DE FORMA REGIMINIS IN ECCLESIA
« Triplex est regiminis forma in génère : monardiica, in quâ suprema regendi poteslas uni competii; aristocratica, in quâ eadem paucis et optimalibus concedilur; democratica, in quâ poicstas radicaliter est in omnibus civibus collective sumptis, et ab his commiliitur quoad exercitium aliquol magislralibus libère seleclis. Illse aulem 1res formée possunl inter se quasi permisceri et temperari, v. g. monarchica polesl temperari arisiocralicâ vel democralicâ, vel duabus simul. His aulem posilis, forma regiminis in Ecclesiâ Chrisli non est democratica; nam probavimus supra (n. 49 sq.) poleslalem docendi ac regendi non singulis Ecclesise membris collalam fuisse, sed Aposlolis eorumque successoribus. Ilem non est aristocratica, quia, licet eadem aulorilas collegio AposloJorum et Episcoporum concessa fueril, unus ex eis conslilutus est caput collegii, ita est singuli Aposloli vel episcopi non possinl suam poleslalem exercere nisi dependenter a capile. Ergo forma regiminis est vere monarchica : siquidem plenitudo potestalis docendi atque regendi Petro ejusque successoribus Romanis Pontificibus, collala fuit, ut demonslravimus ubi de Primatu (n. 70 sq.).
Disputant insuper theologi utrum forma régi'
minis sil monarchia simplex vel Lcmperata... Conirovcrsio... quœ de nornine est polius quam de re.
Tanouerey (chez Desclée, Tournay). Synopsis iolius Theologise Dogmalicse. Tome Ieï, pages 463,
2° « APPROBATION DU CARDINAL GIBBONS Nova
editio imprimatur, Baltimore, die 17a Junii 1899. *J* Jacobus, Card. Gibbons, Archiep. Baltimorensis.
H. (Tome Ier, page vi). »
« La forme du Gouvernement dans l'Église du « Christ n'est pas démocratique, non est demo- « cratica » : que M. d'Haussonville se débrouille comme il l'entendra, avec ce bon texte, revêtu d'un imprimatur de Baltimore, ou qu'il aille se plaindre aux mânes de Tocqueville et de Laboulaye s'il n'est pas content de l'Américain ; nous admirerons une fois de plus la vertu du catholicisme qui impose au Nouveau- Monde les principes de la raison et les mesures du bon sens.
Il n'est pas sans intérêt de voir traiter la même question d'un point de vue plus libre, tout historique et tout moral, par un ecclésiastique français qui nous semble très vivement, très profondément
l'église et la démocratie 197
attaché aux modalités nationales de son Symbole universel. Catholique sans doute, et ainsi frère d'élection de tout homme fils de la femme, mais en outre Français passionné, Latin et « Romain » exalté, tel nous apparaît le vénérable rédacteur du Pèlerinage d'Aigny-sur-Marnc en l'honneur de 8ainl Martin el de lous les sainls de France, qui a bien voulu s'occuper, à plusieurs reprises, de la Ligue et de la Revue avec une attention, une amitié, une chaleur d'esprit et de cœur dont nous lui sommes reconnaissants.
Notre ami inconnu l examine comment et pourquoi la famille ethnique à laquelle il est si fier d'appartenir ne peut se bien trouver de la démocratie ni d'aucun de ses succédanés.
« Veuillez, je vous prie, dans chaque paroisse de France, interroger des yeux ce qu'il y a de meilleur, les vraiment braves gens, les vraiment pieuses chrétiennes, et constater chez tous, sans exception, une invincible horreur de la « politique ».
« Du peuple, allez aux classes supérieures : les meilleurs soldats, les meilleurs magistrats, les meilleurs religieux, les meilleurs professeurs, les meilleurs médecins, les meilleurs artistes, tous ceux qui sont à leurs affaires, détestent à mort la politique. Et s'ils en font, s'ils se mettent en avant, s'ils engagent des batailles électorales, c'est par
r 1. Cet ami s'est fait connaître : M. l'abbé Appert a professé avec éclat a l'Institut d'Action française. ATo/<: de 1912.
198 LA DÉMOCRATIE DANS i/ÉGLISE
un effort héroïque et par un sacrifice d'autant plus absolu qu'il est sans espérance.
« Cet étonnant Marc Sangnier écrivait un jour, si j'ai Lien retenu le sens de son article : — Ah ! Messieurs les soldats, vous voilà pris. Vous vous étiez réfugiés dans l'armée pour échapper à la politique. Vous comptiez vous terrer dans le devoir professionnel. Qu'on est heureux, pendant que les autres luttent sur l'océan social et dans la tempête démocratique, de faire pivoter des bonshommes sur un champ de manœuvre et de renouveler l'âme des canons ! Vous avez le courage militaire, vous n'aviez pas la valeur civique; vous vous dérobiez au rôle obligatoire de tout citoyen, c'est-à-dire à la bataille intestine, premier élément de toute démocratie. Mais la bataille va vous chercher chez vous. C'est un châtiment et c'est un avertissement...
« Si les soldats savaient répondre, ils diraient à Sangnier : — El vous êtes buse au point d'appeler la démocratie un progrès?... Mais ils ne répondent pas à Sangnier, et ils démissionnent et ils rentrent dans leurs foyers.
« L'horreur du peuple catholique latin pour la politique s'explique par ses croyances et par ses mœurs...
« Il adore au ciel un seul Dieu, roi universel, un seul Dieu le Père tout-puissant qui tient dans sa main le globe terrestre et gouverne les hommes par la sagesse et par l'amour; il invoque une reine unique, bénie entre toutes les femmes, qu'il ap-
l/l'OLISE ET LA DÉMOCRATIE 199
pelle « la Toute-Puissance suppliante ». Et quand les dames de l'élite française s'en vont à l'Elysée implorer Mme Loubet, dans une procession qui rappelle la montée des matrones troyennes au temple de Minerve, elles croient encore saluer dans la respectable citoyenne l'ombre de la bonne Vierge Marie, mère de miséricorde.
