D'après YAclion française du 15 décembre
« du peuple, les clercs du même rang èlaienl égaux « entre eux. Un Bossuel marchait de pair avec un « La Rochefoucauld, si tous deux étaient évêques, et « le primait si le La Rochefoucauld n'était qu'abbé. « Souvent même je me suis demandé comment ceux « qui professaient que la démocratie c'est le mal « et la mort, peuvent concilier celle doctrine avec « le respect qu'ils conservent pour l'Église. Quoi « qu'il en soit, l'Église catholique, par sa doctrine, « comme par sa constitution, est essentiellement dé- « mocralique... »
Ainsi s'est exprimé le comte d'Haussonville au Figaro du 29 novembre 1005.
Le comte d'Haussonville énumère, depuis plusieurs mois, dans le Figaro, tous les différents avantages que les catholiques français peuvent trouver au régime américain et suisse de la Séparation des Églises et de l'État. Grand sujet de grandes querelles, qui ne peuvent manquer de diviser les meilleurs éléments de la nation française en un temps où leur unité rigoureuse importe le plus au pay3.
Les premiers responsables de ces divisions malheureuses sont les pouvoirs républicains qui, en votant la Séparation, ont, une fois de plus, démérité de la patrie. Ils sont secondés de très près par
l'église et là démocratie 173
ces esprits prétendument conservateurs, mais assurément faux et par là destructeurs, qui croient faire l'union en répétant : « Unissons-nous », sans prendre garde qu'on ne s'unit pas en l'air et que la volonté de s'unir ne suffit pas à réaliser l'union : cette union qu'ils célèbrent suppose l'adoption d'un programme d'idées communes; mais ce programme, quel qu'il soit et quel qu'il puisse être, sera toujours, de sa nature, par ce qu'il contiendra et ne contiendra pas, l'élément diviseur, irritant et débilitant par excellence, — à moins que, par sa simplicité, par sa force, il ne tende uniquement à rendre impossible la division, — c'est-à-dire à moins qu'il ne pose d'abord, comme un principe indiscuté, la réalisation préalable du facteur matériel de notre unité et, donc, qu'il ne commence par stipuler l'institution de la Monarchie. Ce principe réalisé, tous les accords et toutes les transactions sont possibles. Ce principe absent, rien ne tient : la France redevient le pays de la décomposition mutuelle. Même chez les bons, surtout chc2 eux, tout se dissout et tout se combat n l'envi.
La question religieuse ne fait donc pas exception à une règle bien connue de ceux qui ont examiné attentivement l'état réei de la France. Cette question, dans la mesure cù la religion ne lie à notre territoire, à nos mœurs, à notre avenir, ne se résout que par une solution de politique générale. Tel est aussi le sort de ces hautes question?
174 LA DÉMOCRATIE DANS l/ÊGLISE
d'économique ou de diplomatie qui préoccupent aujourd'hui nos concitoyens. Toutes sont parvenues à un degré d'acuité et de profondeur tel, vraiment, qu'aucune ne peut former un cas particulier, ni isolé, et qu'il n'est plus possible de les distinguer de leur cause supérieure. Et, la cause, c'est que notre pays n'a plus de roi et que cependant il aspire à en avoir un. Mot à mot, il en a besoin, il en a faim. Cette faim, si elle n'est pas absolument consciente et ne se traduit pas dans la formule d'un désir exprès, est cependant trahie par des signes extérieurs et des troubles intérieurs, qui sont, en politique, les équivalents de la fièvre ou de l'amaigrissement en physiologie. Dès lors, tous les examens de symptômes, tous les traitements de détail, ne nous dispensent pas de remonter jusqu'à la cause. Us y obligent au contraire. Et qui se refuse à céder aux sollicitations de faits évidents se condamne à ne plus en comprendre le sens ; ses médications seront chimériques.
