‹ La Politique religieuseChapitre 81 sur 92 · D'après V Action française du 11 août · texte numérisé non relu

D'après V Action française du 11 août

ront là pour des cloches nouvelles et pour de nouvelles statues. Nos Juifs se fatigueront de trahir, nos métèque? d'écrire le panégyrique de la trahison, et le Gouvernement lui-même de leur élever des autels, avant que le monde de Droite ne soit las de payer la noie du culte ennemi.

Si la confiscation des cloches de Suresnes, leur incorporation au buste des Zola, des Dreyfus, des Ullmo et de Jeai? semblables compose un symbole parfait du réglm? républicain, il faut avouer que le remplacement indéfini de ces mêmes cloches symbolise tout aussi exactement le genre d'opposition que les « bon= Français » font à ce régime depuis trente an'.

Je n'incrimine pas, je ne censure pas, ayant une horreur profonde de l'inutile. On l'a vu : l'Action française souscrit. Nous nous conformons à notre état de conservateurs. Nous prenons notre part de l'admirable et misérable mentalité dont il est impossible que nous n'ayons pas gardé ou reçu quelque empreinte, moutons toujours tondus de la protestation oratoire et laborieuses fourmis de la reconstruction en vain.

Nés producteurs, non destructeurs, nés gardiens de l'ordre et non révolutionnaires, la première pensée des bons Français n'est jamais de répondre à des décrets de guerre civile par une offensive tendant à briser ces décrets dans leur source première, dans leur facteur initial. Ils ne songent pas à imposer la rétractation de l'injure, ni le retrait de l'injustice. Ils ne prennent pas

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de mesures contre la cause afin de prévenir le retour des effets. De la violence? Fi. De la révolte? On n'est pas des « jacobins blancs » l. Ce qu'on fait tout de suite et ce qui se recommence depuis trente ans, c'est un effort immédiat pour réparei le dommage à peine causé. Avant de rendre le coup, on panse la plaie. Quand elle est bien guérie, l'ennemi survient et la rouvre. Elle recommence à saigner. Alors, on la repanse. Et ainsi de suite.

Quand les religieux furent chassés de France pour la première fois, nos amis ne songèrent pas à chasser les expulseurs du pouvoir : ils s'appliquèrent à trouver des biais ingénieux pour faire rentrer les expulsés en conformité avec les lois existantes. Et quand les écoles primaires furent laïcisées, on s'occupa de construire des écoles libres à côté. Même tactique pour l'enseignement secondaire et supérieur. La même, pour les services d'assistance et d'hospitalité. Des gens de cœur, et de grand cœur, disaient : « Nous ne pouvons pas faire le bien ici, nous irons le faire plus loin. » Gomme on en voulait, non à la place où ils faisaient le bien, mais au bien qu'ils faisaient, parce que c'était le bien et qu'il venait d'eux, la législation et l'administration les traquèrent dans les refuges qu'ils venaient de s'accommoder. Chassés des maisons de l'État, ils le

1. Épithète adressée à Bernard de Vesins par le juge juif Worms, de Versailles, après l'assaut de l'église Saint- Symphorien.

furent de leurs maisons. Après ce qu'ils avaient reçu des générations anciennes, on leur prit ce qu'ils tenaient des nouvelles, de leurs efforts d'hier, de leurs travaux mêmes du jour. Le lazzarone Viviani établi à l'archevêché et le juif Cahen aux Oiseaux, la main noire de la confiscation plane déjà sur d'autres immeubles, propriété d'œuvres incontestablement laïques, mais dont Cahen et Viviani, Ullmo et Dreyfus ont besoin.

Or, je vous le demande, qu'est-ce donc qui pourrait borner les vœux de Dreyfus et d'UUmo? Et quel obstacle voyez-vous aux concupiscences de Cahen et de Viviani? Tout, au contraire, les excite à ce désir fructueux et bon. Les spoliés de ce matin seront dès ce soir à l'ouvrage; ils se remettront à construire, palais ou hangars, de nouvelles maisons où, le premier plâtre essuyé, l'ennemi n'aura plus qu'à faire porter sa valise.

Pour ma part, je refuse toute admiration à l'audace de cet ennemi.

C'est la complaisance des victimes qui est admirable.