« Sur terre, il révère un seul pape, monarque universel de3 âmes, chef immortel toujours le même sous des prénoms successifs, qui ne tient rien de l'élection populaire, pas plus que l'évêque, roi du diocèse, et que le curé, roi de la paroisse. Sur toute l'échelle, l'Unité; à ton? les degrés, l'autorité venue d'en haut et descendue parmi les hommes, comme le présent le plus précieux du Dieu qui a promis la Paix aux hommes de bonne volonté.
« Au temporel, il voit les nation?, comme les créatures de Dieu, prédestinées à des rôle3 en quelque sorte personnels, dont Dieu seul a le secret, et qu'il développe dan? la suite des générations par le ministère des rois et des chefs d'État, ses lieutenants responsables et ses instruments.
« Ainsi, chez les latins, l'intelligence, l'imagination, la sensibilité, sont monarchiques.
« Les vertus le sont aussi.
«... Les vertus latines sont monastiques : c'est dire qu'elles sont monarchiques. Nos forces sont des puissances d'ordre, de discipline, de hiérarchie, de sacrifice, de fidélité et, par-dessus tout , de
probité; trésor inépuisable dans un régime d'autorité, lorsque le roi, qui ne peut vouloir que la grandeur de la nation, cherche des soldats généreux, des magistrats intègres, des artistes idéalistes, des ouvriers dévoués, ressources annihilées dans les constitutions d'État qui se nomment régimes de liberté, parce qu'elles ont démuselé toutes les forces animales, l'ambition, la cupidité, l'ivrognerie, le mensonge el Y empire de la langue, c'est-à-dire la République.
« Si quelqu'un proteste que l'idée de République n'évoque pas toutes ces horreurs, qu'il veuille me permettre de ne pas lui définir la République abstraite, mais les républiques latines, qui sont insurrection des instincts contre l'ordre, du raisonnement contre le dogme, de l'imagination contre la tradition, de toutes les poussées anarchiques contre l'antique discipline.
« Quand même la République ne serait pas cela, elle aurait encore l'antipathie des meilleurs esprits pour un autre motif, qui est qu'elle divise la vie, qu'elle trouble la paix du travail, et qu'elle contraint les profanes à décider sur des questions qui ne sont pas de leur ressort. Le bon ouvrier, qu'il soit cultivateur, mécanicien, peintre, médecin, professeur; les bonnes femmes, mères de famille, les grand'mères qui lisent leurs vieux livres de prières, ne trouvent pas que la journée soit assez longue pour leur travail de chaque jour, ni que leur force d'esprit soit assez vigoureuse pour suifire aux progrès de leur tâche personnelle.
l'église et la démocratie 201
Avec quelle haine ils envisagent ces élections perpétuelles, ces discussions, ces campagnes politiques qui ne font que les distraire de leur métier ou de leur méditation ! Et le fond de leur âme jette des cris de colère : — Laissez-nous donc la paix ! Qu'un médecin soit médecin, que l'architecte bâtisse des maisons et qu'un roi dirige la politique. A chacun son métier!...
« ... La canaille, en général, se dit républicaine. Comment peut-elle l'être, puisque la vertu, d'après Montesquieu, est le fondement des républiques?
« Le peuple est si mauvais républicain qu'il ne rêve que dictature et qu'il cherche sans cesse un homme pour lui tout abandonner. Il ne vote pas sur un programme, mais sur un nom. Si le président était à l'élection, depu.'s longtemps l'Empire, je ne sais lequel, serait fait...
a Cependant, il s'est rencontré quelques belles âmes de sincères républicains, comme l'abbé Lemire. Ceux-là sont éternellement bernés. Ils sont très utiles à la révolution qui, par eux, entame le bloc conservateur et le dissout. Et si un jour la France demandait à rentrer dans ses traditions, ce sont ceux-là qui rameraient pour rejeter le vaisseau en pleine mer.
* L'âme de la République, c'est une secte religieuse, mystique, secrète. On connaît son nom, ses desseins, ses moyens. Elle n'a qu'un but : imposer sa doctrine. Elle séduit, elle corrcmpt ou elle écrase. Elle fait ou défait le droit, selon son
intérêt. Je ne vois pas dans ces procédés les signes d'un tempérament républicain. »
L'Action française n'avait parlé, le 15 décembre, que des chefs, des pasteurs de l'Église catholique. Mais la pénétrante analyse que l'on vient de lire enregistre le résultat de la discipline intellectuelle et morale donnée par l'Église aux races supérieures qu'elle a instruites et enseignées. Non, la démocratie, le libéralisme, l'esprit de la République, de la Révolution et de la Réforme, n'ont rien de latin. Tout cela tire, en fait, son origine des forêts de la Germanie. Cette honteuse « sédition de l'individu contre l'espèce » nous est arrivée des contrées où « l'espèce » est la moins humaine, l'individu le moins policé. L'Anarchie, c'est la Barbarie. Et l'Église a été la grande civilisatrice.
L'ÉGLISE ET LA DÉMOCRATIE
(suite)
Carie de visite au comle d'Haussonville *.
Aussi discrètement que possible, j'ai fait connaître quelques-unes des approbations et des confirmations accordées par de graves autorités ecclésiastiques à l'exposition que j'ai tentée des rapports de l'Église et de la Démocratie, pour répondre à la thèse dirigée contre nous, dans le Figaro, par le comte d'Haussonville. Un document donné à Rome le 11 février 1906 et adressé le 17 du même mois urbi et orbi 2 achève de détruire toute pensée de conciliation entre les vues égalitaires du châtelain de Coppet, citoyen du canton de Vaud plutôt qne de la France, et la doctrine hiérarchique de l'Église universelle.
