gratuits; ils vendent à moitié prix des blouses et des pantalons ; ils créent des sociétés de secours mutuel, des sociétés de patronage, des monts-de-piété, des cités ouvrières où l'on est bien logé, bien visité et bien sermonné, des conférences. Si les sociétés veulent s'organiser en sociétés coopératives, ils s'empressent d'y entrer comme membres patrons ou membres honoraires, peu leur importe le nom ; ils prêtent aux nouveaux associés de Targent sans intérêt. Voilà en efiiet de la démocratie. Ce sont là de nos démocrates et de nos socialistes qui n'ont jamais pu comprendre qu'il existe

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une di£férence entre donner et restituer. Ne voulant pas et ne pouvant pas être du peuple, ils daignent consentir à être les pères du peuple. Il faut pourtant s*entendre ; car à ce compte les démocrates pourraient bien former deux partis différents et même deux partis contraires.

Convenons qu'il y a une grande différence entre les socialistes d'il y a vingt ans et ceux d'aujourd'hui. Il y a vingt ans, les socialistes étaient des sectaires, aujourd'hui, ce sont des praticiens. Il y a vingt ans, ils excluaient le capital, érigeaient en principe la gratuité du crédit, et faisaient la guerre aux intermédiaires, qu'ils fussent commerçants ou marchandeurs ; ils voulaient supprimer le salaire de haute lutte, au nom de l'égalité. Aujourd'hui, ils reconnaissent la légitimité du capital accumulé et transmis; ils admettent le loyer de l'argent; ils se rendent compte des conditions de l'échange et de la vente; ils comprennent qu'on puisse dans certains cas préférer le salaire à la participation. Enfin, réclamant pour eux la liberté, ils la demandent aussi pour les autres, parce qu'ils sentent que la première condition de la liberté est l'égalité absolue dans le droit. Préoccupés surtout d'améliorer les conditions du travail, ils n'étendent plus comme autrefois leur amour des réformes jusqu'à proposer une organisation nouvelle de la famille. Il n'y a donc plus lieu de charger l'Académie des sciences morales et politiques de terrasser le socialisme, et de sauver la famille et la propriété au moyen de brochures à vingt-cinq centimes.

Mais si le principe de la famille et celui de la propriété sont à l'abri de toute atteinte, il n'en est

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pas de même des applications ; et pour ce qui concerne particulièrement la propriété, l'État n'a pas peu contribué, par ses réformes économiques, à la transformation qu'elle a subie. Il a réduit la rente ; il a démesurément accru l'impôt. Il a inauguré le système des emprunts multipliés et énormes. Il a emprunté aux plus petites bourses, ce qui s'est appelé, d'un assez joli nom, démocratiser l'emprunt; îl a initié aux affaires et aux spéculations sur les fonds publics les plus modestes capitalistes. Il a remplacé la loterie, dont on ne voulait plus, par l'organisation, évidemment plus morale, des primes aléatoires. Il a multiplié les institutions de crédit, ce qui peut être, suivant l'usage qu'on en fait, un instrument de spéculation ou un instrument de travail. Il a appliqué, partiellement il est vrai, le système de l'impôt proportionnel et même celui de l'impôt progressif. Il a établi le libre échange. Il a aboli la loi sur la contrainte par corps, et mis à l'étude la question du loyer facultatif de l'argent. Il a pratiqué, dans des conditions toutes nouvelles, et avec une sorte de furie française, la loi d'expropriation pour cause d'utilité publique. Demain il va toucher à la vénalité des offices. Il y a évidemment beaucoup à louer, beajicoup à critiquer, dans cette besogne si rapidement faite ; nous n'essayons ici qu'un catalogue très-incomplet. Disons qu'il a sauvé la propriété, puisqu'il s'en vante, et puisqu'il affirme que la propriété était sérieusement menacée par la publication d'une douzaine de pamphlets ; mais reconnaissons en même temps qu'il l'a terriblement changée.

Le système coopératif, entré dans nos lois et

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dans nos mœurs, est pour les uns une amusette, pour d'autres une déception et un danger, pour d'autres enfin une expérience sérieuse. La démocratie, en adoptant ce système, prend pour elle la glorieuse devise de l'Italie : Far à da se. Tout ce mouvement dans le monde de l'industrie et des affaires ramène dans la discussion les théories un moment délaissées de l'impôt unique et de l'abolition de l'octroi. Un citoyen peut choisir dans ce vaste ensemble les objets de son activité; mais un parti doit être prêt sur tout; il doit avoir sur tous les points ses principes, ses solutions.