Il existe, de nos jours, quelques grandes âmes douées magnifiquement parce qu'elles ont reçu le génie dé l'action « pratique ». Elles se sont perdues corps et âmes dans cette action. Mai3 la fatalité de notre temps veut qu'elles ne conçoivent cette action-là qu'immédiate.

— Prenez garde, Madame! disais-je à l'une d'elles, voilà quelques années : le Gouvernement

finira par vous prendre voire... (Je prononçai le nom de Tune de ses fondations.)

— ■ Me prendre N... !

Sillonnés d'un beau jet de foudre, les grands yeux s'adoucirent instantanément : il en rayonna un sourire plus calme que le bleu des mers sous un ciel serein. J'en reçus une vive sensation de mon ridicule. La femme éminente à laquelle je venais de faire entrevoir un avenir aussi imaginaire que l'éventualité d'une persécution était « bien » avec M. Combes, lequel, sans posséder au juste les paroles de la vie éternelle, paraissait être pour longtemps l'arbitre de la politique française. C'est pourquoi les ouvriers de la fondation N... travaillaient paisiblement pour l'éternité : maçons, charpentiers, couvreurs, zingueurs, gaziers et électriciens faisaient rage. Aujourd'hui, tout est terminé. Je crois aussi que la République est à l'œuvre. Elle forge ses armes contre N... J'entends dire que Mme X... ne sourit plus.

Rien n'est beau comme l'ivresse de l'enthousiasme dans une de ces âmes très grandes, très hautes, très pures. Quelque chose est plus beau pourtant. C'est l'alliance de ces vertus passionnées avec une raison complète. Je dis complète, afin que la raison politique n'en soit pas exclue. Raison qui se compose de souvenir et de prévoyance, et aussi d'audace.

Le passé se répète et se répétera. La mystérieuse substance de l'avenir ne peut pas être imaginée trop différente du passé. On se comportera à notre

égard comme on s'est comporté jusqu'ici. On nous prendra tout ce que nous aurons amassé et édifié sans avoir su le défendre par une offensive bien dirigée. Le même bras nous cherchera et nous menacera tant qu'il nous suffira de préserver notre poitrine sans essayer d'atteindre celle de l'ennemi. En tout, partout, il en sera comme des cloches de Suresnes : vingt fois payées, refondues vingt fois, jusqu'au jour où, désespérées d'être toujours atteintes dans ce petit clocher de banlieue parisienne, nous nous apercevrons que c'est à la place Beauvau qu'il nous faut porter, non pas du bronze, non pas de l'or, mais du fer.

Politique d'abord. Politique offensive et visant le régime.

Hors de la, tout se réduira de plus en plus à souscrire pour les fêtes de l'ennemi l.

1. Les cloches de la souscription du Gaulois ont été bénites et installées dans l'été de 1911; M. Arthur Meyer était, je crois, parrain, et, en tout cas, Mme Meyer était la marraine.

Attendons...

Les intellectuels ou soumissionistes et l'Intelligence française. — Nécessité de l'élaboration doctrinale. — L'Institut d'Action française : des théories en politique et en guerre. — L'Action et la pensée : Bernard de Vesins, les catholiques de Nancy. Résultat d'un acte de sage violence. — Offensive à coordonner.

Il y a des simples partout, le fait de tenir une plume ne sauve pas les gens de la naïveté. Mais il ne faut pas croire, comme quelques personnes auraient intérêt à l'accréditer, qu'il existe une affinité nécessaire entre l'ignorance et le succès, entre l'aveuglement théorique et l'esprit pratique. Quelques hommes, dits intelligents ou intellectuels parce qu'ils sont de l'Institut de France ou qu'ils dirigent de grands périodiques français, peuvent, en ce moment, donner à sourire : avant de dire

1. D'après la Gazelle de France des 15 février, 23 mars et 26 mars 1906.

que leur ordre et leur classe se trouvent touchés ou éclaboussés par les échecs de leurs démarches, il faut voir si les démarches du « soumissionisme » leur sont inspirées par leur qualité, leur fonction et leur profession, ou si elles procèdent plutôt de leurs idées. Ont-ils « marché » comme « intellectuels » ou n'est-ce pas plutôt comme libéraux?