Nous devons à la vérité, nous devons aussi à nous-même de transcrire quelques lignes précieuses de cet insigne document :
« L'Écriture nous enseigne, et la tradition des
1. D'après VAclion française du 1er mars lOOfi. 2 L'Encyclique Vehenv'nter nos.
« Pères nous le confirme, que l'Église est le corps « mystique du Christ, corps régi par des « Pas- « teurs » et des « Docteurs », société d'hommes, « dès lors, au sein de laquelle des chefs se trouvent « qui ont de pleins et parfaits pouvoirs pour gouver- « ner, pour enseigner et pour juger. Il en résulte « que cette Église est par essence une société iné- « gale, c'est-à-dire une société comprenant deux « catégories de personnes, les Pasteurs et le trouce peau, ceux qui occupent un rang dans les diffè- « rents degrés de la hiérarchie et la multitude des « fidèles. Et ces catégories sont tellement distinctes « entre elles, que dans le corps pastoral seul résident « le droit et l'autorité nécessaire pour promouvoir « et diriger tous les membres vers la fin de la « société; quant à la multitude, elle n'a pas d'autre « devoir que celui de se laisser conduire et, troupeau « docile, de suivre ses Pasteurs. »
Gela est signé : Pie X, pape.
Cette déclaration pontificale exprime, au reste, une doctrine aussi ancienne que l'Église. Et doctrine d'ailleurs conforme dans ses dispositions d'ensemble à des nécessités morales et politiques aussi anciennes que le monde. Dès que ce monument de sagesse romaine m'a été connu, j'ai estimé utile de l'adresser avec ma carte, par les voies promptes du réseau pneumatique, à l'illustre académicien auprès de qui et par la faute de qui j'ai dû m'improviser répétiteur de théologie et de droit canon. On m'a dit que, ces mois derniers, il avait témoigné quelques inquiétudes touchant la
l'église et la démocratie 205
sûreté de nos renseignements quant à cette structure politique de l'Église. La parole du Pape l'aura tranquillisé.
Si toutefois le texte papal ne suffit point à M. d'Haussonville, on peut lui proposer la glose autorisée d'un homme de gauche, rédacteur à l'Humanité.
M. Albert Thomas écrivait, le 18 février 190G, que l'encyclique enveloppait une doctrine, et une doctrine politique :
« Et c'est là, en effet, l'intérêt de l'Encyclique. « C'est que, par-delà les raisons historiques, parce delà les arguments de circonstance, elle dit les « vraies raisons de l'opposition cléricale. Ce que « la loi de Séparalion alleinl, c'esl le principe « d'autorilé; ce qu'elle ruine, c'est la communauté « de principes de la société civile el de la société « religieuse. »
Tous les bons esprits avoueront qu'il sera difficile de mieux dire ou même de dire aussi bien. Mais M. Albert Thomas arrive, plus loin, à se surpasser. 11 appelle l'Encyclique du 11 février « une réplique du Syllabus ». La réplique admirable d'un original glorieux. Les plus opaques anarchistes, les révolutionnaires les plus intéressés à l'obscurité et à l'ignorantisme finiront par collaborer ainsi à manifester cette gloire. Notre académicien, qui est homme de loisir, n'y a pas encore pris garde.
L'ÉGLISE ET LA DÉMOCRATIE
(suite et fin)
Un dernier éclaircissement'1.
L'Association catholique du 15 mars publie, page 253, dans sa chronique, les notes suivantes :
« ...Il y a une exagération, tout au moins une insuffisance de précision dans les désirs du Sillon, comme il y en a une autre dans les tendances du groupe qui controverse en ce moment avec lui, l'Action française. D'une part, les forces sociales de notre religion visent plus haut qu'à réaliser une forme spéciale de gouvernement, fût-ce une démocratie politique; d'autre part, dans l'Encyclique de Pie X, retraçant les lignes aristocratiques de la constitution de l'Église, on ne saurait rien inférer pour la constitution des sociétés civiles. »
L'auteur de ces lignes, M. Louis Crespeaulx, s'installe dans une de ces positions moyennes qui ont la réputation d'être confortables. A mi-chemin des « exagérations » ou des « insuffisances de
!. D'après VAclion française du lBr avril 1906.
l'église et la démocratie J')7
précision » qui seraient communes à Y Action française et au Sillon, il espère trouver, à défaut de la vérité, la tranquillité. M. Crespeaulx s'est fait une gronde illusion dont il faut le tirer.
Nous « n'exagérons a rien. Nous n'avons sur !a conscience « aucune insuffisance de précision » comparable à celle que commet involontairement le rédacteur de Y Association catholique. Jamais"" nous n'avons parlé les premiers de la constitution de l'Église. Ce sont les démocrates chrétiens, les^ anarchistes chrétiens, les socialistes chrétiens et les catholiques libéraux qui nous ont accusés de méconnaître ou de blasphémer la constitution de l'Église en écrivant de la démocratie, de la démocratie civile, de la démocratie politique, tout le mal qu'il faut en penser. Cette accusation nous a obligés à une réplique. Et nous avons dû répliquer que la constitution de l'Église catholique n'était pas la démocratie, mais son contraire. Rien de plus, rien de moins. Nous n'avons donc rien inféré, pour la constitution des sociétés civiles, de ce que M. Louis Crespeaulx semble vouloir nous reprocher. L'indiscrétion est venue de ses amis, et non de nous. C'est l'étude des sociétés temporelles qui nous a conduits à penser que leur prospérité ne se produit pas sans la constitution aristocratique. Que cette condition se retrouve dans les sociétés spirituelles comme l'Église, c'est un fait qui ne nous fournit le thème d'aucune « inférence », mai3 le moyen d'une vérification.
ser les M. Grespeaulx ne craint pas de confes lignes aristocratiques de la Constitution de l'Église- S'il a écrit cela spontanément, et sans que nos analyses et nos exemples aient été pour rien dans ce coup d'audace clairvoyante, nous en sommes fort satisfaits. Si, au contraire, nous avons contribué à le renseigner et à l'éclairer, nous en sommes plus satisfaits encore. Dans les deux cas, il voudra bien nous accorder que, en bonne justice, ses leçons de prudence ou de précision n'ont pas à s'adresser à nous.
« Nous apprenons sans aucune surprise, mais avec une juste fierté, qu'un certain nombre de nos ligueurs, à Paris et en province, ont été arrêtés au cours des manifestations relatives à l'inventaire des biens d'église. Nous les félicitons de grand cœur.
« En revanche, quelques correspondants... ont la simplicité de nous demander si un bon royaliste doit prendre part à la résistance du clergé...