Il serait facile d'énumérer au comte d'Haussonville de combien de manières il a vérifié cette loi. Royaliste, tantôt il considère la royauté comme le simple objet de ses « préférences personnelles » (mot charmant qu'il écrit parfois et qu'il mérite d'avoir inventé), « préférences » qu'il peut trouver utile ou généreux de sacrifier sur l'autel de la patrie ou de la religion, — tantôt il la tient pour une sorte d'institution supplémentaire et décorative servant de faîte et de couronne à un édifice de lois et de mœurs, bien plutôt que de pierre
l'église et la démocratie 175
d'angle ou de pilier central destiné à tout fonder, à tout soutenir. Royaliste, vous dis-je, mais de cette façon, le comte d'Haussonville devait aboutir en matière de politique religieuse à quelqu'une-. de ces solutions faussement pratiques, c'està-dire incohérentes et inconsistantes, médiocrement ordonnées et établies sur des nuages ou sur de l'air pur, auxquelles se complaisent les amis ralliés et libéraux de M. Jacques Piou. Mais je ne me propose point d'en donner ici l'analyse. Quelque tentant que puisse m'apparaître le problème, il est du ressort des seuls croyants catholiques : je ne l'aurais même pas effleuré si M. d'Haussonville avait respecté cette division naturelle des genres et des sujets. Je lui aurais su gré de ne point nous introduire dans cette affaire. Mais il nous demande une explication, et l'on n'a pas coutume, ici, de se dérober.
Si directe, si personnelle l que fût son allusion, elle touche un objet tout à fait distinct et supérieur. Le collaborateur du Figaro a mis en cause notre doctrine et notre méthode essentielles. Mais a-t-il bien saisi ces méthodes et ces doctrines qu'il discute depuis longtemps? Et, s'il s'est trompé sur un sujet aussi simple, d'où vient son erreur?
1. « L'égalité, c'est le mal. L'égalité, c'est la mort, i Fnquéle sur la Monarchie, par Charles Maurras, commentaire de la lettre de Paul Bourget.
Le^ Comte d'Haussonville demande « comment « ceux qui professent que la démocratie c'est « le mal et la mort, peuvent concilier cette doc- « trine avec le respect qu'ils conservent pour « l'Église ». Car, ajoutc-t-il, « essentiellement, « l'Église catholique est démocratique ». Et il a dit un peu plus haut : « Rien n'est et n'a toujours « été plus démocratique que l'organisation de « l'Église catholique. » Non seulement cela lui semble vrai, mais il y voit « un fait qu'on ne saurait contester ». Toutefois, ce qu'il nous défie de contester, il vient lui-même de le juger pi profondément contestable qu'il l'a tout d'abord « défini », c'est-à-dire adouci, et ensuite étayé du mieux qu'il a pu contre les objections qu'il a senties pleuvoir... Les deux précautions étaient sages^ : il faut bien avouer qu'elles ont été vaines; car celte thèse incontestable se trouve et se prouve d'une fausseté absolue.
Certes, M. d'Haussonville avait bien rai?on de définir ce qu'il entendait par « organisation démocratique », « essentiellement démocratique » de l'Église : si l'on juge de la bonté d'une définition d'après le nombre des caractères qu'elle exclut, celle-ci est vraiment parfaite. Qu'on en juge. La démocratie ne nous est pas donnée ici pour le guuvernementdu nombre, bien que te! soit le sens le plus vulgaire de ce mot : l'Église catholique
l'église et la démocratie 177
n'est pas gouvernée par le nombre. Elle n'est pas non plus comprise comme l'élection des magistrats à tous les degrés : l'Église n'élit que son chef, mais au sein d'i.n collège moins nombreux que les cinq classes de l'Institut. La démocratie de M. d'Haussonville ne se peut non plus identifier à l'individualisme, dont l'Église excommunia toutes les formes, — ni à la centralisation, que la juridiction immense et la dignité infinie reconnues par l'Église à tout évoque et même au moindre vicaire de campagne, repousse non moins formellement : l'absorption de tou3 les pouvoirs, de tous les intérêts et de tous les droits dans le mécanisme d'une administration uniforme n'a jamais convenu à cette Église qui comprend d'ailleurs des rites divers et dont toute l'organisation se résume en ces deux mots splendides, discipline et autonomie.