Et en ce dernier cas, au cas où leurs idées — plutôt que les idées en général — seraient les coupables; au cas où leurs théories — et non leur profession de théoriciens — seraient seules en cause, il conviendrait aussi d'examiner si d'autres intellectuels que M. Ferdinand Brunetière1, M. Gochin et leurs amis, d'autres théoriciens, d'autres

1 M. Ferdinand Brunetière paraît avoir été le grand instigateur de la protestation dite des cardinaux verts, la couleur de l'Académie. M. Julien de Narfon en a témoigné ;

« Cette Encyclique, me disait hier un catholique illus- « tre — qui a donné les preuves les plus éclatantes et les c plus méritoires de dévouement au Saint-Siège, mais qui t en donnera moins désormais, car son découragement, « je dirais mieux, son écœurement est profond — cette « Encyclique est une véritable iniquité. Et quand je pense « que ce que l'on refuse aux catholiques français, avec « la certitude de déchaîner la guerre religieuse dans notre « pauvre pays, qui aurait tant besoin de paix, on l'accorde « aux catholiques allemands, et que les associations cul- • tuelles allemandes fonctionnent d'ailleurs depuis trente « ans à la satisfaction de tous, je ne puis me défendre, « comme patriote, autant que comme catholique, d'une « réelle indignation. »

En recueillant cet article du 18 août 1006, M. Julien de Narfon écrit en note que ce « catholique illustre » était M. Brunetière, qu'il était allé voir à Montmorency, pour lui faire lire l'Encyclique Gravissimo.

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écrivains, philosophe?, et hommes de lettres n'ont pas passé leur vie — leur vie entière — leur vie littéraire aussi bien que leur vie politique — à combattre les idées fausses, les théories vaines et trompeuses, les imaginations contradictoires de ces messieurs.

Sans vanité, nous pouvons dire que tel est notre cas. Nous avons bien le droit de nous souvenir de la guerre que nous leur avons faite, de tout temps, en critique et en politique, en économique et en philosophie. Car ils s'en sont toujours souvenus, quant à eux, non pour discuter loyalement nos doctrines, mais tantôt pour les étouffer sous un commode silence, tantôt pour les dénaturer en prétendant les exposer.

Ces intellectuels sont nos confrères si on le veut. Mais ces confrères sont pour la plupart nos adversaires. Nos intérêts moraux ont assez souffert de leur hostilité matérielle de tous les jours — car par position et par position seulement, ils ont quelque force — pour que nous rappelions, en toute simplicité, comme en toute évidence, la vérité. Ils se sont montrés assez étrangers et assez hostiles à nos idées pour qu'aujourd'hui nous puissions dire clairement que l'erreur qui vient d'eux ne saurait nous être imputée. Et, si l'erreur de quelques intellectuels français n'est pas celle de tou3, on avouera bien qu'elle ne peut être imputée davantage à l'intelligence française. Tout ce que nous avons dit de la nécessité des travaux et des réflexions théoriques subsiste, et nous n'avons

aucun besoin de revenir sur notre vieil axiome fondamental que : si la fabrication de la force appartient à la masse, si la foule et le peuple seuls peuvent dégager les énergies spontanées indispensables à la défensive et à l'offensive françaises, la direction de cette force et l'emploi de ces énergies doivent être opérés en connaissance de cause, par ceux qui sont dans la lumière, non par ceux qui sont dans la nuit. Pour bien agir, donc pour agir avec utilité, il faut y voir l. Et pour y voir, il faut avoir regardé. Et pour regarder avec fruit dans un chaos de faits aussi compliqués que ceux dont nous sommes témoins, il faut y avoir mis un peu d'application, de constance et d'étude. Il y faut l'habitude, la compétence et le savoir. C'est ce que l'Institut d'Action française s'efforcera de concentrer et de préparer.

Sur les principes et les tendances de Tins* titut, les lecteurs n'ont rien à apprendre s'ils connaissent ce que doit être un enseignement

1. Répétons que tel est le sens originel du mot théorie. Voir et savoir n'est pas stérile. Seul l'enfantillage primaire a cru faire de la t théorie « l'opposé de la t pratique» dont elle est la préparation. Théorie est un mot savant qui signifie, en somme, vue d'en-cmblo des choses auxquelles on va s'appliquer. Notre temps deviendra-l-il jamais assez bête pour croire que mieux vaut se mettre à la besogne avec les yeux fermés?

supérieur contre- révolutionnaire. Mais précisons bien le moment de la fondation.