« Nous renouvelons le mot d'ordre de 1902 :
« Oui, mais au premier rang.
« Il importe de rendre à la France tous les services qui sont en notre pouvoir.
« Nous avons servi l'armée française; il faut servir l'Église de France, par devoir religieux si nous sommes croyants, et, si nous ne le sommes pas, par devoir patriotique. Nous contribuerons de la sorte à faire comprendre que les royalistes ne sont que des patriotes plus conscients et plus clairvoyants que les autres. »
(Bulletin de la Ligue d'Action française, 1er février 190C )
A Marc Sangnier et à ses amis du Sillon.
A Georges Deherme et à ses amis de la Coopération des idées.
Un sentiment de convenance qui sera compris de chacun m'interdit de rien dire de la polémique engagée entre M. Ferdinand Brunetière et M. Ferdinand Buisson -. Sans nous mêler à la querelle des deux Ferdinand, n'est-il pas possible de revenir sur l'article de M. Buisson qui en a été le point de départ3? Il ne me semble pas que cet article ait été lu ni compris autant qu'il méritait de l'être.
M. Buisson est l'un des meilleurs soutiens du régime, beaucoup moins à cause de son talent,
1. D'après la Gazelle de France du 25 septembre 1902 cl V Action française du 1er avril 1903.
2. Polémique fort confuse et qui no. s'est pas terminée avec précision.
3. Lettre au directeur du Temps, parue le 17 septembre 1902. M. Buisson a repris tous les termes de cet article dans ses discours à la Chambre. On ne lui a rien opposé.
212 DÉFENSE POLITIQUE d'iNTÉRETS RELIGIEUX
talent de professeur qui ne passe point l'ordinaire, ou de son savoir qui est exactement de la même qualité, que pour l'excellence de la position qu'il occupe. Au fait, c'est un talent que de choisir une position pleine d'avantages, ou bien, si l'on est né sur cette position comme c'a été le cas de M. Buisson, c'est un savoir réel que de la reconnaître, de l'apprécier et d'en faire usage à sa valeur. Nos amis seraient sages d'utiliser leurs forces, leurs armes et leurs munitions comme M. Buisson utilise les siennes.
1° Protestant, il a su de très bonne heure ce que tant de bons catholiques ne soupçonnent que depuis que M. Waldeck-Rousseau l'a publiquement confessé, Yenienle naturelle du régime républicain et du culte protestant, l'un et l'autre fondés sur le libre examen;
2° Membre de l'Université, M. Buisson a compris qu'il fallait toutefois présenter son protestantisme essentiellement germanique sous des couleurs françaises; s'il a soutenu en Sorbonne une thèse sur Sébastien Castellion, c'était en vue de disputer à la patrie de Martin Luther et de l'infliger à la nôtre, l'initiative honteuse du plus complet des reculs de l'esprit humain, la prétendue Réforme religieuse du xvie siècle;
3° Enfin directeur de l'enseignement primaire au ministère de l'Instruction publique, M. Buisson fit de nos écoles publiques le vestibule des temples de sa « religion ».
Devenu député depuis quelques mois et consta-
tant que, dans sa triple carrière religieuse, universitaire et administrative, aucun élément du régime ne l'avait entravé, mais que tout, au contraire, l'avait servi et secondé, il continue en paix à tirer l'inflexible conséquence de ses principes, comptant sur les mêmes succès.
Il les aura. Sans doute ses principes sont faux. Ils sont horribles, il sont stupides, ils sont abjects et nous pouvons dès aujourd'hui entrevoir à quels malheurs politiques, économiques, moraux et nationaux ces principes sauront précipiter notre France K Mais, jusqu'à ce moment de la culbute finale, M. Buisson triomphera, parce qu'il s'est placé au point central de son erreur dont il ne démordra jamais et que, pour l'en chasser, il faudrait que nous eussions la sagesse de nous placer au centre de nos vérités, et c'est un lieu qui fait horreur à la plupart de ceux qui marchent avec nous.
La grande lettre de M. Ferdinand Buisson à ses amis du Temps avait la force et la plénitude de sens d'un manifeste politique. C'était une lettreministre, à laquelle les doctrinaires du régime, qui sont en môme temps ses plus utiles manœuvriers, M. Jaurès, M. Francis de Pressensé, M. Camille Pelletan lui-même, pourraient mettre leur signature. On peut résumer ce grand article en moins de six lignes.
1. Il est permis d'observer que ces prévisions ont para plus de trois ans avant « l'humiliation sans précédent » (juin 1905) qui inaugura cett > nouvelle sé:ie de malheu:s. — Noie de 1912.
214 DÉFENSE POLITIQUE D'iNTÉRÊTS RELIGIEUX
— Nous voulons la liberté du congre ganisle, conformément â la Déclaration des Droits de l'homme et aux principes généraux du Droit moderne, ou révolutionnaire. Mais, conformément aux mêmes principes, nous ne voulons pas la liberté des Congrégations.
A moins d'en contester le principe fondamental, cette thèse est inattaquable. Elle n'est certes point forte par elle-même, car elle est, en soi, d'une ignominieuse faiblesse : elle est forte des concessions qu'on lui a faites, parce qu'elle est liée, logique et conséquente. Si vous concédez à M. Ferdinand Buisson qu'un patriote sain d'esprit puisse adopter les principes du droit dit moderne ou révolutionnaire, vous lui concédez par là même tout ce qu'il veut de vous.
Malheureusement, ces concessions sont dans l'air.
Nos amis et nos alliés ne rêvent que de céder du terrain ou d'invectiver contre ceux qui n'en cèdent pas. Je lis à l'instant, au Journal des Débals, que M. Georges Picot, étant allé défendre la liberté d'enseignement à Orléans, n'a rien imaginé de mieux que de la placer sous le patronage des trois Révolutions de 1870, 1848 et 1830! Vraiment, quelqu'un voit-il que ces calembredaines puissent servir à rien? Pour peu qu'ils aient lu leur histoire, nos adversaires sauront bien répondre que les
auteurs de la loi de 1875 étaient en réaction contre les auteurs de la Révolution du 4 septembre, que les auteurs de la loi Falloux étaient en réaction contre les auteurs de la Révolution de Février et que, si l'enseignement n'était pas « libre » sous la Restauration, il avait du moins un programme catholique : les auditeurs de M. Picot demanderaient-ils davantage?