On ne peut pas dire qu'il ne soit pas question de toucher à la famille. On y touche tous les jours dans la polémique par trois points : le divorce, le droit de tester, l'éducation. Le divorce, qui a des partisans très-nombreux, et qui paraît même avoir la majorité dans le monde du barreau, n'est encore agité que sous la forme de théorie, dans les conversations et les livres. Mais le droit absolu de tester, qui fait partie du programme d'une certaine école libérale, a été déjà l'objet d'une discussion approfondie au Corps législatif. On affirme, d'un côté, que, si les restrictions de l'article 913 du Code Napoléon sont maintenues, le droit de propriété n'est plus entier, l'autorité paternelle est amoindrie, l'organisation de la fortune publique viciée dans sa source, l'avenir de l'industrie compromis. Les réponses ne manquent pas. La fortune que le père a reçue, qu'il a peut-être écornée par les fautes de sa gestion, lui appartient-elle au même titre que la fortune qu'il aurait lui-même créée? Est-elle à lui, ou à la famille, ou tout à la fois

à lui et à la famille? Est-il équitable de lui en donner la disposition pleine et entière, ou de ne loi en laisser que l'usufruit, ou d'adopter le système mixte du code Napoléon, qui le rend libre seulement dans une certaine mesure, afin de concilier les droits des enfants avec le maintien de l'autorité paternelle? Quelle a été l'influence des art. 745 et 913 du Code Napoléon, depuis leur promulgation, sur la propriété agricole et industrielle du pays? sur la marche des événements politiques? sur l'organisation de la société française? sur la force ou le relâchement des liens de la famille? Peut-on réformer cette législation sans toucher à tout ce qui, dans la constitution du droit de propriété, est relatif aux femmes mariées ou veuves, aux majorats, aux biens de mainmorte, aux dispositions de Tarticle 909 et autres articles analogues? La liberté de tester, rapprochée de ses conséquences, est-elle un acheminement vers la liberté totale, ou n'est-elle pas plutôt un essai de reconstruction des mœurs et des doctrines abolies en 1789?

Le problème de l'éducation est peut-être celui de tous qu'on discute le plus souvent, et avec le plus d'ardeur. Comment s'en étonner? C'est une question de patriotisme, d'intérêt public, de sécurité, d'humanité. Elle met aux prises l'autorité de l'État et l'autorité des pères de famille, l'esprit laïque et l'esprit religieux, l'administration et le clergé. Elle divise profondément les libéraux, et même les socialistes. Ce n'est ni M. Duruy, ni M. Tévêque d'Orléans qui l'ont suscitée; aucune question n'a plus agité les esprits sous le règne de Louis-Philippe ; aucune, assurément, n'est plus importante, ou même.

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depuis rétablissement du suffrage universel, plus urgente. Chaque pas que Ton fait dans les voies de la démocratie rend plus nécessaire, plus indispensable la propagation de l'instruction. L'abolition consommée des art. 414, 415 et 416 du Code pénale Tabolition prochaine de Tart. 1781 du Code Napoléon supposent la création immédiate de nouvelles écoles. Le traité de commerce est un motif non moins impérieux de se hâter. La question de Tinstruction gratuite et obligatoire, celle de la liberté de renseignement, celle de Téducation des âUes, ne sont plus seulement des questions d'humanité, de civilisation; ce sont, au premier chef, des questions de politique, des questions qui doivent figurer au premier rang dans le programme d'un parti politique.