Je n'ai pas à m'entourei d'artifices vains. Ce moment n'a pas été choisi. Le moment s'est imposé par la force des circonstances, le va-et-vient des inimitiés, le jeu des actions et des réactions de notre œuvre. Mais il faut avouer que la plus profonde sagesse humaine n'aurait pu choisir moment plus propice à tous les égards. — Quoi donc ! En pleine lutte? — C'est en effet en pleine lutte qu'il est nécessaire, d'une nécessité de plus en plus urgente, de savoir où l'on est et où est l'ennemi. C'est proprement à quoi servent les théories. Plus la lutte est ardente, plus l'intelligence sereine doit s'efforcer de distinguer avec clarté quels sont les points faibles à frapper ou à préserver, quelles armes sont justes, quels outils sont défectueux. La guerre de 1870 a été déclarée et menée dans des conditions telles que les cartes faisaient défaut aux officiers et même aux grands chefs. L'armée française s'est, depuis, munie de cartes. Mais, dans les luttes intérieures qui ont suivi, l'opposition conservatrice et nationaliste 3'est attachée avec furie à des traditions d'ignorance. Elle en a été punie par trente ans d'échec. Pour la première fois, semble poindre une promesse de résistance utile et de combat heureux : les sérieuses études faites au courant de ces dernières années n'y ont certainement pas été étrangères.

C'est un préjugé romantique — naguère encore

très en faveur dans l'armée russe et professé notamment par Dragomiroff — qu'à la guerre, il suffit de la volonté de vaincre. Mais rien de ce qui est incomplet ne peut suffire à rien. Ni la volonté seule ni l'intelligence seule ne fait la victoire. Il faut l'accord de ces facultés maîtresses. Un autre préjugé romantique soutient qu'elles sont incompatibles. Des maîtres détestables prétendent qu'une activité forte, une sensibilité vigilante et profonde excluent la raison lumineuse ou sont exclues par elle. Je ne connais point de fable plus déprimante, ni plus fausse. Il y a de la force dans la lumière, de la lumière dans la force. Loin de se repousser, ces puissantes choses s'appellent. Une des plus grandes âmes qui aient honoré le genre humain a dit de l'amour qu'il « élail d'autant plus ardent que la connaissance élail plus certaine ». Si les petites passions, celles qui ressemblent à des vices, s'accommodent du vague de l'inconnu, ou des vacillations d'une demi-lumière, les passions fortes ont besoin de pleine certitude, comme la vie a besoin de beaucoup d'air et de beaucoup d'eau. Nous ne nous donnerons pas le ridicule de vouloir réhabiliter l'intelligence, ni plaider pour son utilité ou pour sa beauté, pour l'encouragement que donnent aux lutteurs ses musiques supérieures ou pour les voies qu'elle leur trace en allumant dans les ténèbres ses flambeaux et ses projecteurs. Mais nous continuons à les employer selon les méthodes qui n'ont pas cessé de donner, depuis

sept ans, et de tout temps, les résultats qu'on en attendait.

Après la revue d'Action française, fut la Ligue d'Action française. Après la Ligue, l'Institut. La revue fut fondée à l'heure du procès de Rennes, c'est-à-dire en pleine bataille. La Ligue est née deux mois après la mort de Syveton, durant l'affaire des fiches, c'est-à-dire en pleine bataille. L'Institut vient au jour en des circonstances semblables. 11 n'en sera ni moins philosophe, ni moins savant. Comme a dit magnifiquement le poète, Apollon esl guerrier I Si l'on en doutait ou si l'on traitait cette profonde vérité de mythologie, je rappellerais qu'un des membres du Comité de patronage de l'Institut, Paul Bourget, dans ses Sensations d'Italie, remarquait avec admiration, mais sans étonnement, malgré l'époque où il fit la remarque, que Milon le Crotoniate, digne témoin de l'harmonie qui créa dans la Grèce tant de beautés parfaites, fut simultanément athlète, général d'armée et philosophe pythagoricien. Que si l'on répliquait que ce sont là choses passées, assez bonnes pour les Anciens, qui ne sont plus les gens d'aujourd'hui, je répondrais encore qu'un autre membre du Comité de patronage de l'Institut d'Action française a souvent fait preuve, dans ses conférences ou dans ses articles de la revue, des plus éminentes qualités de théoricien; cela ne l'a point empêché de se montrer un praticien de premier ordre à l'assaut de l'église Saint-Symphorien à Versailles.