Voilà les répliques d'une enfantine facilité auxquelles on s'expose en matière d'histoire ! En matière de philosophie et de haute morale politique, elles sont plus facile? encore. Sans doute, on peut toujours ergoter sur le texte des trois Déclarations des droits de l'homme et du citoyen. Ces médiocres morceaux de la littérature révolutionnaire sont rédigés d'une manière si confuse et d'ailleurs inspirés d'une pensée si trouble, la pensée de Rousseau, qu'il y a moyen d'en exploiter les contradictions contre leurs dévots. Mais ces dévots peuvent toujours y trouver des échappatoires.
Je supplie les personnes qui ont lu une fois la lettre de M. Buisson de se donner la peine de la relire et de la comprendre, dans la mesure et dans le degré où elle doit être comprise. Elle résume tout ce qu'a dit la théologie révolutionnaire depuis Kant, en Allemagne, jusqu'à son disciple français, M. Charles Renouvier, jusqu'aux disciples de ce disciple, M. Henry Michel, par exemple. Ne croyez pas que les noms que je trace soient de petites gens. Ce sont vos maîtres. Vous êtes mené3 par eux. M. Henry Michel fait un cours en Sor-
216 DÉFENSE POLITIQUE D'iNTÉRÊTS RELIGIEUX
bonne, il inspire le Temps. Le « Spirituel » de la France républicaine est dirigé par le cénacle de M. Renouvier, absolument comme la France catholique est dirigée par le Pape, par les Congrégations romaines et par les évêques français. Nos Kantistes sont les directeurs de l'enseignement. Certains livres, certains systèmes, certains noms sont proscrits par eux : les écoles n'en entendent jamais rien dire, et je ne paile pas des écoles primaires, ni même des collèges et des lycées; je parle de ces Facultés où des hommes qui se disent et qui se croient indépendants enseignent des garçons de seize à vingt-cinq ans. Rien ne peut exprimer et nul ne peut exagérer l'importance et l'influence de cet Index huguenot et révolutionnaire quand il s'agit d'organiser le silence sur un homme ou sur une doctrine. Lucien Moreau l'a bien nommé, le bâillon libéral.
La seule doctrine que patronne et que subventionne cet Index est celle-ci.
Il y a au monde un objet respectable, et il n'y en a qu'un : l'homme individuel. La société n'est une « chaîne » tolérable que parce qu'elle peut être quelquefois un moyen de perfection et de progrès pour l'homme individuel. Celui-ci, quel qu'il soit, en est donc le but ou l'excuse.
Il en est aussi le principe. Toute société légi-
time est censée résulter d'un contrat, d'un libre pacte entre des personnes conscientes, raisonnables et libres. Elles n'aliènent pas leur liberté, elles les juxtaposent, comme de petits cubes pareils, égaux de taille, de dimension et de poids. Cette liberté, cette conscience et cette raison individuelles font le prix, l'honneur, le bien de la vie.
L'État les garantit, voilà la fonction de l'État.
Et comme il représente, en réalité, la communion, le chœur, l'accord des individus dignes de ce nom, il a, on ne dit pas le droit, mais on dit le devoir rigoureux de défendre et de développer la liberté individuelle, au besoin contre ceux ae ses détenteurs qui seraient assez fous ou assez criminels peur aliéner cette liberté.
Pas d'individus contre l'Individu. Pas de libertés contre la Liberté. Vous avez tout pouvoir, excepté de vous enchaîner. Toute licence, excepté de dire : assez de licence.
Un congréganiste est un homme et un citoyen. Mais justement, au nom de ses droits d'homme et de citoyen, on lai dit : halle-là, quand cet homme et ce citoyen vient de s'affilier à une Congrégation. Ce halle-là, c'est une barrière qu'on lui oppose, dans son intérêt et pour son honneur, devant une affiliation qui décréterait sa mort civile et morale. 11 y a dégradation et dégradation; celle-ci est la dégradation définitive, radicale, essentielle.
Un homme peut s'alcooliser : jusqu'à la folie déclarée, il reste un homme pourvu de l'ensemble
218 DÉFENSE POLITIQUE D'iNTÉRÊTS RELIGIEUX
des attributs de l'humanité. Un citoyen peut, par gageure ou par religion, se couper le nez ou le doigt; il reste un citoyen, mutilé, mais encore capable des devoirs de la vie civique. Ce citoyen, cet homme conservent, en effet, leur raison, leur conscience et leur liberté individuelle. Mais qu'ils se démettent de ces trois attributs entre les mains d'un être abstrait, la Congrégation, ou de cet être concret, le Supérieur, leur qualité d'homme et de citoyen disparaît du même coup : ils cessent d'être membres de la société comme de l'État, l'État et la société ne retrouvant plus en eux le seul élément qu'ils reconnaissent et Consacrent : l'individu libre et conscient, pratiquant sa pure raison.
En bref, le vœu d'obéissance enveloppé dans toute idée de Congrégation détruit la Liberté, l'élément essentiel du contrat social : la doctrine huguenote et républicaine veut défendre cette Liberté, elle a donc le devoir de détruire dans leur racine ces vœux d'obéissance en traquant, de toute part, ces Congrégations. Liberté entière est laissée aux congréganistes d'user de leur qualité d'homme et de citoyen; comme membres de Congrégations, la loi les frappe, et doit les frapper : c'est un scandale pur que, depuis un siècle, on ait si peu appliqué une loi aussi juste et aussi raisonnable.
0 bonheur, M. Waldeck-Rousseau est venu, et derrière lui M. Combes, par qui l'Individu va rentrer enfin dans ses droits.
Si j'ai bien débrouillé la pensée des docteurs de ce droit individuel, le lecteur comprend le fond de cette pensée :
— Antérieurement à la loi qui les proscrit, le fait des Congrégations constitue à lui seul plus qu'un délit, un crime. Avant que d'être un fait illégal, c'est un fait illégitime et c'est presque un fait monstrueux. On légifère contre ce fait, comme étant contraire à la règle du droit naturel.