M. d'Haussonville est donc obligé de renier les caractères historiques de la démocratie : s'en tiendra-t-il à leur commune source psychologique? Et, comme nous faisons, définira-t-il la démocratie essentielle par l'égalité?
11 sait trop bien que la formule ne peut convenir au corps ni à l'esprit du catholicisme. Car est-ce les fonctions qui participeraient de l'égalité dans l'Église? Mais, pour saisir la gradation de leurs inégalités continues, il suffit de les énumérer, du portier au lecteur et du lecteur au chantre, de là, par une pente hiérarchique aussi certaine, aussi réelle que sensible, au curé, au pontife et au pon-
tife universel. Dira-t-on que voilà un point de vue bien extérieur et superficiel? Regardons au dedans. L'Église, qui enseigne qu'il est plusieurs demeures chez le Père céleste, n'admet ni l'égalité des mérites humains, ni i'égale distribution de grâces divines. Les âmes, inégales, sauf en leur libre arbitre et en leur aptitude à être rachetées, reçoivent d'inégales faveurs surnaturelles. Tel est le fond du dogme et tel en est le contenu. Quant à ia manière dont le dogme est connu, notez qu'il ne prend point sa source dans la multitude des âmes. Il leur est enseigné de haut. L'Éternel a choisi, entre toutes les heures de tous les jours qui devaient s'écouler depuis la création du monde, une heure et un jour privilégiés. Mais, à cette heure de ce jour, soixante-douze hommes, choisis entre les multitudes qui vécurent à cette date, reçurent le dépôt de l'Esprit en langues de feu. Cet Esprit, il faut l'accueillir ou le rejeter tel qu'il se répand : point d'amendement, point de correctif personnel. Autoritaire, antiparlementaire, ce dogme catholique a les caractères de la science, dont les Docteurs savent produire la « raison ». C'est un dogme traditionnel dont les Pères défendent et transmettent la pureté. La succession des Papes établit à travers la très longue suite des âges un lien de paternité spirituelle et de filiation mystique, qui rappelle inévitablement les procédés les plus antidémocratiques du régime patriarcal, c'est-à-dire de l'aristocratie et du patriciat. Plus on regarde « ce parfait modèle d'une
l'église et la démocratie 179
« société démocratique », plus on y compte d'éléments contraires à son genre de perfection.
Or, M. d'Haussonville n'accorde à tout cela ni égard, ni regard, pour la raison (sa grande et unique raison) que « la naissance ne conférait aucun « droit » dans l'Église et que, dès lors, « le plus « humble avait accès et pouvait parvenir aux « plus hautes dignités, voire à la plus haute de « toutes ». — L'Église n'a point admis d'élément d'hérédité charnelle : donc, l'Église est démocratique : donc, elle l'est essentiellement : donc, elle est le parfait modèle de l'organisation démocratique...
L'auteur de ce beau raisonnement passe pour un esprit modéré, tempéré, hospitalier aux idées, soucieux de rechercher entre elles le point d'équilibre et de juste milieu. Je ne crains pas de dire que voilà la réputation la plus follement usurpée : car ce texte nous donne exactement le droit d'appeler le comte d'Haussonville un énergumène, j'entends un écrivain qui cesse de se posséder devant son idée favorite. Il est trompé, mené, traîné, berné par elle. Dès qu'elle est présente, il ne se tient plus.
Il convient de noter cet exemple flagrant de la furie aveugle, sauvage délirante où peut être jeté, un fort galant homme. Des affirmations vigoureuses, des assertions violentes : mais, pour les fonder, rien du tout. Entre toutes les propriétés de la démocratie, l'Église catholique ne réalise, d'après lui-même, ni les plus fréquentes, ni les plus fortes.