Notre ami le comte Bernard de Vesins a fort bien réussi une heureuse synthèse de l'action et de la pensée

... Quand ce grand garçon aux yeux clairs, au mâle visage arrondi qui, jusque-là, s'était tenu à demi penché sur la barre pour mieux recueillir ses idées et aussi pour ne laisser rien perdre de ce qui se disait, a tout d'un coup développé fca haute taille et, d'un ton simple et net, presque doucement, a pris la parole tout d'abord pour fournir des réponses de fait, ensuite pour exposer son état d'e<=prit, c'a été dans l'auditoire, même le plus ami et le mieux renseigné sur la mâle énergie de l'homme, un sentiment de joie soudaine, auquel chacun s'attendait bien, mais dont on n'osait pas prévoir la qualité, la vivacité ni la force. On parle de la stabilité d'un navire sur la mer. Il existe une stabilité analogue dans l'action et dans la parole. Ne vous y trompez jamais, telle est la vraie force. Vesins la possédait comme il possédait son sujet et son auditoire. On ne le jugeait pas. C'était lui qui jugeait, tandis qu'il fournissait, en des formules d'une simplicité, d'une modération, d'une équité définitives, avec un courage qu'il savait devoir lui coûter exactement le prix de deux ans de prison, l'explication d'un acte dont la violence avait tout

d'abord pu paraître inouïe à bien des pauvres braves gens de la France conservatrice ! Ni le corps, ni la main, ni les yeux, ni la voix n'étaient mus d'une ligne au-delà de ce qu'il fallait pour souligner une raison, préciser un fait et définir un geste. L'identité supérieure d'une personne humaine digne de ce nom, sui conscia, sui compos, se révélait. Les juges, le public, avaient devant eux, sans addition, sans réduction, tel quel, l'homme qui avait dit : Je ferai, et l'homme qui avait fait, et maintenant disait : J'ai fait. Point de transformation subtile. Aucune de ces évolutions mentales ou morales dont les dégénérés colorent après coup l'action bonne ou mauvaise. L'action se racontait elle-même à l'aide des mots, ainsi que, six semaines auparavant, les mots lui avaient fourni les moyens de se définir et de se brandir.

Le président n'a pu s'empêcher de confesser publiquement l'impuissance d'une autorité empruntée devant cette force naturelle et traditionnelle; il a confessé la puissance oratoire du prévenu. « Oratoire » était juste, mais incomplet. Tout le monde convenait bien qu'aucun des orateurs de l'audience n'avait égalé ni même approché Bernard de Vesins. Tout le monde admirait son exposé simple, lumineux, fort et doux : spirituel sans vain esprit, ironique sans inflexion, hautain sans morgue, toujours direct et pénétrant, comme une épée, mais procédant avec une précision de docteur, notamment dans la merveil-

leuse définition de la conscience catholique, « qui « existe en dehors de nous », qui « a ses règles et « son interprète infaillible », Vesins a cependant réussi ce chef-d'œuvre de se faire oublier comme homme de parole. On a dit : — Quel homme d'action !

On venait d'inventorier la cathédrale. Les catholiques de Nancy ont répondu. Ils se sont précipités pour l'inventaire symétrique sur le lieu du culte rival oppresseur. Les portes catholiques avaient été forcées : on a forcé les portes de la Loge, et les dégâts commis en terre française ont été expiés aussitôt sur la terre juive. L'argument était si parfait, il portait, il frappait si bien, et à des places si sensibles, que le Gouvernement Ta emboursé sans un murmure et sans même accuser le coup. Pourquoi? Ce n'était pas la volonté qui lui manquait. Mais on lui avait enlevé tous les moyens, tous les prétextes matériels d'une plainte. Les catholiques de Nancy avaient eu le bon sens de choisir, pour subir les justes représailles inévitables, exactement ceux qui les avaient encourues et qui représentaient pour le pays entier l'idée de la persécution et de la haine religieuse. Ils étaient la cible idéale. Ils circonscrivaient à la perfection l'aire de la culpabilité et du châtiment. Rien de plus, rien de moins et, comme on dit sur les jeux de boules de la Pro-

vence, ni court ni couslié : le point juste. Dès lors, quelle allégresse d'y frapper, et d'y frapper fort !