Par conséquent, quiconque admet la théorie révolutionnaire du Droit, avec sa base, l'individu, fondement naturel des sociétés, doit admettre, en bonne logique, la conclusion de M. Buisson et de ses amis. Tout peut être permis en bon Libéralisme, sauf de tuer la liberté. Tout peut être licite, en Individualisme, sauf d'aliéner ce qui la fonde : l'absolu de l'individu. A la rigueur, les pires fautes, les plus grands crimes, y compris le parricide et l'infanticide, peuvent être innocentés sous ces deux régimes, non pas ce crime, ni ceth' faute contre l'âme même de l'institution : jurer l'obéissance à un autre que Soi.
Ce principe est d'ailleurs absurde.
Il est plus qu'absurde : non seulement il se
détruit à peine posé, par un jeu de contradictions qu'il serait fastidieux de développer *, mais il est, en fait, le contraire des lois qu'ont établies les diverses sciences de l'organisation des sociétés. Les probabilités et les certitudes concordent dans ce grand sujet : tout indique d'abord, comme tout prouve ensuite, qu'il n'y a pas une seule proposition démocratique qui ne soit d'une radicale fausseté; il suffit d'en prendre le contre-pied pour se retrouver en pleine réalité. Du seul fait qu'un Buisson attaque les Congrégations sans attaquer les congréganistes, nous sommes avertis de ne point défendre les congréganistes, mais les Congrégations.
J'ai parlé d'indice du vrai. J'appelle des indices ces faits qui, sans emporter, par eux-mêmes une évidence décisive sont pourtant de nature à arrêter fortement la méditation et à provoquer des doutes qui sont utiles. Si je croyais à la religion du libéralisme et de l'individualisme, si j'admettais qu'il fût contre nature de renoncer à sa liberté et de jurer obéissance à un autre que soi, il est un petit fait qui m'induirait à examiner sérieusement une telle croyance : le petit fait ou le grand fait que la plus répandue, la plus fréquente, la plus utile de toutes les associations humaines implique justement un beau serment d'obéissance. La femme qui se marie jure en effet l'obéissance à son époux,
1 L'analyse du principe l'homme naît libre suffit à en établir la fausseté à priori. Mais, dans les pages qui suivent, nous l'examinons à posteriori.
et le Code civil renferme la consécration de cet usage. Je n'ai pas à examiner s'il est observé par les dames, et peu importe ici. Mais le fait du serment est à peu près universel, à peu près éternel, et peut-être suffit-il donc à témoigner qu'il n'est point contre nature que l'être humain résigne sa volonté et fasse serment d'obéir.
Les diverses législations révolutionnaires, y compris celle de la troisième République, qu'il s'agisse de la portée du serment de mariage ou de la propriété des salaires dans le ménage, paraissent d'ailleurs médiocrement favorables au vieux lien matrimonial. Preuve nouvelle ou, pour mieux dire, indice nouveau que les lois de la Révolution ont à se mettre en règle avec celles de la nature. Pour les esprits qui tirent le droit naturel de l'histoire naturelle, il y a là un beau filon à remonter '.
1. M. Buisfon disait dans l'article que je discute : « I.a Déclaration... ne parle que des individus, c'est-à-dire des êtres humains en chair et en os, les seuls que produise la nature et que rapproche la société. » La société les rapproehe tout formé?, n'est-ce pas? Elle ne les fait pas, elle n'est pas leur première génératrice? M. Buisson ne l'admet point, puisqu'il ajoute : « Quant à reconnaître à un groupement artificiel d'hommes, quels qu'ils soient, — à une caste, à une famille [la famille, un grouprment artificiel!], à une corporation industrielle ou à une communauté religieuse — des droits naturels analogues à ceux de l'individu, nos pères n'y ont pas songé, ou plutôt ils se sont révoltés à cette idée qui représentait pour eux l'ancien ordre de choses. » Pourtant ces grands ancêtres reconnaissaient des droits à la patrie, cet autre groupement artificiel. Il serait curieux de savoir si M. Ferdinand Buisson approuverait celle inconséquence. — Note de 1912.
Qu'est-ce que l'Association? Y a-t-il un « droit » d'association pour l'individu? Ne serait-il. pas plus exact de dire qu'il y a pour lui un devoir, une obligation et, parlons en meilleur français, une nécessité d'association dans tous les cas où il veut vivre?
Allons plus loin. L'individu forme-t-il la société? La produit-il? Où? Quand? N'est-ce pas, au contraire, la société qui forme l'individu? N'est-il pas partout son produit?
Considérons encore le monde des êtres qui vivent. Il y a des espèces (elles sont très inférieures) où l'individu détermine une sorte de société; ce sont les espèces où la reproduction s'opère par voie de scissiparité. Un être, dont toutes les parties semblent homogènes et presque identiques, se partage en deux, voilà deux êtres tout semblables. Ce n'est point notre cas. Il faut chez l'animal supérieur un couple, il faut deux individus très différents pour produire un troisième individu. Cet être nouveau ne naît pas d'un générateur, ni même de deux générateurs, mais plus subtilement de la société de ces générateurs. L'association est tout autre chose que l'addition des associés. Et elle commence par paraître leur mère.
Mais, dans le genre humain, d'une part le nouveau-né est si faible, d'autre part il est appelé à
de tels degrés de développement que la société ne le quitte jamais. Elle le reçoit et le continue, elle l'a précédé et elle le suit; antérieure et postérieure à chacun de nous, cette grande fée bienfaisante, qui dispose partout de quelques industries et traditions utiles, mais qui, parmi nos races d'occident, centralise un immense capital civilisateur, notre société humaine (sans être débitrice des plus vastes génies qui ont toujours reçu d'elle bien plus qu'ils ne lui ont apporté) semble la créancière universelle de nos semblables. Vraiment, comme Léon de Montesquiou l'a si bien remarqué dans la Raison d'Éiai, l'on ne peut pas dire : « 1° L'homme, 2° la société. » 11 faut absolument se ranger au parti de dire : « 1° La société, 2° l'homme. »
Je note, pour le plaisir de nos libéraux, que M. Paul Boncour, ancien secrétaire de M. Waldeck-Rousseau \ associait, le 31 août dernier, dans le Figaro, à la thèse de Montesquiou celle de « la sociologie moderne ». Telle est en effet la seule position scientifique naturelle du problème. La thèse de M. Buisson, des protestants et des révolutionnaires est d'un mysticisme follement rétrograde.