Pendant combien de temps avons-nous dit, les uns et les autres, que la liberté de conscience était une question close, que la conquête de la Révolution sur ce point était définitive? C'est une de ces questions toujours pendantes, qui ne passionnent pas le public sous leur forme abstraite et qui ont besoin d'être ravivées par un événement. Nous sommes ou nous croyons être indifférents en matière religieuse ; la religion subsiste, moitié par habitude, moitié par conviction, dans les campagnes ; dans les villes, elle n'a guère d'action que sur les femmes ; et même, si l'on en croit M. l'évêque d'Orléans, les femmes ne seront pas plutôt instruites qu'elles déserteront les églises, comme l'ont fait la plupart des hommes depuis longtemps. Il y a quelques années, les refus de sépulture avaient encore le privilège d'émouvoir un peu la foule; on n'en est plus là

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aujourd'hui, parce que l'on comprend mieux la situation réciproque de l'Église et des incrédules ; de l'Église, qui ne doit rien aux incrédules, des incrédules qui n'ont aucun besoin de l'Église, soit avant, soit après leur mort. La confession religieuse, quelle qu'elle soit, n'ôte ou ne confère aucun avantage. On a beau être catholique, protestant ou juif, on n'en est pas moins Français, avec tous les avantages et tous les droits attachés à la qualité de citoyen français. On peut élever partout une église, une synagogue, une mosquée. Un juif peut être premier ministre ; rien dans la Constitution ne l'empêche d'être ministre des cultes. Tout cela explique, sans les justifier, nos dédains pour les questions religieuses. On verrait bien vite, en y regardant de près, ce qui manque à cette liberté de conscience, qu'on croit si complète. L'État est en possession du droit d'autoriser une religion ; quand une religion a obtenu la permission de naître ou de s'introduire en France, elle ne peut, sans une autorisation nouvelle, ni fonder une congrégation, ni ouvrir un temple. L'État ne se contente pas de l'autoriser, il la protège ; il ne se contente pas de la protéger, il la paye. Il va jusqu'à choisir pour elle ses pasteurs. L'Eglise catholique elle-même a subi ce joug; elle est allée au-devant de la servitude; elle s'indigne aujourd'hui contre ceux qui parlent de l'en affranchir. Elle consent que les bulles du pape soient examinées en Conseil d'État, et que les évêques, qui sont les juges de la foi, soient directement nommés par un ministre laïque, comme un préfet ou un procureur général.

Les incrédules, de leur côté, se montrent fort in-

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différents à roppression des croyants; ils se persuadent que ce n*est pas leur affaire ; et cependant, c'est leur affaire : un droit, quel qu'il soit, est la première affaire de tout le monde ; il suffit que ce soit le droit. Nous n'avons pas en France le sentiment de la solidarité, et c'est pour cela que nous n'avons pas la pleine intelligence de la liberté. Nous ne savons pas comprendre que personne n'est libre, si tout le monde n'est pas libre ; . que personne n'est sûr de son droit, si le droit d' autrui peut être impunément blessé : ce n'est qu'au moment où nous voulons user personnellement d'une liberté, que nous commençons à en sentir le prix. Les incrédules, quand ils ne sont pas libéraux (mais qui est libéral, en France? qui sait être libéral?) les incrédules, quand ils ne sont pas libéraux, se divisent en deux classes : les uns, c'est le petit nombre, se montrent intolérants contre ceux qui croient, — car l'incrédulité a aussi son intolérance, et même son fanatisme ; — les autres, par bienséance (une étrange bienséance) ou par politique (une abominable politique), transforment volontiers ces religions, auxquelles ils ne croient pas, en moyens de police. Il leur plaît que leurs femmes et leurs domestiques soient dupes. Ils veulent que leurs enfants croient à la religion jusqu'à quatorze ans, et s'en moquent le reste de leur vie. Voilà à quel degré de dépravation peut conduire l'inintelligence de la liberté. Et ce n'est pas seulement la morale, c'est la civilisation qui est atteinte ; car la liberté de penser ne diffère pas de la liberté religieuse; elles dépendent l'une et l'autre du même principe, et ont infailliblement le mêmejsort. A la religion d'Etat, que la Révolution