Et le résultat? Oh ! le résultat ne s'est pas fait attendre. Il était prévu. Le Comité de concentration républicaine s'est hôte d'adopter les deux vœux suivants, aussi piudents que sages:

1° « Le Comité de concentration républicaine de Meurthe-et-Moselle :

« Considérant qu'il importe de ne pas se laisser renouveler l'agitation dont les inventaires ont été le prétexte;

« Considérant que cette formalité n'est utile qu'aux personnes qui, précisément, s'opposent à son accomplissement;

« Émet le vœu qu'à l'avenir les inventaires n'aient lieu, dans les édifices religieux, qu'à la demande expresse des intéressés. »

2e « Le Comité de concentration républicaine de Meurthe-et-Moselle :

« Considérant que, selon toute probabilité, l'agitation créée à propos des inventaires recommencera à propos de la formation des associations cultuelles et de la dévolution des biens;

« Considérant que la résistance paraît certaine et que la loi n'a pour sanction sur ce point que la mise sous séquestre des biens dont l'attribution n'a pu être effectuée;

« Considérant que cette mesure ne peut avoir pour résultat que d'accentuer le malentendu aux yeux des populations, et de donner prétexte aux fauteurs de troubles;

« Émet le vœu :

« a. Qu'à défaut d'associations cultuelles régulièrement constituées, faculté soit laissée aux paroisses de conserver leurs Conseils de Fabrique qui pourront en ce cas être considérés comme associations cultuelles au point de vue légal ;

« b. Qu'à défaut de toute organisation paroissiale responsable, le ministre du culte desservant la paroisse soit considéré comme légalement ayant assumé personnellement toutes les charges établies par la loi;

« c. Que tout édifice religieux, quelles que 3oient les contestations opposées à l'application de la loi, reste ouvert au libre exercice du culte. »

Nous venons de citer un acte de violence et de haute sagesse : on vient de voir la conséquence immédiate de cet acte. Au plus haut degré d'énergie s'est trouvé associé le maximum de réflexion et de calcul : l'on en a vu, tout aussitôt, reculer la politique persécutrice. Encore une fois, que peuton désirer de plus ? Un misérable scepticisme, une vaine logomachie, ne pourront rien répondre à des faits qui se voient, qui se touchent et qui argumentent tout seuls.

Il faut certes féliciter nos amis de Nancy, et l'on ne s'en fera pas faute. Il faut surtout les imiter. Mais, peur les imitpr, les comprendre. Le parti pris de mettre à sac toutes les loges maçonniques de France ne serait pas une solution. Il a réussi à Nancy. Il pourrait échouer ailleurs. Nos amis avaient bien calculé le succès

parce que leur pensée se plaçait naturellement au centre du sujet; les manifestations dangereuses s'éliminaient naturellement de leur esprit. Ils se sentaient dans la vieille ville lorraine, en mesure de porter la défaite chez le plus faible des quatre États confédérés, et celui-ci, au premier coup, demandait à capituler.

Hélas! l'offensive antimaçonnique, l'offensive antijuive, anliprotestante et antimétèque auraient vite raison de l'agression républicaine si seulement on consentait à les raisonner exactement et les coordonner sagement. Il est vrai que cette coordination complète n'est possible que du peint de vue national exhaussé jusqu'aux terrasses supérieures du nationalisme complet, du nationalisme intégral. Il est vrai également qu'il faut y monter pour projeter, tenter quelque chose d'utile. On ne voit clairement ni l'adversaire ni ses propres positions que de là. Et de là seulement se peuvent distinguer les voies et moyens de salut. Ailleurs, tout s'embrouille et se complique. Là au contraire tout s'explique, se compose et se simplifie. Gela ne dépend pas de notre volonté. Aucun de nous n'a fabriqué les lois naturelles du monde. Qui les voit et qui en tient compte, réussit. Qui les méconnaît, les oublie, les méprise et s'en rit doit échouer. Le diable n'y changerait rien.

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