Il en cite une et n'en peut citer de seconde. Encore (et toujours de son propre aveu !) ce caractère « démocratique », l'absence de transmission héréditaire, n'apparaît-il point à un degré très pur dans la constitution de l'Église? Je vous supplie d'analyser en cruels termes il nous en avertit : « Si, en fait, la noblesse reçut dans la district bution des dignités ecclésiastiques une part « trop large, cependant une part très large éga- « lement continua d'être faite à l'élément pièce béien... » Il y eut donc partage? 11 y eut donc mélange? Le régime essentiellement démocratique, le modèle parfait de la démocratie n'a donc rien eu ni d'essentiel, ni de parfait? « Trop large » d'une part, « très large également » de l'autre ! Gela fait des mesures, et des tempéraments, et des modérations, et des balancements et des accommodements bien étranges pour un modèle, pour un type, pour une perfection ! Cependant ! Si! Très! Trop! De bonne foi, quelle misère que cet afflux de restrictions avant et après l'énoncé d'une théorie absolue, d'une théorie que l'on nous mettait au défi de « contester » !
Non seulement son auteur la conteste : il la meurtrit et il la détruit de ses propres mains.
N'étant fanatiques de rien, ni de l'Égalité, ni de la Liberté, ni même de l'Hérédité — simples analystes et purs critiques seulement désireux de donner à nos études une utilité, à nos conclusions une fin pratique — nous ne nous abaisserons jamais jusqu'à ce point de juxtaposer dans nos propos,
l'église et la démocratie 181
— au moyen de fictions grammaticales ou oratoires, très dignement symbolisées par ces conjonctions pénibles et ces adverbes douloureux, — les conceptions qui se combattent et qui se ruinent l'une l'autre : mais nous les comparerons les unes aux autres, en vue d'en garder l'essentiel et de le composer de f.'içon cohérente. La part que fit l'Église à l'hérédité a pu faire broncher le christianisme égalitaire du comte d'Haussonv,lle : nous expliquons très naturellement cette part en observant que l'Église du moyen âge et de l'ancien régime était devenue un souverain temporel et détenait une portion considérable de propriété matérielle; la donation carolingienne exprime très bien le grand fait qui, depuis Constantin, tendait à l'existence : or, toutes les fois qu'il se produit un fait de ce genre, un fait de propriété et de souveraineté, souveraineté qui dure et propriété qui prospère, les lois politiques du monde, lois divines pour les croyants, lois naturelles pour les naturalistes, exigent l'apparition d'un certain facteur, d'un certain élément appréciable d'hérédité, élément naturel, étant donné que l'homme est un animal qui se reproduit, élément bienfaisant sans lequel les phénomènes de durée et de conservation ne se produiraient pas. Le règne temporel de l'Église rend raison de la contribution variable, mais toujours réelle, que les grandeurs de chair apportèrent à sa grandeur. Ainsi, dans la Rome papale, l'aristocratie dite des princes romains fut associée, à quelques égards,
au Gouvernement. Ainsi certains États politiques ont part à la nomination des cardinaux qui nomment le Pape. Ainsi dans l'élection du Pape, certaines Maisons héréditaires jouissent du privilège de l'exclusive. Ainsi, depuis que la papauté a perdu sa souveraineté temporelle, l'intervention de ces puissances terrestres apparaît-elle un gros scandale, étant dénuée de motif 1. Dans la mesure où l'âme catholique se mêlait au corps et au sang de la chrétienté, il était naturel qu'elle se rangeât à certaines lois de ce corps. Elle menait le monde : cela n'était possible qu'à la condition de l'atteindre sans en révolutionner la structure et l'économie. Elle le pénétrait en s'unissant à lui; en prenant contact avec lui, il fallait bien qu'elle reçût quelque impression de sa forme et de ses surfaces.
Mais, dans l'ordre spirituel, c'est-à-dire en droit strict (et, en fait, dans une « large » mesure), l'Église échappait clairement aux nécessités de ce genre : non, la naissance n'y conférait aucun droit ! Ce point qui procure une satisfaction sans mélange à M. d'Haussonville devrait nous rendre, estimet-il, insolents ou du moins irrespectueux à l'égard du catholicisme? C'est donc que M. d'Haussonville nous suppose une telle passion de l'inégalité et de l'hérédité que nous puissions la préférer à la logique et au bon sens. Il nous prendrait alors pour ses propres disciples. Pour nous croire