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a très-jnstement abolie, l'administration et la routine ont tout doacement substitué une philosophie d'État. On ne saurait méconnaître que l'université, qui est presque toujours traitée en ennemie par le clergé catholique^ malgré la déférence, on pourrait dire la soumission qu'elle professe pour lui, s*est formée, en passant des mains de l'évêque d'Hermopolis à celles de M. Cousin, une sorte de philosophie d'État ou de religion laïque, qu'elle impose trèsefifectivement aux professeurs et aux élèves. Elle ne se contente pas de réfuter le matérialisme, elle met les matérialistes à la porte. Cette philosophie d'État semble libérale, si on la compare au symbole catholique; elle invoque la raison au lieu de l'autorité; elle n'a qu'un petit nombre de dogmes, et des dogmes peu précis qui laissent une grande latitude à la spéculation. C'est une oppression moins oppressive, mais plus sotte. La religion d'État avait le mérite d'être logique. Elle parlait au nom de Dieu, elle se déclarait en possession de la vérité absolue, elle invoquait une autorité infaillible. Elle pouvait condamner des doctrines, puisqu'elle était elle-même une doctrine, tandis qu'il faut avoir l'esprit doué d'une complaisance ineffable pour admettre la compétence doctrinale du ministre des cultes, du ministre de l'instruction publique, et de leurs agents de tous les degrés. Il ue s'agit pas ici de doctrine, mais de liberté ; ce n'est pas le dogme qui importe ; c'est le formulaire à souscrire par les professeurs ; c'est l'absence de liberté dans le haut enseignement. Nous ne faisons pas aux maîtres illustres qui occupent nos chaires publiques l'injure de croire qu'ils modifient leurs opinions pour se conformer à un règle-

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ment et obéir à un mot d'ordre^ Ils pensent ce qu'ils enseignent; mais ils ne pourraient pas enseigner, s'ils pensaient autrement. Cette situation ôte bien quelque chose, en dépit d'eux-mêmes, à leur dignité; elle est mortelle pour leur influence. Il faut le regretter doublement dans un pays où la liberté de l'enseignement supérieur fait complètement défaut. Quoi! les professeurs de l'État ne sont pas libres, et en dehors d'eux personne ne peut enseigner publiquement sans se soumettre à l'autorisation préalable et à la surveillance ! Que devient la liberté de penser? Où est la science?

Ce n'est pas seulement dans les écoles qu^on impose des doctrines (imposer des doctrines ! ), c*est dans la politique , dans les chambres, dans les réunions officielles de toute nature. Il y a trente ans on s'en prenait surtout au panthéisme. Aujourd'hui, c'est l'athéisme et le matérialisme qui sont honnis. Si l'on vient à parler, devant les hommes assemblés, des doctrines matérialistes, il se trouve toujours un commissaire du gouvernement tout prêt pour « les flétrir. •» Il ne s'agit pas de les réfuter; ce serait long et hors de propos : on. les flétrit. C'est une rhétorique à faire fouetter un écolier, si on fouettait encore dans les collèges; mais le succès n'en est pas moins assuré; les incrédules donnent le signal de l'approbation la plus bruyante. Tout récemment, un ministre d'un talent incontestable, et qui sait presque toutes choses, excepté la philosophie, a déclaré au Corps législatif qu'on ne pouvait pas être matérialiste et avoir une morale. Il n'est pas obligé de savoir ce que c'est que Técole stoïcienne , cette école de matérialistes dont Montes-

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quiea disait, dans un siècle déjà loin de nous, qu'elle seule savait faire des citoyens ; mais il serait, en vérité, grarid temps de traiter la philosophie avec respect, de ne pas employer sa langue sans la comprendre, de ne pas mettre des métaphores à la place des démonstrations, et de ne pas déshonorer les plus nobles doctrines par une défense maladroite et des proscriptions odieuses. Ces attentats à la liberté de penser passent inaperçus ; c'est presque une bienséance que de les commettre. Comment nous en étonner, quand on laisse subsister dans notre code ce fameux article de la loi de 1819 sur la morale publique et religieuse dont M. de Serre disait : ** Je suis encore à chercher quel sens on y attache? »

Divisés sur 'le parti politique, sur le sens et les conditions de la liberté dans le parti libéral, sur les finances, sur l'industrie, sur la guerre, sur la politique extérieure, sur la religion, sur la philosophie, sur l'organisation de la famille, sur la démocratie, sur le capital et le travail, nous pouvons avoir des partis, mais nous ne pouvons pas avoir de programme. Un seul parti peut en avoir un ; c'est le parti radical, parce que tout est simple et clairement déterminé dans le monde des principes. En dehors de lui, les partis sont nécessairement flottants s'ils sont honnêtes, c'est-à-dire s'ils ont pour base des opinions et non des intérêts. Une question

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les forme, une antre les dissout : on se quitte, on se reprend selon les hasards de la politique. On est libéral, mais on limite son libéralisme dans la mesure de ce que la situation comporte. On peut, à la rigueur, s'aventurer un peu plus loin le lendemain d'une victoire ; la politique de tiers-parti n'est pas nécessairement stationnaire, mais elle ne s'avance que par étapes et s'arrête toujours à moitié chemin. En général, elle n'admet pas qu'on puisse en aucun temps aller aussi loin que nous. Elle ne nous ajourne pas, elle nous nie.