Si la société humaine produit l'individu humain, elle ne peut pas être composée de ce qu'elle produit, d'individus. La société est composée de so-
1 Le même qui a été ministre du Travail dans le ministère Monis. — Noie de 1912.
ciétés, c'est-à-dire de groupements d'êtres humains qui pourront être hommes un jour à la faveur de la Société l, mais auxquels il est naturel, en attendant, de vivre groupés, soit pour continuer la vie, comme c'est le cas des familles, soit pour la fortifier, l'accroître et l'embellir, c'est le cas des communes et des syndicats, des nations et des religions, des corps, des compagnies littéraires, scientifiques, ou artistiques de toute sorte. M. Ferdinand Buisson et ses pareils se figurent que ces Associations sont des groupes fictifs auxquels l'État veut bien concéder l'existence et la vie; mais il est dupe des formalités administratives. Dans la réalité, l'État est de beaucoup postérieur à ces groupements. Il les reconnaît, il en tient registre. Il ne les crée pas.
Comme elle est supérieure à l'individu, la société est supérieure à l'État. Il est aussi naturel à l'homme d'être d'un corps de métier que d'une famille et de tirer à l'arc ou de jouer aux boules, que de se marier. Quand l'État se forme, non seulement les familles, mais des associations de toute sorte sont ou formées ou ébauchées depuis longtemps. 11 est bien une pièce centrale de la société, mais ajustée pour la défendre et l'organiser, non pour la détruire. L'État, organe régulateur et protecteur, fait la police à l'intérieur et à l'extérieur de son groupe : il a tout avantage à n'avoir rien à faire de plus.
1. Est-il nécessaire de dire que ce vocabulaire ne préjuge absolument rien sur les origines de l'homme?
Je vais dire à M. Buisson quelque chose qui ne manquera pas de le choquer : c'est que J'État, quand il est bien institué, n'a presque pas affaire aux individus. C'est sur les sociétés dont il a la charge, et c'est aussi sur leurs rapports mutuels, que s'exercent ses principaux attributs : seuls les criminels, avec les héros et les saints, personnalités d'exception, ont des rapports avec l'État qui a le droit de connaître ces anomalies, ou pour les honorer, ou pour les châtier. Ajoutons à la liste des personnes en commerce direct avec l'État, le petit nombre des fonctionnaires, y compris les armées de terre et de mer. Pour tout le reste, un État normal laisse agir, sous son sceptre et sous son épée, la multitude des petites organisations spontanées, collectivités autonomes, qui étaient avant lui et qui ont chance de lui survivre, véritable substance immortelle de la notion.
Dans ces sphères distinctes, douces de privilèges aussi variés que leurs fonctions, se développera, non l'introuvable Individu quj n'y fleurit ni tous les vingt-cinq ans. ni tous les cent ans, ni jamais, mais la faune et la flore humaines des individus différents, bien nourris de leur territoire, préservés par cet air de leur classe et de leur pays, et stimulés aussi par l'atmosphère de? groupes facultatifs auxquels leur honneur, leur intérêt ou leur plaisir les a régulièrement agrégés.
Du « cercle » de petite ville à l'Institut de France, il y a série continue de groupements, aussi naturels les uns que les autres. L'individu y trouve des droits proportionnés à son rang et à ses services, à sa dignité et à sa valeur. Ainsi le moindre de nos compatriotes est-il privilégié du destin. Riche ou pau'sre, il est patricien puisqu'il participe à la noble qualité de Français et qu'il jouit ainsi des puissantes prérogatives et de l'immense patrimoine matériel et moral mis gratuitement à sa disposition par tout ce qu'ont fait nos aïeux.
De leur œuvre immémoriale, entretenue et continuée par la tradition, découlent toutes les veitus, toutes les valeurs individuelles dont la nature n'avait fourni que le germe : la volonté, la liberté, le sentiment, la raison, au degré où la société française a su élever tout cela. Fleur de la culture française, l'individu français n'en est certainement ni le principe, ni le but, ni la racine, ni le fruit.
Le mouvement de nos pensées nous a conduits insensiblement de l'abstrait au concret, et des conditions générales de l'individu dans une société à la condition de l'individu français dans la France contemporaine.
On me dira que j'ai perdu en route les Congrégations. Mais, en vérité, je ne le crois pas. Il me semble que j'ai légitimé leur existence en montrant
CONGREGANISTES ET CONGREGATIONS
que le droit naturel mettait la société avant l'homme, l'Association avant l'individu, donc la Congrégation avant le congréganiste, et cela dans ïinlérêl même du congréganiste, de l'individu et de l'homme.
On insistera, on demandera : — Mais, en laissant de côté les lois révolutionnaires qui contestent ce droit, comment est-il possible de prouver que les Congrégations aient le droit naturel d'exister? A quoi il est facile de faire la réponse de Bossuet relativement à l'existence de Dieu : — El pourquoi ne serait-il pas? Qu'est-ce qui le limite? Qu'esl-ce qui l'empêcherait d'être? s'écriait-il à peu près. De même : pourquoi les Congrégations ne seraitnt-clles pas? En dehors des prohibitions dont nous venons de constater l'absurdité, qu'est-ce qui les empêche d'être? Elles sont. Et (autre indice d'un grand prix !) toutes les lois dictées contre elles depuis cent ans n'ont pu les empêcher d'être, et de pulluler.
C'est un grand fait. Nous ne sommes pas empêtrés d'une théorie sur l'obéissance ou sur la liberté. S'il y a des associations telles que le mariage où un être promet à un autre être l'obéissance, pourquoi n'y aurait-il pas des associations d'un autre type où plusieuis être9 promettent obéissance à un seul?
D'ailleurs, et ceci coupe court : — il y en a.
— Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse, moi Etat? Ce n'est pas mon rôle de provoquer ou de former les Associations : < lies se forment en
dehors de moi. Je ne leur demande qu'une chose, se faire connaître de moi, car je dois présider à leurs relations mutuelles, je dois empêcher qu'elles ne se volent et ne se tuent, ou ne tuent et ne volent les particuliers isolés. Je réprimerai une compagnie de voleurs à cause de ses vols, et non parce que ses membres obéissent à un chef. Vous dites que l'ordre du Temple est une pépinière de scélérats? Voilà, du moins, une accusation précise. Nos tribunaux ou les tribunaux de l'Église (grande association avec laquelle il faut agir) vont traduire à leur barre cet Ordre du Temple; et nous tâcherons de savoir ce qui en est ! En attendant, l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem secourt les malades, panse les blessés et convertit les infidèles; l'Ordre de Saint-Benoît recopie diligemment des grimoires précieux; l'Ordre de Saint- Dominique donne des orateurs et des hommes d'État; l'Ordre de Saint-François enseigne la douceur, la patience et la paix. Je vous prie et requiers et, au besoin, ordonne de ne pas mêler la question des crimes ou délits commis par les Templiers, avec le sujet des autres Congrégations, compagnies, corps, ordres et communautés.
Voilà comment l'État peut parler des Congrégations. Il sera toujours prêt à écouter les griefs de droit commun élevés contre telle ou telle, aussi bien que contre toute autre Association. Je dis aussi bien. C'est exagérer. La question est plus complexe, en vertu de ce fait historique et géographique d'un pouvoir spirituel qui coexiste avec
CONGRÉGANISTES ET CONGREGATIONS 2'2'J
!e pouvoir de l'État. Le tribunal qui jugera une Congrégation ne pourra être purement administratif. 11 sera religieux, diplomatique, international. Cela découle de la nature môme des faits en présence. On ne règle pas une question lorscru'on en oublie les données. Or, les données sont telles. On pourrait les concevoir beaucoup plus compliquées. Mais l'État en débrouille qui sont plus difficiles. Ce que ni l'État ni personne ne saurait débrouiller, c'est l'idée de former un grief contre l'essence même des Congrégations.
Au nom de quoi, s'il vous plaît? L'intérêt national? Sujet à discuter. Les mœurs? Autre sujet de discussion. Le monopole économique? La mainmorte? Autres questions, autres questions (précises du moins celles-là), et qui ne touchent en rien au fond des choses : la nécessité naturelle qui fait qu'il existe des Congrégations, comme il existe des salons, des cafés, des académies, des Chambres de commerce et des orphéons. A moins de crimes particuliers qu'il s'agirait de bien prouver, l'Association, congréganiste ou autre, crée, du fait même qu'elle existe, de la richesse, de la puissance, de l'activité, du progrès; aux hommes juxtaposés et que le calcul additionne, elle substitue des hommes organisés et qui se multiplient l'un l'autre par le travail et la réflexion en commun, par la discipline commune. Tout esprit positif, conscient des besoins du genre humain comme des besoins de la France, défendra ce trésor contre l'anarchie et la barbarie, contre la division
et la rébellion, synonymes de République et de Protestantisme.
Quelle que soit la dignité pi rsonnellé des congréganistes, elle est de beaucoup dépassée par la dignité générale de la congrégation. 11 ne convient donc pas de défendre le droit des Congrégations par celui des congréganistes, mais le droit des congréganistes par le droit des Congrégations.
C'est ce qu'il eût fallu démontrer à M. Buisson.
Le Jésuite ne dira pas : — Je suis un homme qui use des droits de l'Homme, mais bien : — Je représente la haute discipline d'un Ignace de Loyola. Je participe de la noble compagnie intellectuelle et morale qui enrichit le monde d'un François-Xavier et d'un Bourdaloue. Le personnel de ma Société, son œuvre historique, sa précieuse et profonde contribution à l'œuvre de la France, du catholicisme et de la civilisation générale, voilà les garants de mon existence, voilà mes titres au genre de vie que j'ai embrassé.
Le problème peut être bien posé, me dit-on. Mais on ne vous écoutera pas.
Et je réplique : — Ëtes-vous écouté davantage?
De plus, chacun vous rit au nez, et les indifférents plus encore que les sectaires. Je prétends, quant à moi, intéresser les indifférents. J'espère même, un jour ou l'autre, les gagner à la force de la vérité politique.
Par l'affaire Dreyfus, la Confédération judéo-
protestante nous a induits à épurer, en la fortifiant, notre idée de l'État. Par l'affaire des Congrégations religieuses, la Fédération judéo-protestante nous fera définir notre conception de la société. Au rêve oriental, germano-judaïque, rêve individuel, libéral et mystique, nous opposerons la pensée occidentale, la pensée classique traditionnelle, scientifique et sociale; aux Nuées subversives, la civilisation helléno-latine, l'ordre français : les esprits de la qualité de M. Buisson, têtes de barbares ou d'esclaves, finiront bien par réintégrer à coups de lanière l'ergastule ou la bauge qui nous les ont vomis.
Par toute la presse française, il n'y a qu'une voix, on pourrait dire un cri, la voix ou le cri de l'admiration pour les résultats politiques du long pontificat qui vient de finir. Il faut bien que chacun rende hommage à certaines évidences dont la lumière force les esprits les plus aveuglés. Les vingt-cinq ans de ce règne ont certainement modifié la face du monde moderne.
D'après tout ce que Léon XIII a su maintenir dans les pays catholiques et tout ce qu'il a conquis ailleurs, chez les schismatiques, on peut dire que la diplomatie de ce Pape s'efforçait de reconstituer quelque chose de l'unité chrétienne telle qu'elle exista avant la Réforme et le grand schisme d'Orient. L'arbitrage des Carolines, entre une Allemagne protestante et une Espagne catholique, évoque l'irrésistible souvenir médiéval, quand les princes germaniques ou anglo-saxons s'en rapportaient à Rome de leurs procès territoriaux ou des contestations qu'il leur arrivait d'avoir avec leurs sujets. Les récentes démarches