Mais nous, qui traitons la politique comme une science et qui développons les conséquences d'un principe sans tenir compte des obstacles, nous pouvons avoir un programme, si cela nous plaît, parce qu'il est facile à faire, et nous en passer, si cela nous plaît, parce que tout le monde peut le suppléer. On Qous demande sans cesse notre programme; on nous accuse sans cesse de n'en point avoir; on déclare à satiété que nous nous laissons guider par les événements ; que nous n'avons pas d'autre politique qu'un parti pris de négation, que les lois mêmes que nous avons provoquées nous déplaisent quand on nous les offre. Ce ne sont pas des objections ; ce ne sont que des injures. L'opposition ne s'abstient ni de voter, ni de discuter; elle est prêto tous les jours, à toute hçure, sur tous les sujets. Ses déclarations, qu'elle prodigue, sont très-formelles, trèsexplicites. Comment n'en serait-il pas ainsi? Il n'y a rien de mystérieux et d'inattendu dans le système delà liberté totale. En voici, en deux mots, le développement. En fait de science, de théorie, la liberté totale sans restriction ni réserve; en fait de pra-

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tique, de politique, comme origine, la souveraineté nationale, comme mesure la moindre action, comme garantie la publicité et la responsabilité à tous les degrés. Veut-on des réponses question par question? Rien de plus facile. Mais d'abord il faut donner quelques éclaircissements sur ce que nous appelons le principe de la moindre action.

Quoique partisans de la liberté totale, nous ne supprimons pas l'autorité, car ce serait supprimer la société. Il faut une autorité, et même nous reconnaissons qu'elle doit toujours être forte. Un semblant d'autorité ne nous va pas plus qu'un semblant de liberté. Outre qu'un pouvoir débile ne remplit pas sa mission„il aboutit toujours aux excès. Il y a deux manières d'être violent : par tempérament ou par faiblesse. S'il ne s'agissait que de supprimer absolument ou la liberté, ou Tautorité, il n'y aurait que deux systèmes, tous les deux également simples: celui du despotisme, ou de l'autorité sans limites, et celui de l'anarchie, ou de la liberté sans frein. La politique consiste précisément à concilier l'autorité et la liberté dans une juste mesure; et la différence entre le tiers-parti et l'école radicale, c'est que l'école radicale va, dans l'élimination de l'autorité, jusqu'aux dernières limites du possible. Sa formule suprême n'est pas : « Nulle action; >» mais : « La moindre action. »» Elle est si loin d'être Fanarchie, qu'elle est précisément tout le contraire. L'autorité ne peut être forte qu'à condition d'être légitime ; elle n'est légitime qu'à condition d'être nécessaire, et dans la limite de sa nécessité. Quand l'État demande à la liberté un sacrifice inutile, il ne se fortifie pas, il s'affaiblit ; il met contre lui la raison et

le droit. Ceux qui veulent le contraiadre à se renfermer dans ses limites sont donc les vrais conservateurs. Un pouvoir fort, mais restreint, — fort parce qu'il est restreint, — esclave de la loi, appuyé sur la souveraineté nationale, non-seulement parce qu'il en sort, mais parce qu il en dépend, un tel pouvoir est le seul dont on puisse dire qu il ne limite la liberté que pour la rendre. plus efficace. Nous prétendons que l'état social le plus parfait est celui où, l'autorité est la plus limitée et la liberté la plus ample; nous' n'allons pas jusqu'à dire que le rapport entre l'autorité et la liberté doive être exactement le même dans tous les pays et dans tous les temps. Par exemple, si un peuple se compose de quarante millions d'habitants, et que ces quarante millions de citoyens sachent lire, ce peuple est capable de la liberté totale, et ne peut être privé d'une portion quelconque de la liberté, sans qu'il en résulte, premièrement, une violation du droit, et, secondement, un péril social imminent. Mais, si on ne compte, sur quarante millions d'habitants, qu'un million seulement de lettrés, la liberté immédiate offre plus de dangers et moins d'avantages. Dans ce dernier cas, le devoir du gouvernement est double : il doit gouverneur, il doit éclairer, c'est-à-dire qu'il doit s'efforcer, par tous les moyens, de mettre les citoyens en état de se passer de lui. Le progrès de la liberté équivaut à une élimination progressive du pouvoir. Le pouvoir, s'il est fidèle à sa mission, doit travailler avec une énergie persévérante à sa propre élimination. Nous exprimons le pouvoir par ces mots : la moindre action, empruntés à la langue philosophique, pour bien marquer son rôle dans la

société et ses rapports avec la liberté ; on le définirait plus exactement en disant : L*action de plus en plus diminuée.

En vertu de ces principes, quelle doit être la doctrine de l'école radicale en matière de presse ? la liberté totale; en matière d'enseignement? la liberté totale ; en matière de droit de réunion, de droit d'association? la liberté totale ; en matière de liberté religieuse, de liberté de conscience? la liberté totale : point d'autorisation préalable, point de restrictions, point de salaire du clergé, point d'alliance avec Rome, point de concordat. Quelle doit être la théorie de l'école sur l'origine des fonctions? le suflFrage universel; sur l'organisation de la justice? l'élection des juges, la généralisation du jury ; sur l'impôt? l'impôt unique ; sur les douanes, sur Toctroi? abolition; sur les patentes? abolition; sur le livret? abolition ; sur les ministres? responsabilité ; sur les agents administratifs à tous les degrés? responsabilité; suppression de l'article 75; sur les communes? affranchissement de la tutelle administrative; liberté totale dans la gestion de leurs affaires; élection du maire par le suffrage universel. Il n'y a pas plus d'arcanes dans la politique étrangère : point de guerre de conquête, point d'armée permanente, point d'autre alliance politique que nos alliances naturelles, c'est-à-dire l'alliance avec tous les peuples libéraux ; les alliances commerciales fondées sur le principe de la liberté absolue du commerce et sur celui de la réciprocité. C'est un programme aussi simple et aussi monotone que les litanies; et même, pour qui sait, les entendre, ces deux mots : la moindre action, la li-

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berté totale, ont une seule et unique signification. Mais c'est un noble programme, qui contient la revendication la plus complète de tous les droits de la personne humaine; c'est une politique sans faiblesse et sans compromis; c'est le droit des opprimés et des faibles; c'est l'espérance des âmes flères ; c'est le dédain pour les subtilités, les tergiversations, les mensonges, les hypocrisies, les grimaces, les étiquettes, les diplomaties, les protocoles, les inquisitions; c'est l'horreur pour le sang et pour la guerre; c'est la fraternité des hommes et des peuples; c'est la logique, c'est la justice, c'est la science. Avoir défendu cette doctrine, avec douceur et fermeté, depuis la jeunesse jusqu'à l'âge mûr, lui demeurer inébranlablement fidèle, en dépit des transformations et des révolutions, malgré les sarcasmes des adversaires et les calomnies des amis abusés, c'est le plus grand et le seul bonheur qu'on puisse demander à la vie publique.

On a réuni dans ce volume quelques discours prononcés au Corps législatif. On ne les a pas choisis comme moins mauvais que les autres discours du même auteur, mais comme se rattachant de plus près à la politique radicale. Nous en sommes encore à la période de préparation et à l'élimination des obstacles. Or, il y a trois obstacles : l'obstacle

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ignorance, l'obstacle baïonnette et l'obstacle isolement.

On a combattu l'obstacle ignorance en demandant la suppression des concordats, la liberté absolue de la presse et l'instruction mise par la liberté, par l'initiative privée, et, en l'absence d'initiative privée suffisante, par l'action directe de l'État, à la portée de tons les citoyens, riches ou pauvres, hommes ou femmes; — on a combattu l'obstacle baïonnette en demandant la suppression des armées permanentes, — et l'obstacle isolement, en revendiquant comme un droit naturel, antérieur et supérieur aux droits politiques, le droit de se réunir et de s'associer. On espère que les hommes de bonne foi, les patriotes, les libéraux, les démocrates, les libres-penseurs, reconnaîtront un des leurs dans toutes les pages de ce livre. On ne demande pas d'indulgence pour leur faiblesse, dont on est soimême un juge sévère.

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